‹ Cours de morale à l'usage des écoles laïquesChapitre 31 sur 44 · FIN DE LA MORALE. — LA JUSTICE · texte numérisé non relu

FIN DE LA MORALE. — LA JUSTICE

LMnstinct est la règle des espèces inférieures. — Cette règle suffit à des êtres dont les sentiments et les rapports sont éphémères. -* Elle ne suffit pas à des ôtres doués de sentiment» constants et d'idées réfléchies. — Abus de l'instinct quand l'homme s'f Uyre ayeuglément. — La morale est la règle de Thomme et la fin de la morale est la justice. — Rôle de la justice. •— La justice mesure le droit et le derolr, et leur assigne un objet supérieur : l'équilibre de toutes les forces dans TindiTidu, le bien de tous les êtres. — La Justice n'est pas une vertu particulière ; elle est la vertu générale par excellence, et, seule, elle donne un caractère de vertu à nos sentiments et à nos actes, — La justice ne détruit pas les affections naturelles; elle les domine et les règle, en les assujettissant aux devoirs. — La vertu est une habitude.

Nous avons reconnu que la nature inférieure n*avait pas d'autres lois que la force et l'instinct, et que Yin^ dividu y est subordonné à Tespèce. Or, chose remarquable, dans la sphère qui lui est propre, l'instinct est la meilleure de toutes les règles, et les êtres qui roan-

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Je ne vous parlerai pas du chien, de la colombe, de Tabeille, de la fourmi et de tant d'autres encore qui nous présentent des modèles de tendresse, de pitié, de courage ; la série serait trop longue. Mais je vous engage à observer leurs mœurs.

Or, si pour les espèces inférieures, l'instinct est une

règle sûre, nous devons reconnaître que les conditions

'de leur existence sont tout autres que celles de la vie

humaine ; elles ne présentent ni les mêmes difficultés

ni les mêmes périls.

Chez les animaux, en effet, les sentiments étant toujours passagers, la vie collective affecte des formes très-simples : Tamour et le mariage ne durent qu'une saison. Le rôle de la maternité ne se prolonge pas au delà du temps nécessaire pour mettre les derniers nés en état de se suffire. La piété filiale est complètement absente. Le jour oii les petits sont capables de pourvoir à leur existence, la mère qui les a couvés ei nourris avec tant de sollicitude n'est plus rien pour eux. Ils oublient même qu'elle a été leur mère ; aussi ne voit-on là que des ébauches de famille. Les compagnons qui se sont soutenus, aidés dans le danger, qui se sont dévoués les uns aux autres, dès que l'heure est passée, ne se connaissent plus. Ils sont incapables d'une association réglée et suivie. Parmi eux les impressions les plus vives, les plus tendres, les plus stables, sont toujours éphémères ; elles n'ont ni veille ni lendemain.

Supposez, au contraire, pour un instant, que la

seule règle de l'instinct se trouve aux prises, chez les

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Sans considérer même l'histoire, sans interroger les hommes dans les passions renommées, dans les vices éclatants qu'elle nous rappelle, mais en examinant seulement ce qui se passe sous nos yeux, nous devrons reconnaître que l'amour, lorsqu'il n'a pas d'autre objet que l'intérêt ou le plaisir, n'élève pas ceux qui le ressentent. Il ne leur donne le secret d'aucun enthousiasme, d'aucune belle pensée, d'aucun noble dévouement... Les jouissances matérielles forment tout son domaine, et ceux qui s'y abandonnent n'offrent que le spectacle de deux égoismes vulgaires concertés ensemble pour exploiter le genre humain. On n'a pas idée de l'acharnement que certains ménages apportent dans cette ligue des intérêts conjugaux. J'ai connu un de ces couples qui, parti de la pauvreté, est arrivé à la richesse par un esprit de gain, une rapacité dans les affaires, une science de thésaurisation qui avaient étouffé tout sentiment bienveillant et humain. La femme avait été dans sa jeunesse affectueuse et bonne, mais elle manquait d'énergie, et le mariage l'avait absorbée d'une manière complète.

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tions et soins réciproques. Je les ai retrouvés plusieurs années après ; ils n'avaient pas changé ; ils étaient toujours gourmands et vulgaires, et même un peu plu$ vulgaires et gourmands, et ils trouvaient toujours le moyen de satisfaire leur passion gastronomique en se donnant les témoignages de tendresse les plus touchants. Ils vécurent ainsi d'un petit bien qu'ils avaient sans jamais rien faire, et leurs enfants, ignorants, paresseux et gloutons comme eux, ont suivi leur exemple.

Vous riez et vous protestez en même temps. De tels sentiments, en effet, inspirent peu d'estime, et le nid du rossignol nous paraît plus aimable. Quand celui-ci a élevé sa couvée et rempli nos jardins de ses chants, sa destinée est remplie. Mais nous demandons autre chose à l'humanité, soit dans l'amour conjugal, soit, comme nous allons le voir, dans l'amour maternel, le plus pur, le plus désintéressé de tous les amours.

L'amour maternel, en effet, livré à lui-même sans mesure, peut se transformer aussi en une véritable idolâtrie, en avoir toutes les aberrations, tous les aveuglements, toutes les violences, toutes les faiblesses.

Telle tendre mère, qui s'est donnée elle-même complètement à son fils, qui n'a compté ni ses peines, nises soucis, ni ses troubles, ni ses renoncements, peut faire de lui un tyran égoïste, un ambitieux vulgaire et un mauvais citoyen. En sacrifiant tout à son intérêt exclusif, elle lui apprend à tout sacrifier à lui-même, à se considérer comme le centre du monde, et à croire qu'il ne doit rien à autrui. N'avez-vous pas connu, mes enfants, quelqu'une de ces mères sans raison et sans prudence, qui comprennent et remplissent si mal leur mission. Vous, Hortense, vous pourriez nous parler de j£me i***^ qui a été une amie de votre mère. La pauvre femme était excusable, sans doute, parce que, jeune

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L'amitié elle-même, sentiment plus modéré de sa nature, est sujette à toutes sortes d'excès, si la raison ne la gouverne pas.

J'ai eu il y a quelque temps, dans ma classe, une jeune fille de douze ans, nommée Laure, qui avait une affection passionnée et exclusive pour une de ses compagnes un peu plus âgée, appelée Charlotte. Il n'y avait sortes de choses qu'elle n'imaginât pour satisfaire ce sentiment. Pendant la sortie des élèves, un jour elle dérobait des bons points à toute la classe et les glissait en secret dans le pupitre de son amie. Un autre jour c'était un fruit ou une tartine de confitures qui passait mystérieusement dans le panier de Charlotte. Dans les jeux, elle trichait en faveur de celle-ci ou elle se mettait dans une colère furieuse quand on ne faisait pas ce que voulait Charlotte. Il est vrai qu'elle-même était sa première esclave, et, en certains cas, lui montrait beaucoup de dévouement. Pouvez-vous approuver celte conduite? — Vous secouez la tête, et vous avez raison. L'amitié est pourtant un des bons sentiments de notre vie; mais, comme tous les autres, il a besoin d'être réglé.

Je ne saurais vous dire combfen j'ai eu de peine à convaincre Laure de ses torts. Je n'y suis parvenue que par l'influence de Charlotte elle-même, qui avait une conscience délicate et s'attacha d'autant plus à éclairer son amie, qu'elle était l'occasion involontaire de son aveuglement.

Je pourrais vous citer, mes enfants, bien d'autres faits analogues, mais ceux-là nous sufiisent, car ils sont l'expression d'une loi constante que chaque observation confirmera.

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Elle n'admet violent sen tient d'aucune devoirs sans soient nos disxtérieures.

Ainsi, mes enfants, vous naissez dans une famille et vos premiers devoirs sont envers ceux qui vous ont donné avec la vie, les premiers soins, les premiers secours. A mesure que vous grandissez et que vous êtes capables de relations nouvelles, vos obligations se multiplient. Vous en avez envers vos maîtres, envers vos compagnons, envers les domestiques et les amis de la maison paternelle. Vous en aurez plus tard envers ceux qui vous aideront à entrer dans le monde et à y jouer un rôle, ou qui s'associeront avec vous dans le travail ; vous en aurez envers la cité qui vous abrite, la patrie qui vous protège, l'humanité dont vous êtes membres actifs et solidaires. Or, vos affections personnelles les plus vives, les plus fortes, les plus légitimes doivent toujours être subordonnées à la série de ces devoirs.

Voilà ce que la justice établit, et voilà ce qu'elle commande.

Une femme, qui est en même temps épouse et mère, ne doit pas sacrifier ses enfants à son mari ou son mari k ses enfants, parce qu'un de ces penchants est plus fort que l'autre. Nous ne devons pas sacrifier la patrie à la famille, ni la famille à la patrie.

J'ai connu un homme, apôtre d'une foi nouvelle, qui a abandonné, sans ressources, une femme et trois jeunes enfants, sous prétexte qu'il avait à convenir le monde. Cet homme pouvait être intelligent, avoir des impulsions généreuses, mais il méconnaissait la justice.

Une femme qui détourne son mari d'accomplir ses devoirs de citoyen, pour l'absorber dans la famille, pêche également contre la justice.

Les couples dont je vous ai parlé tout à l'Heure violaient la justice, quand ils subordonnaient à la satisfaction de leurs goûts communs tous les devoirs sociaux.

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Le sentiment a son grand rôle dans la vie. Il inspire, il anime, il échauffe, il rend tous les sacrifices, tous les dévouements faciles, mais il ne saurait gouverner. C'est dans l'austère décret de la conscience, non dans les élans plus ou moins désordonnés du cœur, que nous devons chercher la règle de notre vie.

Sans doute, la part légitime à accorder à chaque sentiment et à chaque devoir est parfois difficile à déterminer ; toutefois, aucune théorie ne nous la donnera ; c*est le secret de l'activité morale.

Plus en effet vous pratiquerez la justice, plus elle prendra d'autorité dans vos âmes et dans votre vie, plus elle y répandra de lumière, et mieux aussi vous sentirez la vérité de cette parole d'un philosophe de l'antiquité : « La, vertu est une habitude. »

Voilà, mes enfants, la véritable fin de la morale, fin que l'homme seul dans la nature, éclairé par la consciencei est capable de concevoir et d'atteindre.

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