CONSTANCE ET VALMONT
Constance et Valmont , amans dès leur tendre jeunesse , époux depuis près d'un an , jouissoient de ce bonheur pur et paisible que l'amour réserve à la vertu. Ils s'étoient établis dans cette agréable métairie, devant laquelle vous les avez vus réunis. A trois lieues de cette retraite liabitoit la mère de Constance. Le père de Valmont demeuroit à une distance à peu près égale. Tous les jours de fête on se réunissoit, tantôt chez le père de Valmont, tantôt chez la mère de Constance , plus souvent chez les jeunes époux.
Comme le père de Valmont étoit veuf, Valmont avoit amené chez lui sa jeune sœur Agathe, dont Constance achevoit l'éducation. Agathe avoit quinze ans. Jusqu'à quatorze elle avoit aimé les fleurs et les oiseaux du voisinage ; mais depuis six mois elle les oublioit pour Albert, frère de Constance.
Le jeune Albert avoit quitté sa mère pour venir apprendre l'agriculture sous les yeux de Valmont. A dix-neuf ans, vivre auprès d'Agathe, lui inspirer de la tendresse, et ne pas l'aimer, eût été chose bien difficile. D'ailleurs , Agathe et Albert avoient sans cesse
SOUS les yeux le bonheur de Constance et de Valmont ; le bonheur d'autrui nous fait rêver le nôtre : souvent cette douce rêverie s'emparoit du cœur de nos jeunes amis. Témoins des caresses des deux époux , ils se mettoient en idée à leur place; et quand leurs yeux se rencontroient, ils sembloient se dire : Et nous, quand serons -nous heureux ?
Souvent j'ai vu ce tableau charmant; souvent j'ai senti couler mes larmes au milieu du silence touchant de l'amour et de l'espérance.
Le ciel , qui se plait dans le bonheur de la vertu , combla bientôt celui de Constance et de Valmont. Constance s'apperçut qu'elle devenoit mère , et son cœur s'ouvrit à de nouveaux plaisirs. Valmont nepouvoit plus l'embrasser qu'avec un sentiment de tendresse et de respect. Une épouse , une mère , quel être pour son époux ! et quel spectacle pour nos jeunes amis ! Agathe se plaisoit à démêler dans les traits d'Albert les sentimens d'un bon père. Albert entrevoyoit déjà dans les yeux d'Agathe je ne sais quoi de maternel.
Ainsi vivoient ces deux couples fortunés ; l'un goûtant les plaisirs de la paternité , l'autre se promettant le bonheur qui les précède.
Déjà Constance approchoit du terme désiré,
lorsque Valmont apprend que son père est dangereusement malade. Il vole auprès de lui, le trouve mourant , et l'espérance prochaine de devenir père cède à la crainte de perdre le sien.
Cependant Constance ressentoit les premières douleurs de l'enfantement. Dans ces momens pénibles où la souffrance a besoin d'amitié , Constance appeloit sans cesse son cher Valmont. « Mon ami, s'écrioit-elle , que « n'es-tu là ! j'oublierois que je souffre. » Enfin, après une nuit laborieuse, son enfant voit le jour. D'un œil mourant de douleur et d'amour , elle le regarde : c'est un fils ! ses hras maternels le soutiennent en tremblant. D'un regard avide elle considère ses traits : c'est Valmont ! le voilà , c'est lui qu'elle embrasse. Cher époux , j'ignorois qu'il y eût encore une nouvelle manière de t'aimer !
Je ne vous dirai pas que Constance nourrit son fils. Elle sentoit trop vivement les devoirs et les plaisirs de mère , pour n'être mère qu'à moitié.
Au milieu de ces soins touchans , sa fidèle Alix lui présente une lettre de son époux. Le cachet lui annonce la triste nouvelle qu'elle va lire ; le père de Valmont n'est plus , et dans ce premier moment Valmont succombant à sa
j:,es consolations. dd
douleur , et oubliant qu'il est père lui-même , veut suivre le sien au tombeau. Cette cruelle résolution , retracée à chaque ligne de sa lettre , fait couler des yeux de Constance des larmes amères. « L'ingrat ! disoit - elle d'une « voix entrecoupée de sanglots, il m'oublie ! « Et toi, mon pauvre enfant , il t'oublie aussi. » A tout moment elle relisoit cette lettre , et pleuroit en embrassant son iîls.
Alix lui rapportoil chaque jour des nouvelles de Valmont, qui peu à peu surmontant sa douleur, sentoit ses forces se rétablir.
Un matin, Alix arrive plutôt qu'à l'ordinaire , et dit à Constance : « Ma chère maî- « tresse, monsieur est sur le point d'arriver. « Ce matin, dès le jioint du jour, je l'ai vu « partir seul à pied. Je l'ai suivj quelque « temps , et après m'être assurée qu'il venoit « ici , j'ai piis un chemin détourné pour venir « vous l'annoncer. Comme il marche lentement, « et que j'ai couru de toutes mes forces, je crois ■< l'avoir devancé de plus d'une lieue. »
A cette nouvelle , Constance embrasse Alix avec transport. Elle prend son fils dans ses bras; et foible encore, elle se traîne vers un petit bois situé le long du chemin, à un quart de lieue du village. Là , attachant sur la poitrine de son enfant une inscription de sa main,
elle le couche doucement sur le gazon , à l'ombre d'un tilleul dont les branches s'étendent sur la route ; puis elle se cache derrière un arbre voisin, et porte tour à tour ses regards inquiets sur son fils , et sur le chemin par lequel doit arriver son époux.
Elle l'apperçoit enfin, marchant lentement, la tête penchée , les cheveux en désordre , et paroissanc absoibé dans sa douleur. A mesure qu'il appioche. Constance sent son cœur frémir et palpiter. Déjà il n'est plus qu'à vingt pas d'elle. Ses yeux fixés vers la terre rencontrent l'enfant qui lin tend les bras. Soudain il s'arrête , le considère avec attendrissement , et levant les mains au ciel : <- Infortuné , s'écriet-il, as -tu perdu ton père aussi.'*» Il dit et vole à lui. Mais en se courbant, quel saisissement , quelle surprise, lorsque d'un œil troublé il lit ces mots tracés d'une main que son cœur ne peut méconnoître ! « Tu n'es plus « fils, mais tu es père ! — Cher enfant , dit -il, « seroit-ce toi .^ — Oui, mon ami, s'écrie sa « mère, oui, c'est ton fils; c'est ta femme : » et elle est dans ses bras.
Après un moment de ce silence dont le ciel a permis à l'homme de sentir , mais non d'exprimer les délices, Constance soulevant son fils et le présentant à son époux : « Mon ami ,
« dit-elle, voici les mains qui te cai^esseront , et « la bouche qui te donnera le nom de père que « la tienne ne peut plus donner à personne ! « Quand tu m'as quittée, je te pleurois ; mon « enfant m'a rendu ton image : tu pleures ton « père, voilà ton fils. Ainsi, mon tendre ami , « les peines et les consolations delà vie renais- « sent tour à tour du sein de l'amour et del'ami- « tié. Heureuse ton épouse , si les plaisirs et « les chagrins qu'elle te fera peut-être éprou- « ver, ne doivent jamais naître que de ces deux " sentimens ! »
A ces mots, de nouvelles caresses firent couler de nouvelles larmes , et répandirent peu à peu dans l'ame de Valmont cette pure sérénité et ce calme attendrissant , premiers symptômes de la convalescence du cœur. Il marchoit lentement, tenant d'un bras son épouse, de l'autre caressant son lils, et s'airètant à chaque pas, ou pour les embrasser, ou pour recevoir leurs embrassemens. Son cœur, loin de s'épuiser dans ces tendres épanchemens , y puisoit une force nouvelle j et pour réparer la tendresse qu'il avoit perdue , il sembloit se rassasier d'un nouvel amour.
Cependant Agathe et Albeit se préparoient à recevoir leur frère. « Mon ami, disoit Aga- „ ihe , il faudra nous réunir pour le consoler.