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CHAPITRE IV

Quinze jours après.

Oi les larmes font les délices des malheureux, s'il faut d'abord leur laisser un libre cours , il est à craindre qu'au bout d'un temps ce triste plaisir ne leur devienne funeste. L'excès de la douleur est redoutable autant que l'excès de la volupté. Le malheureux , qui ne se plaît qu'avec sa douleur, évite d'abord les hommes, puis il les fuit , et finit par les craindre. De la crainte à la haine, le pas n'est que trop glissant; et c'est ainsi que le chagrin habituel dégénère en misanthropie.

Malheur à l'homme qui franchit ce pas fatal! les doux épanchemens de l'amitié ne sont plus rien pour lui. Ses larmes retombent lentement sur son cœur ; il s'abreuve douloureusement de sa propre amertume. Son front se sillonne , ses yeux se creusent et s'obscurcissent. Un nuage de tristesse s'élève entre la nature et lui , et l'infortuné voit s'éteindre peu à peu le flambeau de la vie.

Je prévois ce malheur , je dois le prévenir.

« Mon ami, lui dis-je un matin , nous dînons « aujourd'hui chez Ariste. — Qu'il ne compte « pas sur moi. — Mais tu l'estimes. — J'en « conviens. — Tu l'aimes, — Je l'aimois. — « Et tu l'aimes encore. — Hélas ! mon cœur est « épuisé de douleur. — Il a donc besoin d'ami- « tié. » A ces mots, je le prends doucement par le bras ; mais il me résiste avec humeur. « Que « veux-tu que j'aille faire chez Ariste ? la gaîté « m'est odieuse. — Ariste n'est pas gai. — Eh « bien , tant pis ; la tristesse des autres aug- « mente la mienne. — Ariste n'est pas triste. « D'ailleurs j'ai fait avec lui tes conditions : tu « resteras s'il te plaît ; s'il te déplaît , tu sorti- • ras. » En parlant ainsi , je l'emmène. Il résiste encore, mais il se laisse emmener.

En suivant le corridor qui conduit à l'escalier , nous passons devant la chambre qu'occupoit Julie, et dont la porte se trouve par hasard entr'ouverte. A cette vue il me quitte brusquement , pousse la porte , entre précipitamment dans la chambre , la parcourt d'un coup-d'ceil ; et soudain , avec un geste d'horreur et d'effroi , il recule , referme la porte , vole dans mes bras ; et me pressant dans les siens, il m'entraîne jusques dans la rue , et ne semble respirer que quand nous n'appercevons phis la maison.

aO LES CONSOLATIONS.

Effrayé de ce départ , je tremble pour le retour , et durant le chemin , je m'occupe des moyens d'en prévenir les dangers.

Nous arrivons chez Ariste. Il nous reçoit , non pas avec cette joie factice et cet empressement exagéré qui masquent les gens qu'on dit être du bon ton, mais avec cette affabilité douce qui attire l'honnête homme, et ce tendre intérêt qui pénètre le cœur des malheureux. Durant le repas, l'entretien , dicté par la confiance , est mêlé par intervalle de cet enjouement paisible qui plaît à la gaîté sans blesser la douleur.

Pamphile (*) s'y livre insensiblement. Il parle peu, mais il écoute. Prolongez-vous, heureuse distraction ! tandis qu'il est à nos discours , il n'est pas à ses peines.

Après le repas, je m'échappe sous quelques prétextes. Je cours à notre demeure. J'ordonne, et en moins de deux heures on détend l'appartement de Julie. Le lit fatal est enlevé ; tout le meuble disparoît. Je fais fermer Talcove par une légère cloison. Une tapisserie plus gaie , des meubles d'une couleur plus riante , des glaces et des tableaux placés avec art au-

(*) C'est ainsi que je nommerai l'homme dont j'ai f ait l'objet de mes Consolations.

tour de cet appartement funèbre , le changent tout à coup en un boudoir voluptueux.

Après cette métamorphose je vais le rejoindre , et le ramène vers le soir. Nous rentrons, et suivant mon attente, il s'arrête encore devant la chambre dont j'ai laissé la porte plus ouverte qu'au matin. Il avance , il entre , s'arrête au premier pas , et me lançant un regard sévère: «Oùsuis-je, me dit -il, ce n'est plus «ici.... Cruel! pourquoi m'ôtez- vous jusqu'à « mes souvenirs ? Il n'y avoit pas ici une seule « place qui ne me rappelât sa tendresse et mon « bonheur. Là , étoit sa toilette , devant la- « quelle elle me sourioit dans son miroir. Ici « étoit cette bergère, sur laquelle elle m'appela « pour la première fois son cher époux. A la « place de ce tableau , j'avois mis un bouquet «f de lis et de pensées qu'elle avoit elle-même « dessiné. Dans cette embrasure couverte ■ d'une froide tapisserie, j'avois placé le cadre « qui attendoit son portrait. Je ne Aois plus « cette alcôve où tant de fois !.... Ah ! mon ami, « au nom de l'amour et de l'amitié , rouvre «cette alcôve, remets ce cadre, replace ces « fleurs , cette bergère , cette toilette, ces meu- « blés , enfin tout, tout ce qui fut à elle. Julie ! « ma chère Julie ! ils voudroient m'enlever « jusqu'à ta mémoire ! C'en est fait, je reste ici

• pour n'en plus sortir : je prétends coucher •< dans cette alcôve , et manger sur cette table. « Je n'y mangeois pas seul autrefois !.... Mon « ami , tu tiendras sa place , et nous parlerons « d'elle. Mais au nom de tout ce qui t'est cher, « ne diffère plus la grâce que je demande ! — ■ Suis -moi, lui dis-je; dans un moment tu « seras satisfait. »

Aussitôt je l'éloigné, et fais rétablir l'appartement de Julie avec toute la promptitude possible. Moi-même je mets la main à l'ouvrage pour l'accélérer. Cependant, impatient de voir le changement qu'il désire, il s'avance furtivement pour observer nos travaux , et m'appercevant un fauteuil à la main , il pousse un cri, s'élance, saute mon col, et m'embrassant avec ravissement : « Ah ! mon ami , mon «tendre ami, que je la reconnois bien, ton « amitié ! Est-il possible que toi-même !. .. Et « moi , moi seul , je ne fais rien !.... » Il dit , et d'un bras vigoureux saisissant plusieurs meubles à la fois, il les porte, il les range dans l'appartement. Puis, d'un coup-d'œil rapide, parcourant tout ce que nous venons de faire : « Ah ! qu'on voit bien , dit - il , que vous « ne l'aimiez pas ! Sa toilette étoit placée à a deux carreaux plus loin. Ce miroir étoit jus- « tement au-dessus , et légèrement iaicliné, de

LES CONSOLi ATIONS. 2^

«sorte que, quand elle s'asseyolt vis-à-vis , « je la voyois écrivant sur ce secrétaire , que « vous avez trop éloigné. Ce tableau de fleurs « que vous avez cloué , étoit attaché avec un « ruban bleu qu'elle a voit porté. Ce cadre étoit i' plus au jour, pour mieux éclairer ce qu'il « renfermeroit. Cette bergère étoit plus près « de ce canapé , il n'y avoit qu'un pas de l'un « à l'autre. O que vous sentez peu tout cela ! « que l'indifférence est mal-adroite ! » En parlant ainsi , il rétablit lui-même tous ces détails ; puis les considérant d'un œil satisfait : « Oui , « se dit-il , oui , c'est bien cela ; à la fin mon « cœur s'y retrouve. »

La douleur extrême a ses contradictions. La vue seule de cette chambre le faisoit frémir : je l'en délivre. Il la redemande, je la lui rends ; il en jouit avec transport. Nous y soupons. Il y couche dans ce lit même, théâtre de sa douleur. Si je lui fermois le tombeau de Julie, il voudroit y descendre. Voilà le cœur de l'homme.

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