DE LA SOLIDARITÉ DANS LE MONDE MORAL
Dans ses rapports avec la conscience, la solidarité étend notre responsabilité bien au delà de notre activité directe. — Elle nous rattache invisiblement par le bien et le mal que nous commettons à l'ensemble du bien et du mal qui existe dans le monde. — Le sentiment de la solidarité nous arrête sur la pente du mal en nous montrant que les conséquences de nos fautes sont souvent bien plus graves que les fautes elles-mêmes et peuvent échapper à toutes les réparations. — Il nous fortifie au contraire dans la voie du bien en nous liant à tout ce que le passé contient de grand et de bienfaisant, et en ouvrant notre àme aux affections nobles. — Les vraies amitiés sont celles qui sont^ fondées sur la solidarité morale.
Nous avons vu dans nos dernières leçons comment la solidarité relie tous les hommes dans le temps et Tespace. Nous la suivrons aujourd'hui spécialement dans ses rapports avec la conscience où elle étend notre responsabilité bien au delà du cercle de notre activité directe.
La solidarité morale nous rattache invisiblement, par le bien et le mal dont nous sommes auteurs, à l'ensemble du bien et du mal qui existent dans le monde.
Remarquons, en effet, que dans les rapports infiniment complexes de la vie sociale le bien produit le bien» le mal produit le mal, et chacun de nos actes moraux est la cause d'une série d'autres actes, de sorte que nous devons nous attribuer une part de responsabilité dans les conséquences même les plus lointaines de notre conduite.
Voici une classe, par exemple : un élève, François, commet une action honteuse. Il fait un mensonge pour s'attribuer, aux dépens d'un camarade, l'honneur et le profit d'une bonne composition. La faute est découverte, l'élève puni. J'admets que François fasse un retour sur lui-même, se repente sincèrement et qu'il s'applique à réparer les conséquences directes de sa faute, toujours est-il qu'il lui est impossible d'effacer certaines conséquences indirectes, entre autres celles qui naissent du mauvais exemple. Dans la classe et dans la famille surtout, oii les plus jeunes regardent toujours les aînés et sont naturellement enclins i suivre leurs traces, l'influence de l'exemple, il ne faut pas l'oublier, est très-importante. Supposons que François en mentant ait donné l'idée du mensonge à un de ses camarades» qu'il Tait induit à mentir, et que plus tard celui-ci, sous l'action de cette mauvaise influence, aggravée à un moment donné par quelques circonstances fâcheuses, en prenne l'habitude et devienne un homme sans foi, François ne se trouve-t-il pas, dans une certaine mesure, solidaire de toutes ses fourberies ? J'admets que cette mesure soit faible ; il suflSt néanmoins qu'elle existe pour qu'une conscience délicate en sente le poids. — Me comprenez-vous bien ? — Vous me répondez tous affirmativement, et, à l'appui de mes paroles, Edouard me rappelle l'exemple d'un négociant que j'ai connu chez ses parents. Pierre ,
c'était son nom, avait très-mal agi dans les affaires. Il avait accompli une transaction déloyale, dont les conséquences furent la ruine d'un autre négociant nommé Charles. Au bout de quelque temps, Pierre, par l'effet de circonstances intimes, dont je n'ai point à parler ici, revint à de meilleurs sentiments. Il eut des remords, voulut réparer sa faute, et fit remettre indirectement à Charles tout l'argent dont il lui avait fait ton.
Mais voyez ce qui était arrivé pendant ce temps.
La fille aînée de Charles, faible, vaniteuse, mal élevée d'ailleurs, se voyant en face de la ruine et forcée de travailler, avait quitté ses parents et se conduisait mal. Les deux plus jeunes frères, abandonnés à euxmêmes, avaient pris des habitudes de désordre et d'oisiveté. La mère, très-faible de santé, était morte de chagrin. Le père était tombé dans un découragement complet ; il avait perdu toute force morale, tout caractère, toute dignité.
Or, Pierre pouvait bien rendre l'argent injustement détourné, mais il ne pouvait rendre la paix et l'honneur à cette famille ; il ne pouvait effacer le tort qu'il avait fait à toutes ces consciences en causant leur défaillance. — Et remarquez l'enchaînement du mal. — Une conscience qui a failli devient elle-même une source de défaillances. La jeune fille, le jeune homme, qui se sont une fois mal conduits , en entraînent d'autres qui en entraîneront d'autres à leur tour... Voulez-vous, à ce propos, que je vous raconte l'histoire d'une de mes anciennes élèves, histoire qui m'a bien émue dans le temps où elle s'est passée ? — Oui, me dites-vous. — Je commence.
J'étais institutrice au village de R***, et parmi les aînées de ma classe se trouvait une jeune fille du nom
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Tout, d'ailleurs, était à l'avenant dans cette maison prosaïque.
M°^* Thomas no savait ni s'habiller, ni parler, ni se tenir avec la moindre élégance. C'était une bonne grosse femme très-bien portante, très-active, très-pratique, qui passait son temps à aller dans la maison de côtés et d'autres, mettant les choses en ordre et secouant rudement Dorothée quand elle la trouvait les yeux au ciel et les mains inactives. M"^^' Thomas ne montrait aucun ménagement, aucune indulgence pour la rêverie, et elle répétait souvent et très-haut, de façon à ce que Dorothée l'entendît, que Voisivet4 est la mère de tous les vices.
C'est là une maxime banale, mais très-vraie. Il y a, en effet, mes enfants, une oisiveté de l'esprit plus funeste encore que celle du corps. C'est l'état oii l'on se trouve quand on accomplit sa tache quotidienne avec dégoût. Comme on n'applique pas alors ses forces intérieures à son travail, elles demeurent sans emploi et peuvent se transformer en une source d'inspirations funestes.
C'est ce qui arriva à Dorothée.
Mécontente de la monotonie de son existence, elle cherchait partout quelque aventure, et une vaine et insurmontable curiosité s'empara peu à peu de son es-
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s'enfermèrent ; ils eurent ensemble une longue conversation» et tous deux sortirent.
Dès qu'ils eurent quitté la maison, Dorothée se précipita dans le bureau, espérant, selon Tusage, y trouver la lettre, mais, ô déception! elle ne trouva rien. Tout était fermé et en ordre. Le soir, Dorothée se mit à interroger avec anxiété la physionomie de M"« Thomas, mais celle-ci s'apercevant de cette contemplation, lui demanda ce qu'elle avait à bâiller aux corneilles, et l'envoya à son ouvrage.
Le même incident se renouvela plusieurs fois à quelques jours de distance. Des lettres pareilles revinrent à l'adresse de M. et M"^® Thomas et disparurent de la même façon mystérieuse. Alors la curiosité non satisfaite de Dorothée s'exhalta d'une façon extraordinaire, et la porta à commettre une action encore plus honteuse que toutes les autres.
Une n\iit, pendant que ses mattres dormaient, elle prit dans la poche de leurs vêtements la clef du bureau; elle l'ouvrit, et, trouvant les lettres à la fine écriture, elle les lut toutes Tune après l'autre I
Or, ces lettres contenaient en effet un secret, un secret fort grave dont dépendait le mariage de deux jeunes gens.
Il s'agissait d'une condamnation légale qui avait frappé la famille du jeune homme dans la personne d'un parent. Toutefois, cette famille n'étant pas originaire du pays, la condamnation y était ignorée ; seulement, avant le mariage, le père avait cru devoir la révéler par honneur aux parents de la jeune fille, et le jeune homme, bien innocent d'ailleurs de la faute commise par un arrière -cousin, portant malheureusement le même nom, écrivait à M. et M™« Thomas pour les prier d'intervenir en sa faveur.
Les choses en étaient là au moment où Dorothée parvint à lire les mystérieuses lettres. Pour elle , quelle découverte précieuse! La plupart des personnages da drame habitaient la petite ville et lui étaient connus. Aussi ouvrait-elle de grands yeux, son cœur battait, et elle s'interrompait à chaque instant pour pousser des exclamations de surprise !... Elle s'agitait sur sa chaise, se levait, faisait quelques pas et venait se rasseoir en enviant le sort de cette jeune fille qui avait su inspirer tant d'amour et tant d'éloquence. Dorothée ne se cou« cha pas cette nuit-là, et, comitie son cœur n'était pas mauvais, elle se promit du moins de garder fidèlement le secret qu*elle avait infidèlement surpris.
Mais on ne tient pas ces engagements-là.
Le soir, quand ses bonnes amies commencèrent à lui parler des lettres à la fine écriture, elle ne put s'empêcher de rougir et de prendre un ton discret en répondant qu'elle ne savait rien de nouveau.
Devant cette hésitation et ce trouble, on l'entoure, on la presse. Morceau par morceau, on finit par lui faire tout raconter, et vous pouvez imaginer les commentaires.
Les amies aussi promirent solennellement d'être discrètes, mais de toutes ces discrétions-là il advint qu'en vingt-quatre heures le secret fit le tour de la ville. — Dé là grand bruit, grand émoi. — Le mariage fut rompu. — Le jeune homme, désespéré et déshonoré, partit pour l'Amérique. — La jeune fille ne se maria jamais. — Les maîtres de Dorothée, accusés par les deux familles, ne se consolèrent pas d'avoir été l'occasion de tous ces malheurs, et renvoyèrent honteusement cette fille qui avait abusé de leur confiance* — Dorothée eut un amer repentir de sa conduite et s'efibrça de se corriger, mais elle ne put rien pour réparer le mal qu'elle avait fait.
£h bien, mes enfants, que pensez-vous |de cette histoire ? — Georges trouve Dorothée tout à fait extravagante et très-peu digne d'intérêt. Il pense qu'une P$rsonne volant un secret est aussi coupable qu'une personne volant une fortune, et une telle improbité l'indigne. — Hortense blâme vivement Dorothée, mais elle croit qu'elle eût été incapable de voler de l'argent; elle n'avait pas une nature complètement pervertie, bien qu'elle eût commis une action honteuse. — Julie trouve aussi des excuses dans la situation de Dorothée, qui était seule et n'avait pas d'amis. Julie ne peut souffrir M""* Thomas, qui lui paraît très-ennuyeuse et très-vulgaire, et qui n'a pas su exercer une bonne influence sur Dorothée* — Il y a du vrai, mes enfants, dans tout ce que vous dites. — Georges, qui n'a, je le vois, et je l'en félicite, aucune disposition romanesque, est d'une sévérité impitoyable pour Dorothée; il se met au point de vue de la stricte justice. Hortense et Julie sont plus humaines : elles cherchent les circonstances atténuantes, et elles ont raison d'une autre manière.
Mais la question pour nous n'est pas de mesurer la culpabilité de Dorothée, c'est de montrer par son exemple comment notre responsabilité peut être engagée bien au delà des conséquences immédiates de nos fautes, et comment les conséquences indirectes qui en résultent peuvent aggraver la portée de nos actes. Ainsi Dorothée et Pierre, en agissant mal, avaient eu l'intention de se satisfaire eux-mêmes, non de faire du tort à leurs semblables. Seulement, en se satisfaisant eux-mêmes, ils avaient fait du tort à autrui, et ce tort n'était imputable qu'à eux.
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mal, elle existe aussi dans le bien, et là elle est pour nous une source de force et une source de joie.
Un exemple de vertu, une bonne influence, une ferme impulsion peuvent mettre dans la voie de la justice tel cœur faible, tel caractère indécis. L*aide généreux que nous prêtons à une personne dans le malheur, non-seulement la relève, mais fait qu'elle peut devenir pour d'autres un appui, et ces autres à leur tour peuvent devenir des sources de bien.
Voyez quelle a été l'influence de cette modeste et honnête servante, Marthe, dont nous avons raconté l'histoire. Après avoir rendu deux époux Tun à l'autre, elle a rendu à des enfants un père et une mère... Suivez maintenant dans l'avenir les conséquences d'un tel bienfait, voyez comme elles s'enchatnent et comme elles se prolongent à Tinfini !...
Geneviève aussi qui, dans l'atelier de la fabrique de R***, a inspiré le sentiment de la dignité et du respect de soi à toutes ses compagnes, n'exerce-t- elle pas une action dont les conséquences sont sans limite. Et tante Yseult encore, qui élève toute une famille dans un esprit de courage, d'activité, de justice, et dont nous retrouvons le souvenir vivant et bienfaisant jusque dans la troisième génération qui la suit !
Le bien s'enchaîne donc comme le mal ; la solidarité de la justice et des bons sentiments s'oppose à la solidarité de l'injustice et des passions mauvaises, et chacune de nos bonnes actions nous fait participer, dans une certaine mesure, à la masse du bien qui existe dans le monde.
Or, non-seulement cette solidarité bienfaisante étend notre action dans le présent et l'avenir, mais elle nous lie au passé. Elle lie les œuvres et elle établit la communion entre les personnes. Tous ceux qui ont conçu,
Toala, réalisé avant nous la justice, sont, dans Tordre moral, nos précurseurs et nos pères. Nous travaillons à la même œuvre, nous suivons la même route. Nos souffrances, ils les ont éprouvées; nos luttes, ils les ont soutenues; nos aspirations immortelles ont été les leurs.
Vous êtes jeunes, mes enfants, et vous n'avezpas encore connu les grandes épreuves de la vie. Mais si jamais votre àme est tourmentée, au lieu d'exhaler de vaines plaintes et de fixer votre pensée dans la contemplation de vos souffrances, appelez à votre secours les leçons si nombreuses et si salutaires contenues daos cette longue et glorieuse histoire de la conscience humaine. Lisez certaines pages de Platon, d'Aristote, de Sénèque, ou encore, quelques belles et profondes méditations des moralistes chrétiens, et vous sentirez que, sur la route épineuse du travail et du devoir, vous ne marchez pas seuls. Ceux qui, avant vous, ont combattu le bon combat, vous crient de loin : « Courage! d Ils vous accompagnent et vous soutiennent.
Cette mystérieuse communion des &mes est une des plus grandes réalités de la vie morale. Elle nous arrache à la concentration du moi^ qui rend tous les fardeaux plus lourds et toutes les douleurs plus cuisantes ; elle nous détache de nos propres maux en nous élevant aulessus de nous-mêmes, et elle les diminue.
Non-seulement la solidarité nous met en possession^ lans le passé, de toutes les grandeurs morales, mais elle ouvre notre àme aux affections présentes.
On dit souvent qu'il n'y a de fortes amitiés que celles qui se forment dans la jeunesse. C'est vrai, si on entend par jeunesse la faculté de croire, d'agir et de se donner soi-même avec conviction et désintéressement.
Mais alors il faut ajouter qu'il y a une jeunesse de rame capable de résister à toutes tes atteintes du temps.
Si les satisfactions de la passion nous usent et nous blasent, si elles nous laissent Timpuissance et Tennui, c'est-à-dire la vieillesse du cœur, la lutte morale entretient toutes les virilités et toutes les tendresses. Les amitiés les plus durables et les plus précieuses sont celles qui sont fondées sur la conformité des sentiments nobles et sur la pratique du bien. Quand nous avons traversé les mêmes épreuves et que nous en avons tiré les mêmes fruits, nous ne nous sentons point étrangers. Vainement le temps et l'espace nous séparent, nous sommes des amis inconnus, unis dans la vie intime du cœur et de la conscience, et si une heureuse fortune nous rapproche, même à un &ge avancé, c'est une sorte de reconnaissance.
Je voudrais terminer, mes enfants, en vous citant une pensée d'un philosophe qui fut un des plus grands moralistes de l'antiquité, et dont le langage demeurera éternellement vrai.
Il y a trois sortes d'amitié, nous dit Aristote : celle qui est fondée sur l'intérêt ou l'utilité, celle qui est fondée sur le plaisir, et celle qui est fondée sur la vertu.
Les amitiés fondées sur l'utilité et le plaisir se rompent aisément, car leur base n'a rien de fixe. Ces amis prétendus, liés par la passion, ne demeurent pas longtemps semblables à eux-mêmes, et l'amitié disparaît avec l'occasion qui l'a déterminée. Mais l'amitié des gens vertueux, et qui se ressemblent par la vertu, est parfaite. Ceux-là sont les amis par excellence, car leur sentiment a une base inaccessible aux vicissitudes de la vie. La calomnie même ne l'atteint pas ; il est susceptible d'une inaltérable confiance.
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— R. Non, on s'aveugle volontairement pour mettre sa conscience à l'aise. — D. Prévoit-on toujours l'étendue du mrl qu'on fera en commettant une mauvaise action.? — R. Non; on est généralement persuadé qu'on s'arrêtera à certaines llmHes . — D. Et lei cho3es se passent-elles généralement comme on Ta cru ? — R. Nullement. Il y a une logique dans le mal, et il est plus aisé de s'arrêter au début d'une mauvaise action que sur la pente où elle nous entraîne. — D. Quand nous avons commencé à céder sur un point, qu'arrive-t-U? — R. Nous cédons presque fatalement sur un autre, puis sur un autre, puis sur un autre encore, et toujours, jusqu'à la fin. — D. Qa'arrive-t-il alors ?
— R. Nous nous trouvons en face de conséquences irréparables^ et l'impuissance où nous sommes de conjurer les suites de nos fautes en est le châtiment le plus amer. — D. Ainsi, le mal engendre le mal, les mauvais sentiments et les mauvaises passions naissent les uns des autres ? — R. Sans doute, les injustices se lient dans la vie sociale et forment une trame serrée dont nous rendent solidaires chacune de nos défaillances. — D. Citez des exemples. — R. L'histoire de François, de Pierre, de Dorothée. — D. Gomment ai-je pu vous dire un jour que nous étions tous un peu coupables des fautes les uns des autres ? -> R. Parce que nul de nous n'est parfait. La solidarité du mal nous enveloppe donc tous, et les crimes et les hontes de l'humanité ont un écho dans la conscience du meilleur d'entre nous. — D. Qu'arrive-t-il quand la conscience est très -délicate? — R. C'est que nous avons d'autant plus le sentiment de la solidarité et que nous sentons mieux nos défaillances. — D. Alors même qu'on remplit son devoir, le remplit-on jamais d'une manière qui ne laisse rien à désirer ? — R. Non, il y a toujours des points où l'on faiblit quand on remporte une victoire. — D. Si la solidarité
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arrache à la concentration du moi, qui rend tous les fardeaux plus Wrds et toutes les douleurs plus cuisantes ; elle nous détache de nos propres maux en nous élerant au-dessus de nous-mêmes, et elle les diminue. — B. Est-ce seulement dans le passé que la solidarité nous met en possession des grandeurs de la vie morale?
— R. Elle ouvre encore notre âme aux affections présentes. — D. Ne dit-on pas qu'il n'y a de fortes amitiés que celles' qui la forment dans la première jeunesse ? — R. Oui, et c'est vrai, si on entend par jeunesse la faculté de croire, d'agir et de se donner soi-même avec conviction et désintéressement. — D. Il y a donc une jeunesse dififérente de celle qui tient à Tàge ? — R. Oui, il y a une jeunesse de Tàme capable de résister à toutes les atteintes du temps. — D. Que produisent en nous les satisfactions de la passion ? — R. Elles nous usent et nous blasent ; elles nous laissent l'impuissance et l'ennui, c'est-à-dire la vieillesse du cœur. — D. Que produit au contraire la lutte morale ? — R. La lutte morale entretient en nous toutes les virilités et toutes les tendresses. — D. Qu'yen résulte-t-il ?
— R. Que les amitiés les plus durables et les plus précieuses sont celles qui sont fondées sur la conformité des sentiments nobles et sur la pratique du bien. — D. Ceux qui ont traversé les mêmes épreuves et qui en ont tiré les mêmes fruits, ne sont donc point étrangers les uns aux autres ? — R. Non. Vainement en pareil cas le passé lés sépare, ce sont des amis Inconnus, unis dans la vie Intime du cœur et de la conscience, et si une heureuse fortune les rapproche, même à un âge avancé, c'est pour eux une sorte de reconnaissance. — D. C\tez un philosophe de l'antiquité qui a parlé de l'amitié d'une manière admirable. *-R. Aristote. — D. Gomment distingue- t-il les différentes amitiés ? — *R. En trois sortes : celles qui sont fondées sur l'intérêt ou l'utilité ; celles qui sont fondées sur le plaisir, et celles qui sont fondées sur la vertu. — D. Gomment caractérise-t-il les deux premières sortes d'amitiés ? — R. Les amitiés fondées sur l'intérêt ou le plaisir, dit-il, se rompent aisément, car leur base n'a rien de iixe. — D. Gomment se fait-il que leur base n*ait rien de fixe ? — R. Parce que leur base est la passion qui varie sans cesse. Aussi cette sorte d'amitié doit-elle disparaître avec l'occasion qui l'a déterminée. — D. Gomment Aristote caractérisent- il Tamitié des gens vertueux ? — R. 11 dit qu'elle est inébranlable, car elle a une base inaccessible aux vicissitudes de la vie. — D. Quelle est cette base?
— R. G'est la justice et l'amour du bien, c'est-à-dire la bonne conscience. Les gens vertueux sont donc les amis par excellence, et leur
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