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CHAPITRE 1 — BIENFAITS DE LA SOCIÉTÉ 34° Qii'0it-M qne la wioUté

« Monsieur, me dit Jacques, j'cnlcnds souvent prononcer des mots que je ne comprends point. Je ne m'en inquiète pas trop quand ils ne s'adressent pas à moi, car je sais bien qu'un enfant ne peut pas savoir tout ce que sait une grande personne. Hais, depuis que je suis dans la division supérieure de l'école, je remarque qu'on nous parle à chaque instant de la société, à laquelle nous devons chercher à nous rendre utiles, — de l'ordre social, qne nous devons i-cspecter, — du proyrèa Mxdal, auquel nous devons travailler un jour.... Que signifient donc tous ces mots-là? II faut bien que je les comprenne, puisqu'il parait que j'ai des devoirs envers les choses qu'ils représentent.

— Mon ami, tu as une famille, n'est-ce pas? Un pÈre, une mère, des frères et des sœui's. Tu as de plus

110 La société.

un grand-père qui vit chez vous, ainsi qu'une sœur de ta mère, qui ne s'est pas mariée; enfin votre maison contient encore des domestiques, qui aident ton père et fa mère à faire valoir la propriété. Tout ce mondelà vil à la ferme, et travaille au même résultat, qui consiste à retirer les meilleurs bénéfices possibles de la terre. Chacun prend sa part d'ouvrage : les uns s'occupent du labourage, des semailles et de la récolte; les autres soignent les bestiaux et le troupeau; d'autres sont employés & traire le lait, à battre le beurre, à nourrir les volailles, etc. — : tout cela sous la direction et l'autorité de ton père et de ta mère, qui sont les chefs de la maison. Eh bien, voilà une so olét«.

La règle établie d'après laquelle chacun s'occupe de sa tâche à l'heure dite, sans gêner les autres, et de façon au contraire à se rendre utile à l'ensemble, peut s'appeler, si l'on veut, l'ordre eodal de la ferme.

Enfin toutes les améliorations qui pourront être introduites dans l'administration de la maison, dans la distribution de la besogne, de manière à soulager les travailleurs et à procurer au maître de meilleurs bénéfices, cela aussi peut passer pour un -pmgrèa social, — puisque le mot « social » veut dire simplement « qui concerne la société ».

— Alors la famille est une société 1

■ — Sans doute, c'est la première de toutes les sociétés, c'est le modèle et le type de toutes les autres. Comment donc définirais-tu maintenant le mot a société », si l'on te demandait ce qu'il signifie?

— Je dirais que c'est une réunion de personnes

BIEMFAirS DE U SOCIÉTÉ. Mi

vivant ensemble et travaillant chacune de son càtë pour un même but. N'est-ce pas cela?

— Si fait, mais tu vas voir que tu seras obligé de ' changer un peu la définition quand nous aurons examiné les différentes espèces de sociétés. La famille n'est que la première, non la seule

— Je le pensais bien ; car, lorsqu'on me disait « qu'un homme doit être utile à la société », je n'ai jamais compris que cela signifiât seulement « à sa famille ».

— Ef tu avais raison. Mais continuons notre examen, qui sera facile maintenant. 11 y a plusieurs familles dans ce village ; chacune vit et ti-availle de son côté et à sa guise ; les uns sont riches, les autres pauvres ; les uns sont cultivateurs, les autres ouvriers ; les uns marchands, les autres propriétaires. Mais tous ne se réunissent-ils pas dans certains cas où l'intérêt général est en jeu 1

— ■ Je ne comprends pas.

— Quand il s'agit de bâtir une mairie, un abattoir, un pont, d'ouvrir une route d'intérêt local, qui est-ce qui fait la dépense nécessaire? Est-ce un particulier?

— Non monsieur, c'est la commune.

— Eh bien, la commune, comme le nom même l'indique, c'est l'association de tous les habitants, la mise en commun de tous leurs intérêts. Séparés sur ce qui les touche personnellement, les gens de la commune s'entendent sur ce qui les touche tous en général. Ils sont bien obligés de le faire ; car si chacun ne s'occupait que de sa maison, comment donc pourraient circuler les chevaux et les toitures, puisqu'il n'y aurait ni chemins ni ponts ? Aussi tous les hommes majeurs du village se réunissent-ils, à de certains

il-: LA SOCIÉTÉ.

joui-5, pour choisir parmi eux ceux qu'ils considèrent comme les plus capables d'administrer les intérêts communs ; l'assemblée jjui est ainsi formée, confor- . mément à la loi, s'appelle le conseil municipal, et désigne parmi ses membres celui qui sera chargé de ' diriger les affaires communales, le maire. Voilà une seconde société formée.

Tu vois que les personnes qui la composent ne vivent pas ensemble ; dans les sociétés plus étendues, les membres sont encore plus éloignés les uns des autres. Pour qu'ils puissent former une société, il n'est pas nécessaire qu'ils se connaissent; il suffit qu'il leur soit possible d'entrer en rapport entre eux. et d'avoir des intérêts communs.

— Quelles sont donc les autres sociétés?

— On en compte autant qu'on veut. On peut trouveil'image d'une société dans le canton, qui est une réunion de communes ; dans le département, qui est une réunion de cantons ; enfin partout où il y a une administration régulière d'affaires intéressant plusieurs personnes ou groupes' de personnes qui prennent leur part des charges et des bénéfices de l'association.

Mais on réserve généralement le nom de société aux deux plus grandes réunions de personnes qui existent : la patrie et l'humanité.

C'est dans ce sens qu'on te dit : « Sois utile à la société. » Cela veut dire: « Sers bien ton pays, et fais honneur à ton nom d'homme. »

— Je comprends bien que la patrie soit une société : toutes les familles avec tous les villages et toutes les villes où elles demeurent forment vm mfime nation, qui a ses intérêts et ses affaires, pour l'administratioa

desquels les membres s'associent. Par exemple, on construit des routes nationales, des écoles, des digues contre les inondations; on entretient une armée, des gendarmes, des juges, etc., aux frais de tous les habitants du pays, parce que c'est pour Futilité de tous qu'on les a établis.

Oui, je comprends très bien cela ; mais je ne comprends pas que l'humanité puisse être regardée comme une société. Qu'est-ce que j'ai de commun avec un habitant du Kamtchatka? Quel rapport est-ce que j'entretiens avec les Patagons , et comment pourrais-je bien m'associer avec eux pour l'administration d'affaires nous intéressant également?

— C'est justement là que je t'attendais. Ce n'est pas seulement une communauté d'intérêts qui peut rapprocher les différents membres d'une société. Vois la ■ iamillc : ceux qui la composent ne sont-ils liés entre eux que par l'utilité? Non, n'est-ce pas? Ils sont liés surtout par des sentiments, par l'aifection et le dévouement. Les habitants d'une même commune se connaissent généralement cntr^eux; beaucoup s'aiment et s'estiment; ils sont attachés au village qui les a vus naître; ils mettent leur fierté à le voir prospérer et s'embellir : ici encore il y a quelque chose de plus que l'intérËt. Enfin, crois-tu que les citoyens d'une môme patrie soient réunis seulement par des soins d'utilité et par l'administration de leurs affaires? Non, tu le sais, le patriotisme n'est pas un calcul, c'est un sentiment très doux et très profond : l'amour de la terre natale, la fraternité qui nous unit à tous nos concitoyens. La patrie est une grande famille dont nous sommes tous les fils; sans cela, pourquoi donc

m U SOCIÉTÉ.

l'exilé pleurerait-il de se sentir éloigné de son pays? Pourquoi tout homme de cœur se croirait-il obligé d'honneur à combattre et, s'il le faut, à mourir pour défendre son pays attaqué ?

Toute société est donc fondée sur une raison de sentiment autant et plus que sur une raison d'intérèl.

Tu me diras que le sentiment qui lie les entknts d'une même patrie ne se produit pas entre des personnes de nationalité différente. Je te répondrai que les hommes sont tous frères et que, devant certains besoins ou certains dangers, toutes les distinctions de peuples disparaissent. Iras-tu demander à l'aveugle qui mendie, s'il est Espagnol, Russe ou Anglais? Un homme se noie : t'inquiéteras-tu de connaître son origine avant de lui, porter secours? Non, il est homme, et cela suffit; il a droit à ta pitié, à ta sympathie, à ta Qharité.

Et ce ne sont pas seulement les sentiments du cœur, qui rapprochent tous les ipembres de la famille humaine : ce sont aussi et surtout les idée« de

N'avons-nous pas tous un même esprit? Ne reconnaissons-nous pas tous les mômes vérités? Ce que nous croyons juste et bon pour nous, ne le croyons-nous pas tel pour les autres hommes? C'est parce qu'ils croyaient la liberté préférable à la servitude, que tes législateurs français après la Révolution ont alTranchi les esclaves, bien qu'ils n'en connussent peut-être pas un seul directement, et en tout cas qu'Us n'eussent point d'intérêts communs avec eus; c'est parce que nous trouvons la vérité supérieure à l'erreur que nous cherchons à porter la civilisation che2 les sauvages, sans

y être poussés par aucune utilité, par aucune sympathie particulière.

Tu le vois donc bien, l'humanité, elle aussi, est une famille, comme la patrie, et mérite, comme gUe, le nom de société.

Les sentiments, les idées, les intérêts, voilà ce qui nous lie aux autres hommes; ou, pour mieus parler, ce sont là les bases mêmes de toute société. >

SOMMAIRE

Une société est une réunion de personnes groupées par une communauté d'intérêts, de sentiments et d'idées.

La famille est la première des sociétés; les deux autres vraiment dignes de ce nom sont la patrie et l'humanité, dont tous les membres sont liés par une fraternité d'origine, de raison et de cœur.

35° MéOMilU da U «ofllMé.

Jacques réfléchit et reprend ;

« Je comprends maintenant ce que signifiait la phrase que mon grand frère a dû expliquer et développer dans sa composition, quand il s'est présenté l'année dernière pour être reçu instituteur. « L'homme est un être sociable. Montrer que la société est néces" saire à la conservation et au progrès de l'espèce humaine. »

— Eh bien, prouve-moi par des exemples que tu iis saisi le sens de cette vérité.

lia LA SOCIÉTÉ,

— Puisque la première des sociétés est la famille, il est évident que l'homme ne peut rester en dehors de toute société ; car, d'une part, l'homme et la femme isolés auraient l'existence bien difficile , celui-là n'ayafit personne pour le soigner, pour préparer ses vêlements et ses aliments, celle-ci n'ayant personne pour la défendre; et, d'autre part, la race humaine ne durerait guère, l'enfant qui nait étant incapable de se suffire à lui-même. Ne faut-il pas que sa mère le nourrisse, lui apprenne à marcher, à parler, que son père gagne de quoi entretenir toute la maison? Vous m'avez expliqué cela l'autre jour, je l'ai très bien retenu.

— Soit, il est donc entendu qu'en dehors de la famille il n'y a pas de vie possible pour notre espèce. Et en elTet, chez les peuplades les plus barbares, on la trouve établie à peu près comme chez nous. La famille n'est pas une institution choisie et fondée par les hommes, c'est une nécessité de nature. On dit aussi qu'elle est d'origine divine, pour bien faire comprendre que . les .devoirs, les droits, les sentiments qu'elle impose sont les plus hauts qui existent et restent indépendants de toute espèce d'entente et d'accord entre les hommes. Les premiers habitants de la terre ne se sont pas réunis pour convenir que les pères et les mères nourriraient leurs enfants, que ceux-ci, en revanche, leur garderaient l'obéissance et le respect, etc. Tout s'est trouvé réglé ainsi par la force des choses.

La première société a été fondée par la nature et la nécessité. Mais en est-il de même des autres?

— Je ne vois pas bien comment répondre.

BIENFAITS DE U SOClfiTË. 117

— ta question est en elïet un peu difficile pour toi- Écoute-moi bien. II y a eu un temps où la famille était la seule société qui existât. Oh ! il y a bien long-' temps, au moins quatre mille ans pour notre pays. Nos anc(Hres vivaient alors par troupes, se réfugiant le soir dans les cavernes des montagnes pour échapper aux animaux féroces qui les poursuivaient, chassant tout le jour pour trouver de quoi se nourrir et se vêtir.

Mais le pire ennemi de l'homme, à cette époque, n'était pas l'ours, le sanglier, le loup : c'était l'homme. Chaque famille formant une tribu, un clan, faisait la guerre à toutes les autres, pour leur ravir leurs troupeaux et leurs armes, pour les chasser de la tciTe où elles s'étaient établies : armés de haches de pierre, de casse-tëte en bois dur, d'arcs lançant des flèches à pointes de silex, ces malheureux vivaient exclusivement de meurtre et de pillage.

Ce fut un âge terrible que cet âge de pierre : les cavernes des Pyrénées et des Alpes, remplies d'ossements et de débris, les cités lacustre», sortes de villages bâtis sur pilotis au milieu des lacs de Suisse, nous en donnent le témoignage. Si ces mœurs eussent continué, peut-être en était-ce fait de la race humaine.

Heureusement le mal apportait avec lui son remède. Pour se défendre contre des tribus plus nombreuses, certaines tribus firent alliance avec d'autres. Peu à peu ces associations s'agrandirent : des peuplades se formèrent. A l'idée de la famille, trop étroite et trop exclusive, succéda l'idée de la patrie, d'abord restreinte et vague, bientôt plus étendue et plus précise. Une seconde forme de société apparut, aussi nécessaire

au fond que la première, mais laissant plus de place à l'initiative et au choix. Les liens naturels ne suffisant plus (car les sentiments d'affection et de dévouement auraient été impuissants à unir toutes les personnes qui formaient la nouvelle nation), il fallu! établir certaines conventions sur ce qui serait permis et ce qui serait défendu, sur les règles du commandement ou de Tobéissance. C'est là l'origine des lois et de l'ordre social.

Vers la fin du siècle dernier, un grand écrivain français, Jean-Jacques Rousseau, a voulu représenter la société comme étant le résultat d'une espèce Id'accord délibéré et librement choisi par les premiers hommes, qu'il appelait le contrat social. 11 semble dire qu'on aurait pu établir la société d'une façon toute différente. Par exemple, on reconnaît maintenant — et l'on a toujours reconnu — à l'homme le droit de garder pour lui le produit de son travail, même quand ce produit dépasse ses besoins. Un homme récolte deux cents boisseaux de blé, il n'en consomme que vingt : le reste lui appartient quand même, et il en fait l'usage qui lui plait. C'est ce qu'on appelle la propriété. Eh bien, Jean-Jacques Rousseau ne voit là qu'une institution sociale qu'on aurait pu ne pas adopter, en convenant que chacun ne posséderait que ce qui serait nécessaire à ses besoins.

Dans ce sens-là, il a tort. Certainement la société, son ordre, ses lois, ont été convenus entre les hommes; mais ceux-ci obéissaient, en les établissant, à des nécessités qu'ils ne comprenaient même pas. Pour que l'humanité vive et s'améliore, il faut qu'il y ait une société; et, pour que cette société puisse

durer et s'accroitre, il faut qu'elle reconnai»$e certaint principes ; le respect des personnes, avant tout (si chacun a le droit de tuer ses voisins, qui est-ce donc qui subsistera?); le respect des propriétés {autrement personne ne travaillera plus que pour lui-même, et ceux qui ne sont pas en état de travailler mourront).

A mesure que l'humanité grandissait, les anciennes - barrières établies entre les familles, entre les tribus, entre tes peuplades, disparaissaient. De grandes nations se formaient, réunissant des personnes dont les scntimerits, les idées, les intérêts étaient tes mêmes. Et peu à peu on s'apercevait que toutes les nations — ou à peu près — obéissaient aux mêmes règles, ce qui prouvait bien, encore une fois, que ces règles étaient nécessaires. Oii est-il permis de tuer, de voler? où est-il beau de mentir, de trahir ses amis, de fuir devant ses ennemis?

Tous les hommes sont unanimes sur ces points, et, dans ce sens, l'humanité tout entière forme une dernière société, dont nous sommes tous membres, sans cesser d'appartenir à notre pays.

La fraternité niitTepRelIe ne doit point nous faire oublier ce que nous devons a notre patrie ; mais ceux qui la proclament ne font pas autre chose que reconnaître la nécessité qui s'impose à tous les hommes' de s'entr'aider et de s'entr'aimer, ce qui est te fond de la loi naturelle et de la loi divine-

SOMMAIRE

La société est nécessaire pour la conservation et le progrès de t'humantlé.

A l'âge de pierre, où les hommes vivaient groupés par tribus, a succédé la division plus lai^e en nations, qoi' a amené peu à peu tous les membres de l'humanité à se considérer comme frères.

Les lois fondamentales de la société do sont pas le produit d'une convention arbitraire, d'un contrat qui aurait pu ôtre différent, mais l'expression de certaines nécessités matérielles et morales qui s'imposent partout et toujours.

36' Avantages d* la lociété.

Jacques est très frappé de ce que je lui ai dit, o Mais il me semble, monsieur, continue-t-il, que si la société est nécessaire, comme tant de choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, elle est aussi bien utile aux hommes.

— Sans doute; mais veux-tu te charger de me dire les principaux avantages qu'elle te parait procurer?' Commence par les avantages matériels.

— Eh bien, il y a d'abord une foule de choses qu'un homme seul ne pourrait pas faire, et dont plusieurs hommes réunis viennent à bout ; par exemple, bâtir une maison, tracer une roule, construire un pont, creuser un canal.

— Ajoute que pour tout cela il faut ôtre en possession de matériaux et d'instruments qu'une grande société peut seule fournir. Ainsi il n'y a guère de travail matériel où le fer ne soit nécessaire. Or, tu ne te doutes pas, sans doute, de la difficulté qu'il y a à fabriquer un outil de fer, une hache, par exemple, ou

une charrue. Il faut d'abord chercher une raine et en arracher le minerai, à des profondeurs de cent, deux cents mètres, et souvent plus. Ce n'est rien; il faut extraire le métal môle à la terre ou à la pierre en le faisant fondre. Pour cela on a besoin de produire une chaleur énorme; on entasse dans des fourneaux du charbon de terre, que l'on est également obligé d'aller recueillir sous terre, avec des difficultés et des dangers sans nombre. La fonte une fois obtenue, il faut la faire recuire et la traiter spécialement pour lui donner de la dureté et produire de l'acier.

Alors seulement tu peux commencer à travailler le métal : et que de peines encore pour le façonner, le polir, l'aiguiser, le débiter! Sans cela, pourtant, on ne peut guère cultiver utilement la terre, ni tailler la pierre et le bois, ni tisser des étoffes, ni fabriquer des voitures et des vaisseaux, ni rien faire enfin de ce qui fait aujourd'hui la vie facile et bonne.

Ce n'est pas trop que tous les hommes d'un pays, — que tout le pays môme, — s'associent pour tirer parti des richesses incalculables que renferme la nature, et pour se défendre contre les dangers dont elle nous menace. Le premier bienfait de la société est donc d'anganentoi* le bleii-£tre de l'homme» en lui permettant d'unir et de multiplier ses forces par la coopération. Est-ce tout, dans cet ordre d'idées^

— Non, car il me semble que si la société arrive à co résultat, c'est surtout parce qu'elle permet à un seul homme de ne s'occuper que d'une seule chose, qu'il fait bien mieux et où il se rend bien plus utile que s'il était obligé de s'occuper successivement de suffire à tous ses besoins. Ainsi, le boulanger ne fait que du

ISS U SOCIÉTÉ,

pain, et il peut en faire pour toute la commune, parce qu'il sait que le boucher lui fournira de son côté la viande, l'épicier le sucre et le sel, le tailleur les habits qui lui seront nécessaires.

— C'est là, en elfet, un des grands avantages de la société : par la dlTlalon du traTmil, elle en augmente le produit, en même temps qu'elle diminue considérablement l'effort des travailleurs. Il serait presque impossible à un seul homme ou à une seule famille de cultiver son champ, de semer et récolter son blé, de faire son pain, d'abattre ses bestiaux, de préparer sa viande, de fabriquer les instruments dont il a besoin pour tout cela, etc. En supposant même que cela fût possible, que de temps perdu!

Pour te faire une idée des effets que produit la division du travail, iigure-toi que si un même ouvrier devait fournir à lui tout seul une épingle prête à servir à la couturière, il y mettrait presque une demijournée, tandis que, dans les manufactures, quelques ouvrières en fabriquent des milliers par Jour. La première coupe les morceaux de fil de laiton; la seconde aiguise la pointe, la troisième aplatit la tête, la quatrième polit le tout; chacune, ne faisant qu'une seule besogne, la fait plus vite et mieux.

Eh bien, il en est ainsi pour tout ; c'est en divisant le travail qu'on en vient le plus promptement et le plus heureusement à bout.

Mais ces avantages matériels qui concernent le bien-être de l'homme ne doivent pas nous faire oublier les avantage» lutelleetueUi qu'il retire de la vie en société. Peux-tu m'en citer quelques-uns?

— Oui, je crois. Si nous ne vivions pas en société,

qui est-ce qui nous apprendrait à lire et à écrb'e, à calculer?

— Tu as raison. Chaque enfant devrait ou rester ignorant, ou recommencer tout le travail qui a été fait avant lui par ses ancêtres. Il n'y aurait ni science ni expérience, puisque les efforts des travailleurs ne viendraient pas s'ajouter les uns aux autres et se coordonner. Ainsi vous pensez bien que ce n'est pas un seul homme qui a découvert les lois de la physique : on a mis des siècles et des siècles à s'apercevoir que la terre tourne autour du suleil, et non le soleil autour de la terre, comme les anciens le croyaient. Il se produit ici la même chose que dans l'ordre matériel : par suite de la division du travail, — chaque homme s' occupant d'une seule espèce de recherches ou s'attachant à une seule science, — la société profite des efforts de tous. Et, chaque génération transmettant à la génération qui la suit les connaissances qu'elle a recueillies, peu à peu le trésor s'accroît. C'est ce qu'on, appelle le ppocrè». Donne-moi un exemple de ce fait pour me prouver que lu me comprends.

— N'est-ce pas ce qui arrive pour les chemins de fer ? Vous m'expliquiez tout à l'heure qu'il faut un grand nombre d'ouvriers pour réunir et arranger les matériaux dont ils se servent : il me semble qu'il a fallu aussi un grand nombre de savants pour inventer les différentes pièces de ces machines extraordinaires, et pour trouver le moyen de les faire marcher régulièrement. Si chacun avait travaillé de son côté, et était mort sans laisser aux autres le secret de ses découvertes, on ne serait jamais venu à bout de l'entreprise : n'est-ce pas?

— Tu as rencontré juste : on a ctierché et tâtonné pendant près de deux cents ans avant de réussir; que jd'hommes s'y sont employés, depuis Denis Papin, qui imagina que la vapeur pouvait devenir une force motrice, jusqu'jà Watt et Fulton, qui ont tiouvé le moyen d'appliquer cette force aux locomotives et aux bateaux !

Enfin la société porte encore avec elle des avanto^es moraux qu'il ne faut pas oublier : l'homme isolé devient sauvage, méfiant, et brutal. Au temps de Vâge de pierre, les mœurs de nos ancêtres ne différaient guère de celles des ours et des botes sauvages qui erraient dans les montagnes. A mesure que la société humaine s'est étendue, la vie est devenue plus douce, plus facile, et les caractères ont subi la, même transfonnatîon. l'état de guerre, qui était d'abord la règle, est devenu l'exception. Le mot humanité a pris un sens spécial, qui signifie fkmtemité.

Le progrès générai se continue ainsi peu à peu, détruisant à chaque siècle quelque reste de barbaiie.

Veux-tu des exemples? Depuis cent ans k peu près, la torture et l'esclavage ont disparu.

Autrefois on s'inquiétait peu des blessés après les batailles : maintenant, depuis la convention de Genève, signée entre toutes les nations européennes, on a résolu non seulement de les épargner, mais de les soigner, et un personnel spécial de médecins et d'infirmiers a été formé pour cela.

11 reste encore beaucoup à faire, mais l'avenir tiendra sans doute ses promesses, et !es Français pour-

BIENFAITS DE LA SOCIÉTÉ. Iffl

ront du moins se féliciter d'avoir été toujours parmi les défenseurs de rhumanité.

C'est ce triple progrès matériel, intellectuel, moral, dû à l'inlluence de la société, ce sont les bienfaits qui y sont attachés, que l'on désigne par le mot de oiTlIi-

SOMMAIRE

La société procure à l'homme des avantages matériels.

Elle lui permet d'augmenter son bien-être par la coopération ou réunion des forces de plusieurs individus.

La division du travail facilite également l'effort de chaque ouviier, qui fait mieux et plus vite ce qu'il fait plus fréquemment.

Le progrès intellectuel est aussi rendu possible par l'état de société, où chacun fait part à tous des découvertes obtenues. '

Enfin la vie en commun adoucit Les mœurs de l'homme et permet le progrès moral.

EXERCICE s

Qu'est-ce que la société? — La comparer ù la famille. — Eipliquer les mots : onlre social, prom^ social. — Quelles sont les sociétés mteimédiaires entre la ramiUe et la patiieî — Pourquoi la patrie et l'humanité sont-elles tes sociétés par excellence? — Prouver par des exemples que la société est nécessaire A la conservation et au proÇTrèit de l'espèce humaine. — Qu'est-ce que l'ige de pierre? — Oimmcnt s'est Torméc la patrie? — La société est-elle le t^sullat d'une convention, ou élail-elle nécessaire'.' — Ënumérer les avanta^s matériels de la vie en société. — Comment le proies mteltecluel est-it rendu possible par la société'.' -~ Avantages moraux que les hommes retirent de

CHAPITTïE II — LA JUSTICE

27° JimUc» dam la loclété.

Partout où une personne est mise en relation avec une autre personne, des devoirs apparaissent pour régler ces rapports conformément à la loi morale que nous avons définie au début de cet ouvrage.

Nous avons vu quels devoirs lient entre eux les membres de ta plus simple et de la plus étroite asso> ciation d'êtres humains qui existe, ta famille. Il nous faut maintenant considérer la plus étendue et la plus large de ces associations, l'huinanKé, et dire quelles obligations s'imposent à ceux qui en font partie.

On a coutume de dire qu'i7 n'y apas de société pos~ $ible en dehors de ta justice, et vous allez bientôt comprendre qu'il doit en âtre ainsi. Mais it faut d'abord bien vous rendre compte du sens de ce mot. Voyons, François, qu'est-ce que la justloe?

— Je l'ai demandé l'autre jour à mon père, monsieur, et il m'a répondu: < Elle consiste à vendre A ehnenn'ce qui lui est AA, »

— 11 avait raison, mais comprends-tu bien e» qu« cela veut dire?

LA JCSTICE. 1!7

— Cela veut dire, sans doute, qu'il faut payer ses dettes, rendre aux autres ce qu'on leur a pris, ne pas tromper ses camarades en jouant, et faire en sorte qu'on ne doive rien à personne.

— Oui, mais ce n'est pas tout. Quand les juges condamnent un homme à la prison, est-ce qu'ils ne font pas œuvre de justice? Quand le maître te récompense d'avoir bien travaillé; quand tu te montres reconnaissant envers ceux qui te font du bien : ne sontce pas encore là des actions justes?

— Ah! j'y suis, monsieur: la justice consiste îi rendi'e aux autres le bien pour le bien, et le mal pour le mal.

— Alors, quand tu as reçu un coup de poing d'un de les camarades, ton devoir serait donc de lui en donner un autre? Ce serait là une justice bien dure, qui ne conviendrait guère à la société; car on serait sans cesse à se battre, si l'on t'écoutait. Tu parais bien embarrassé. Allons, c'est que la définition de ton père, quoique vraie au fond, n'est pas tout h fait assez claire. Cherchons-en une autre.

Connais-tu une belle maxime de l'Ëvangile concernant la manière dont on doit traiter ses semblables?

— Ne bis paa anx aatrea oe que tu ne voudrais pas qu'on te ftt.

— Eh bien, celle-ci est-elle plus claire? Comment l'expliquerais-tu ?

— Je ne dois jamais faire tort en rien à mes semblables, je ne dois ni les maltraiter, ni les voler, ni les calomnier, parce que je sens par inoi-même combien de pareilles choses sont pénibles à subir.

— Mais si ceux dont il s'agit sont des coupables.

les dispenserais-tu des châtiments, sous prétexte que tu n'aimerais pas à 6tre traité comme ils méritent de l'iître? Par exemple: l'homme qui a assassiné une pauvre vieille femme, il y a trois mois, et que les jurés ont condamné à mort, à la cour d'assises ; l'auraistu acquitté, parce qu'il est pénible de songer qu'on pourrait te tuer toi-mômeî "Voilà une justice qui ne me plait pas encore.

La première était trop dure, celle-là est trop douce.

Tâchons de trouver une troisième maxime, qui nous satisfasse. Voyons, te rappelles-tu quel est le premier commandement de la loi morale que je t'ai expliquée dernièrement?

— Respecte toigonrs en toi comme dans lea antFe» la dignité hnmalne.

— Ne trouves-tu pas ici la règle principale de la justice? Respecter une personne, c'est ne lui faire aucun tort, ni dans sa vie, ni dans son honneur, ni dans sa fortune, ni dans rien de ce qui lui appartient.

En outre, il ne suflirait pas de respecter les autres, si l'on ne se respectait pas soi-même. En se laissant aller à la colère, à l'intempérance, en menant une conduite vicieuse, on manque à la justice; on n'est pas tout à fait honnête homme, bien qu'on ne fasse de tort à personne et qu'on rende à chacun ce qui lui est dû.

— Excusez-moi, monsieur, mais il me semble que là encore nous rencontrons une difficulté: si nous devons toujours respecter la dignité humaine, comment punissons-nous les hommes qui se sont rendus coU' pables de mauvaises actions ?

i... ...Gooyic

Voilà uni! question qui me prouve que lu écoutes Iiien ce qu'on te dit, mais que tu n'as pas parfaitement compris le sens qu'il faut attacher à ce mot : « Respecter la dignité de la personne humaine. » Cela ne signifle pas seulement qu'il faut éviter de violer cette dignité en nous et dans les autres, mais encore qu'il faut en empêcher la violation, non seulement s'abstenir d'actes mauvais, mais réprimer ces actes quand on en est témoin.

Respecter les personnes, c'est en même temps assurer le respect qui leur est dû. Veux-tu un exemple ? 11 est contraire à la dignité de l'homme de s'enivrer. Eh bien ! la loi, qui veut maintenir cette dignité, condamne à l'amende et même à la prison ceux qui se laissent voir en état d'ivresse. Le juge qui leur inflige la peine agit conformément à la justice en les punissant pour rétablir l'ordre.

L'application de la justice est conQée à un magistrat; mais ce n'est qu'une délégation de la part dés citoyens, qui n'en conservent pas moins le droit et le devoir de s'opposer aux actes lépréhensibles de ce genre qui se passent devant eux. Suppose, par exem- ■ pie, qu'il se trouve, en l'absence des gendarmes et du garde champêtre, un ivrogne qui fait du tapage, chante des chansons inconvenantes et scandalise la popuki tion ; alors tout citoyen a le droit de faire justice, c'est-à-dire d'empêcher l'ivrogne de blesser les sentiments des habitants. Et c'est au nom de la dignité humaine qu'il peut et qu'il doit le faire.

Autre cas : lu surprends un homme en train d'en voler ou d'en ti-omper ou d'en maltraiter un autre : ton devoir est d'intervenir, d'aider et de défendre l'inté-

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