DU DROIT ET DU DEVOIR
La liberté constitue dans l'homme la aouTeraineté de lui-même, et cette souTerainelé s'appelle aussi le droit. — Le droit dans chacun de nous est limité par le doToir qui est le respect du droit. — Le droit et le devoir sont donc inséparables. — Le passage de la yie instinctive à la vie morale s'opère par l'éveil de la conscience et l'apparition du devoir et du droit. — Ce passage est le plus souvent insensible et vient par l'éducation ; quelquefois il s'opère brusquement à la suite d'un choc. — Dans tous les rapports sociaux, à mesure que le droit s'étend, l'obligation s^étend elle-m^me d'une manière analogue ; la corrélation est absolue.
Nous avons reconnu que l'homme est libre, responsable et méritant ou déméritant selon ses actes.
Au point de vue moral, Thomme dispose de luimême , il crée sa propre valeur, il l'augmente ou il la diminue volontairement. En un mot, il est souverain.
Par là, sans doute, nous n'entendons point que les circon^tances extérieures n'aient sur lui aucune influence, mais nous entendons qu'en dépit de cette influence il reste l'arbitre dernier de ses volontés, et
c*est là ce qui constîtae la souveraineté morale. Or, cette souveraineté s'appelle aussi le droit.
Vous avez souvent entendu parler du droit, mes enfants, peut-être sans vous rendre bien compte de la valeur de ce mot. Remarquez que nous le prenons ici dans sa signification la plus générale. DroU veut dire sauveraineU. Le droit individuel, c'est la souveraineté de soi-même. Or» cette souveraineté de l'individu estelle sans règle, sans limite, livrée au hasard de ses propres envahissements? Pensez-vous, par exemple, que nous puissions, en son nom, attenter à notre vie ou à celle de nos semblables? que nous puissions mésuser de ce que nous possédons, ou nous emparer du bien d'autrui ? — Vous me répondez tous que non. — En efiet, le droit a une limite ; mais cette limite est en lui. C'est pourquoi, même en se limitant, il ne cesse pas d*ètre souverain. La limite du droit est Tobligation de le respecter lui-même, obligation qui lui est inhérente, de sorte que ces deux fiaices de la souveraineté, droit et obligation, sont inséparables. Nous ne les voyons pas, en effet, se manifester indépendamment l'une de l'autre. Elles se présentent toujours à nous simultanément : elles se complètent, s'achèvent.
Quand nous passons de la vie instinctive à la vie morale, tantôt c^est l'obligation qui nous révèle le droit, tantôt c'est le droit qui nous montre l'obligation, mais nous ne les apercevons pas l'un sans l'autre.
Il y a eu un temps, mes enfants, oti vous ne connaissiez d'autre bien que la satisfaction de vos désirs et de ▼os appétits, d'autre mal que la privation ; un temps où la rî^le morale vous apparaissait comme un commandement de l'autorité extérieure, auquel la crainte seule pouvait vous soumettre. Le jour où la règle s'est transformée, où vous en avez reconnu la source en
vous-mfimes, l'obligation vous est apparue parallèlement au droit. Le commandement, en effet, qui àous vient de la conscience, suppose dans la conscience une souveraineté, de sorte que le droit et Tobligation se manifestent dans un seul et môme acte.
Ainsi, quand Charlotte, après s*étre longtemps levée de bonne heure en dépit d'elle-même, Ta fait de sa propre volonté^ que s'est-il passé en elle ? Le commandement qu'elle avait jusqu'alors reçu de sa mère, ellemême se Test imposé, et, en assumant ainsi le droit ou l'autorité maternelle, elle est devenue majeure au point de vue de la conscience.
Le passage de la vie instinctive à la vie morale s*opère souvent, comme nous l'avons vu dans l'exemple de Charlotte, d'une façon presque insensible, surtout quand les enfants sont ouverts, faciles à conduire et que les mères s'attachent à préparer par l'éducation l'éveil de la conscience. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Non-seulement il y a des enfants abandonnés que nul soin n'a formés, que nulle tendresse n'a adoucis, mais il y a des natures rebelles durcies par l'égoisme, dominées par la violence et très-difficilement accessibles à la règle morale. Que faire avec celles-là? Les conseils les irritent, les punitions les révoltent, les endurcissent souvent, l'affettion même ne les touche guère. Il &ut alors tout attendre du temps et de l'expérience. Un choc est nécessaire pour les faire rentrer en elles-mêmes : ce sera tan têt un chagrin, tantôt une faute. Avez-vous connu quelques cas de ce genre, mes enfants ? — Hortense nous parle d'une jeune fille, Cécile, qui s'était toujours montrée indifférente, presque ingrate envers sa mère et très-égoïste avec ses deux jeunes sœurs. Elle n'était pas précisément méchante, mais insensible, vaine et frivole.
Son père était mort, et sa famille vivait d'une pension qui reposait sur la tète de la mère. La mère mourut à son tour, et, à l*àge de dix-buit ans, Cécile resta sans ressources avec ses deux jeunes sœurs. Ce malheur fut pour elle Torigine d*un complet changemenu En se sentant, non-seulement sans protection, mais chaînée de protéger les autres, la vie lui apparut tout d'un coup sous un aspect différent, et le sentiment des grands devoirs et des grandes affections s*éveilla en même temps dans sa conscience et dans son cœur. Elle se mit résolument au travail ; les amis de sa famille Taidèrent, et, en quelques années, elle parvint à fonder, avec ses sœurs, un telier de confection qui leur rendit Taisance et leur permit de ne pas se séparer.
Votre exemple est très-bon, Hortense. Nous voyons là comment le sentiment de la responsabilité a conduit à la pratique du devoir.
Je veux vous parler aussi d'un jeune garçon que j'ai connu depuis son premier âge, car il était mon cousin. Georges avait quinze ans à l'époque dont je parle. Ce n*était pas un garçon frivole et égoïste comme Cécile, mais orgueilleux, volontaire et extraordinairement emporté, ne connaissant pas de frein dans la colère. Il avait perdu sa mère quelques années après sa naissance, et vivait avec sa sœur et son père, qui était un homme honnête et bon, mais exigeant et inflexible, et n'admettant pas qu'on manquât au devoir. Aussi, y avait-il souvent, entre le père et le fils, de terribles scènes , dont Geoi^es s<«rtait toujours plus aigri et plus révolté. Sa sœur Marie, plus jeune que lui d'un an, était douée de sensibilité, de douceur, et en même temps d'une ferme raison. Elle aimait également son père et son frère et souffrait d'une façon cruelle du spectacle de leurs divisions. Marie passait son temps à les adoucir à les
calmer l'un et l'autre. Mais, comme elle avait un grand sentiment du devoir filial, elle ne pouvait s'empêcher de blâmer son frère qui manquait de tout respect et de toute soumission.
Un jour, à la suite d'une de ces scènes qui se renouvelaient trop souvent, Georges entra furieux dans la chambre de Marie, et se livra contre son père à une explosion de colère tout à fait coupable de la part d'un fils. Marie ne répondit pas, c'eût été inutile, mais elle se leva et voulut sortir.
Georges, irrité de ce blâme tacite, s'élança vers la porte pour la retenir, et, comme Marie insistait, il s'oubtia au point de la frapper violemment à la tête. Marie, qui était petite et délicate, tomba sur les genoux . Mais aussitôt elle se releva en portant la main à son front blessé, elle regarda son frère, qui, pâle, effaré, était tout à coup revenu à lui. Elle le regarda seulement d'un air de surprise et de reproche, et celui-ci tomba "à ses pieds en pleurant.
Georges m'a souvent dit depuis que, ce jour-là, son orgueil avait été brisé. Pour la première fois de sa vie, il s'était senti coupable, criminel même; il avait demandé pardon à Marie; il s'était humilié. Je n'ai pas besoin de dire que Marie pardonna.
Ce jour fut la date d'une révolution dans l'àme de Georges. Son plus terrible défaut était l'orgueil qui l'empêchait de reconnaître jamais ses torts. Georges était de bonne foi, en croyant qu'il avait toujours raison contre tout le monde et principalement contre les siens. Or, le voilà libre d'obéir uniquement à ses impulsions propres. Oîi cette liberté le conduit-elle? A abuser de la force d'upe mcinière odieuse à l'égard de sa sœur, de l'être qu'il aime et respecte le plus au monde... Un pareil fait trouble sa conscience rebelle et le force
à douter de lai<-in6me. Devant cet acte qu*il mandit aussitôt ravoir consommé, il ne peut plus se croire innocent; il prend même horreur de sa violence. Son front rougit» sa tète s'incline, le repentir entre dans son cœur.... Aussi son existence va changer. I.e lendemain de cet événement, Georges se punit lui-même en s'exilant volontairement, au moins pour un temps, de la maison paternelle. Il demanda à son père de terminer ses études au loin, et, quand il rentra dans sa famille quelques années aprte, il était devenu un homme par la conscience.
Je ne vous souhaite pas, mes enfants , de suivre Texonple de Georges et d'entrer dans la vie morale au moyen d'une fiiute, mais il vaut mieux y entrer ainsi que n*y pas entrer du tout, et c^est pourquoi un philosophe chrétien a pu dire : Hwreuse fiMe!
Si donc nous nous mettons en ftoe de la conscience, nous trouverons partout le sentiment du devoir lié à celui du droit et d'une manière inséparable. Dans tous les rapports sociaux, à mesure que l'un s'étend, l'autre s'étend lui-même dans une proportion analogue, de sorte que plus nous avons de puissance et d'autorité, plus aussi nous avons d'obligations.
J'insiste sur ce point, mes enfonts, parce qu'il est d'une haute importance dans la question qui nous occupe. Beaucoup de gens, en effet, confondant la liberté morale et la liberté naturelle, comprennent sous le mot dt) droU une sorte de pouvoir à l'égard des autres, tandis que le droit est avant toute chose le pouvoir de s'imposer à soi-même ses propres obligations, et, alors mtoie qu'on le fiiit valoir vis-à-vis des tiers, il est limité par le devoir qu'il contient.
Suivons cette idée dans la pratique de la vie.
Voici des parentSi par exemple : ils ont plus de droits
que leurs enfants. C'est-à-dire que les enfants étant mi* neurs ou trop jeunes pour disposer de leurs droits, on les attribue aux parents qui en disposent à leur place; c*est ce qu'on entend par Tat^^on^. Cette autorité donnet*elle aux parents le droit d'exploiter leurs enfants? Que penseriez-vous s'ils en usaient pour les faire travailler au delà de leurs forces et pour tirer de ce travail certains profits, certains agréments personnels? S'ils négligeaient de les instruire et de leur donner les soins indispensables à leur développement ? Ne vous parattraient-ils pas beaucoup plus coupables que les enfants eux-mêmes quand ils se laissent aller à la désobéissance et à la paresse? — Vous me répondez que oui, et pourquoi? — Parce qu'ils ont plus de droits. Aussi qu'arrive-t-il ? C'est qu'au lieu de vous faire travailler pour eux, vos parents travaillent pour vous. C'est qu'ils se dévouent à vos besoins , à votre éducation, à votre avenir. lis ont plus de droits : ils ont aussi plus de devoirs. J'ai entendu une petite fille s'écrier dans un moment de colère, parce qu'on la dérangeait de ses Jeux pour l'envoyer à l'étude : « Je voudrais bien être maman, je ferais tout ce que je voudrais. » Et la pauvre mère souriait et isecouait la tète en l'entendant parler ainsi. S'il y a, en effet, une personne sur la terre qui ne fasse jamais ce qu'elle veut, c'est la mère, dans une famille où l'aisance manque. Elle finit même par en prendre l'habitude à un tel point qu'elle n'a plus de volonté pour elle-même ; elle vit entièrement pour les siens.
En passant de la famille dans l'école, nous trouvons aussi une personne qui a plus de droits que ceux qui l'entourent : c'est le mattre ou la mattresse. Soit que les parents lui remettent leur autorité, soit que, la classe se composant d'adultes, les élèves majeurs lui
abandonnent pour un certain temps la disposition de leurs droits.
Ici, par exemple, c*est moi qui interprète et fais respecter le règlement, et vous me devez obéissance. S*il est des cas particuliers oii il semble qu'on puisse l'enfreindre, c'est moi qui en sms juge; c'est moi eûcore qui apprécie votre travail, qui décide de vos punitions et de vos récompenses. Eh bien, supposez que, dans Texercice de ces droits, je ne consulte que mon agrément ou ma fantaisie; supposez que, ne voulant pas prendre la peine de parler, je prolonge l'étude pendant l'heure de classe, que je néglige de corriger vos copies quand vous me les avez remises, que j^aille me promener au jardin au lieu d'exercer ici ma surveillance, et enfin que je vous punisse, non selon la qualité de votre travail, mais selon que vous me plairiez plus ou moins. S'il en était ainsi, que penseriez-vous de moi? Vous parattrais*je plus ou moins coupable qu'une de vous quand elle manque au règlement de la classe? Je le serais plus; et pourquoi? Parce que j'ai plus de droits, et que chaque droit implique un devoir correspon*dant.
Quand je laisse pour un instant la classe à une monitrice, si elle profitait de son autorité temporaire pour négliger ses devoirs et vous provoquer au désordre, serait-elle plus ou moins coupable qu'une élève ordinaire? — Plus; et pourquoi? — Parce qu'elle aurait eu plus de droits. Aussi, mes enfants, comme vous avez de la conscience, quand je laisse une monitrice à ma place, elle est plus sévère que moi-même, et son propre travail est mieux fait; et quand je vous charge de dt* terminer vos leçons, j'ai remarqué que vous en appreniez toujours plus que lorsque je le fais moi-même. M;iintenant, vous allez me citer à votre tour des exemples.
C'est Adèle qui commence : nous écoutons. — Adèle dit que le dimanche, lorsque sa mère lui confie ses deux petites sœurs pour les mener à la promenade, au lieu d'être étourdie comme il lui arrive souvent quand elle est seule, et de s'exposer à quelque accident de voiture, elle est très-prudente, elle traverse la rue avec la plus grande attention et évite même les éclaboussures. Ces promenades sont un vrai souci pour elle; aussi, quand elle rentre et que sa mère reprend la responsabilité des enfants, elle se sent allégée d'un poids. — C'est bien cela, Adèle ; je vois que vous m'avez comprise. — Au tour de Charlotte, maintenant. — L'été, à la campagne, Charlotte ayant moins de leçons, sa mère lui donne le ménage à gouverner. Elle dispose de toutes les provisions, elle les distribue et veille à ce que rien ne soit perdu. Les petits frères de Charlotte, quand ils la voient ouvrir les armoires, serrer les pots de beurre et de confitures, et arranger les fruits, la considèrent comme la personne la plus heureuse du monde. Le maniement des jattes de crème surtout leur fait envie. — Eh bien, Charlotte, qui était autrefois un peu friande, est devenue tout à fait sobre depuis qu'elle exerce ces fonctions; elle est aussi devenue très-économe. Loiâ de gaspiller comme autrefois, elle épargne et prend ^un soin minutieux de chaque chose. — Très bien, Charlotte, votre exemple est excellent. Je vois que vos petits frères ne comprennent pas encore la signification du droit; je compte que vous la leur apprendrez l'année prochaine. — Antoine a quelque chose à nous dire. — Antoine a connu un jeune garçon qui est employé aujourd'hui dans une maison de librairie. François, c'est son nom, était très-désordonné quand il allait à l'école : ses livres étaient toujours tachés et déchirés, et le mattre ne cessait de s'en plaindre. Aussi son père
avait-il de grandes craintes en le plaçant dans une maison de librairie; mais il était pauvre, et c'était la seule situation qui lui fut offerte. ]>ès que François se vit à la tète de nombreux rayons de livres qu'il devait soigner et dont il avait à rendre compte, il devint tout autre. Comme c'était un très-honnète garçon, le sentiment de la responsabilité lui donna un singulier pouvoir sur lui-même. En quelques mois, il prit des habitudes régulières et ordonnées. Un jour, Antoine faisait tout haut la remarque de ce changement, et s'en étonnait devant lui. — Songe donc, répondit François, que nul ne me surveille; ces livres me sont remis de confiance. -^ Cette réponse est le plus grand éloge qu'on puisse fidre de François.
Nous terminerons donc notre leçon, mes enfiints, en reconnaissant que la corrélation du droit et du devoir est absolue. Nous la trouvons dans la conscience au moment où nous nous éveillons à la vie morale et dans tous les actes qui s'y rattachent.
QUESnONNAmE DU CHAPITRE IV
D. Qa'avooa-BOiis reconnu jusqu'ici ptr rapport à la liberté monie ? — R. Noua aTons reoonnn qp» l'homme étant lîbre^ était par le filt reapottsaUe et méritant ou déméritant selon l^Bsage qu'il fait de sa liberté. — D. Comment exprime-t-on cette idée en un seul mot ? — R. On dit que rbomme est soa?erain de hdHnême. — D. Entendei-vous par là que les circonstances extérieures n'aient pas sur hd d'influence ? — R. Non ; mais j^entends qu^en dépk de cette influence tt reste l'arbitre dénier de ses Yoioiités» et c'est là ce qui constitue la sou?eraineté morale.— D. Comment ai^Mlle-t-un encore
cette sonyeraineté ? — R. On l'appelle aussi le droit, — D. Gomment donc peut-on définir le droit ? — R. En disant que c'est la son- Teraineté de soi-même. -— D. La souveraineté de rindiyidu est-elle sans règle et sans limite ? — R. Non, le droit a une limite* mais cette limite est en lui : c'est pourquoi il ne cesse pas d'être souyerain. — D. Quelle est la limite du droit ? — R. L'obligation de le respecter lui-même. — D. Le droit et l'obligation peuyent-ils être conçus? peuyent-ils se manifester séparément ? — R. Non, ce sont les deux forces de la sonyeraineté. — D. Gomment reconnaissons- nous que nous passons de la vie instinctive à la vie morale ? — R. Ge passage se fait lorsque la règle du bien, au lieu de nous apparaître comme un commandement de l'autorité extérieure, nous apparaît comme un commandement de notre propre conscience. — D. Gomment reconnaissons-nous dans ce commandement la simultanéité du droit et du devoir ? >- R. Le commandement de la conscience porte son autorité en lui-même ; il suppose le droit de l'imposer, et 11 implique l'obligation d'obéir. — D. Sous quelle forme se manifeste ce passage dans la vie pratique ? — R. Il se manifeste le plus souvent d'une manière insensible, surtout quand l'éducation a préparé l'éveil de la conscience. On accomplit alors peu à peu de soi-même le bien qui nous a d'abord été imposé. — D. N'y a-t-il pas des enfants qui ne reçoivent aucune éducation morale ? d'autres qui ont une nature rebelle et peu accessible à la loi de l'obligation ? — R. Sans doute, et ceux-là n'entrent pas aussi aisément dans la vie morale : l'expérience personnelle peut seule les y conduire. — D. Est-il sage d'user de force et de contrainte avec les natures rebelles ? — R. En dehors des obligations communes et exigibles de tous, il vaut mieux les laisser à elles-mêmes et attendre tout des leçons de la vie. — D. Quelle forme prennent ces leçons la plupart du temps?— R. La forme d'un choc qui les force à faire un retour sur elles-mêmes : quelquefois un grand chagrin, quelquefois une faute. — D. Ëst-il désirable d'entrer dans la vie morale par une faute ? — R. Il n'est jamais désirable de commettre une faute ; mais il vaut mieux y entrer ainsi que n'y pas entrer du tout. — D. Le droit et le devoir se manifestent-ils simultanément dans la vie sociale comme dans la vie individuelle ? — R. Oui, dans toutes les situations, à mesure que le droit s'étend, l'obligation s'étend elle-même dans une proportion analogue. -— D. Quelle en est la conséquence ? — R. Plus nous sommet puissants dans la vie, plus nous avons de charges et de devoirs. — D. Le droit n'est dOBC iamals un pouvoir arbitraire à l'égard des autres ? — R. Jamais. Il est le pouvoir de s'imposer à
soi-même ses propres obligations, et, alors même qu'on le fait Taloir vis-à-Tis des autres^ il est toujours limité par le deyoir qu'il contient. — D. Les parents, par exemple, ont-ils autant de deToîrs que les enfants ? — R. Us en ont plus, parce qu'ils ont plus de droits. — D. Pourquoi ont-ils plus de droits ? — R. Parce que leurs enfants étant mineurs, c'est-à-dire trop jeunes pour disposer de leurs propres droits, on les attribue aux parents qui en disposent à leur place. C'est ce qui constitue l'autorité. — D. Cette autorité donnet-elle le droit aux parents d'exploiter leurs enfants en Tue d*un agrément on d'un profit personnel, de négliger, par exemple, leur déyeloppement, leur instruction ? — R. Nullement ; et s'ils agissaient ainsi ils nous paraîtraient plus coupables que les enfants eux-mêmes quand ils se laissent aller k la désobéissance et à la paresse. — D. Pourquoi? — R. Parce qu'ayant plus de droits, ils ont plus de deyoirs. — D. Aussi, que se passe-t-il généralement dans les familles? — R. Cest que les parents, au lieu de faire trayailler les enfants à leur profit, travaillent pour eux; ils se déTouent à leurs besoins, à leur éducation, à leur avenir. — D. Â l'école^ quelle est la personne qui a le plus de droits ? — R. C'est le maître ou la maîtresse. — D. D'où cela vient- il? — R. Cela vient de ce que les parents lui remettent leur autorité sur les enfants mineurs, ou de ce que la classe, étant composée d'adultes, les élèves majeurs lui abandonnent pour un certain temps et dans un certain but la disposition de leurs droits. — D. Le maître ou la maîtresse peuvent-ils user de ses droits pour en tirer un avantage personnel ? prolonger rétude, par exemple, pour éviter de parler ? négliger la correction des devoirs? se promener au lieu de surveiller les élèves, etc. ? Peuvent-ils aussi punir ou récompenser, non selon la valeur du travail» mais selon leur goût ? — R. Non, s'ils agissaient ainsi ils seraient plus coupables que les enfants eux-mêmes quand ils manquent au règlement de la classe. — D. Pourquoi ? — R. Parce qu'ayant plus de droits ils ont aussi plus de devoirs. — D. Une monitrice a-t-elle plus de devoirs qu'une élève ordinaire ? — R. Oui, parce qu'elle a plus de droits. — D. Citez des exemples. Quelle sera donc notre conclusion ? — R . C'est que la corrélation du droit et du devoir est absolue. Nous la trouvons dans la conscience au moment où nous nous éveillons à la vie morale, nous la trouvons dans tous les actes qui dérivent de la conscience et dans toutes les sphères de
la vie.