J.-J. Rousseau
D,mi,.=db,Goo'ile
151 LA SCKIKTK.
— Moi* encoT? — Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.
• — Attaché! dit le loup. Vous ne courez donc pas Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu'importe?
— Il m'importe si bien que de toun vos repas
Je ne veux en aucune sorte.
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître loup s'enfuit et court encor.
Un autre droit essentiel à la société est le droit de propriété. La justice, qui nous ordonne de respecter les personnes, nous l'ait aussi un devoir de respecter les biens dont elles sont propriétaires, et dont elles se servent pour les besoins et les commodités de ta vie. La légitimité du droit de propriété et du devoir que nous avons de le respecter ne peut pas Cfre sérieusement contestée.
Notre première propriété est celle de notre propre corps.
Mais comment étendons-nous ce droit de propriété aux choses qui sont en dehors de nous? C'est que la vie ne peut se conserver que par un échange perpétuel entre les parties du corps vivant et les corps environnants.... 11 est donc nécessaire que certaines choses qui sont en dehors de moi deviennent miennes pour que la vie soit possible.
le droit de propriété n'est pas fondé seulement sur le besoin qu'a l'homme de se nourrir, mais sur la plus-value qu'il donne par son travail à la matière à laquelle il applique son activité. Ainsi voici un terrain inoccupé, en friche, qui n'appartient à personne. Un homme vient s'y installer et le cultive. Évidemment,
si, comme nouB t'avone dit, personne n'a aucmi droit à faire valoir sur ce terrain, les fruits qu'il produira appartiendront à celui qui a su les y faire pousser.
Un sculpteur ramasse de la terre glaise sur le bord d'une rivière, et en fait une statue : son œuvre lui appartient.
Quant à la possession de la matière elle-même^ — — du champ dans le premier cas, de la terre dans le second, — elle dépend de plusieurs conditions qu'il faut examiner à part. Le premier fondement de la possession est roooap»tloii : on est bien obligé d'admettre que ce qui n'appartient à personne appartient à celui qui s'en empare. Dans l'état actuel de la société cette règle n'a guère d'application, car toute terre appartient à quelqu'un. Les montagnes elles-mêmes, les forfits, les rivières forment le domaine de l'État, qui ne laisse personne s'y établir, à moins d'un contrat.
Hais à l'origine il n'en a pas été de même ; de grands espaces étaient inoccupés, et la possession en a été attribuée à ceux qui s'en sont emparés en y faisant acte de propriétaire, c'est-à-dire en cultivant la terre, en bâtissant des maisons, en construisant des palissades et des murs. Aujourd'hui encore, dans certaines iles éloignées, dans les plaines désertes du Sahara, pareil cbs peut se retrouver. Mais en réalité la propriété est maintenant fondée et garantie par la loi sociale, qui reconnaît à chacun le droit de conserver tout ce qu'il se trouve posséder, sans que personne réclame, et en outre le droit de transmettre par héritage cette possession à ses descendants.
La propriété ainsi constituée est inviolable comme la personne même qui en jouit. Le respect qui s'attache
à elle est une des conditions de l'existence de la société comme le respect de la vie humaine. En effet, priver un individu de ce qui lui appartient, c'est lui retirer les satisfactions légitimes qu'il en retire; c'est porter atteinte à sa di^ité; c'est manquer au devoir de justice.
La violation la plus nette et la plus simple de la propriété d'autrui est le vol, qui consiste à se saisir d'une part de la propriété d'autrui.
Toutes les formes de vol sont condamnables; il y a pourtant des degrés dans la gravité des faits : le vol accompagné de violence, le vol à main armée, est un attentat à la personne tout entière ; le vol simple, qui consiste à enlever un objet en l'absence du proprié* taire, est un peu moins grave. Puis vient la fraude, la tromperie : par exemple, on vend un cheval qu'on sait vicieux et malade, en affirmant qu'il est sain et bien dressé; on vend a faux poids; on cherche a faire passer à l'octroi, sans payer, des marchandises soumises à la taxe; on transporte la nuit du vin ou de l'eau-de-vie pour ne pas acquitter les droits de circulation; on triche au jeu. C'est encore la mauvaise foi, i'abus de confiance, V indélicatesse : on refuse de rendre un dépût qui vous a été confié, de l'argent qui vous a été prêté ; on garde pour soi un objet trouvé, on doit quelque chose à quelqu'un et on lui fait tort en tardant à le rendre, quoiqu'on soit en mesure de le faire.
Mais toutes ces varités d'attentats à la propriété se réduisent au fond au vol, et toutes sont également honteuses pour un honnête homme.
Les droits de la personne humaine s'étendent encore au delà de la vie, de la liberté et de la fortune
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de l'individu. Chacun de nous mérite, selon sa conduite, l'admiration, l'estime, la sympathie, l'indifTérence ou le mépris de ses semblables, et l'opinion qu'il a donnée de sa valeur à ceux qui ont été témoins de sa vie lui constitue une autre propriété, plus haute et plus précieuse, qui s'appelle la réputation, rbonnenr.
Ce bien-là doit être encore plus scrupuleusement respecté que les autres, car il tient de plus près à la dignité humaine. Non seulement il faut honorer les gens de bien, mais il faut éviter de juger trop légèrement ceux de qui nous croyons pouvoir penser quelque mal. Que d'innocents ont souffert d'une parole imprudemment lancée ! Aussi la loi punil-elle la diffamation, c'est-à-dire l'action de porter atteinte par des discours ou des écrits à la réputation d'une per^ sonne ; elle n'admet môme pas cette excuse que le diffamateur était certain de ce qu'il avançait-, car. à défaut de sympathie pour lui, le rospect de nousmême nous interdit de descendre au rôle d'insulteur et de dénonciateur.
Souvent le cas est moins grave; on n'attaque pas l'honneur d'une persanne, mais on insinue des choses désobligeantes pour eDe ; on tâche d'attirer sur elle le méprisable ridicule ; ces commérages et ces cancans sont également coupables, et quiconque a du cœur doit s'en abstenir.
En6n chaque personne a ses croyances et ses opinions, qui sont aussi respectables que son honneur, sa propriété et sa vie. La Révolution de 1789 a proclamé |a liberté de eonsclence, et tous doivent y parti ciper. Les personnes pieuses ont le droit d'accomplir,
sans être troublées ni inquiétées, tous les devoirs que leur impose leui' religion, comme leurs voisins ont le droit de s'en .abstenir, pourvu que ni les uns ni les autres ne troublent et n'inquiètent la société où ils vivent : c'est affaire de conscience. Itien n'est plus indigne d'hommes libres que les moqueries ou les insultes adressées à un individu à cause de sa foi ou des jvatiques auxquelles elle l'oblige, de même que ceux qui sont attachés à la religion se déshonorent en poursuivant ou en outrageant ceux qui s'en sont détachés. Le temps des persécutions est passé, et tous les honnêtes gens d'aujourd'hui s'entendent pour condamner le fanatisme, ou fureur qu'éprouvent certaines personnes à la pensée que d'autres né pensent pas comme elles. Chacun agit suivant sa foi. et, pourvu qu'on fasse son devoir et qu'on ne cause de tort à personne, on a le droit absolu de croire ce qu'on veut, et de penser, de parler, d'agir selon sa propre croyance.
Sur d'autres points encore, dans le domaine de la politique par exemple, oîi vous n'avez point à entrer, mes enfants, certains pensent qu'on ne peut ni s'aimer ni s'estimer les uns les autres lorsqu'on a des opinions opposées. Bien n'est plus faux ni plus absurde i on peut parfaitement différer d'avis sur une question aussi délicate que celle du gouvernement de son pays, sans pour cela cesser d'être bons amis.
Si nous devons respecter la liijerté d'action des autres, nous ne devons pas moins respecter leur liberté de pensée et de parole. La «ol«r«iioe est encore une des formes de la justice, et ce n'est pas la moins utile à la paix d'une société aussi divisée d'opinions que la nôtre,
SOMMAIRE
Nous^devons respecter la vie de nos semblables, sauf le cas de légitime défense ou le cas de guerre.
Sous aucun prétexte nous n'avons le droit d'attenter à la liberté d'autrui ni de renoncer' à la nôtre.
Celui qui se tue volontairement fait, dans tous les cas, une action lâche.
H faut respecter la propriété de nos semblables et aussi leur réputation et leurs croyances, qui leur appartiennent.
SO* I*«i «•rtus de Jattlo*.
A ces devoirs correspondent des vertu, qui ne sont pas autre chose que l'accompiisseraent habilud des obligations que la justice impose.
La première de toutes, la plus nécessaire et la moins méritoire est la probité, qui consiste à ne rien enlever à aucune personne de ce qui lui appartient, et. dans un sens plus général, à ne se rendre coiipable d'aucun attentat contre la vie, la liberté, les biens et la réputation d'autrui. La probité est la vertu par excellence de l'honnête homme, qui ne fait de tort A personne. Le meurtrier, te voleur, le tyran, le diffamateur pèchent contre elle.
Elle impose encore des devoirs plus difficiles que ceux que nous venons de citer, car il suffirait de s'aba. tenir de tout acte mauvais pom' être un honnête homme. Elle nous oblige d'abord h donner aux autre* tout ce qu'on leur doit, a restituer les objets trouvés.
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les bénéfices exagérés, etc. Suppose que tu aies excite un de tes camarades à jouer aux billes avec toi en sachant qu'il joue très mal, tandis que lui ignore que tu es très fort. Si. comme cela est probable, tu lui gagnes toutes ses billes et si tu ne les lui rends pas, tu ne seras pas ce qu'on appelle un honnôte garçon.
Elle oblige ensuite à dire toujours et partout toute la vérité. Sans !a firanchise, il n'y a point de probité: véritable. Quelquefois cettfi franchise peut nous nuire au moins sur ie moment; mais nous nous contentons alors du témoignage approbateur de notre conscience. « Qui a déchiré la carte? » demande l'instituteur. Toute la classe se tait, car on sait qu'il est mal de dénoncer les autres. Seul l'auteur du forfait s'agite et rougit dans son coin. 11 finit par se lever et se déclarer. Le maître le punira, puisqu'il a été coupable, mais il ne conservera aucun mauvais souvenir de la scène, car la franchise de l'enfant a presque sulTi à excuser sa faute. Il est étoui'di, mais il est honnête. Sa conscience l'a poussé à dire la vérité.
L'équil^ est une vertu un peu supérieure. Elle consiste, non plus à s'abstenir du mal, mais à faire régner l'ordre et la justice dans tout ce à quoi l'on applique son activité. Ainsi le juge — qui condamne le voleur à la prison, qui inflige seulement une amende à celui qui a troublé le village la nuit par un tapage, qui ordonne que cette partie de champ, usurpée par Mathurin, sera rendue à Jean, son légitime propriétaire, qui acquitte l'innocent, — le juge est équitable.
Équitable aussi est le maitre qui punit les mauvais élèves et qui récompense les bons; équitable, l'enfant qui partage sa pomme ou son gâteau avec
SCS camarades, de manière que chacun soit également servi. Rendre à chacun non seulement ce qu'on lui doit, mais selon ce qui lui est dû : voilà la maxime de l'équité.
La loyauté n'est autie chose que la fidélité et la fermeté qu'on met à accomplir des devoirs auxquels on parait moins strictement obligé qu'aux devoirs de probité et d'équité. Ainsi on a promis a un ami de lui rendre un service. Il n'y a point, à vrai dire, improbité ou iniquité à manquer de parole, il y a déloyauté. Le fond de la loyauté est le respect de la parole donnée, ce qui n'est qu'une forme du respect qu'on se doit à soi-même.
Souvent, pour donner plus de solennité et plus de . poids k une affirmation, on prend à témoin de sa parole Dieu, qui entend toutes choses, et les principes de morale éternelle qu'il a mis en nous : cela s'appelle faire un serment. Si la plus simple promesse iie doit pas être violée, à plus forte raison le serment. Quiconque y manque est un homme déloyal, un homme injuste, un malhonnête homme.
Enlln, la délicatesse est une probité supérieure, uiie équité plus éclairée, une loyauté plus stricte et plus rigoureuse. A vrai dire, . la délicatesse ne comprend aucun devoir spécial; elle est la perfection et l'achèvement de toutes les autres vertus.
En cas de doute sur le droit d'autrui, elle donne toujours raison à autrui.
Jean prétend que le sentier qui sépare son champ du mien a été autrefois pris sur son bien ; personne n'en a de preuve, et Jean aurait bien des chances de ne pas avoir raison contre moi en justice ; mais Jean
m U SOCIÉTÉ,
est pauvre, je suis dans une position aisée : je vais feindre d'être convaincu par lui pour lui abandonner la largeur du sentier, qu'il ajoutera à son champ, ce qui lui donnera un peu plus de blé. — Deux chasseurs tirent en même temps sur une perdrix, qui tombe morte : à qui appartient-elle ? Si tous les deux sont bien élevés et délicats, ils se renverront l'un à l'autre l'honneur et !e profit du coup de fusil, et finiront par aller manger la perdrix ensemble, ce qui fera peutêtre deux bons amis de plus au monde.
C'est cette fleur d'honnêteté qui distingue surtout l'homme de bien. La vertu même, sans la délicatesse, parait incomplète et peu attrayante. On estime les rpersonnes probes, équitables et loyales, maison n'aime que les personnes délicates.
SOMMAIRE
La probité est la première de toutes les vertus et distingue i'honnôle homme- Elle oblige à dire toujours la vérité.
L'équité, la loyauté et la délicatesse sont des degrés supérieurs de probité qu'on doit strictement observer.
EXERCICES
En quoi consiste la jnstice? — Sufllt-it poni- être hoDD#(e homme de ne pas faire k autrui ce qu'oo ne voudrait pas qui vous fût faitT — Qui est chargé de l'application de la justice? — Pourquoi doit-on respecter la vie de ses semblables? Quelles peurent être les exceptions A celle règle? — Pourquoi le suicide «st-il une Ucheté? .— Qu'esl-ce que prouve la fable le Loup et U Chien ? — Qu'esl-ce que le droit de propriété? — Qu'est-ce que le Tol? — ï a-l-il de« degréa dans le Tol? — Qu'anwllB-t-on diflamationl— Pourquoi la loléranee est-^lle nécessaire? — En quoi consiste la probité? — Qu'est-ce qui nous force â lafi^nchise? — Qu'est-ce cjue l'équité, la lofaulé, la délicatesse?