CHAPITRE IV — LE DEVOIR
10» L« devoir.
L'espèce d'action ou d'influence qu'exerce la loi morale 8ur la volonté humaine s'appelle l'obligation, et le sentiment qu'a l'homme d'être soumis, pour des raisons supérieures, à cette loi, qu'il peut matériellement violer, s'appelle le devolp.
Partout où il y a un être libre et une loi morale, il y a donc un devoir.
Le devoir a les mêmes caractères que la loi ellemême : il est universel et impératif.
Il s'oppose, vous devez déjà le comprendre, aux passions et à l'intérêt: aux passions, parce qu'elles diminuent et rabaissent la dignité humaine ; à l'intérêt, parce que la loi morale ordonne à chacun de faire le Bien, et non pas «on propre Bien, c'est-à-dire son propre bonheur.
Les passions sont nombreuses, mais elles se ramènent toutes h deux principales : l'amour et la haine. Ni l'une ni l'autre ne doivent être les raisons de nos actions.
Pour la haine, cela est trop évident : c'est un senti-
ment bas et honteux dont un honnête homme doit toujours savoir se dégager. Ceux-ià même qui nous ont fait du mal ont droit à notre pitié ; il n'est pas de personne si méprisable qui ne puisse se relever un jour, et cela sufGt à lui valoir sinon notre sympathie, au moins notre pardon. Le méchant est le plus souvent dupe de sa malice : notre conscience doit le blâmer à coup sûr, mais notre cœur peut le plaindre comme un malheureux qu'il est.
Quant à l'amour, que nous devons aux membres de notre famille et aux personnes qui nous entourent, si elles en sont dignes, il est un puissant auxiliaire de notre volonté dans la voie du bien, mais il ne doit pas y être notre seule règle et notre seul guide. On n'a pas de mérite à être bon pour ceux qu'on aime, à secourir ses parents par exemple, à sauver d'un danger un frère ou un ami, à se dévouer pour nourrir sa femme et ses enfants; on y est porté par le penchant de la nature. Le devoir véritable est placé en dehors et audessus des liens du sang et des affections. Un homme' est malheureux:je lui dois mon aumêneetmon appui; une personne est en péril : je dois courir à son aide, sans rien savoir et sans rien considérer.
De m6me on a fait souvent observer que le devoir et l'inUret allaient presque toujours d'accord : tuer, voler, mentir, sont des fautes dont un égoïste accompli ne se rendrait pas coupable, par crainte d'être surpris et jugé.
Il faut pourtant se garder de croire qu'on a fait son devoir lorsqu'on a agi, par intérêt, comme la vertu commandait d'agir. Ce qui importe en pareil cas. c'est Vintention. Tel a voulu bien faire et s'est trompé : peu
ii U MOKALE.
imiMrtc ! il a le mérite de sa bonne volonté. Tel autre s'est conduit correctement, en rendant un dépôt qui lui était confié, en obligeant même un de ses amis tombé dans la misère : s'il n'a pas agi par amour désintéressé du Bien, s'il a songé aux avantages que sa loyauté ou sa générosité lui procurerait, il peut être loué pour son habileté, non pour sa vertu- Le devoir n'est pas satisfait.
C'est donc notre conscience que nous devons consulter, chaque fois qu'une difficulté se présente à nous, au moment d'agir, et non pas les penchants naturels de notre cœur (la passion), ni les calculs de notre raison (l'intérêt) ; un acte n'est moral que s'il a été inspiré par la loi morale; un acte n'est bon que s'il a eu le Bien pour but.
SOMMAIRE
Le sentiment qu'a l'homme d'être soumis à la loi morale, s'appelle le devoir. Le devoir s'oppose aux passions (amour et haine), qui troublent l'intelligence et la volonté, et à l'intérêt, qui n'est autre chose que l'égoïsme. Dn acte bon en lui-même doit être fait uniquement par devoir, non parce que la passion ou l'intérêt nous le conseillent.
11» La loi fllvU*.
François vient à moi et me dit :
— Mais si nous devons l'aire ce qui est bien seulement par devoir et non par une autre considération.
nous ne sommes pas tenus d'observer les lois de notre pays, puisque ce n'est pas la conscience qui nous les impose. Les gendarmes et les tribunaux peuvent bien nous forcer à leur obéir, mais nous ne nous sentirons pas coupables de chercher à les tromper et à les' dépister, tant que nous resterons en règle avec la loi morale.
— Mais l'imagines-tu que ce cas soit fort h considérer? que la loi civile, comme on dit, coure facilement le risque de se trouver opposée à la loi morale? De quoi pcnses-tu qu'on s'inspire pour faire une loi dans un pays civilisé? du caprice ou delà raison? de rinjustice onde l'équité?
Pour peu que tu aies lu ton Cours d'instruction civique, tu connais les précautions que la société française, celle où tu vis, a prises pour mettre ses lois à l'abri du basant et de la' folie. Deux Assemblées, dont les membres sont élus par toute la nation, sont instituées pour les établir : on les étudie, on les discute, on les soumet par deux Ibis au vote dans cbacune d'elles; et encore peut-on toujours y revenir et les remanier, si l'on en sent le besoin. Si bien qu'on a pu dire que la Loi est l'expression de la raison et de la conscience de tout le monde. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi n'aurais-tu pas pour la loi d'État le même respect que tu as pour la loi morale, qui enest le principe et la soui-ce?
— Mais il suffit qu'il puisse arriver, par accident, que la loi soit mauvaise, pour que je sois dispensé de lui obéir. D'ailleurs, même en la supposant bonne, si chacun de nous garde, de par sa conscience, le droit de se faire juge de la valeur des Lois, comme
U LA HOIULE.
les opinions humaines diffèrent le plus souvent entre elles, on n'obtiendra pas aisément un accord parfait ; les unes pourront toujours la trouver excellente, les autres détestable. Comment donc sortir de cette difficulté?
■. — C'est bien simple : en supposant d'avance que toutes les lois sont justes, — ce qui a grande chance d'être vrai, — et en s'y soumettant sans discussion, — ce qui est toujours plus sage. Le devoir d'un bon citoyen est de s'en fier à sa conscience pour tout ce qui regarde sa conduite privée, et à la loi pour tout ce qui concerne sa conduite publique. Nous sommes nos propres juges, mais non les juges de toute la société. Notre raison n'est sans doute pas infaillible, et cette réflexion doit nous empêcher de conlràler et de condamner ce qu'ont fait tous nos concitoyens assemblés. Le respect de la loi est la sauvegarde des États ; hors de cela, il n'y a que désordre, trouble et anarchie.
Tenez, je vais vous conter une histoire: 11 y avait autrefois — il y a plus de 2300 ans — à Athènes, en Grèce, un homme de bien, un sage, comme on disait alors, qui avait nom Socrate. 11 passait tout son temps à instruire les jeunes gens dans la pratique de la vertu, à les détourner de l'oisiveté et du vice, à leur inspirer le mépris de l'ambition et de la tyrannie. Des Jiommes que ses discours et son enseignement inquiétaient, résolurent de le perdre ; ils le traînèrent devant un tribunal à moitié ignorant, à moitié corrompu, qui le condamna à mort.
Socrate, enfermé dans une prison, y reçut aussitôt la visite de ses élèves et de ses amis. Ceux-ci, dont plusieurs étaient riches et puissants, lui offrirent un
moyen facile et 8Ûr de s'évader et d'échapper au supplice : Socrate refusa. Comme ils insistaient : « Et les lois de la patrie? s'écria-il. Sera-t-il donc dit que j'aie toujours recommandé à tous de leur obéir, pour les violer moi-même dès que je me trouve en souffrir? N'auraient-elles pas le droit de venir me reprocher ce parjure ? Il me semble que je les verrais paraître alors devant moi : * Socrate, me diraient-elles, c'est ainsi « que tu nous trahis, donnant à tous les Athéniens « l'exemple de toutes les révoltesetde touslescrimes?» Non, non, je mourrai innocent, mais soumis aux lois, qui sont la force et le soutien de la patrie ! »
— Suf[it-il donc alors de se conformer aux lois du pays pour être sûr de faire son devoir?
— Non, car la loi morale exige plus que la loi civile. Celle-ci n'a été instituée que pour protéger les citoyens les uns contre les autres; elle ne s'occupe pas de la conduite que chacun tient à part soi, sauf quand cette conduite peut devenir préjudiciable à tous. Un homme peut être ignorant, intempérant et lâche sans que la joi civile puisse le saisir : c'est sa conscience qui le punit. Et môme en ce qui concerne les relations des personnes les unes avec les autres, la loi civile ne saurait suffire, elle défend seulement de faire le mal, alors que la loi morale ordonne de faire le bien.
Nous aurons plus tard à distinguer ici même la jaattc» et la charité, et nous verrons alors où s'arrête l'exigence de la société où commence le mérite.
Ce qu'il faut retenir de ceci, c'est que si la loi civile ne suffit pas, au moins elle ne nuit pas à celui qui veut faire son devoir : c'est une sorte de minimum, marquant la plus basse limite de ce que l'on est en
droit de demander à rhomitie. Au-dessous il est dans le mal, au-dessus s'ouvre le domaine infini du Bien, où chacun se dirige d'après ses lumièreset ses forces.
La loi civile ou loi d'État, étant l'expression de la conscience de tous les citoyens, qui ont chargé leurs représentants de l'établir, a droit à ôtre respectée, puisqu'elle n'est, en principe, que l'application de la loi morale aux rapports de société.
13° La morale.
François n'est pas satisfait
— Je vous comprends bien, me dit-il, mais je ne vois plus du tout à quoi peut seryir la Morale, que vous voulez m'enseigner.
— Pourquoi cela?
— N'aige pas entendu dire qu'elle était la science du bien et du mal, de ce qu'on doit faire et de ce qu'on ne doit pas faire?
— Sans doute.
— Eh bien, cette science me parait superflue, hors de propos, puisque, d'une part, la conscience nous montre infailliblement ce qui est bien et ce qui est mal, et que, d'autre part, à défaut de la conscience, la loi civile se charge de nous indiquer sinon ce que nous devons faire, au moins ce que nous ne devons pas taire.
..C.oo-;lc
LE DEVOm. IT
— Explique-toi mieux, et prends des ■ exemples, cela te rendra la tâche plus facile.
— Tenez, l'autre jour, j'avais renversé mon encrier sur un beau (apis qui couvre la table de ma mère. Quand elle est rentrée, qu'elle a demanda qui avait fait cela, j'avais bien envie de répwidre que je ne savais pas, que ce devait être le vent, du le chat, ou la bonne. Mais maman m'a regardé en d'ace et je n'ai pas osé mentir. Pourtant je n'ai point étudié la morale et je n'ai eu qu'à écouler cette voix de la conscience dont vous parliez tout à l'heure, la môme sans doute qui ordonnait au lieutenant Louaut de se jeter à l'eau pour sauver le marinier en danger. Eh bien, il me semble qu'il en est de même dans tous les cas, et qu'il sufût d'obéir à sa conscience pour Ctre sûr d'éviter le mal et de faire le bien.
D'ailleurs, comme vous venez de le dire, la loi, qui est « l'expression de la conscience et de ta raison de tout le monde », nous corrige, si nous venons à manquer au devoir, et nous fait rentrer dans l'ordre. Ainsi, qu'un homme emporté par la colère vienne à frapper, à blesser, à tuer un autre homme : la loi est là pour le punir et lui prouver qu'il n'avait pas le droit d'agir comme il l'a fait. Si la conscience vient à faiblir, la loi la remplace : un homme mourant de faim pourra ne pas trouver mal, en conscience, de voler on pain qui est à portée de sa main ; les juges fn^mea devant lesquels il sera mené pourront être indulgents pour lui; mais la loi le saisira quand même, et lui rappellera que prendre le bien d'aulrui est un acte mauvais.
Donc notre conscience et les justes lois auxquelles
nous sommes soumis sutlisent à nous donner la connaissance du bien et du mal, et il est inutile de recourir à cette science particulière, que vous appelez la Morale, pour devenir bons et vertueux.
— C'est fort bien raisonné, mon ami; mais dismoi : ta conscience a-t-elle grandi toute seule? n'at-elle point été entretenue, cultivée, soignée par quelqu'un? Crois-tu que. né dans un désert, élevé au hasard, privé des leçons de ton père et de ta mère, tu aurais développé, à toi tout seul, ton caractère et ton cœur aussi complètement que tu as pu le faire? Croistu que tu serais aussi sensible aux délicatesses de la bonté et de la veïtu, si personne ne t'avait enseigné à les comprendre? L'autre jour, on t'avait donné deux sous pour acheter des billes ; tu es parti en courant, et, en route, tu as rencontré un pauvre aveugle qui mendiait; tu allais passer, mais tu es devenu tout rouge et tu lui as donné les deux sous; puis tu es reniié à la maison tout joyeux, et jamais tu ne t'es mieux amusé. Aurais-tu pensé à agir ainsi, si ta mère ne t'avait jamais dit que cela est bien et que l'aumône est le plus grand plaisir que puisse se donner un brave cœur? Autre cbose : Quand on t'offre un gâteau coupé en deux parts inégales, jamais tu ne prends la plus grosse, n'est-ce pas? Eh bien, est-ce que ton instinct ne te pousserait pas au contraire à choisir la part la plus avantageuse, et n'est-ce pas à ceux qui t'ont élevé que tu dois d'avoir compris que la politesse et la générosité commandent ce tout petit sacrifice? Tu vois donc bien, mon enfant, que la nature et la conscience ne suffisent pas, et qu'il faut les éclairer, les diriger, les améliorer par l'éducation.
Or, cette culture de l'âme, cette direction de la vo-lonté et du cœur, c'est cela raème qui fait le fond de la Morale. Ne t'imagine pas que la morale soit une science difficile, obscure, extérieure aux choses de la vie. comme l'aiithmétique ou la géométrie; ce n'est pas autre chose que la comiaissance des principes nécessaires à une bonne éducation, et l'art de les appliquer de manière à faire de l'enfant un honnête homme. Ces principes, tu les connais : c'est le respect de la dignité humaine et le goût du désintéressement.
Ton premier professeur de morale a été ta mère, puis ton père; c'est maintenant ton maître, ton instituteur, à qui tes parents t'ont confié pour continuer l'éducation qu'ils ont commencé à te donner. On t'a toujours appris à te respecter toi-même et à respecter les autres; à te sacrifier au besoin pour un meilleur ou un plus malheureux que toi, à obéir aux lois et à aimer ton pays, n'est-ce pas? Eh bien, c'était là cette' morale que tu croyais ne pas connaître. Diras-tu maintenant qu'elle n'est point utile?
C'est comme si tu disais qu'il vaut mieux laisser pousser les plantes au hasard, en plein champ, que de les transporter en un terrain sarclé, arrosé et cultivé. Le fruit de l'arbre sauvage vaut-il celui de l'arbre taillé, greffé et mis en espalier?
Au prix de combien de fatigues obtient-on le vin généreux qui donne à l'homme la vigueur et la santé!
Les enfants aussi ont besoin d'être surveillés, soignés, quelquefois corrigés et transplantés d'un terrain dans un autre. La Morale n'a pas d'autre objet que de chercher les règles de cette éducation. Par la connais-
M L.Y HOtlA[,Ë.
sance de la nature humaine et des lois éterncties du bien, elle arrive à tracer pour chacun de nous le plan d'une bonne vie. Elle améliore et agrandit notre volonté comme les autres sciences agrandissent et améliorent notre intelligence ; et comme ce qui fait l'homme c'est avant tout le caractère et le cœur, on peut dire que la morale est la science hunfaine par escellence, la meilleure ouvrière de notre bien, la meilleure gardienne de notre dignité.
SOMMAIRE
La morale est la science du Bien et de ses applications à ta vie pratique de l'homme. C'est elle qui trace les règles de la bonne éducation et de la vie vertueuse,
EXERCICES
Citez des exemples où le sentiment et la passion sont en désaccoiil avec le dsTOir. — Citei des eiemples où l'intérêt s'oppose au devoir. — Que Teriez-vous si, étant devenus hommes, la loi civile vous obligeait à faire une chose évidemment ityuste? Imaginez une fable ou une histoire pour montrer que l'éducation morale ^t aussi utile à la volonté de l'homme que la cultnre l'est à la plante.
...Gooyic