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CHAPITRE m — LA CHARITÉ 30° Qt^Mt-tM tp» la diariMt

Mais Jacques n'en a point fini avec ses questions.

« Alors, reprend-il, la société est fondée sur la justice et sur les lois qui en découlent. 1! suffit donc, pour que l'humanité soit parfaite, que tout le monde soit Juste?

— Tu es un terrible raisonneur, mon ami. T'ai-je dit que la justice Mt la seule vertu que la loi morale exige des personnes qui vivent en société ? J'ai dit seulement la première, la principale, l'indispensable. Mais il y en a une autre, aussi utile que eelle^à au bonheur du monde, quoique plus rare et plus difficile à pratiquer. Je parie que tu vas pouvoir la nommer ?

— Oui, c'est la charité. Voilà longtemps que j'ai le mot sur les lèvres,

— Et pourtant nous avons bien fait de commencer par l'étude de la justice, car la chanté ne fait que la continuer et l'achever; avant tout, il faut être juste, et on ne se dispenserait point de l'être en alléguant qu'on est charitable.

ut LX SOCIÉTÉ.

Mai», dis-moi : voici que. nous purlons de ta cliarité lit nous ne savons même pas ce que c'est.

— La charité consiste à faire du bien aux autres.

— Mais si l'on ne réussit pas à leur faire tout le bien qu'on désire, n'est-on pas charitable ?

— On l'est, pourvu qu'on ail fait tout ce qu'on pouvait.

— Ce n'est pas assez dire , car si, d'une part, il existe peu de cas où un homme soit vraiment dans l'incapacité de soulager ou d'aider un de ses semblables, il ne faut pas, d'autre part, mesurer sa charité à la quantité de bienfaits qu'il peut rendre. Aussi est-il préférable de dire que !a charité consiste à vouloir le bien d' autrui; aussi le premier degré en est-ii la blenvelllanee.

Mais pourquoi devons-nous être bienveillants 1 est ce seulement par devoir, parce que la toi morale nous commande d'agir ainsi et que nous ne voulons pas lui désobéir ?

— Sans doute.

— Alors nous n'avons aucun mérite à être charitables : en l'étant, nous nous contentons de fuir le mal, voilà tout. Es-tu de cet avis?

— Non, monsieur. 11 est clair qu'il y a plus de mérite à donner aux pauvres qu'à rendre de l'argent prêté, à se jeter à i'eau pour sauver une personne qui se noie qu'à s'abstenir de tuer un homme.

— Est-ce dire que nous ne nous sentons pas aussi obligés à être charitables qu'à être justes ?

— Eh si, pourtant! Mais ce n'est pas de la même façon. Je ne sais comment m'expliquer.

— Je vais te mettre sui' la voie. La justice, comme

LA CHABITÉ. 145

tu me le disais il y a un instant, a pour maxime : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait, «c'est-à-dire: «Ne leur faites pas de mal. » La charité complète ce commandement par celui-ci : « Faites aux autres ce que vous voudriez qui vous fût fait, » — c'est-à-dire : « faites-leur du bien. »

Or il est très facile de savoir ce qu'il ne faut pas faire, ce qui est mal. L'obligation, là, est très claire, très précise. Il est très difficile au contraire de déterminer ce qu'on doit faire, ce qui est bien, car cela varie avec les circonstances, et le domaine du bien est singulièrement plus vaste que celui du mal : il est infini.

On a bientôt dit, pour résumer tous les devoirs de justice: « ne jamais manquer de respect à la personne humaine. » Il n'est pas aussi aisé de résumer les devoirs de charité. — « Ne tue pas, ne vole pas, ne trompe pas, n'outrage pas » : voilà ce qu'on répond à un homme qui demandece que c'est qu'être juste. Mais que répondre à celui qui vous demandera comment il faut s'y prendre pour être bon et charitable?

De là vient que les commandements 'de la charité sont moins exacts et paraissent moins impératifs, puisqu'ils sont illimités. « Fais tout ce que tu pourras pour le bien des autres u, cela laisse à chacun ■ une grande liberté, une latitude grande ouverte, mais tu vois pourtant que le devoir est le môme de part et d'autre.

— Alors, c'est par devoir qu'il faut être charitable?

— Oui, au fond, mais cette obligation-là, comme je viens de te l'expliquer, prend une autre forme. Comme le meilleur moven de vouloir le bien de nos '

semblables est de les aimer, la charité nous commande de noni aimer les uns les autres.

— PeutHsn aimer tout le monde?

—- Toute personne a droit à notre sympathie, c'està-dire à une disposition bienveillante, qui ne demande qu'à être entretenue et encouragée pour devenir de t'ajnltié.

L'amitié resserre les liens de la société et donne à l'homme une sorte de nouvelle famille. Les vrais amis sont entre eux comme des frères, et ils contractent les uns envers les autres tous tes devoirs qui unissent les membres de la famille. Ils ne doivent point se rechercher et se lier par intérêt ; avant tout l'amitié est désintéressée.

Ce qui rapproche les amis, ce sont les qualités, les mérites, les vertus qu'ils se découvrent ; un homme de bien n'aime vraiment que celui qui aime le bien. Dès l'enfance, il faut s'habituer à n'accorder son affection qu'à ceux qui en sont dignes : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »

— C'est ce que mon père m'a toujours dit ; aussi suis-je devenu l'ami de Louis Granjean, qui est pauvre et qui ne peut venir s'amuser et travailler avec moi qu'aux heures oi!i ses parents n'ont plus besoin de lui. Peu importe; je l'aime tout de môme, parce qu'il est bon et intelligent. Au contraire, je n'ai jamais pu m'accorder avec le fils du meunier, qui voudrait toujours m'emmener dîner et jouer avec lui, mais que je fuis parce qu'il est querelleur et mauvais sujet.

— Les amis ne doivent pas s'aimer non plus pour le plaisir qu'ils ont à être ensemble. Chacun doit chercher avant tout te bien de l'autre. S'il est malade, il doit le

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