LA LIBERTÉ
Dis-moi, tu as bien entendu parler des uiusul* mans. Ce sont les fidèles de la religion de Mahomet, les Turcs, les Ai'ahes, les Persans. Ils croient en un seul Dieu, mais ils n'admettent pas que ce Dieu laisse agir les hommes selon leur volonté, en bien ou en mal, se réservant seulement de punir les méchants et de ré* compenser les bons après la mort; ils pensent qu'il a arrêté, une fois pour toutes, la suite des événements, et que tout ce qui doit arriver, tout ce que nous devons faire et subir, est fixé d'avance. Ainsi, soit qu'ils éprouvent un bonheur ou un malheur, soit que l'un d'eux devienne un homme de bien ou un criminel, les mahométans se contentent de dire : « C'était écrit. »
Comprends-tu maintenant que, pour ceux qui croient en cette religion, la volonté humaine n'est pas libre? Selon eux, nous voulons seulement ce que Dieu, .qui est ici une espèce de Destin, a décidé de toute éternité. Nous suivons cette direction sans le savoir, comme pourraient le faire les plantes si elles se sentaient vivre, si elles avaient une pensée, une conscience d'elles-mêmes.
— Oui, mais je comprends aussi que rien ne nous prouve que Dieu ait ainsi tout fixé dans le monde, et qu'il faut être musulman pour l'admettre. Moi qui ne crois pas en Mahomet, je n'ai aucune raison pour penser ainsi, et j'attendrai en tout cas qu'on m'explique pourquoi il ne peut pas en être autrement.
— C'est très bien répondu ; mais voici un raisonnement plus sérieux dirigé aussi contre la croyance à notre liberté. Penses-tu que tous les hommes aient le même tempénument? Non, n'estrce pas? les uns sont sanguins, les autres sont nerveux, d'autres bilieux, etc.
Or, à chaque tempérament correspondent les dispositions particulières du caractère : les gens sanguins sont pcHlés à la colère, à la violence; les gens nerveux sont plus sensibles que les autres : la crainte d'un danger, une forte émotion peut les faire évanouir ; les gens bilieux sont tristes, peu communicatifs, etc.
Eh bien, ne vois-tu pas que tout cela diminue, annule même le pouvoir de la volonté de chacun? L'homme sanguin aura beau vouloir se dominer, il s'irritera quelquefois malgré lui; les autres subironr de même Finflueiice du tempérament que la nature leur a donné, et qu'ils n'ont pas le pouvoir de changer. Donc ils ne sont pas maîtres d'eux-Tnêmes, ils ne sont pas libres.
— C'est vrai, ce raisonnement-là est très embarras- ' sant.
— Voyons, réponds-moi tout de même ; ton bon sens suffira à te tirer d'affaire : il n'y a pas besoin d'être savant pour résoudre des questions de ce genre.
Est-ce qu'un homme qui se sait porté par son tempérament à la colère, ou à la peur, ou à toute autre passion, ne peut pas lutter contre cet entraînement?
— Sans doute il le peut; on nous a raconté que Turenne, un des plus braves généraux des armées françaises sous Louis XIV, se sentait trembler dès que le Sanon commençait à tonner ; mais il résistait de toutes ses forces et criait en s' adressant par plaisanterie à son corps défaillant : « Tu trembles, carcasse? tu tremblerais bien plus encore si tu savais où je vais te mener tout à l'heure ! »
— Tu vois donc bien que la volonté, c'est-à-dire ce qui fait vraiment la personne, le Moi de chacun, reste