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CHAPITRE III — LA MAISON

31' Les Hrriteari.

Sans sortir de la maison paternelle, l'enfant trouve, lians le cercle de la famille, encore d'autres personnes que son père, sa mère, ses frères et ses sœurs : ce sont les domestlqueB que ses parents ont engagés, soit pour aider la mère dans les travaux du ménage, soit pour aider le père dans les travaux du dehors, culture ou ouvrage de métier.

Autrefois, du temps des Grecs et des Romains, cet oAice était accompli par des esclaves, qui appartenaient au père de famille, car il les avait achetés, et dont il pouvait disposer à son gré. Les enfants de ces malheureuses créatures étaient également la propriété du maître, qui parfois était doux et bienfaisant, mais souvent aussi dur et inhumain. On raconte l'histoire d'un patricien romain, grand personnage de son temps, qui nourrissait les murène» (sorte de poisson très vorace) de ses étangs en leur faisant jeter tout vivants les esclaves vieux ou malades qui ne pouvaient plus lui être utiles.

Partout où la religion chrétienne a pénétré et

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triomphé, l'esclavage a été aboli ou adouci. Il avait pourtant subsisté jusqu'à la fin du siècle dernier, même diius les colonies françaises ; un des plus grands actes de la Révolution a éié de le détruire à jamais, au moins sur notre territoire.

Un jour qu'on discutait à l'Assemblée nationale sur l'utilité de cette mesiire, quelqu'un fit observer que les planteurs de nos colonies, privés tout à coup de leurs travailleurs, allaient voir leur fortune ébranlée ou perdue : « Qu'importe! s'écria un membre de la Convention. Périssent les colonies plutôt qu'un principe de cet ordre ! »

Et il avait raison. Quand il s'agit d'humanité, on ne doit pas s'arrêter aux considérations matérielles.

Dans notre siècle, la traite des noirs, c'esl-à-dire l'achat, la tranaportation et la vente des malheureux nègres, a bien continué quelque temps ; onne peut même pas affirmer qu'elle ait complètement disparu maintenant; du moins les nations civilisées s'abstiennentelles d'y prendre part et s'efforcent-elles même de l'empêcher, notre pays au premier rang. Toute personne qui met le pied sur une terre française est réputée libre et a droit de faire appel aux magistrats et à la force armée pour se défendre.

C'est vous dire que rien ne ressemble moins aux esclaves d'autrefois que les domestiques d'aiijourd'hui. Ils s'engagent librement au service de qui leur platt, et pour le temps qu'il leur plait. Généralement l'engagement ne dépasse pas la durée d'une année, et il peut être résilié, c'est-à-dire rompu d'un commun accord.

Eu échange de leur travail, les domestiques reçoivent

des gages, outre le logement et la nourriture. Ils sont tout à fait dans la situation des ouvriers qui travaillent chez un patron moyennant un salaire convenu, et ont droit aux mômes égards.

Aussi conservent-ils toute leur liberté de pensée et de parole, dans la limite des convenances.

Lorsque arrive le jour d'une élection, ils votent comme bon leur semble, sans que le maître doive jamais chercher à abuser de son influence sur eus pour faire violence à leur conscience ou à leurs opinions.

D'autre part, la situation qu'ils occupent dans la maison leur crée des devoirs qu'ils ne doivent jamais oublier.

D'abord ils se sont mis volontairement sous l'autorité du maitre, et lui doivent obéisMuice sous peine de manquer à leur parole. L'engagement d'un domestique est en effet une sorte, de contrat réciproque où le maitre promet de nourrir, d'entretenir et de payer le serviteur, et où le serviteur promet en outre de servir le maitre comme celui-ci l'entendra.

■ A l'obéissance doivent se joindre le respect, le dévouement et rafltection : car c'est plus que le logement et ta table que le domestique reçoit en entrant dans la maison; c'est une place dans la famille, c'est une part de l'intérêt qui s'attache à tous ses membres. Si les maîtres et les serviteurs se conviennent, de nouvelles relations, plus étroites, s'établissent : le cercle de la faniille s'ouvre pour laisser entrer les auxiliaires du travail de tous les jours. Ils s'y tiennent à leur place, au-dessous mais ù côté des parents, auxquels ils associent désormais leurs intérêts, leurs affections,

leur vie. lis aident à élever les enfants et leur continuent le dévouement qu'ils avaient voué au père et ii iu mère.

L'Académie française, qui tient à honneur d'accorder tous les ans des prix de vertu aux personnes qui lui sont signalées comme les plus méritantes, récompense souvent. les domestiques dévoués. Voici l'histoire résumée d'une humble lille qu'elle honora de ses suffrages en 1857.

Fille d'un pauvre tailleur de Châteaurous, Justine se vit, à vingt ans, forcée d'entrer, comme femme de chambre, chez Mme de V..., danie créole qui habitait Versailles. C'est là que commença pour elle une longue caiTJère de sacrifices et de dévouement. Mme de V. . . , .fort âgée et affligée de tristes infirmités, avait une fille et deux petites-lilles qui lui prodiguaient les soins les plus touchants. Justine partagea ces soins et apprit ainsi, de la piété filiale, à soulager les douleurs et l'infortune.

Elle n'oublia pas non plus ses parents, et ses premiers gages leur furent consacrés.

BientôtMme de V... succomba au chagrin et à la maladie, et laissa dans une complète misère Mme de la R. C, sa fille, qui vint alors s'établir à Paris avec la plus jeune de ses enfants. Justine les y suivit, et toutes trois se trouvèrent bientôt dans un état voisin du dénuement, retirées dans une petite chambre garnie, où elles prirent de l'ouvrage en broderie.

Pour de jeunes créoles élevées dans des habitudes d'opulence, et maintenant minées par le chagrin et la fatigue, ce genre de travail devait peu rapporter ; et c'était sur la pauvre Justine que retombait toute la

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charge du ménage. Cette courageuse fille alla travailler chez un tailleur jwur gagner davantage, et le soir elle apportait pour la communauté le pris de sa journée, heureuse quand elle pouvait se munir encore d'ouvrage pour une partie de la nuit. Ainsi l'infortune du haut rang était partagée, soutenue par une pauvre domestique, et une admirable fraternité s'était formée sous le niveau du malheur.

Dans cette triste position, Justine refusa plusieurs places lucratives, et môme un mariage avantageux qu'on lui proposait. « Je n'ai absolument rien, lui dit sa maîtresse; accepte donc ce qu'on t'offre ; ce sera un soulagement à nos peines de te savoir au moins heureuse. — Non, madame, répondit Justine, se jetant à ses pieds et lui baisant les mains, non, jamais je ne vous quitterai, ni mademoiselle non plus. Mon sort est lié au vôtre. Je ne suis pas plus malheureuse que vous ; et ce que vous supportez , je puis bien le supporter aussi. »

Mais de nouvelles épreuves lui étaient réservées. En 1816, Mme de la R. C. tomba dangereusement malade; et pendant sis mois de cruelles souffrances Justine lui donna ses soins et ses secours. Le jour elle continuait d'aller travailler en ville, et la nuit elle partageait avec Mlle de la R. C. le soin de veiller auprès de la malade.

Mme de la R. G. succomba, et Justine eut à consoler de nouveau une lille en pleurs et à pourvoir à tous ses besoins. La domestique dévouée et compatissanté reprit ses travaux du jour et de la nuit pour venir en aide à sa maîtresse malheureuse.

Quelques extraits de lettres écrites par ces deux

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