‹ Cours de morale à l'usage des écoles laïquesChapitre 30 sur 44 · SAKGTION DE LA LOI MORALE · texte numérisé non relu

SAKGTION DE LA LOI MORALE

La vraie sanction doit être intérieure comme le mobile et y trouver sa raison et sa mesure. •— Nécessité d'un examen de conscience pour la découvrir. — Analyse de la lutte morale. — Ses diverses phases^ soit qu'on succombe, soit qu'on remporte la victoire. — La véritable sanction consiste dans la douleur secrète qui suit la faute et la joie qui suit le devoir accompli. — Cette douleur et cette joie sont infiniment plus fortes^ plus profondes et plus pénétrantes que celles qui accompagnent le sacrifice ou la satisfaction de nos désirs.

Nous avons exposé et analysé dans notre dernière leçon deux sortes de sanctions à la loi morale : les unes imposées par une autorité extérieure, les autres se manifestant comme la conséquence de nos actes; mais nous avons reconnu en même temps que ces sanctions étaient insuffisantes en ce qu'elles atteignent les actes plutôt que les mobiles, qui seuls constituent la valeur morale des actes. La vraie sanction doit être intérieure comme le mobile, et y trouver sa raison et sa mesure ;

c'est oelle-Ià que nous nous proposons do rechercher aQjourd'hui.

Or, comment pourrons-nous arriver à la décoa* vrirt

En examinant, non plus la manifestation de nos actes, mais l'état même de conscience qui a déterminé nos décisions.

Ainsi, mes enfants, c'est votre expérience person* nelle et intime qui doit nous donner aujourd'hui Tobjet de l'analyse. Le champ de cette expérience, il est vrai, n'est pas vaste. Vous avez quatorze ans, Charlotte, et Jules en a quinze, Louis treize seulement; c'est le plus jeune, et Marie, l'atnée, bientôt dix-sept. Dans ce court espace de temps, je ne suppose pas que vous ayiez mort d'homme à vous reprocher, ou un vol avec efiBrac* tion. ou un (aux en écriture privée ou publique... Yoilà que vous riez, maintenant... Mais remarquez que vous n'avez pas acccompli non plus de grands actes de vertu» de ceux qu'on cite dans l'histoire et qui passent dans la tradition. Votre vie morale s'est donc écoulée entre les extrêmes, chose assez ordinaire à votre âge; pourtant, elle a commencé. Vous avez eu des luttes intérieures, quelque infime qu'en ait été l'objet; et ces luttes ont eu leurs péripéties, suivies de vietoires ou de défaillances. Remarquez, |d'aUleurs, qu'il n'y a rien à dédaigner dans le monde moral , car la conscience grandit tout. Sans doute, si je vous parle d'un enfant de six ans, qui est tenté en l'absence de sa mère de puiser dans un pot de confitures; si je vous montre ses angoisses, comment il tend la main et la retire , comment son cœur bat, ses yeux se troublent, ses jambes fléchissent, bon gré mal gré, l'idée d'un tel spectacle vous donne envie de rire, et je suis moi-même bien près de vous imiter. — Et pourquoi? Parce que nous ne

songeons qu'au pot de confitures. L*objet du débat nous paraît mince et peu en rapport avec le drame qu'il a occasionné. Mais si nous détournons les yeux de cet objet pour ne considérer que Tàme enfantine agitée par des angoisses si vives ; si nous comprenons que c'est la vie morale qui est en jeu, et que le résultat de ce débat y aura son influence, nous ne le trouvons plus si mesquin. D'ailleurs, à mesure que nous avançons dans la vie et que nous nous détachons de nous-mêmes, les objets de nos passions nous paraissent de plus en plus puérils, en lescomparant aux seules choses dignes d*éire désirées, et les différences que l'âge apporte entre eux diminuent Ainsi, en admettant que la confiture ait cessé d'être pour vous un objet de tentations, aux yeux du moraliste, les pierres d'achoppement qui vous arrêtent n'ont peut-être pas beaucoup plus de valeur..

Mais revenons à notre recherche.

Avez-vous fait, comme il était convenu à la fin de notre dernière leçon, un examen de conscience ? — Vous hésitez à répondre.... Vous vous agitez sur vos chaises. — Je vais pourtant vous demander bien autre chose; je vais demander aux plus sincères et aux plus courageu* ses d'entre vous de nous dire le résultat de cet examen, de nous raconter un débat de conscience qui se sera passé en elles. — Mon Dieu, ne prenez pas ces visages renversés comme s'il s'agissait d'aller en cour d'assises. Vous pouvez choisir quelque chose de peu important et de très-ancien, de sorte que vous croirez presque parler d'une autre personne. Je ne vous demande que de la sincérité. — Vos figures s'allongent et vos têtes se baissent... Il n'y a donc pas dans votre lointain passé quelque pot de confiture dont vous puissiez raconter l'histoire sans trop de honte I... Eh bien, c'est moi qui vais commencer. Je vous donnerai l'exemple en vous

cole ci de fournir les livres dont il avait besoin, il y avait en ce moment un excédent de dépenses, et c'était à mon tour d'y pourvoir. Mon argent, en quelque sorte, ne m'appartenait donc pas. Gomment faire ?

Chaque jour, en allant à la pension, je passais devant le magasin de modes oii la ceinture était étalée, et chaque jour elle excitait un peu plus ma convoitise. Comme un fait exprès, cette ceinture aurait admirablement complété une toilette de mousseline blanche donnée pour mes étrennes par une tante éloignée, et que je devais mettre à la fête de la Sainte*Catherine, annoncée d'avance avec beaucoup de pompe <lans notre pension.

Mes deux cousines avaient des ceintures lilas ; ma meilleure amie une ceinture bleue ; mais la rose les aurait effacées toutes... Aussi j'y pensais le jour et j'en révais la nuit. En* classe, l'histoire et la géographie s'en ressentaient. J'avais des distractions tout le temps de l'étude. A la table de famille mènfie, moi toujours si gaie, j'étais pensive et silencieuse. Je ne mangeais pas, et mon sommeil était troublé par toute sorte d'apparitions fantastiques, régulièrement terminées par un bout flottant de ceinture rose... Voilà que vous riez maintenant comme s'il s'agissait du pot de confitures... On voit bien que vous n'y êtes pas ; moi, je ne riais nullement. Ma maîtresse,^ en classe, ne me reconnaissait plus, et quand ma mère inquiète me demandait si j'étais malade, je devenais toute rouge, honteuse de moi-même. Je n'avais jamais été aussi tourmentée de ma vie; mais pour rien au monde je n'aurais avoué le sujet de mon tourment, et c'était là un grand tort.

En effet, quand on a un désir qu'on ne doit pas satisfaire et auquel on ne veut pas renoncer, rien n'est mauvais comme de le renfermer en soi-même. Il suffit

pris des engagements, je m'étais mise volontairement dans l'impossibilité de les tenir ; j'avais sacrifié la parole donnée à une misérable fantaisie. — Quelle honte pour moi 1... Je savais pourtant qu'en ce moment même l'enfant dont nous avions pris la charge manquait de chaussures, et Tbiver commençait !... Ainsi, il souffrirait par ma faute I Peut-être devrait-il aller pieds nus à l'école, prendre froid, devenir malade. Et tout cela pour un bout de ruban. A mesure que les côtés égoïstes et insensés de ma conduite m'apparaissaientplus vivement, la ceinture semblait perdre de son prix. Sans doute, elle était toujours jolie et élégante ; mais j'avais cru posséder le ciel en la possédanti et j'étais loin de compte.

La nuit se passa dans ces troubles, et la journée du lendemain fut plus triste encore que la nuit.

Terrai tout le jour de côté et d'autre, ne tenant point en place, et le soir même, croiriez-vous une chose, mes enfants? quand il fallut s'habiller pour aller à la Sainte- Catherine, je n'eus jamais le courage de mettre la ceinture... Non, je ne l'eus pas. J'essayai de l'attacher deux ou trois fois, mais elle s'échappa de mes mains. Il me semblait qu'elle allait révéler ma faute à tout le monde, et je la remis tremblante au fond de la botte...

Quelle triste Sainte-Catherine je passai ! La plus triste de ma vie ! Mes jambes fléchissaient en dansant, les lumières scintillaient devant mes yeux ; j'avais la fièvre.

Le jour suivant j'étais réellement malade ; je ne pus

me lever, et la première personne que je vis entrer te

matin duns ma chambre fut la maîtresse de pension,

qui était aussi présidente de notre société de secours.

Je crus d'abord qu'elle allait me réclamer l'argent, et

je devins toute p&le.

Un jour^ Marguerite avait huit ans. Son frère allait partir pour la pension. Il avait refusé jusqu'au dernier moment de lui prêter un de ses livres, un beau livre de classe dont la couverture rouge excitait la convoitise de Marguerite; celle-ci» après d'assez longues hési* tations, s'empare du livre, remporte dans sa chambre, et laisse son frère le chercher inutilement. L'heure du départ sonne ; l'écolier est obligé de se mettre en route sans avoir rien trouvé. — Marguerite riait sous cape pendant que son frère cherchait, et trouvait grand plaisir à son impatience. Hais, dès qu'il est parti, le remords la prend. Elle aurait voulu courir après la voiture pour rendre l'objet dérobé. Chose impossible I Que faire alors ? Elle s'enferme dans sa chambre, et s'efforce du moins de tirer quelque bénéfice de sa faute en lisant le livre; elle n'y parvient pas, ses yeux étaient pleins de larmes. — La cloche du diner sonne, Marguerite descend et se met à table. Heureusement on n'a pas remarqué ses yeux rouges. Tout le monde commence alors à parler de l'absent, ce Ah ! dit la mère au bout d'un instant, je crains bien que ce pauvre Ernest ne soit grondé, et même puni, à cause de son livre. Je ne comprends pas qu'il l'ait perdu, lui qui a toujours tant de soin de ses affaires. Tu n'as donc pas pu l'aider à le découvrir, Marguerite? » — Ces mots font déborder le cœur si plein de Marguerite. Elle cache sa figure dans sa serviette et avoue Jtout, en éclatant en larmes. — Sa mère, voyant son chagrin, ne la gronde pas. Elle reprend le livre de ses mains, et l'envoya le lendemain à la pension par la diligence, avec une lettre au maître, dans laquelle Marguerite, pour disculper son frère, faisait l'aveu de sa faute. «^ Le grand frère était généreux : il répondit à Marguerite d'une façon charmante et lui rendit la paix et la joie.

ses pas, tant elle se sent troublée et malheureuse. Bien lui en a pris. Sa grand'mère, au moment où elle rentra, avait le délire. Charlotte envoie chercher le médecin, qui craint une fièvre cérébrale. On finit pourtant par calmer la malade, et Charlotte ne retrouve de bonheur qu'en lui donnant des soins.

— Merci pour votre histoire» Charlotte. Nous nous en tiendrons là aujourd'hui, et puisque vos compagnons y reconnaissent leurs propres sentiments , comme dans celle de Marguerite et dans la mienne» je terminerai par l'analyse de ces récits.

Nous remarquerons d'abord que chacun d*eux peut être divisé en trois phases distinctes :

La première est celle où je suis partagée entre le désir de posséder la ceinture et le devoir qui me défend de l'acquérir. Celle où Marguerite convoite déjà le livre avec ardeur, mais hésite encore à s'en emparer. Celle enfin où Charlotte s'efforce de se persuader que sa grand'mère n'est pas très-malade, afin de pouvoir sans scrupule s'associer à la partie de campagne. Qu'est-ce qui caractérise cette phase ? — L'incertitude , dites* vous.— C'est cela, en effet, La question entre le penchant naturel et l'obligation morale est posée : il y a débat, il y a doute. .

La seconde phase est celle où l'obligation est sacrifiée au penchant; celle où je satisfais mon désir en achetant la ceinture aux dépens de mon devoir; celle où Marguerite cède également à la convoitise en s'emparant du livre qui appartient à son frère; celle où Charlotte part pour la promenade en laissant sa grand'mère seule et malade dans son lit. — Qu'est-ce qui caractérise cette seconde phase ? — Un certain plaisir d'abord, tiré du désir satisfait, mais aussitôt suivi de trouble, de chagrin, de remords. /

morale diffère de toutes les autres en ce que, dérivant directement de nos mobiles, elle correspond d'une façon rigoureuse au caractère moral de nos actes. On peut dire même que c'est la seule vraie sanction, les autres n'ayant droit à ce titre que parce qu'elles s'y rattachent.

OUESTlONiNAIRK DU CHAPITRE XVH

D. Qu'avoDs-nous reconnu à propos de la sanction dans noire dernière leçon ? — R. Nous avons reconnu deux sortes de sanctions. — D. Quelles sont-elles ? — R. Les unes sont imposées par une autorité extérieure, les autres se manifestent comme la' conséquence de nos actes. — D. Sont-elles suffisantes pour confirmer la loi morale? — R. Non, car elles atteignent les actes plutôt que les motifs, qui seuls imposent aux actes la qualité morale. — D. Quel est le caractère de la vraie sanction morale ? — R. C'est d'être intérieure comme le mobile, et de trouver dans le mobile sa raison et sa mesure. — D. Comment la découvrirons-nous ? — R. En nous interrogeant nous-mêmes. — D. Est-ce en nous interrogeant dans la manifestation extérieure de nos actes ? — R. Non, c'est en nous interrogeant dans Tétat de conscience déterminé par nos décisions volontaires. — D. Pourquoi faut-il nous interroger ? — R. Parce que c'est au plus intime de la conscience que se trouve la sanction que nous allons chercher. — D. Ne faut-il pas une longue expérience pour trouver dans son passé des faits de conscience ? — R. Non, il suffît que la vie morale ait commencé. Les faits les plus minimes sont importants du moment qu'ils touchent à la morale. — D. En quoi consiste au juste la vie morale ? — R. Dans les débats intérieurs qui posent la question du bien et du mal et donnent lieu à nos victoires ou à nos défaillances morales. — D. Est-il nécessaire de nous remémorer ces débats pour trouver la sanction morale ? —

étude. — D. Un rrindîTidu^iiii l'a d'après on seul a contrôlés les exemples divers t-on en tirer? — ; qu'il n'exprime de la personne que nous avons consiste dans la le devoir accom- ^cUon^ — R. Elle PgJ sentiments que I des divers états endus compte de utre. — D. Cornest le premier?

sommes partagés débat, il 7 a e la passion sachant. Ce plaisir ords. — D. Quel J^étude quand nons çant à l'objet de &t^ viennent de Tin- 9a^le sont-elles pins de la satisfaction ^ântes et plus pro- ^ qui se satisfait ^éphémère, mêlée Ht^ndis que la joie sion est pleine de pnous suitpartoat.

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deux autres sanctions que noas Atods déjà indicinées? — R. En ce qu'elle dériye directement de nos mobiles et correspond au caractère moral de nos actes. On peut même dire que c'est la seule Traie sanction, les autres n'ayant droit à ce titre qu'autant qu'elles s'y rattachent.

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