II
.><i r-ES CONSOLATIONS.
« — Hélas , lui répondoit Albert, croyez-vous « qu'il ne sera pas consolé avant de nous re- « voir ? N'aura-l-il pas vu sa femme et son fils ? « Ma clière Agathe , quand on possède une « épouse telle que Constance ou telle que vous, « ne doit-on pas braver tous les chagrins , ex- « cepté celui de la perdre ? — Et croyez-vous, ■ Albert, que l'amitié ne suffise pas quelque- « fois pour nous consoler ? Moi , par exemple, « n'ai-je pas perdu mon père aussi ? Mon cha- « grin n'est-il pas le même que celui de Val- « mont ? Eh bien ! qu'est-ce qui m'en console ? « C'est lui, c'est Constance, c'est vous. Quel « sentiment m'unit à Valmont ? l'amitié : à
<■' Constance ? l'amitié : à vous , Albert ? —
« Quoi ! l'amitié seulement ? — Eh ! mon ami, « qu'importe comment je vous aime , pourvu " que je vous aime toujours. »
Valmont, en arrivant chez lui, reçoit Icg embrassemens d'Albert et d'Agathe, qui d'une voix entrecoupée de sanglots , lui dit : « Hélas ' «mon frère, je n'ai plus que vous! Votre « sœur vous doit des consolations , et c'est elle « qui vous en demande. — Ma chère sœur « je te promets toutes celles qui peuvent naîtrt « de l'amitié fraternelle ; mais il est un autre o sentiment qui seul peut nous dédommager « de la perte d'un père I » En parlant ainsi
LES CONSOL, ATIONSv 3^
Valmont presse son fils et son épouse. « Hélas ! « reprend Agathe en soupirant, n'ai -je pas « perdu mon père comme vous ! » A ces mots , ses regards se tournent involontairement sur Albert , et se recueillent ensuite sous ses longues paupières.
Tandis qu'Agathe rougit de confusion , Albert de plaisir, Constance et Valinont , par un coup - d'œil d'intelligence, se communiquent leur pensée : et saisissant les mains des deux amans , ils les unissent , et leur font sceller par un baiser la promesse de leur alliance. Le terme en est différé jusqu'à l'année suivante , afin de laisser expirer le temps du deuil , et de mériter le bonheur conjugal en observant les devoirs sacrés de la piété filiale.
Depuis six mois , les époux et les amans jouissoient de cette volupté paisible, qui poi" tant au fond de l'ame le calme et la félicité , en chasse peu à peu les noirs chagrins , que les plaisirs bruyans n'en chassèrent jamais. Constance alors soupçonna qu'elle devenoit mère pour la seconde fois. Bientôt elle en fut assurée ; et ce surcroît de bonheur combla de joie la famille que cet enfant alloit augmenter. Oh ! qui de vous n'a jamais vu une jeune mère caressant le premier fruit de sa ten-
dresse, et sentant croître en elle celui qui va lui succéder ! Tous les sentimens du bonheur enivrent son ame. Epouse tendre , amante adorée, heureuse mère et bientôt mère encore , elle recommence avec délices ses premières amours. Dans son sein, sur son sein, tout est plaisir pour elle, et l'espérance du bonheur germe auprès de la réalité.
Mais les beaux jours de notre vie en sont comme la fleur : le moment où ils brillent annonce qu'ils ne brilleront pas long-temps.
Déjà le terme heureux approchoit où l'hymen devoit unir les jeunes amans. Albert pria Valmont de tenir sa promesse ; et Agathe baissant les yeux, feignit d'avoir oublié l'époque indiquée, afin que Constance se la rappelât pour elle.
Constance et Valmont connoissoient trop le prix du bonheur, pour différer celui qu'ils avoient promis ; et le mariage fut fixé au commencement du mois suivant.
Trois jours avant le jour désiré , Constance , quoiqu'elle achevât le septième mois de sa grossesse , va chercher elle-même sa mère dans son hameau situé à quatre lieues de ce village. Mali en arrivant , elle la trouve frappée d'une contagion qui depuis peu régnoit dans les habitations voisines. C'étoit une fièvre ardente ,
qui attaquoit surtout les enfans et les vieillards , dont les organes plus foibles résistoient moins aux impressions d'un air infect et corrompu. Les accès de cette épidémie se renouveloient trois fois depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Si, durant cet intervalle , le malade avoit la force de résister , il étoit sauvé , et le second jour de la maladie amenoit ordinairement la convalescence ou la mort.
La mère de Constance , grâce aux soins de sa fille , résista ; et dès le lendemain se trouva hors de danger. Elle promit même d'assister au mariage d'Albert son fils , et ne voulut point qu'on en différât la cérémonie. « Je sais, « disoit -elle , je sais par expérience que l'at- « tente donne la fièvre aux jeunes amans ; je « ne veux point que ma chère Agathe gagne « la mienne. Demain je sortirai , après-demain «je partirai pour la noce , et dans trois jours, « ma chère fille, je te promets que j'y danse- « rai. » Constance, les larmes aux yeux , quitte sa mère après l'avoir sauvée , revient avec ivresse embrasser son enfant , et lui souffle la contagion qu'elle respire depuis deux jours. Tandis qu'elle préside aux préparatifs du mariage , la fièvre fermente dans les veines de son fils. Ses cris annoncent le premier accès , et sa pâleur fait pâlir sa mère. Soudain Albert
4 a LES C O M a O 1. A T i O N S.
vole à la ville prochaine , et en amène un médecin instruit par l'âge et l'expérience. 11 arrive, approche duherceau de l'enfant, et l'examine attentivement-. La mère , les yeux fixés sur les siens , espère et frémit tour à tour , sans oser l'interroger sur ce qu'elle tremble d'apprendre. Enfin , après un long silence , le médecin se tournant vers elle : « Eh bien ! « monsieur ? Eh bien ! madame. — Au nom « du ciel, parlez. — Je crains.... — Je vous « entends ; épargnez-moi le reste. — Calmez- « vous. Je crains le second accès ; mais si votre « fils le supporte, je réponds de sa guérison. « Et cet accès , monsieur , sera-t-il bien long ? ■ — Madame , il pourra durer deux heures au « plus. — Est-il encore bien éloigné ? — Non , «je crois qu'il approche. — Deux heures !
« grands dieux ! et dans une heure peut-
« être Ah! monsieur, prenez pitié d'une
« pauvre mère ; restez ici , ne m'abandonnez « pas , sauvez mon cher enfant , sauvez - moi ! « Oh ! si vous saviez combien je suis malheu- « reuse ! C'est moi , moi sa mère qui lui ai « donné la mort. Le ciel me préserve du mal- « heur de lui survivre ! Ah ! monsieur, mon cher « Valmont, Albert, Agathe, Alix , venez, venez « tous avec moi l'arracher à la mort .'...Voyez- • vous ses yeux s'allumer ? comme la douleur
« se peint dans tous ses traits ? Ah ! calmez ses « transports , sauvez-le , sauvez sa mère ! » En parlant ainsi, elle embrassoit les genoux du médecin et les arrosoit de ses larmes. En vain il la conjuroit d'espérer et de songer au moins à sa situation. « Sauvez mon fils , s'écrioit-elle, « et je serai sauvée. Mon mal n'est point dans « mon sein , il est dans celui de mon enfant. « Je brûle de sa fièvre, et je ne guérirai qu'avec « lui. »
Cependant l'accès augmentoit , et le médecin , malgré tous ses soins , voyoit le mal s'accroître à chaque instant. Constance , tantôt anéantie , tantôt transportée de douleur , se levoit précipitamment , prenoit son fils dans ses bras , le pressoit sur son cœur , le ranimoit de son haleine ; et de ses lèvres brûlantes, sembloit aspirer le mal qui dévoroit ses entrailles. Puis tout à coup le reposant doucement sur son lit , le corps penché , l'œil fixe , les mains étendues , immobile d'incertitude , elle le considéroit d'un regard morne , et n'en détournoit la vue que pour surprendre les regards du médecin et y démêler son arrêt.
En ce moment l'enfant pousse un cri aigu , et sa mère croit entendre le cri de la mort. La fièvre dévorante circule et redouble dans les veines de son fils. Les soins les plus doux , les
plus tendres caresses, les remèdes que l'art ou l'amilié inventèrent pour calmer les souffrances , rien ne peut alléger la sienne. Il transit et frissonne dans les bras caressans de sa mère. Enfin la douleur , après avoir épuisé sa rage , s'éloigne et laisse peu à peu succéder le calme; mais ce calme doit être éternel. Le médecin qui s'en apperçoit , fait signe à Valmont d'emmener son épouse. L'œil d'une mère voit tout. « Que signifie ce geste , dit - elle ? Madame , « répond le médecin à demi-voix , vous voyez « que votre fils s'endort ; ce sommeil est déci- « sif ; vos pleurs ou vos caresses pourroient le « troubler. — Oh ! non , je vous jure ! — Une « mère, en ce cas, promet toujours plus qu'elle « ne sauroit tenir, il est plus prudent de sortir ; « je resterai seul auprès de votre fils , et vous « rappellerai dès qu'il en sera temps. — Quoi ! « monsieur , m'éloigner ! — Il ne faut , ma- « dame , qu'une seule personne auprès de lui. •« Sortez , sinon je sortirai ... — Ah ! restez , ■ restez, je sors.... Mais au moins, croyez- « vous qu'il dorme long-temps ? — Madame , «je prévois que son sommeil sera long. — Et « tout ce temps sans le voir ! — Madame, vous « oubliez votre promesse. Si vous aimez votre « enfant , sortez. » Alors Valmont la prenant
LES C C) N s O L A T I O N S. 4 5
par la main , l'emmène en silence dans une chambre voisine.
Valmont ne s'étoit point trompé sur le sommeil apparent de son fils. Son cœur paternel saignoit secrètement de la blessure profonde qu'il venoit de recevoir. Cependant il affectoit nn air tranquille , et cette cruelle contrainte aigrissoit encore sa douleur ; car le plus affreux supplice de l'homme malheureux , c'est d'être forcé de feindre l'espérance quand le désespoir est dans son cœur.
Atout moment, Constance s'approchoit de la porte , appuyoit l'oreille contre la serrure pour écouter le réveil de son fils. Souvent sa main saisissoit involontairement la clef. IVIais Valmont l'arrêtant : « Ma chère amie , lui di- « solt-il , que fais-tu ? Tu sais l'ordre du méde- « cin ; tu sais que cette porte ne peut s'ouvrir «sans bruit; veux -tu réveiller ton enfant.»* « Hélas ! reprenoit-elle , il y a bien long-temps « qu'il dort ! — A peine y a-t-il une heure. — « Une heure ? et la nuit approche déjà ! — C'est « qu'aujourd'hui le ciel est un peu sombre : « allons , mon amie , de la patience ; c'est moi , « c'est ton ami qui t'en prie. »
Constance, agitée , parcouroit alors toute la maison. Elle arrêtoit , tour à tour , Albert , Agathe , Alix et tous les domestiques , et leur
46 LES COI^SOL, A TION s.
disoit d'une voix craintive : « Est-il éveillé ? » Chacun lui répondoit, en détournant lesyeux : « Pas encore. — Pas encore ! » reprenoit - elle, en levant les mains au ciel ; et elle revenoit sans cesse .à cette porte fatale.
Déjà la nuit étoit close. Constance demeurée seule un moment , regarde à travers les fentes de la porte , et ne voit point de lumière dans la chambre de son fils. Un tremblement la saisit. Elle ouvre en frémissant ; un silence profond règne autour d'elle. Elle appelle à demi-voix le médecin ; point de réponse. Saisie d'un nouvel effroi , elle approche pas à pas du lit de son fils , le sent qui repose sous sa couverture , et palpite de joie ; mais en touchant sa main glacée, le froid mortel passe jusques dans son cœur. « Ah ! mon pauvre en- « fant !....» A ce cri l'on accourt; Valmont la prend dans ses bras et veut l'arracher du lit funèbre ; mais s'attachant fortement au corps
de son fils « Non , s'écrioit-elle , non ! vous '
» essayez en vain de m'en séparer ; » et elle appuyoit avec transport ses lèvres brûlantes sur sa bouche inanimée.
Valmont ne pouvant rien gagner sur son épouse , vient me chercher. J'arrive , et après une heure de prières et de larmes, j'obtiens d'elle qu'elle essayera de prendre quelque
r.ES CONSOLATIONS. 47
repos. « J'y consens , me dit-elle , mais c'est à « condition que je coucherai dans ce lit , et que « ce berceau sera près de moi. »
Il fallut nous rendre à ses désirs. La nuit fut une alternative orageuse de plaintes, de transports et de sanglots. Heureuse quand elle pouvoit pleurer , elle nous disoit : « Il n'y « a que cela de bon ; » et de nouvelles larmes soulageant sa poitrine oppressée , ramenoient le calme pour un moment. Le médecin profitant d'un de ces intervalles , lui fît prendre un breuvage qui bientôt la plongea dans un profond assoupissement. Alors nous enlevâmes le corps de son fils , et l'on prépara ses funérailles.
Durant ces tristes apprêts, je ne pouvois retenir mes larmes en voyant cette maison , hier séjour du bonheur et de l'espérance , habitée aujourd'hui par le désespoir et la mort , et cette porte couronnée de guirlandes nuptiales, se couvrir de voiles funèbres. Au milieu de CCS sombres pensées , un foible rayon d'espoir me faisoit pressentir le retour du bonheur. Le malheur de mes amis me sembloit trop extrême pour durer long-temps. Je vous l'ai déjà dit , l'homme heureux a devant lui la crainte , et le malheureux l'espérance. Les funérailles venoient d'être achevées
lorsque Constance, vers le déclin du jour, sortit enfin de son assoupissement. Le sommeil avoit calmé la fièvre, et sa douleur étant devenue plus tendre , les pleurs recommencèrent à couler. Le médecin la trou voit hors de danger , et attendoit sa guérison des pleurs qu'il lui voyoit répandre.
Nous étions rangés autour de son lit , et nous pleurions avec elle. Agathe rentre alors, suivie d'Albert. Elle voit les rideaux du lit entr'ouverts , s'approche doucement, et avance la main pour les soulever de son côté ; mais Constance reconnoissant la main d'Agathe , la saisit avec vivacité, l'attire dans ses bras; et après une longue étreinte : « Ma chère Aga- « tlie, lui dit-elle, ma bonne amie, ne songes- « tu pas à demain ? — Ah ! ma sœur , quand «vous souffrez, puis -je songer à mon bon- « heur ! — Hélas, ma chère Agathe, je l'ai « voulu ton bonheur ; en te mariant j'ai cru te « rendre heureuse : mais, grands dieux ! que «je me suis trompée ! Agathe, crois -moi , ne « t'expose pas au danger d'être mère. Tu ne « conçois pas, non , tu ne peux concevoir les « déchiremens affreux que ce bonheur passager a nous prépare. Le ciel me préserve de t'y ex- « poser ! Je vais mourir , Agathe ; je suis déjà « morte avec lui : mes forces m'abandonnent .
« mon cœur s'anéantit ; il ne sent plus même ■ les caresses de mon époux.... Ma chère Aga- « the , donne -moi ta main. » Agathe, en sanglotant , laisse tomber sa main dans celle de sa sœur. Alors celle-ci, la fixant d'un œil animé, lui dit : « Au nom de la tendresse que j'eus « toujours pour toi, ma chère Agathe , au nom «du ciel ! promets -moi que demain tu n'iras « pas à l'autel. — Ah ! ma sœur, ne a'Ous l'ai-je « pas déjà dit ? Tant que vous souffrirez.... — « Ce n'est pas là ce que je te demande : pro- « mets-moi que jamais. . . . — Jamais ? s'écrie « Agathe ; et baissant les yeux, elle soupire et o se tait. — Quoi ! tu hésites ?.... Hélas ! mon «amie, regarde -moi Rappelle -toi ce temps « où je brillois , comme toi, de bonheur, de « jeunesse et d'amour. Compare à ces jours « sereins le jour affreux qui m'éclaire. Vois le « deuil qui m'environne ; vois la mort à la « porte de ma demeure et jusques dans mon « sein ; car je sens que ma douleur l'a tué. « Vois, ma chère Agathe, combien de fois il « faut mourir quand on est épouse et mère ! «
En ce moment, Albert qui se tenoit debout au pied du lit, ne pouvant plus arrêter ses sanglots, fut entendu de Constance. Elle se lève à moitié , avance la tête, et lui fait signe d'approcher. « Vous êtes homme, lui dit-elle, II. 5
v< j'attends de vous plus de courage que de « votre amie : faites -moi, mon frère, la pro- « messe qu'elle n'ose prononcer. Je ne l'exige- « rois pas si je vous connoissois moins ! — a Hélas ! vous nous aimez et vous nous sépa- « rez ! — Albert, avant de condamner mon o amitié , considérez mon sort , et jugez-moi. « — Ah ! je sens toutes vos douleurs ; niais je « souffrirai tout pour Agathe. — Et si vous a chérissez Agathe, voulez -vous l'exposer à « souffrir pour vous ? »
A ces mots , Albert se détourne en soupirant ; et le médecin, craignant la suite d'une plus longue résistance , fait signe aux jeunes amans d'obéir à leur sœur : ils joignent leurs mains dans la sienne , et répètent tour à tour la promesse qu'elle leur dicte : mais leurs mains se pressant avec une nouvelle ardeur , démentent leur bouche à chaque mot ; et en les voyant promettre de ne s'unir jamais , on sent bien qu'ils se jurent de s'aimer pour la vie.
Cette scène, un peu vive, avoit rallumé la fièvre de Constance. L'accès n'en étoit pas violent ; mais le médecin , pour en prévenir les suites , dangereuses dans sa situation , crut devoir essayer de l'assoupir encore , comme il l'avoit fait la veille avec tant de succès. Il 3'
LES C O M b O L A T I O N S. 6 i
réussit pour la seconde fois. Constance tomba peu à peu clans un profond sommeil, et noiLs demeurâmes en silence auprès d'elle , espérant que cette nuit paisible amèneroit le lendemain sa convalescence.
Nous étions à la veille du jour destiné au mariage d'Agathe et d'Albert. Tous les préparatifs en avoient été suspendus ; et dans le premier trouble de sa douleur, Valmont avoit oublié d'en prévenir sa belle-mère , qui , se trouvant parfaitement rétablie, se disposoit à venir le lendemain au mariage d'Albert son fils. Elle avoit rassemblé tous les hautbois et toutes les musettes de son hameau, et les avoit fait partir au déclin du jour, pour former durant la nuit un concert sous les fenêtres d'Agathe, et faire danser le lendemaiji toute la famille.
Durant le sommeil de Constance , je demandai à Valmont s'il avoit instruit de son malheur toutes les personnes invitées au mariage. ■ J'avoue, me dit - il, que j'ai oublié de les «en prévenir; mais nos parens et nos amis a demeurent dans le voisinage , et comme les « tristes nouvelles volent toujours plus vite « que les bonnes, je les crois instruits de mon « malheur. »
Je lui observai cependant que la mère dt
Constance habiloit, à quatre lieues de distance , un hameau isolé ; qu'il étoit possible qu'en vingt-quatre heures elle n'eût pas appris cet événement , et qu'en arrivant le lendemain elle pouvoit éprouver une révolution dangereuse à son âge. Aussitôt Val mont envoya vers elle un ancien domestique , auquel il recommanda de lui apprendre la mort de son petitfils avec tous les ménagemens qu'on doit à la vieillesse et à l'amitié.
Il étoit alors près de minuit, et Constance reposoit toujours paisiblement. Le médecin jugea que son assoupissement dureroit jusqu'au matin ; et comme nous étions tous excédés de fatigue, il nous exhorta à nous retirer. Yalmont refusa long-temps d'y consentir; mais la fidèle Alix lui ayant promis de l'avertir dès que sa maîtresse s'éveilleroit , il se laissa conduire dans son appartement. Agathe et Albert gagnèrent tristement leurs chambres séparées ; et quand je vis' régner dans toute la maison le silence et l'obscurité, je rentrai chez moi pour m'y livrer au repos.
La bonne Alix restée seule auprès de Constance, et fatiguée de la première nuit qu'elle avoit passée , cédoit par intervalles au sommeil qui l'accabloit. Dans cet état d'assoupissement elle croit entendre quelque bruit , se lève en
sursaut , saisit un flambeau , court à la porte ; et par le bruit qu'elle fait en l'ouvrant , elle réveille sa maîtresse. Arrivée au bord de l'escalier, elle prête l'oreille et n'entend rien. Incertaine si c'est un songe ou une réalité , et voulant s'assurer du sujet de sa peur, elle s'assied sur les premières marches. Là, le corps penché, la tête avancée, la bouche béante, elle écoute long-temps , s'assoupit peu à peu , et tombe dans un profond sommeil.
Le ciel étoit sombre , la nuit profonde , l'air tranquille ; fout reposoit sur la terre. Constance veilloit seule avec sa douleur. Le silence, la nuit, la solitude avoient rallumé son imagination ardente. Elle étoit assise sur son lit , les pieds nus et le sein découvert. Ses yeux enflammés rouloient des larmes amères , qui sillonnoient ses joues pâles et brûlantes. Le crépuscule d'une lampe nocturne éclairoit auprès d'elle des meubles en désordre , des vêtemens épars et le berceau vide de son fils. Elle croyoit voir errer son ombre à travers cette lueur incertaine. Tantôt elle lui tendoit ses bras languissans ; tantôt se levant précipitamment, la poitrine oppressée et la bouche entr'ouverte , elle couroit à son berceau , y portoit une main tremblante, retournoit les coussins, les linges, les couvertures; puis les rejetant avec
fureur « Pauvre mère , s'écrioit - elle , où
« vas-tu le chercher ? Hier, à cette même
« heure il étoit là , il me pressoit , il me cares- « soit; ma bouche et mes yeux le dévoroient. •< Aujourd'hui je le cherche , là , à cette même « place..,. Malheureuse ! ce n'est plus là qu'il « repose ; mes yeux ne le reverront jamais.... « Jamais ? Eh ! pourquoi ? n'est -il plus à sa « mère ? Les barbares , ils me l'ont ravi ; ils « m'ont caché même le lieu qui le recèle. Ils « veillent autour de moi.... Oh ! s'ils pouvoient « fermer les yeux ! si je pouvois leur arracher « leur proie. »
A ces mots , elle approche de la porte , et l'ouvre sans bruit. La kimière d'Alix s'étoit éteinte. Alix , accablée de lassitude , dormoit couchée en travers sur l'escalier. Constance , la main étendue , s'avance , saisit la rampe , descend , touche à peine les marches. Tout à coup son pied rencontre la tête d'Alix ; elle entend un cri perçant , tombe de frayeur , roule jusqu'au dernier degré , se relève , vole à la porte , la trouve fermée , s'élance à une fenêtre , saute dans la rue , et s'ejifuit.
Alix , étourdie du coup , porte à sa tête une main tremblante, se relève en fiissonnant, é coûte , n'entend rien , écoute encore sans oser respirer. Ce morne silence , cette obscu-
LES CONSOLATION s. 55
rite profonde , le coup qui Fa frappée la glacent d'une nouvelle terreur. D'un pas chancelant elle se traîne dans la chambre de Constance; et , se jetant au pied de son lit : « Ma- « dame , s'écrie-t-elle , il y a ici quelque chose « d'extraordinaire ! Madame , réveillez-vous ! « Madame , m'entendez-vous ?» A ces mots , avançant la main pour éveiller sa maîtresse : « Ciel ! elle est disparue ! » Elle dit , et saisit la lampe qui tremble dans sa main ; le cabinet , !e dessous du lit , de la table , des meubles , elle parcourt tout inutilement. « Grand dieu ! «qu'y a-t-il donc ici ?.... où est-elle !.... qui
•< m'a frappée ? Quel affreux silence!....
« Ah ! mon maître , mon cher maître , éveillez- «vous, accourez, mon dieu ! venez vite! « madame , ma pauvre maîtresse !.... »
Valmont accourt en désordre : « Eh bien?... «qu'y a-t-il ? ma femme.... — Elle n'est plus « ici. — Elle n'y est plus !.... Alix , je vous « l'avois confiée. — Ah ! monsieur, pardonnez- « moi ! que je suis malheureuse ! Je suis tom- « bée de lassitude; mais à peine le sommeil •< m'avoit-il surprise qu'un coup terrible m'a «réveillée ; je n'ai rien vu, rien entendu; « mais je suis blessée, et madame est disparue. »
A ce récit , Valmont poussant un cri de douleur et d'effroi , va , vient , court , appelle,
éveille toute la maison. « Qu'on la cherche, « dit-il , courez , partagez-vous , éclairez tout ; « visitez la cour , le jardin , la rue , la campa- « gne ; allez , ramenez - la , sinon vous m'en « répondrez tous. — Eh ! qui donc, monsieur .'* ■ — Qui ? elle , mon épouse , Constance , ma • chère Constance. Courez, vous dis-je; grands « dieux ! où peut-elle être ? Allez donc ! venez, « suivez-moi. »
En un moment , tout paroît éclairé. Les uns visitent la maison , d'autres les jardins et la cour. Plusieurs se dispersent dans la campagne. Valmont les anime, les supplie, les menace et marche à leur tête.
Constance , les yeux égarés , les cheveux en désordre , les hras étendus , marchoit à gi ands pas au milieu des ténèhres. Elle arrive au lieu de la sépulture commune ; et là , cherchant parmi les tombes celle de son fils , elle entrevoit un endroit où la terre amoncelée paroissoit remuée depuis peu. A cette vue elle frissonne , elle approche ; et appercevant les fleurs encore nouvelles qu'on y avoit jetées : « Mon cher enfant , s'écrie-t-elle , enfin je te i» retrouve ! Les barbares ! ils vouloient t'arra- • cher à ta mère ! » Elle dit , se précipite sur la tombe , et d'une main animée par le désespoir ,
s'efforce d'écarter la terre qui couvre son fils « Je le Terrai.... et je mourrai ! <>
En ce moment elle entend dans le lointain un concert champêtre et des champs d'alégresse. Elle se relève , elle écoute ; puis baissant les yeux sur la tombe : « Hélas ! tu n'es « plus ! et ils chantent ! »
Cependant la fête approche. Constance palpite de frayeur. S'ils alloient la découvrir !.... Elle prête une oreille craintive ; chaque accent la fait frémir , chaque pas la fait trembler. Le concert passe le long d'une haie qui environne l'enceinte consacrée à la sépulture. Constance, couchée sur la terre et tremblant d'être entendue , étouffe son indignation et dévore ses sanglots. « Souffrons leur joie, se dit-elle, pour « ne pas perdre ma douleur. » A mesure que la fête s'éloigne , elle commence à respirer et se relève peu à peu ; mais tout à coup , en tournant la tête d'un autre côté , elle apperçoit plusieurs flambeaux et reconnoît la voix de Valmont. « Ah ! s'écrie-t-elle , je suis perdue ! <' je suis trahie ! » et elle retombe sur le tombeau de son fils. Sa première chute, sa fuite précipitée, les efforts de sa douleur et de son désespoir , ce combat terrible de crainte et d'indignation , cette alternative pénible d'espérance et de terreur , de cris aigus et de douleur
comprimée , en forçant , en épuisant la nature , ont accéléré le terme de la maternité.
Valmont , en approchant de l'enceinte funèbre , entend les foibles cris d'un enfant. Il y vole , et trouve son épouse , presque expirante , lui donnant un fils sur la tombe de celui qu'elle a perdu. Alix , qui accompagne Valmont, donne à sa maitresse les premiers secours ; on l'emporte ensuite privée de sentiment. Valmont la suit , tenant son fils dans ses tras , et semble rapporter du tombeau l'enfant que sa mère en vouloit arracher.
Après deux heures d'un mortel anéantissement , Constance se ranime par degrés ; ses yeux s'entr'ouvrent au jour naissant. Longtemps elle nous regarde tour à tovir, d'un air inquiet et stupide. Enfin appercevant Valmont qui lui présente son fils , elle pousse un cri perçant, étend ses bras , attire sur son cœur le père et l'enfant , les presse avec transport ; et, après une longue et vive étreinte, dévorant son fils d'un œil avide , puis levant les mains au ciel : « C'est lui , s'écrie-t-elle ; c'est lui !.., « Grand dieu ! tu me l'as rendu ! Hélas ! je « voulois mourir , et j 'et ois mère encore ! Ah ! « cher enfant , pardonne -moi ; j'avois oublié « le prix des jours de ta mère ; j'igiiorois que " la joie inexprimable de retrouver un fils sur-
LES CONSOLATIONS. 5<j
« passe encore le désespoir de l'avoir perdu. »
Se tournant ensuite vers Agathe et Albert , qui la considéroient en se donnant la main , elle dit , en leur tendant la sienne : « Je me •< souviens du chagrin que je vous ai causé. « Oubliez-le , mes bons amis. Hier , je voulois « vous épargner mes peines ; aujourd'hui je " veux vous procurer mon bonheur. — Mon- « sieur , poursuit-elle , en s'adressant à moi , « conduisez-les à l'autel, et ne différez pas d'un « instant leur union. »
A ces mots l'assemblée applaudit ; et Valmont décide que les deux amans seront unis dans six jours. Muets d'étonnement et de joie , ils voient approcher leur félicité sans oser la croire, et la sentent sans pouvoir l'exprimer.
En ce moment , la mère de Constance qui , fi la nouvelle du malheur de sa fille , venoit partager sa douleur , arrive pour partager son ivresse. Le plaisir l'environne ; l'alégresse brille dans tous les yeux , et la joie fait couler autant de larmes que la douleur en avoit fait répandre; car plus la joie est imprévue, plus elle est vivement sentie.
Au milieu de ce tableau touchant , je me rappelois mes réflexions de la veille , et j'en concluois que l'homme sage doit jouir modérément du bonheur sans trop prévoir la peine,
6o LES CONSOLATIONS,
et supporter patiemment le chagrin en prévoyant le retour du bonheur.
Durant tout le cours de cette histoire, je n'avois pas perdu de vue l'infortuné Pamphile. Ses regards attachés sur le pasteur sembloient dévorer son récit. Je voyois se peindre dans ses traits toutes les nuances de la douleur , toutes les gradations de la joie. A l'abattement , au désespoir , succédoient peu à peu une résignation calme, un fendre abandon. Il étoit aisé de voir qu'il s'appliquoit involontairement l'exemple , et des malheurs qu'il venoit d'entendre , et du bonheur dont il avoit été le témoin. Il étoit triste encore; mais la douce espérance commençoit à dissiper son abattement. Toute sa physionomie nous présentoit l'expression la plus touchante , et nous le contemplions avec celle du plus vif intérêt. Le pasteur avoit cessé de parler , aucun de nous n'osoit élever la voix ; mais Pamphile lisoit dans nos yeux les sentimens de nos cœurs. L'amitié provoque la confiance, et la douleur satisfaite aime à s'épancher. Tout à coup , rompant lui-même le silence , il s'écrie avec cet accent qui part de l'arae et qu'elle sait
LES CONSOLATIONS. 6l
hi bien entendre : « Oui , je dois l'avouer , mes :■ amis ! la vie est une alternative continuelle ■j de peines et de plaisirs.... Oh ! que les peines
» sont cruelles ! Cependant je commence à
a reconnoître que ce cœur même , où naissent " de si terribles afflictions , en renferme aussi ' le remède , et que dans cette sensibilité , « source de tant de malheurs , on peut, avec « le temps et des amis tels que vous, puiser » enfin de bien douces consolations ! »