‹ Cours de morale à l'usage des écoles laïquesChapitre 7 sur 44 · DE LÀ UBERTÉ EN TANT QUE CAUSE · texte numérisé non relu

DE LÀ UBERTÉ EN TANT QUE CAUSE

Comparaison et différence entre la cause morale et la cause naturelle. — La cause naturelle est en même temps un effet : c'est un anneau dans une chaîne. — La cause morale est un commencement : elle implique chei l'homme la responsabilité, le mérite et le démérite, et en fait un créateur. — Eflicacité de cette théorie au point de vue pratique. — Disposition que nous avons tous à fuir la responsabilité de nos actes ; danger de cette disposition. — - Les âmes faibles croient se grandir en s'aveugiant sur leur faiblesse ; les âmes fortes ne craignent pas de reconnaître leurs défaillances et se fortiiient par la slnccritê avec elles-mêmes. — La liberté morale représente une des limites infranchissables qui séparent l'humanité du reste de la nature.

Nous avons terminé notre dernière leçon en disant que Thomme étant considéré comme libre et créateur du bien et du mal qu'il fait, est à ce point de vue une cause.

Dites-moi d'abord si vous comprenez bien la valeur de cette expression y

Le mot cause en effet, comme celui de liberté^ peut

prendre des significations bien différentes.

En histoire naturelle, en physique, il y a aussi des causes; pensez- vous que celles-ci puissent être assimilées aux causes morales? — Vous secouez la tète ; niais savez- vous pourquoi? Voilà que vous héi»itez maintenant. Il est en effet plus aisé d'aflSrmer un fait que d*en rendre compte. Cherchons donc ensemble. — La pierre qui tombe, le fleuve qui déborde, sont les causes il est vrai des accidents qu'ils produisent. Les rayons du soleil, la pesanteur de l'air, la pluie, le brouillard, en un mot tous les phénomènes visibles, terrestres ou célestes , nous apparaissent sous la forme de causes engendrant certains effets. Mais entre la cause naturelle et la cause morale, nous allons trouver un abîme, qui forme la limite de deux mondes.

En effet, si la pierre qui tombe est une cause par rapport à l'objet qu'elle rencontre et qu'elle brise, elle est un effet par rapport au coup de vent qui la détache du mur, et le coup de vent qui est cause de la chute de la pierre, n'est lui-même qu'un effet de certaines combinaisons atmosphériques , qui sont à leur tour des effets, d*autres combinaisons plus générales.

— Avez-vous bien suivi ma pensée? — Oui, me répondez-vous. — Citez-moi alors à l'appui quelques exemples de cause naturelle. — Nous avons dit que le fleuve qui déborde était une cause; et de quoi? Je demande à chaque élève une réponse. — De la stérilité des champs. -«- De l'écroulement des maisons mal construites. — De la mort des animaux surpris dans rétable. — De la mort aussi des hommes qui n'ont pu se sauver à temps, etc. — C'est très-bien. «— Maintenant s'il est une cause, n'est-il pas en même temps un effet? — Oui. — Et de quoi? — Des grandes pluies qui l'ont précédée. — Et les pluies? — Des vapeurs élevées de la mer et condensées dans les

nuages. ~ Et la vapeur? — De Taction du soleil sur l*eau. — Nous pourrions^aller ainsi indéfiniment. Prenez d'autres causes naturelles, il en sera de mAnie, elles nous présenteront partout des enchaînements de phénomènes qui se déterminent l'un l'autre et auxquels il est impossible d'assigner ni un commencement ni une fin. Dans notre étude du monde extérieur, nous saisissons un fragment de cette chatne et nous en faisons Tanalyse, mais nous sommes arrêtés têt ou tard par des impossibilités physiques, et notre pensée ne peut que pressentir en deçà et au delà un infini qu'elle n'atteint pas. Or, les phénomènes enchatnés de cette manière stricte et suivie se manifestent sous un caractère de nécessité qui ne permet pas de les assimiler aux actes moraux. La pierre, en effet, peut-elle s'empêcher de tomber? le fleuve de rompre ses digues? la vapeur de s'élever, de se condenser et de retomber en pluie ? •— Non, me dites-vous, ils ne le peuvent pas. De là, ils ne sont pas libres, ils ne sont pas des causes, au sens créateur du mot.

Il en est tout autrement de nos actes volontaires.

Quand, après un débat intérieur entre le devoir d'apprendre une leçon par exemple et le désir de lire un livre amusant, vous cédez au désir et manquez au devoir, qu'elle est la cause de cette faute ? — C'est vous-même, me répondez- vous; c'est votre volonté et vous ne remontez pas au delà* On peut, il est vrai, invoquer des motifs secondaires, dire par exemple que le temps était lourd et disposait à la paresse, que le livre de contes était charmant et que vous aviez oublié l'heure, etc. Nous accorderons que les tentations étaient puissantes ; elles le sont toujours pour ceux qui y cèdent ; mais pouvicz-vous y résister? Toute la question est là. Or, si vous vous placez sérieusement et coura-

geasement en foce de yoiis-inême, la réponse ne sera pas douteuse. Oui, tous pouviez y résister, et tous avez été coupables en ne le faisant pas ; votre conscience vous condamne.

La responsabilité sépare encore la cause morale de la cause naturelle en attachant à l'homme les idées de mérite et de démérite que la nature ne connaît pas.

Quand une pierre tombe, en effet, si elle écrase un hoomie ou détruit une œuvre d*art, accusons-nous la pierre? Non, parcequ'elle n*est pas libre. Elle n*est pas une cause au sens créateur du mot ; sa chute est un effet déterminé par une cause physique antérieure à elle, permanente et générale; elle n'est pas responsable. àccuserons-noQS davantage le fleuve, dont le débordement stérilise les champs dans la campagne, qui emporte notre maison, détruit nos récoltes et arradie peut-être Texistence à quelqu'un de nous? Accuseronsnous l'oiseau de proie qui fond sur les troupeaux, le renard qui s'introduit nuitamment dans la basse-cour, le chien enragé, dont la morsure est mortelle ? Non, pas pJus que nous n'avons accusé l'autre jour le bœuf avide qui avait mangé toutes les patates, à côté de l'enfant mourant de^fium, ou les taureaux combattant dans l'arène. Tout au plus dirons-nous de ceux-ci, en fece de leurs excès, qu'ils sont bons ou mauvais, comme nous dirions qu'ils sont beaux ou laids, sans attacher à ce mot aucune signification morale; tandis que le bien et le mal accomplis volontairement par l'homme emportent la responsabilité, le mérite ou le démérite de celui qui les a accomplis.

Ce point, mes enfants, est un des plus importants en morale, et je ne saurais trop y insister... Le sentiment que nous sommes causes de nos actes moraux, que nous en depoMS con^U^ est un des mieux faits pour

nous arrêter devant une faute, ou, si nous l'avons commise, pour nous pousser à la réparation. Mais c'est aussi celui auquel nous tentons le plus volontiers d'échapper, parce qu'il charge directement notre conscience.

Nous trouverons partout des preuves de cette faiblesse de rame qui fuit devant les conséquences de ses actes. Cherchons, si vous voulez, ici-méme ; et il me suffira de vous rappeler ce qui s'est passé entre nous avant-hier.

Je vous avais laissés dans la classe, pendant la récréation, à cause du mauvais temps, et je m'étais retirée un instant en recommandant qu'on ne s'approch&t pas de Testrade oii se trouvait une grande bouteille d'encre envoyée à l'essai par le fournisseur. Tout d'un coup, au-dessus du bruit habituel des conversations et des rires, j'entends une grande exclamation, presque un cri d'effroi prolongé, puis un silence; je descends en toute hâte» craignant quelque accident, et qu'est-ce que je trouve? la bouteille renversée et brisée, l'encre ré* pandue à flots sur le parquet, et toute la classe formant autour un large cercle et contemplant le désastre d'un air consterné. Naturellement, je n'étais pas contente. « Qui s'est approché de l'estrade malgré ma défense, demandai-je d'un ton un peu irrité? » Je vous regarde mes enfants commme smcères et loyaux entre tous. Eh bien ! quelle est la réponse unanime que j'ai reçue de vous ? — Ca fCest pas mai / — Cette malheureuse encre, pourtant, n'étant point une cause libre, n'avait pu prendre plaisir à se répandre toute seule pour contredire notre enseignement, et il fallait bien qu'il y eût un coupable. L'enquête constata que ce coupable était tout le monde, l'événement s'étant accompli dans le brouhaha de la récréation. Mais alors

poor être fidèle à la vérité, au liea de répondre : Ce %'ai pas wwi, chacun anrait dû répondre avec la même unanimité : Cut moi.

Quand il s'agit d'une faute commise en commun dans la classe, il y a une sorte d'honneur qui vous empêche de la jeter trop directement sur vos compagnons. Aussi, avez-vous vite accepté la part de responsabilité qui vous revenait à chacun. La chose d'ailleurs n'était pas très-grave, moralement parlant, et avait plutôt le caractère d*un malheur que celui d'une faute. Mais examinez d'autres cas, et vous reconnaîtrez à quel point nous sommes tous enclins à rejeter nos torts sur les personnes ou sur les choses qui sont autour de nous.

Quand l'un de vous m'apporte un devoir mal lait, très-mal foit, chose rare d'ailleurs, à mesure que je marque les fautes, y a-t-il sorte de raison qu'il ne découvre pour dégager sa responsabilité?

Tantêt c'est la grammaire qui manque de précision, c'est le dictionnaire qui ne donne pas des explications suffisantes, c'est la phrase de l'exercice qui est obscure. Et puis, ai-je bien lu ? Y a-t-il vraiment un t de trop ou un s de moins? Vous relisez après moi, et il faut voir avec quel soin ! Il serait si doux de prendre son professeur en faute 1... Enfin, quand il n'y a pas moyen d'échapper à l'évidence, vous poussez un soupir, et vous invoquez alors les circonstances atténuantes. Un des coupables ordinaires, c'est le temps. En été on étouffe; en hiver on gèle, le calorifère ne chauffé jamais bien ; puis on a fait du bruit dans la classe, on vous a dérangé.... Enfin, il y a eu ceci, ou cela, mais il y a eu certainement quelque chose...

Quand le devoir au contraire est bien fait et que vous recevez des compliments au lieu de réprimandes.

les éloges vous paraisssent-ils devoir revenir à d'autres qu'à vous? Nullement, vous vous en trouvez tout à fait dignes, et vous reconnaissez même volontiers, dans ce cas, que j'apprécie les choses avec tact et justesse...

Vous riez, mes enfants ; riez, c'est permis ; je vous aiderai même au besoin, mais à une condition, c'est qu'après avoir ri nous chercherons ensemble les mo« biles de votre conduite et les moyens de vous ré* former*

Toutes les fois que, dans un accident, dans un malheur, dans une faute, vous vous écriez avec empressement : « Ce n'est pas moi 1 » il est presque sûr, au contraire, que vous y êtes pour quelque chose, et ce cri est une lâcheté de votre conscience. Vous n'y êtes peut-être pas tout seuls. La vie, en effet, est complexe, et là responsabilité se trouve le plus souvent partagée. Dans la classe, par exemple, ni les livres ni les professeurs ne repréprésent des types de perfection. Le calorifère chauffe parfois mal, on peut manquer d'air frais, et vos camarades sont souvent trop bruyants. Mais, en admettant cela, il n'en est pas moins certain que, si votre devoir est mauvais, vous avez manqué d'attention de clairvoyance ou de jugement. Or, s'il est parfaitement oiseux et même puéril de voua en prendre à des circonstances extérieures, qui sont les conditions conmiunes de la vie, il est utile de reconnaître le côté par oii vous avez failli, parce que vous pourrez vous réformer. Représentez-vous, en effet, deux élèves, dont l'un passe sa vie à récriminer contre ses livres et ses professeurs, et dont l'autre s'attache à reconnattre ses fautes : lequel des deux fera des progrès? — Vous répondez sans hésitation : C'est l'élève modeste et sincère avec luimême.

Or, remarquez que cette disposition à fuir la res-

ponsabilité de nos actes, quand cette responsabilité^^ est une charge, n'est pas particulière à la première jeunesse, et si vous ne vous habituez pas de bonne heure à la combattre elle vous suivra plus tard dans la vie avec des conséquences beaucoup plus graves.

Tant que vous vivez, en effet, sous le gouvernement de la famille ou de l'école, vous êtes avertis à chaque faute, et alors même que vous ne réparez guère, ou que vous réparez mal, il y a toujours'quelqu'un qui s'efforce de réparer pour vous. Hais quand vous volerez de vos propres ailes, vous aurez à supporter, et parfois trèsdurement, les conséquences de vos actes, et si vous avez pris l'habitude de vous aveugler sur vous-mêmes, vous serez incapables de vous redresser. Le monde est plein de gens qui sont dans cet état d'esprit. — Racontez à vos compagnes, Hortense, la visite que nous avons faite avant-hier ensemble, sans nommer personne bien entendu. — Vous en riez encore et vous me priez de faire le récit. — £h bien, figurez-vous, mes enfants, qu'ayant à rendre une visite de noce à une jeune femme que je connaissais à peine, je priai Hortense de m'accompagner, et nous nous mettons en route. Nous arrivons à la porte d'une maison élégante, nous sonnons, on nous ouvre, et on nous fait entrer dans un salon obscur oii la jeune femme, H°^ M^** était nonchalamment étendue sur un divan. Après les compliments d'usage, la maîtresse de maison commence d'un ton languissant à se plaindre de la chaleur et à nous raconter ses ennuis domestiques. Le matin, sa femme de chambre était partie à la suite d'une scène qu'elle lui avait faite, scène peu motivée il est vrai, M"»* M*** en convient, mais elle avait les nerfs surexcités, et c'est toujours ainsi par la chaleur. Elle nous raconta alors comment elle était une vraie sensitive. Le soleil ardent.

Torage, la pluie, produisaient chez elle tanlAt des athissements soudains, tantôt des crises de nerfs ou des accès de larmes , ou encore des scènes comme celles du matin. Et elle nous disait cela sérieusement, naïvement, sans paraître croire qu'elle eût à exercer aucune action sur elle-môme, ni que la moindre responsabilité lui revint. Son mari entre, M°^« M"^** l'appelle en témoignage, et celui-ci acquiesce silencieusement et d'un air confus ; mais je pensais en le regardant qu'il n'appréciait pas beaucoup l'avantage d'être le mari d'une sensitive. Comme M^ M*** parlait sans cesse et avec une grande volubilité, nous pûmes nous retirer sans avoir eu presque à prendre la parole. •^ Eh bien! mes enfants, que pensez-vous de cette scène? — Elle vous paratt burlesque comme à Hortense. — Je le conçois, mais prenons-en le côté sérieux. — Evidemment M^* M*^* ne se considérait pas comme une cause libre, mais au contraire comme une sorte d'intéressante créature, une plante rare élevée en serre chaude, une fleur délicate et gracieuse qui relève ou incline la tète selon que le soleil luit, ou s'éteint. VL^^ W^ a vingt ans , elle est mariée depuis six mois, elle est riche et jolie, on lui pardonne bien des choses, et elle peut faire de la fausse et malsaine poésie sans en reconnaître trop vite les inconvénients ; mais attendons encore quelques années, et que verronsnous alors 7 Un mari lassé qui aura fui le toit conjugal, des enfants mal élevés qui ne respecteront pas leur mère, une maison en désordre et une femme éplorée, qui se plaindra du sort après s'être fait de gatté de cœur l'auteur de ses maux.

Telles étaient mes réflexions en quittant cette maison, et pendant qu'Hortense réprimait avec peine des fous rires, nous rencontrons tout d'un coup dans la

rue, deYÎnei qui? Un jeune homme channani, mon cousin, qui sortait de la Sorbonne où il a?ait échoué dans un examen. Il commence à nous raconter tout au long et d'une &çon péremptoire comment on lui a adressé des questions en dehors du programme, et en y mettant une malveillance manifeste. Le professeur, très-ignorant d'ailleurs, aurait été lui-même incapable de répondre à ce qu'il demandait; il ^it décidé i le faire échouer, etc.

Je n'avais rien dit chez M^ VL***^ mais notre candidat malheureux reçut tout ce que j'avais sur le cœur, et je lui répondis, peut-^re on peu vivement, que chaque échec doit être une leçon qui nous fortifie et nous mûrisse, et qu'il est pitoyable à tout âge, mais surtout i dix-sept ans, de se disculper de ses propres torts en accusant autrui. Il a paru, je l'avoue, en m'écoutant, {dus surpris que convaincu, et je crains que mes paroles aient entièrement manqué leur effi^.

Or, mes enfonts, il ne fiiut pas croire que M">« IT^ et mon jeune cousin soient de rares exceptions dans le monde. Nous rencontrons sans cesse des gens qui nous raccmtent, et peu éloquemment encore, comment le sort s'est acharné contre eux, comment Us ont été victimes de leur générosité, de leur bonne foi, de leur dévouement, de toutes leurs vortus oifin, dont la liste est longue.

le ne veux pas dire que cela soit toujours absolument &UX. Il y a certainement dans la vie, comme nous le reconnaissions tout à l'heure pour l'école, ^ bien plus que dans l'école, il y a une foule d'obstacles exté* rieurs qui se mettent à la traverse de nos meilleurs desseins et peuvent les faire échouer. Il y a aussi des malheurs exceptionnels qui nous frappent sans que nous y ayons en rien contribué; de grands fléaux, des

morte subites, des révolutions, des ruines. Hais de tels événements sont rares, et la plupart du temps nous avons dans nos maux une part très-directe. Or, reconnaître sincèrement et courageusement cette part, c'est le commencement de la réparation. Les faux-fuyants, les excuses sont des preuves de faiblesse. Nous prenons trop souvent l'orgueil pour la dignité , et nous croyons nous grandir en nous aveuglant sur notre petitesse ; mais nous ne faisons ainsi que nous diminuer un peu plus.

Les âmes fortes ne croient pas s'abaisser en reconnaissant leurs défaillances. Dans un tel aveu, elles savent que la conscience se relève, que la volonté se retrempe. Cest seulement en nous jugeant et en nous condamnant nous-mêmes que nous nous détachons de nos fautes, que nous en devenons mattres, car sentir notre responsabilité dans le mal c'est sentir aussi notre puissance pour le bien.

Nous conclurons donc en disant que, si nous nous reconnaissons comme des causes libres et actives, nous devons savoir supporter les charges de notre noblesse et ne jamais reculer devant les responsabilités qui en découlent. Nous ajouterons que, dans le monde connu, l'homme seul est une cause au sens créateur du mot, une cause responsable ; les êtres et les phénomènes physiques ne sont que des causes secondes qui, ne possédant pas la liberté, ne peuvent s'élever à la vertu. C'est pourquoi la liberté morale, la cause, représente une des limites .infranchissables qui séparent l'humanité du reste de la nature.

QUESTIONxNAIRE DU CHAPITRE III.

D. Comment ayons-nous terminé notre dernière leçon ^ — R. En disant que l'homme, considéré comme libre et responsable du bien et du mal qu'il commet, est à ce point de Tue une cause. — D. Le mot cause ne peut-il être employé dans plusieurs sens ? — K. Oui, dans les sciences naturelles il n*a pas le même sens qu'en morale. — D. En quoi consiste la différence ? — R. Une cause naturelle est toujours en même temps l'effet d'une autre causé qui la détermine. — D. Citei quelques exemples. — R. La pierre qui tombe est une cause par rapport à l'objet qu'elle rencontre et qu'elle brise, et elle est un effet par rapport au coup de yent qui la détache du mur. Le coup de yent, cause de la chute de la pierre, est également un effet par rapport à certaines combinaisons atmosphériques qui sont à leur tour des effets d'autres combinaisons plus générales, et nous pourrions aller ainsi indéfiniment. — D. Dans notre étude du monde extérieur, nous ne saisissons donc ni le commencement ni la fin de la chaîne des phénomènes yisibles ? — R. Non, jamais ; nous n'en saisissons qu'un fragment, et, arrêtée par des impossibilités extérieures, notre pensée ne peut que pressentir en deçà et au delà un infini qui lui échappe. — D. Sous quel caractère se manifestent les phénomènes enchaînés de cette manière stricte et suiyie ? — R. Sous un caractère de nécessité qui ne permet pas de les assimiler aur actes moraux. — D. Citex des exemples. — R. La pierre ne peut pas s'empêcher de tomber, le fleuye de rompre ses digues, la yapeur de s'éleyer, de se condenser et de retomber en pluie ; donc, ils ne sont pas libres, ils ne sont pas des causes au sens créateur du mot.

— D. En est-il de même de nos actes yolontaires ? — R. Non, nous pouTons trouyer l'origine de ceux-ci ; elle est en nous. — D. Quand, après un débat intérieur entre le devoir d'apprendre une leçon, par exemple, et le désir de lire un liyre amusant, yous cédei au plaisir et négligex le devoir, quelle est la cause de notre faute ? ^ R. C'est nous-mêmes, c'est notre volonté ; nous ne saurions remonter au delà.

— D. Ne peut-on cependant invoquer d'autres motifs : dire que le temps était lourd , le livre de contes charmant, qu'on a oublié l'heure, etc. ? — R. Sans doute, il y a des tentations, et elles sont toujours puissantes pour ceux qui y cèdent, mais on pouvait y ré-

siater. — D. Peot-on toujours résister aux tentations? — R. Oui. toujours. — D. Gomment savons-nous cela ? — R. En interrogeant la conscience qui nous condamne quand nous y cédons. Si nous sommes coupables, c'est donc que nous pouvions résister. — < D. Accusons-nous la pierre qui brise , en tombant, un objet précieux, ou les animaux qui nous font du mal ? — R. Non, parce qu'ils ne sont pas libres. — D. Que disons-nous pourtant des animaux quand ils commettent des méfaiU ? — R. Nous disons qu'ils sont bons ou mauvais, mais comme nous dirions qu'ils sont beaux ou laids, sans attacher à ce mot aucune signification morale. — D. Quelle est i'idoe qu'emportent au contraire le bien et le mal accomplis volontaire^ ment par Tiiomme ? — R. L'idée de mérite et de démérite. — D. Est-il bon au point de vue pratique d'avoir le sentiment de cette responsabilité ? — R. Oui, ce sentiment est un des mieux faits pour nous arrêter devant une faute, ou, si nous l'avons commise, pour nous pousser à la réparation. -- D. Âccueillons-nous volontiers ce sentiment? — R. Non^ nous tentons presque toujours au contraire d'y échapper, parce qu'il charge notre conscience. -— D. Quand une faute est commise en commun dans la classe, quel est le premier mouvement de chaque élève ? — R. C'est de s'écrier : Ce n'est pas moi ! — D. Si nous étions tout à tait courageux et sincères, quel de- Trait être ce mouvement ? — R. De s'écrier : Cest moi ! — D. Quand un élève a mal fait un devoir et qu'on le lui corrige^ quel est son sentiment instinctif ? — R. De chercher des excuses dans les circonstances extérieures. — D. Gitez-en quelques-unes. — R. Tantôt il accuse l'insuffisance de ses livres, l'imperfection de l'enseignement, tantôt les distractions qui l'ont dérangé de son travail. — D. Quand le devoir est bien fait, pense-t-il que les éloges lui reviennent légitimement ? — R. Sans doute, il regarde qu'il en est très-digne, tt qu'on fait preuve de tact et de justesse en les lui décernant. — D. D*où vient cette disposition que nous avons tous devant nos fautes ? — R. Elle vient d'une lâcheté de la conscience qui veut échapper à sa propre responsabilité. — D. Les excuses que nous cherchons dans les conditions extérieures sont-elles toujours fausses? — R. Pas toujours; mais, l'imperfection du milieu étant la condition commune de la vie, il est à la fois oiseux et puéril de l'accuser. — D. Que vaut-il mieux faire ? — R. Il est bien plus efficace de reconnaître le côté par où nous avons failli, parce que nous pourrons alors nous réformer. — D. Quand de deux élèves Tun passe sa vie à récriminer contre ses livres et ses professeurs, et l'autre s'attache à reconnaître ses fautes, lequel

des dem fera des progrès 7 ~ B. L'âète qui est modeste et sincère arec lui-même. — D. Cette dlspositton à foir la responsabilité de nos actes est^eUe paitiGolière à la première jeunesse ? — R. Non, et si nons ne nous habituons pas de bonne heure à la combattre elle nous suirra plus tard dans la Tie arec des conséquences beaucoup plus graTes. -* D. Pourquoi les conséquences seitmt-elles plus grares? — R. Parce qu'il n'y aura plus personne derrière nous pour nous aTortir de nos fautes, nous aider à les réparer, ou souTOit même les réparer à notre place. — D. Y a-t-il beaucoup de gens dans le monde qui sont dans cet état d'esprit ? — R. Oui, beaucoup ; on en rencontre sans cesse qui tous racontent comment le sort s'est acharné contre eux, comment ils ont été victimes de leur générosité, de leur bonne foi, de leur dévoûmoit, de toutes leurs vertus, «nfin dont la Uste est longue. — D. Les choses qaU invoquent en lenr &Teur sont-elles toujours fiiusses ? — R. NoUt pas toi^ours ; il y a dans le monde comme à Féoele, et plus qu'à Técole, une foule d'obstades extérieurs qui se mettent à la traverse de nos meilleurs desseins et peuvent les feire échouer. — D. N'y a-t-il pas aussi des malheors qui nous frappent sans que nous y ayons en rien contribué ? -* R. Oui, il y a de grands fléaux, des morts subites, des révolutions, des ruines. Mais ces événements sont exceptionnels, et la plupart du temps nous avons dans nos maux une part très-directe. — D. Que feut-il faire alors ? — R. Reconnaître sincèrement et courageusement cette part ; ce sera le ccmimencement de la réparation. — D. Les fiftux-fuyants qQ*on cherche d'ordinaire en pareil cas, sont>ila une preuve de force ? — R. Ds sont au contraire une preuve de ftiblesse ; nous proiotts trop souvent l'orgueil pour la dignité, et BOUS croyons nous grandir en nous aveuglant sur nos petitesses, mais nous ne foisons ainsi que nous enfoncer un peu plus dans les mauvaises situations et nous rendre incapables d'en sortir. — D. Les âmes fortes croient-elles s'abaisser en reconnaissant leurs défoillances ? — R. Nullement. Dans un tel aveu, eUes savait que la conscience se relève, que la volonté se retrempe. Cest seulement en nous jugeant et en nous condamnant nous-mêmes que nous nous séparons de nos fontes, que nous en devenons maîtres. — D. Gomment cela se foit-il ? — R. Sentir notre responsabilité dans le mal, c'est sentir aussi notre puissance pour le bien. — D, Gomment conclurons-nous cette leçon ? — R. En disant que nous reconn ais sa n t nous-mêmes pour des causes libres et actives nous devons savoir porter les charges de notre grandeur et ne jamais reculer devant les responsabilités qui en découlait, — D. Qu'ajouterons-nons à ced 7

'— R. Qq6 rhomme seul est une came au sent créateur da mot, une cause responsable ; les êtres et les phénomènes physiques ne sont que des causes secondes qui. ne possédant pas la liberté, ne peuvent s'élever à la yertu. — D. Qu'en résulte-t»il ? — R. Que la liberté morale, la cause, représente une des limites intranchissables qui séparent l'humanité du reste de la nature.

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