CHAPITRE V
Un
mois après.
(je n'est point à la ville que l'on trouve les véritables consolations. L'homme profondément affligé ne se console qu'avec la nature. La nature est l'élément du cœur. Si quelquefois la prospérité nous éloigne d'elle, l'adversité nous y ramène toujours ; car plus notre cœur est affecté , plus il soupire après son élément.
Dans le premier accès du désespoir , tous les lieux , il est vrai , sont indifférens pour nous. Peu nous importe où nous sommes , quand la douleur est partout. Mais dès que le temps amène les jours de la consolation, c'est aux champs qu'il faut la voir éclore. C'est là qu'avec la fraîcheur des bois , le parfum des prairies et le baume de la rosée , le malheureux respire librement l'oubli de ses peines.
Nous partons. A mesure que nous nous éloignons de la ville, l'air et la lumière s'épurent autour de nous. Nous quittons la route ordinaire , et nous nous égarons à plaisir dan.-;
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les sentiers tortueux des vallées. Le contraste de ce calme silencieux avec le tourbillon bruyant d'où nous sortons , nous jette d'abord dans une douce rêverie, et peu à peu nous porte à la contemplation. Les tableaux imposans que la nature nous présente nous élèvent vers son auteur : notre ame semble planer au-dessus de ce vaste amphithéâtre de fleurs , de fruits et de verdure ; mais trop foible pour soutenir ce vol sublime, du ravissement elle tombe par degrés vers la mélancolie. Le souffle du zéphyr qui caresse le feuillage, le murmure des ondes qui roulent et tombent en cascades , les ombrages silencieux , les accens tendres et plaintifs des oiseaux, tout se répète. au fond de notre cœur : il semble qu'il soit l'écho des ruisseaux et des tourterelles , et le miroir de toute la nature. Les fleurs surtout attachent nos regards. Si , pour une ame sensible et contemplative , il existe un objet de réflexion touchante , c'est une fleur qui vient d'éciore ; sa fraîcheur, son coloris, sa frêle et courte existence , tout nous prédit ou nous rappelle le sort des objets que nous chérissons. Le cours de ce ruisseau , qui en baigne la tige , a nourri sa première enfance; il fait briller sa jeunesse; il entretiendra quelque temps sa fiaîcheur, puis il emportera vers l'Océan ses II. 3
feuilles dispersées. D'autres ondes couleront à la place de ses ondes , et arroseront d'autres fleurs, qu'elles entraîneront à leur tour.
Ainsi le cours du temps fait naître , fleurir et périr la beauté. Ses jours rapides disparoissent ; elle disparoît avec eux. D'autres jours leur succèdent pour d'autres belles , qui brillent et s'éclipsent aussitôt. Où sont les fleurs, les ondes, les beaux jours et les belles qui ont passé sur ce rivage ? Nous le demandons aujourd'hui , demain nos neveux le demanderont après nous. Cette réflexion quoique triste, a je ne sais quel charme consolant : le malheur commun nous résigne à supporter le ' nôtre.
Livrés à ces idées mélancoliques , nous suivons au hasard les détours de la vallée. Cependant le jour commence à baisser. L'air est calme, le ciel pur et tranquille. Le soleil étincelle à l'hoiûzon. Le chant des oiseaux s'affoiblit à mesure que les ombres s'étendent , et le repos descend sur la nature entière. Ce silence est interrcaipu par les sons de quelques mu- .<çettes , qui viennent d'un hameau où nous allons passer la nuit. Il est situé sur le penchant d'une colline , et ses chaumières paroissent dorées des derniers rayons du soleil. F.n
approchant nous appercevons des danses, nous entendons des chants d'alégresse.
A cette vue, il me regarde, soupire et se détourne. Je conçois ce qui le repousse; là, on danse , on aime encore. « Elle n'y est plus ! «mon ami, me dit -il, prenons d'un autre « côté. » Je lui donne la main , et me détourne avec lui du hameau ; mais je l'y ramènerai.
Peu à peu le son monotone et lointain des musettes le jette dans une rêverie profonde. Il marche la tête inclinée ; ses yeux baissés sont mouillés de larmes. Il oublie où il est , il s'oublie lui-même. Heureux oubli ! je me garde bien de l'en distraire : mais je le ramène insensiblement à notre premier sentier. Il marche avec plus d'activité à mesure que ses idées ^e succèdent plus rapidement, et ne s'éveille du songe de sa mélancolie qu'au milieu de la fête du hameau. Ce spectacle, loin de le révolter, arrête le cours de ses larmes. La joie fausse et turbulente des villes est insupportable à la douleur; mais la joie innocente et la gaîté naïve s'insinuent dans l'ame du malheureux qui les contemple,
La fête se célèbre devant la métairie, dont l'entrée est ombragée d'ormes et de peupliers. Sous leur dôme de verdure est assise une femme de vingt-cinq ans , tenant dans ses bras
un enfant qu'elle allaite. La tendresse maternelle se peint dans ses yeux languissans, et ranime de temps en temps la pâleur de son visage. On voit qu'elle a beaucoup souffert , mais regarde- t-elle son fils, les traces de la douleur disparoissent , et l'on prendroit alors sa langueur pour la langueur de l'amour. Son époux, assis derrière elle, la tient dans ses bras, et quelquefois elle appuie sa tête contre sa poitrine , soit pour la soutenir , soit pour recevoir un baiser qui l'attend.
Près d'elle paroissent deux nouveaux mariés, couronnés de fleurs. Ils se montrent l'enfant qui presse le sein de sa mère. La jeune épouse rougit et embrasse cet enfant; le jeune époux s'élance et l'embrasse à son tour, comme pour lui reprendre le baiser de son épouse.
Au milieu de ce groupe intéressant , s'élève la tête vénérable du pasteur, en cheveux blancs. Son front chauve, son regard tranquille , sa bouche riante , inspirent la confiance et l'amitié. Il semble , dès qu'on l'a vu, qu'on ait quelque chose à lui dire; et déjà, sans nous en appercevoir , nous nous trouvons auprès de lui.
Son premier regard se porte sur moi , le second s'arrête sur Pamphile : on regarde l'homme paisible , on examine l'homme mal-
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heureux. J'aborde le pasteur, et je lui demande quel est le sujet de la fête. « Vous "\oyez, me «dit -il, le bonheur et les plaisirs où, peu «de jours avant, vous n'eussiez vu que la « douleur et le désespoir : tel est le sort des « choses humaines; jouir et souffrir, voilà la « vie de l'homme. Celui qui n'a réellement ni «joui ni souffert, meurt sans avoir vécu.» Puis, en regardant Pamphile, il ajoute avec intérêt : « Cette alternative continuelle de bon- « heur et d'infortune doit abaisser l'orgueil de « l'homme heureux , et relever le courage de « l'homme abattu par la douleur. »
Je le presse alors de nous expliquer le tableau touchant que nous avons sous les yeux. «Ces détails, me dit-il, seroient trop longs; « le jour qui baisse m'avertii- de me retirer. « Mais si vous n'avez destiné à aucun ami la «faveur de vous reposer chez lui, je vous « offre un souper frugal. Tandis que ma nièce «en fera les honneurs, je vous raconterai ce « que vous desirez d'apprendre. »
Nous acceptons. Il prend congé de l'heureuse famille, et nous conduit à sa demeure. Nous traversons une cour tapissée de gazons , qui croissent entre les pavés. Les fenêtres de la maison sont couronnées de longs ceps de vigne qui seipentent sur les murs. Un largt^
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platane ombrage à la fois et la maison et la cour. On diroit que la paix habite sous son ombre et qu'elle garde l'asyle de l'innocence. No us croyons l'appercevoir elle-même sur les degrés du vestibule : les yeux baissés et le front incliné, elle vient nous recevoir; c'est Emira , nièce du pasteur. Un léger sourire anime sa bouche vermeille; mais à peine ses yeux ont-ils rencontré les yeux de Pamphile , que le sourire disparoît. Son visage s'attriste par degrés. Pamphile qui s'apperçoit de sa tristesse , en est attendri ; il soupire. Emira le remarque , et soupire aussi. Les cœurs tendres devinent les cœurs malheureux.
Le repas est frugal , mais il est présenté par l'amitié ; et la conjfîance , dès le premier moment, unit les convives. Le pasteur s'informe du motif de notre voyage. Je lui réponds en peu de mois. Mais à peine ai -je parlé du malheur de Pamphile, qu'involontairement Emira s'écrie : « Je le savois ! — Vous le saviez ? re- « prend gravement le pasteur ; eh ! comment .•* « — I\Ion oncle , c'est que je me l'étois dit. » A ces mots elle détourne son charmant visage, et nous devinons qu'elle rougit.
Notre hôte alors , s'adressant à Pamphile » lui dit : « Vous souffrez , je le vois ; mais la « douleur diminue quand elle est partagée.
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« Vous a\ez un ami, il ne tiendra pas à moi « que vous n'en ayez deux ; et vos larmes , « essuyées par leurs mains , deviendront peut- « être moins amères. D'ailleurs le temps en « tarira peu à peu la source; et quand vous « aurez vu subir à tous les hommes les épreuves «cruelles que vous subissez aujourd'hui, la « résignation vous affermira contre les atteintes « de la douleur. Vous reconnoîtrez que la vie « la plus heureuse est une alternative à peu « près égale de jouissances et de peines; que « l'homme qui souffre a l'espérance devant les « yeux , tandis que l'homme qui jouit doit « avoir devant lui la crainte de voir s'évanouir « son bonheur.
« Mais dans ce moment vous souffrez , et la « douleur n'admet point le raisonnement. Je « le réserve pour un temps moins orageux. «Ainsi, au lieu de vous prouver que vous ■ devez espérer, je vais vous citer l'exemple « de la famille dont vous avez vu le bonheur et « la joie : les raisonnemens ne parlent qu'à • l'esprit , les exemples parlent au cœur. »