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CHAPITRE II — LA LOI MORALE

40 X*a conioleiu».

L'homme est le seul être de la nature qui ait le pouvoir de se conduire lui-même ; il est libre : voilà ce qui ressort des raisonnements précédents.

Mais cette liberté est-elle sans contrôle? Rien ni personne n'arrête notre volonté, soit; maia n'y-a-t-il rien ni personne pour la juger?

Prenons un exemple. Pierre se conduit mal ; il passe des journées entières au cabaret, et ne se rend à l'atelier que lorsqu'il a absolument besoin de gagner sa vie ; il n'a jamais mis un sou à la caisse d'épargne et ne fait rien pour soulager ses pauvres parents qui, vieux et infiimes, se trouvent incapables de travailler. Comme il est majeur, citoyen d'un pays libre, et qu'il n'a encore commis aucune action tombant sous le coup de la loi, on le laisse faire ; on respecte son indépendance, quelle que soit la manière dont il en abuse; mais on ne renonce pas pour cela à le juger : il a mauvaise réputation dans le pays; plus d'une fois ses anciens amis lui ont refusé la main, et le soir, quand il renti'e dans sa chambre, il sent bien

U LOI UOItALE. la

que sa \olonté, si elle n'est pas empâchée, est au moins condamnée comme mauvaise et déraisonnabte.

Eh bien, l'homme est ainsi dans l'univers : il s'y conduit comme il lui plaît, mais il trouve toujours un Juge qui le blâme lorsqu'il agit mal. Et ce juge, ce n'est même pas l'opinion publique, comme dans l'exemple précédent, car on peut tromper les autres par l'hypocrisie; ce juge que le méchant voit se dresser devant lui, aux heures où il croit avoir échappé à toute punition, c'est lui-même.

S'il vous est arrivé quelque jour de mal faire, njes amis, vous vous souvenez du malaise que vous avez ressenti après coup, lorsque vous avez pensé à votre action.

Encore pour vous ne s'agissait-il sans doute que d'une faute légère; mais combien plus profonde et plus cruelle est la torture du criminel, qui ne peut pas se débarrasser de l'image de son crime ! Cette souffrance-là, qui s'appelle le remords, l'homme est encore le seul à la connaître, puisqu'il est le seul être libre de ce monde. « Le tigre déchire sa proie et dort, .^ a-t-on dit ; l'homme tue et veille ! » ~^

Ce juge intérieur, .qui nous condamne ainsi quand tious avons mal agi, sait aussi nous récoinpenser pour le bien que nous avons fait : quelle joie intime et profonde, quel contentement de soi on éprouve quand on sent qu'on vient de faire son devoir!

L'honnête homme n'a pas besoin de feuilleter les codes ni de consulter les avocats pour savoir oii est le bien : il est son propre juge, et c'est là que triomphe sa liberté : c'est encore a lui-môme qu'il obéit, lorsqu'il se condamne et s'impose une loi.

ao lA «ORALE.

Quand l'heure du sommeil vient fenner la paupière,

Sur le jour qui n'est plus, porte un regard sévère ;

Sur le bien, sur le mal, interroge ton cœur.

Sois toi-même ton juge et ton accusateur!

Le repentir du mal te rendra Vespérance,

Le souvenir du bien sera ta récompense' !

Cette vois du cœur s'appelle la oonseleoce; rien no rétouffc en nous, ni l'âge, ni l'habitude du mal, ni la fanfaronnerie du vice.

Le grand poète Victor Hugo nous montre, dans sa Légende des siècles, Caïn, le meurtrier d'Abel, cherchant inutilement à fuir le remords qui le poui-suit : c'est en vain qu'il espère échapper au châtiment, partout où il va, il voit, an fond du ciel, un œil immense qui le regarde fixement, comme pour lui reprocher son crime. 11 s'enferme dans une tente, l'œil apparaît encore ; il se cache au fond d'une ville de granit et de bronze, l'œil perce les murailles :

Enfin il dit : « Je veux habiter sous la terre Comme dans un sépulcre un homme solitaire :

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. » On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C'est bien. » Puis il descendit seul sous cette voûte sbmbre. Quand il se fut assis sur sa chaise, dans l'ombre. Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était sous la tombe et regardait Caïn !

l. Sosl el Briiunig, Lfcturei pratique*, p. 86 (Hactiette cl C^.

^ D,<iz=<i„Gooylc

SOMMAIRE

L'homme, quoique libre, trou\e au fond de luimême un juge de SCS actions, qui le récompense d'avoir fait Je bien en lui donnant le contentement de soi-même, et le punit d'avoir fait le mal en mettant le remords dans son cœur.

Ce juge c'est la conscience, qui est inséparable de la liberté.

6' La mponsabUltt.

— Paul, tu as douze ans; pourquoi es-tu si petit? ce n'est pas bien.

— Mais ce n'est pas de ma faute, papa; si je le pouvais, je deviendrais tout de suite aussi grand que vous.

— Et puis ta santé m'inquiète ; tu ne dors pas bien la nuit, tu ne manges guère aux repas : je ne suis pas content de toi.

— Je vous assure que je ne puis pas faire autrement. Est-ce qu'on a faim ou sommeil quand on le vent?

— Mais hier tu as été paresseux et indiscipliné en classe. Me diras-tu encore que tu n'y peux rien?

— Non, papa; c'est ma faute, je ne le feiai plus. Je m'en repens et vous demande de me pardonner.

— Soit, à une condition; c'est que tu me diras pourquoi tu n'as pas fait de difîîculté pour t'accuser de paresse et de désobéissance, tandis que tu as déclaré n'être pas coupable de ce que je t'avais reproché

S3 U VORAIE, \

auparavant, de ta petitesse et de ta mauvaise santé? C'est ta conscience qui t'a poussé à le faire; tu t'es jugé toi-même et tu as eu la franchise de me rapporter le jugement; mais pourquoi t'es-tu déclaré ici innocent, et là coupable?

— C'est parce que, pour travailler et obéir, je n'ai qir*& vouloir, tandis que le reste me vient malgré moi.

— Alors, tu n'es pas responsable de tout ce qui se passe en toi ?

— Je ne comprends pas très bien ce mot respoo' sable.

— Ne viens-tu pas de me déclarer que tu réponds de ta conduite en famille et à l'école, mais non de ta taille et de ta santé? Eh bien, tu es respons(d>le des faits dont tu es prêt à répondre. Quels sont donc ces faits?

— Tous ceux qui dépendent de ma volonté.

— Et si ta volonté n'était pas libre, si l'on te forçait à faire le contraire de ce que tu aurais voulu, serais-tu encore responsable de ton action?

— Non, papa. Ainsi vous m'avez défendu d'aller me baigner à la rivière : eh bien, si quelqu'un m'y portait et me forçait d'entrer dans l'eau, je ne serais pas plus coupable de l'avoir fait que je ne le suis d'être resté petit et de mal dormir la nuit.

— Et pourquoi cela ? Parce que ce ne serait vraiment pas toi qui aurais agi dans celte occasion, mais un autre, celui qui t'y aurait forcé.

Au fond, vois-tu, se déclarer responsable d'une action, ou, comme on dit encore, en accepter la re»ponsabilité, c'est afiîrmer que cette action vient bien de vous, qu'elle est à vous, qu'elle est vous-même et que tout ce qu'on en dira tombera sur vous. Ce que

nous n'sTons pas fait librement ne nous appartient pas ; c'est quelque chose d'étranger à nous, et l'on ne peut pas noU3 juger sur cela.

C'est pour cette raison que dans les tribunaux et les cours d'assises on s'inquiète toujours de ce que l'accusé a eu l'intention de faire et non pas seulement de ce qu'il a fait. Ainsi, suppose qu'un chasseur, en tirant un lièvre, atteigne et tue un homme qui passait par là et qu'on ne voyait pas, parce qu'il était caché par les feuilles : diras-tu qu'il est aussi coupable que le misérable qui assassine, la nuit, son voisin pour le voler? Non, n'est-ce pas? Et pourtant tous deux ont fait matériellement la môme chose; seulement l'un l'a faite volontairement, librement, t'autre à son insu et malgré lui.

Il en est de même de la responsabilité du bien : on peut rendre un grand service à quelqu'un sans le savoir et sans le vouloir; ce bienfait n'a aucun prix.

Quand j'étais à Rome, j'ai visité les Catacombes, qui sont d'immenses souterrains creusés sous la ville. Un Jour que je m'y promenais avec un guide, j'entendis à quelque distance un soupir et comme un râle ; nous nous approchâmes ; c'était un voyageur qui s'était égaré, et qui était en train de mourir de faim et de terreur. Nous le ramenâmes, il fut sauvé; mais nous n'y avions point de mérite. Combien plus digne d'admiration est le courage de l'homme qui se jette à l'eau, dans un endroit dangereux, pour sauver, au risque de sa vie, la personne qui vient d'y tomber !

Tu le vois donc, on ne peut répondre que des actions faites volontairement, avec intention. La con-

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science, cette voix intérieure dont nous parlions hier, ne juge que les actions volontaires.

Et cette raison-là suffirait, comprends-le bien, pour réduire au silence ceux qui prétendraient que l'homme n'est pas libre : il l'est, sans nul doute, à chaque fois que sa conscience juge son action ; comment le condamnerait-elle s'il n'avait pas voulu mal faire? comment pourrait-elle l'approuver et le louer, si le bien produit n'était pas son œuvre à lui, mais l'œuvre du hasard et des circonstances?

SOMMAIRE

Quand on a agi librement, on se déclare responsable de son action. Là où il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de responsabilité.

C'est encore là une preuve que nous sommes libres, puisqu'à chaque instant nous nous déclarons prêts, à répondre de notre action.

6» La loi moral».

Nous sommes libres de nos actions, mais nous devons en répondre devant ce juge intérieur qui s'appelle la conscience ; il est donc clair que notre Jiberté n'est pas aussi indépendante que si nous n'avions aucun compte à en rendre.

Un homme privé de conscience ferait tout ce qui lui plairait, sans aucune considération; il ne lui viendrait même pas l'idée qu'il puisse y avoir une limite . quelconque h sa volonté. Mais un Ici homme ne peut

U LOI HOIIAU. n

pas exister: la nature humaine nese comprend pas plus sans la conscience que sans la raison. Ce qui nous met à part des animaui, ce n'est pas seulement le pouvoir de distinguer le vrai du faux, c'est aussi le pouvoir de distinguer le bien du mal, c'est-à-dire ce qu'il nous est permis ou défendu de faire.

Maintenant cette conscience, qui accompagne na\rc liberté pour l'éclairer, la guider et la redresser, elle a besoin de s'expliquer elle-même. D'où tire-t-eile sa lumière et son autorité?

Nous l'avons définie « un juge » ; or le juge ne fait qu'appliquer la loi. Si nous somtnes blâmés pour avoir fait certaines choses, et approuvés pour en avoir fait certaines autres, il faut bien qu'il existe une règle des actiom, d'après laquelle la conscience apprécie notre conduite.

En un mot, il y a une Loi, à laquelle nous somme:; tenus d'obéir.

Mais ici, prenons bien garde qu'il n'est plus question d'une' de ces lois fatales de la nature dont nous avons parlé, et qui ne sont que les manières d'él7-e constantes et invariables des choses [lois d'après lesquelles les pierres tombent à terre, les plantes poussentdans le sol qui les nourrit, les astres tournent régulièrement dans le ciel). U s'agit à présent d'une loi à laquelle celui qui y est soumis peut se soustraire quand il le veut, comme cela arrive pour les lois civiles votées par les députés et les sénateurs. U s'agit en réalité d'un ordre, auquel on est libre d'obéir ou non.

Vous comprenez bien, n'est-ce pas, la différence qui sépare cette loi de celles qui gouvernent immuablement les êtres de la nature? Vous lancez un caillou et

un morceau de bois dans l'eau : l'un \a au fond, l'autre sumagfi; il ne peut pas en être autrement : on exprime cette nécessité, ainsi que nous l'avons expliqué, en disant que c'est une loi fatale qu'il en soit ainsi.

Au contraire, si le maître dit à deux élèves de son école de faire un certain devoir, q«'arrivera-t-il ? Il est impossible de le dire d'avance : cela dépendra de la volonté des deux enfants. S'ils sont raisonnables, ils obéiront tous deux ; s'ils sont paresseux, aucun n'obéira.

Eb bien, la loi dont il s'agit ici, la loi morale, est comme la voix d'un maître qui respecterait la liberté de l'homme à qui il s'adresse. Elle se borne à un commandement que la conscience nous transmet; et ensuite nous agissons comme il nous plaît, sous notre responsabilité, c'est-à-dire en courant le risque d'être condamnés par le juge intérieur, si nous n'avons pas obéi.

On exprime tout cela d'un mot en disant que la • loi morale oblige et ne force pas. L'obligation n" enchaîne pas la volonté, elle l'écIaire, elle la guide. Nous pouvons nous y soustraire, mais nous sentons alors que nous sommes sortis de tordre, que nous avons troublé l'harmonie du monde, causé un accident, violé quelque chose qui est digne de respect, et nous en sommes déjà punis par le sentiment de gène et de honte que nous en avons.

La loi morale est ta même pour tous : quels que' soient le climat, la race, l'âge, le sexe, l'intelligence, il suffit d'être une personne humaine pour la coii' naître : elle est universelle et elle est clidre.

Ses ordres tiennent en deux mots : Fais ce qui est bien, ne fais pas ce qui est mal; et tout le monde

les comprend, car la conscience est là, au fond de chacun de nous, pour nous dire : Ceci est bien, cela est nuU.

Elle ne prend point la forme de conseils, de raisonnements, de calculs : elle n'explique pas pourquoi il vaut mieux agir ainsi qu'autrement : elle commande tout simplement ; elle est ini]iératiTe et absolne.

Voici une jolie petite histoire qui fait bien ressortir le caractère d'évidence et de fermeté que prend l'obligation dans les cas graves. C'est un vieux soldat qui parle : « Je me promenais vers le pont d'Iéna (àParis) ; il faisait un grand vent, la Seine était houleuse; je suivais de l'œil un petit batelet. rempli de sable jus* qu'au bord, qui voulait passer sous la dernière arche du pont.... Tout à coup le batelet chavira; Je vis le batelier essayer de nager, mais il s'y prenait mal. « Ce maladroit va se noyer, » me dis-je.

« J'eus quelque idée de me jeter à l'eau, mais j'ai quarante-sept ans et des rhumatismes; il faisait un froid piquant : — Ce serait fou à moi! me disais-jc; quand je serai cloué dans mon lit avec un rhumatisme aigu, qui viendra me voir? qui songera à moi? Je serai seul à mourir d'ennui comme l'an passé! — Je m'éloignai rapidement et je me mis à penser à autre chose.

« Tout à coup je me dis : « Lieutenant Louaut, tu es un lâche.. — Et les soixante-sept jours que le rhumatisme m'a retenu au lit, l'an passé, » dit le parti de ia prudence.... Que le diable l'emporte! Il faut savoir nager, quand on est marinier.

« Je marchais fort vite vers l'École militaire. Tout à coup une voix me dit : « Lieutenant Louaut, vous êtes un lâche! »Ge mot me lit tressaillir. Je me mis à courir

vers la Seine, je sauvai l'homme sans difQculté.... « Qu'est-ce qui m'a fait faire ma belle action? Ma foi, c'est la peur du mépris; c'est celte voix qui me dit : «Lieutenant Louaut, vous êtes un lâche! » Ce qui me frappa, c'est que la voix, cette fois, ne me tutoyait pss.... Je me serais méprisé moi-même si je ne me fusse pas jeté à l'eau! » (Stendhal, Correspondance.)

SOMMAIRE

Les jugements de la conscience supposent une loi à laquelle nous devons obéir. Cette loi n'est pas fatale comme les lois de la nature ; elle se réduit à un ordre, un commandement qui éclaire la volonté, l'oblige, comme on dit, mais ne la force pas.

La loi morale est universelle, claire, impérative, absolue.

EXERCICES

Pourquoi peut-on comparer la conscience i une aorte de voix intérieure'.' — Comment peul-on dire que chacun est à lui-même son propre juge? — Expliquez et développez celte pensée : a Le tigre dédiire sa proie, et dort : l'iiomme lue, et veille, i Donnez un exemple d'une action de votre vie où votre responsabilité soit engagée. — Comment la loi morale, qui donne des ordres à l'homme, respecte- ' l-etle la liberté? — Expliquez clairement quelle difTéi'ence sépare la loi morale des lois nalui-elles. — Que signilitnt ces mois : la loi morale est universelle?

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