LB BIEN
seulement l'argent et les jouissances malérieltes, mais tout ce qui peut tenir à la satisfaction intérieure ou extérieure de la personne, c'est l'amour de soi poussé jusqu'à l'oubli des autres; en un mot, c'est juste le contraire du bien.
Il ne faut donc être ni égoïste, ni intéressé, et lorsqu'on hésite au moment d'agir, il ne faut pas se demander ce qui en adviendra pour nous, mais ce qui en adviendra pour tout le monde.
Un grand philosophe, Kant, a traduit ce commandement de la loi morale en une maxime que vous ne devez jamais oublier : « Agis toujours de telle façon que ton acHon puisse servir de règle à tous tes semblables. » C'est-à-dire, sous une forme plus vulgaire : « Fais comine si tous les autres devaient faire comme toi. «
Que de fois vous avez entendu ce raisonnement sans peut-être en comprendre la portée! Un enfant passe dans un champ ensemencé : on le gronde. « Mais je n'ai presque rien gâté, » répond^!. — Et si tout le monde faisait comme toi! » réplique le maître du champ.
Un jeune homme laborieux, et qui aime sa famille, ne croit pas être très coupable en cherchant à se faire exempter au conseil de révision : il parlera de ses vertiges, de sa maladie de cœur qui l'empêche de courir : qu'importe un soldat de moins! r Et si tout le monde faisait comme cela! » crie la raison.
Avec ces deux règles, mes amis : « respecter la persomie humaine » et « agir toujours comme si tous les autres devaient agir de même », vous avez du bien une connaissance assez profonde. Résumez-les en deux mots : Mtptité et d«aIo<«reaaeDient: toute la vertu est là.
SOMMAIRE
Respecter la dignité humaine ne suffit pas. Chaque individu, qui n'est qu'un point imperceptible dans l'univers, doit savoir se dévouer à quelque chose de plus grand que lui, ta famille, la patrie, l'humanité. L'égoïsme est un mal ; le désintéressement, joint au respect de la dignité humaine, complète le bien.
S« L|iminortalité «t Dira.
Dignité et déaintére^sement, voilà donc comment l'homme peut définir le bien auquel l'oblige la loi morale.
Maintenant, une autre question se pose : où est-il ce Bien que nous devons nous proposer pour but? Où réside-t-il? Où habite-t-ilî
Tu ne me comprends pas, mon enfant? attends-, nous allons chercher ensemble.
Tu dois apprendre l'arithmétique, n'est-ce pas?
— Je l'ai apprise, et j'en sais les principales règles.
— Parfait. Eh bien, où est-elle cette arithmétique, où sont-elles ces règles, maintenant que tu les sais? Ne me réponds pas a dans mon livre », car je puis brûler ton livre, et tu sauras toujours ce que tu as appris.
— Cela est dans ma tête.
— Parfaitement; mais « ta tète », ce n'est pas ton crâne, bien entendu ; c'est ton esprit, ton intelligence, et, d'un mot plus général, ton ^me.
LE BKH. 37
Maintenant, procédons de la même façon pour le
Bien. Quand tu as accompli une bonne action (donné
les sous que tu possédais à un pauvre, sauvé un petit
camarade qui se noyait), où est le Bien que tu as fait?
— En moi aussi.
— C'est cela; il est entoi, où ilsemanifestepar une joie douce, qui est la récompense que ta conscience t'accorde. Il te semble qu'en agissant ainsi, tu aies grandi à tes propres yeux : c'est une espèce d'accroissement de ta valeur, une sorte de perfection qui s'est ajoutée à ta personne: ta dignité s'est augmentée par l'infiuence de ce Bien, comme ton corps se fortifierait par un exercice salutaire.
Mais suppose maintenant que tu viennes à jnourir subitement, où ira le Bien que tu portais en toi? Périra-t-il lui aussi? alors ce n'était guère la peine de te dévouer, de te sacrifier à une chose qui ne devait pas te survivre?
— J'aurai été utile aux autres, au pauvre que j'aurai soulagé, au camarade que j*aurai sauvé ; le soldat qui tombe un jour de bataille n'a rien à l'egretter, puisqu'il sert sa patrie par sa mort.
— C'est fort bien répondu, et en effet cela suffirait à justifier le dévouement, même si nous devions périr tout entiers avec le Bien que nous avions réalisé en nous.
Pourtant il est des cas où le Bien ne consiste pas dans des services rendus à d'autres : quelquefois, ainsi que nous l'avons dit, il est dans l'effort par lequel l'homme cherche à se corriger lui-même, à vaincre ses passions, à devenir prudent, tempéré et courageux, enfin à faire dominer en lui le sentiment de la dignité humaine.
38 U HOBALE.
Que devient cette dignité lorsque l'homme meurt? Elle disparait donc en même-temps? Alors cette vie aura été inutile, puisqu'elle n'aboutit à rien?
Comprends-tu que ce serait souverainement injuste que le bon et le méchant fussent égaux dans la mort, et que l'effort, de cinquante ans d'austérité et de vertu fût ainsi perdu en un instant?
Cette raison-là suffit à nous assurer que le Bien ne périt pas, ni par conséquent l'âme oii il réside, autre ment la loi morale ne serait qu'un mot, puisqu'il dépendrait d'une épidémie ou d'un cataclysme du monde pour qu'elle restât toujours inutile.
L'&me eat donc immortelle, et c'est la seule conditionna laquelle le Bien reste possible. Quiconque croit à la vertu, à l'honnêteté, à la conscience, à la responsabilité, doit croire à l'immortalité.
Ce n'est pas tout. Ce Bien que la loi morale nous commande de réaliser, et qui existe eu nous dans la mesure où nous voulons le produire, n'existe-t-il pas par lui-même ailleurs?
Raisonnons comme nous venons de le faire. Les règles de l'arithmétique existaient avant que tu tes eusses apprises ; sans cela tu n'aurais pu les faire pénétrer dans ta tête. De même ce Bien, que tu as fait naître dans ton cœur, sur l'ordre de la loi morale, n'était-il rien avant toi? C'est impossible. Ce n'est pas nous qui avons inventé la loi, n'est-ce pas, ni ce qu'elle nous commande. Cela existait avant nous et avant tous les hommes, puisque cela s'est imposé à tous. Et cela continuerait d'exister même si le monde ne voulait pas s'y soumettre, même s'il n'y avait plus d'hommes.