‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 20 sur 44 · D E MARIE -ANNE LEPAGE DUBOCAGE · texte numérisé non relu

D E MARIE -ANNE LEPAGE DUBOCAGE

lue le 20 avril 1796, à la séauce publique du Lycée des Arts , où son buste fut couronné.

M AjaE-AxNB Lepage Dubocage , des académies de Rome, Bologne, Padoue , Lyon et Rouen , est née dans celte dernière ville le 22 octobre 1710.

Elle fut élevée à Paris dans une maison d'éducation , où , pour se distraire de ses études , elle faisoit elle-même l'éducation de ses compagnes.

Dès l'âge de seize ans , elle publia plusieurs morceaux de poésie , mais sous le voile de l'anonyme ; car les grandes dames de ce tempslà , profondément occupées de bonnets , d'intrigues et de vapeurs , avoient décidé , pour

leur commodité particulière , que le ton de l'ignorance seroit le ton de la bonne compagnie.

Aujourd'hui les sciences et les arts sont devenus pour les femmes la parure de tous les âges. Les Muses et les Grâces ont reconnu qu'elles étoient sœurs , et leur union nous donne l'exemple de la constance et de l'amour fraternel.

Madame Dubocage, aujourd'hui sœur aînée de toute la famille , remporta en 1746 le prix de l'académie de Rouen. Elle fut aussi couronnée par l'académie du Palinod , et eut un accessit à l'académie française , l'année où Marmontel obtint le prix.

Encouragée par ces premiers succès , elle entra publiquement dans la carrière poétique, et marcha sur les traces de Milton. Elle imita en partie ce poëme célèbre , dont les beautés gigantesques , tendres et sublimes , élèvent i'ame , captivent le cœur et subjuguent l'imagination.

Si quelque abeille , traversant un désert entrecoupé de bois , de torrens et de précipices , apperçoit le coin d'un rocher tapissé de fleurs et de verdure , c'est-là qu'elle s'arrête pour composer son miel ; et ce fut dans l'Éden que s'arrêta la muse de madame

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Dubocage pour composer son poëme du Paradis terrestre.

Les mœurs et le séjour de nos premiers aïeux y sont dépeints avec cette grâce naïve que les hommes cherchent toute leur vie , et que les femmes possèdent en naissant.

La Mort d'Abel sert naturellement de suite au Paradis perdu. Aussi madame Dubocage crut-elle devoir ajouter à son poëme du Pa' radis terrestre une imitation du poëme à^Abel; et l'on soupçonne que pour copier ce fameux tableau de Gessner, elle lui avoit emprunté ses couleurs et ses pinceaux.

La tragédie des Amazones succéda à ces deux ouvrages, et parut en 1749. On applaudit avec justice une femme qui , prêtant à son sexe les vertus du nôtre , réunissoit tous les pouvoirs dans la main de ses héroïnes , terribles dans les combats , plus redoutables encore dans les négociations, changeant à leur gré d'armes et de victoires , et supérieures aux dieux mêmes , si , lorsque l'univers fléchit sous leurs loix , leur cœur ne se révoltoit pas secrètement contre elles.

Tel est le sort d'Orj thie dans la tragédie des Amazones. Cette illustre guerrière , après mille exploits éclataijs , victime d'un senti-

ment trop tendre que tout son courage ne

peut surmonter , meurt en s'écriant :

Je cède à ces tyrans , que j'ai tant combattus : Une foiblesse , hélas ! ternit mille vertus !

Cette inorale est belle sans doute , mais trop sévère peut-être. Il est des foiblesses légitimes , dont le devoir fait souvent des vertus pour les femmes ; et Madame Dubocage ne pouvoit l'ignorer , puisqu'elle fît quarante ans le bonheur de son époux.

Mais le plus considérable de tous ses ouvrages est la CoLombiade , poëme épique en dix chanis. Le sujet de ce poëme est la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb , expédition mémorable , dont le succès fut plus utile à notre ambition qu'au bonheur réel de l'humanité.

Nous allons suivre rapidement les traces de ce héros , dont madame Dubocage a souvent embelli la carrière.

A peine Colomb a-t-il quitté les côtes d'Espagne, que les génies protecteurs du Nouveau- Monde conjurent sa perte, et suscitent une tempête qui le fait aborder dans une isle gouvernée par un vieillard vénérable. Ce nouveau ciel , cette lumière pure , ces arbres chargés

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de fruits et de fleurs éternelles , enchantent les regards des Européens.

« Sur ces bords roîseau-mouche a choisi sa retraite.

A grand bruit Taloès chaque siècle y fleurit.

Le fruit du cotonnier y berce la mollesse.

Le cacao fournit le nectar des repas.

Le mangle , l'acajou , le cédrat , l'ananas ,

Répandent leurs parfums dans l'air qu'on y respire ,

Kt sous mille autres noms, Flore y charme Zéphyre.»

A travers ce bocage enchanté , le vieillard conduit les voyageurs à sa grotte tranquille et toujours ouverte.

« Sa défense est la paix , la candeur , l'équité j Et son seul ornement une jeune beauté A qui l'heureux vieillard avolt donné naissance. Comme Eve elle étoit nue,..»

Zaraa , cette fille chérie , touchée des premiers discours de Colomb, l'engage à raconter ses aventures. Il satisfait sa curiosité.

■i Et la voix du héros , pour sou ame étonnée , A l'attrait que Didon trouve aux récits d'Enée.»

Tandis qu'elle prête une oreille attentive à ces récits, les génies du Nouveau-Monde conspirent avec le dieu de Cythère , qui , pour dé-

tourner Colomb de son entreprise, perce d'un même trait son cœur et celui de Zama. Celleci ne peut parler au héros ni de ses craintes ni de son amour ; mais elle dessine ses traits sur l'écorce des arbres ; elle compose pour lui des guirlandes de fleurs avec les coquillages qu'elle sait assortir, et ses yeux disent ingénument tout ce que ses mains essayent de peindre.

C'est alors que l'honneur et la voix du ciel ordonnent à Colomb de quitter ces bords enchantés. Il souffre, mais il obéit.

« Dans le cœur d'un héros L'honneur qui parle en maître est sûr de la victoire. >•

Il part à l'insude Zama. L'infortunée apperçoit de loin ses vaisseaux , s'élance à la mer et nage vers la flotte. En ce moment le vieillard accourt au rivage , lui tend les bras et la rappelle. L'amour filial et l'amour se disputent un instant le cœur de Zama. Mais ce perfide amour a tant d'éloquence ! et surtout la première fois qu'il parle au cœur d'une femme! Zama pleure son père et suit son amant. Fiesqui , l'un des compagnons de Colonib, la reçoit sur son vaisseau. — Bientôt un brouillard épais sépare ce vaisseau de la flotte , dispersée

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par une nouvelle tempête. Colomb aborde à une terre inconnue , où il retrouve et rallie une partie de son armée. Là règne la jeune et fîère Wascona. Elle accueille le voyageur et le reçoit dans son palais. Cette reine ambitieuse emploie tour à tour les festins et les fêtes pour flatter et captiver l'étranger qu'elle croit fils des dieux. Les beautés les plus séduisantes de sa cour l'environnent de leurs danses légères.

« Sur des gazous fleuris aulmés par la danse , Les Ris et les Amours folâtrent sans licence. Comme on voit l'eau du ciel sur le cristal des eaux Détruire et retracer des cercles inégaux ^ Ainsi ce jeune essaim , dans une forme ovale , En cadence se joint, se fuit par Intervalle. »

C'est au milieu de cet enchantement que W^ascona offre son trône à Colomb, qui, fidèle à Zama , refuse la main de sa rivale.

En ce moment le vaisseau de Fiesqui tombe avec Zama au pouvoir de Wascona outragée et jalouse. Cette reine , entourée d'une armée innombrable et d'une foule de souverains esclaves de sa beauté , envoie encore offrir sa main à Colomb , qui la refuse et disperse son armée. Les Indiens furieux égorgent Fiesqui et ses compagnons ; et Wascona ne diffère la mort de Zama que pour prolonger son sup-

plice. Cette jeune infortunée, dévorée d'une soif brûlante , s'échappe à la faveur des ténèbres pour se désaltérer à la source d'un torrent. Là repose Colomb après sa victoire. Les accens plaintifs d'une femme le réveillent. Il se lève , il approche , et reconnoît Zama , qui s'élance dans ses bras en poussant un cri de surprise et de tendresse. Mais soudain le cri de la mort lui succède. Le poison préparé par sa rivale circule et fermente dans ses veines ; elle pâlit , elle chancelle; et les yeux fixés sur le héros , elle exhale dans son sein son ame aussi pure que son amour.

C'est surtout ici que le poète possède le grand art d'intéresser , art sans lequel il n'y a point de véritable poésie. En suivant Colomb et Zama sur les mers , les rochers et les sables brûlans des déserts , le lecteur partage alternativement leurs peines, leurs plaisirs, leurs craintes et leurs espérances. On déteste et l'on plaint la féroce Wascona : soit qu'elle adore Colomb , soit qu'elle le trahisse , soit qu'en le provoquant au combat elle meure d'une atteinte imprévue , sa fureur laisse toujours entrevoir sa vertu ; sa vertu n'appartient qu'à elle , et l'amour seul est coupable de son crime.

Mais quelle admiration inspire Colomb !

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que de pleurs fait verser son amante ! En la ■voyant expirer victime des fureurs de sa rivale , il n'y a pas un seul homme qui ne voulût venger Zama ; pas une femme peut-être qui ne sourît à l'idée de consoler le héros.

Tels sont les trois poëmes qui assurent à madame Dubocage une place distinguée sur le Parnasse français. Sa muse se délasse de ces grands tableaux , tantôt par des dessins d'un goût pur et d'une composition spirituelle , tantôt par des esquisses d'une touche ferme et légère. Ici , c'est une Pastorale , une Eglogue, un fragment d'Éloge ou d'Histoire ; là , ce sont des stances erotiques , ou des vers en l'honneur de la mère de Jésus , couronnés par une académie. Tous les tons semblent lui appartenir, depuis celui d'Anacréon jusqu'à celui de la vierge Marie. Elle joint à ces morceaux des traductions d'allégories ou de fables chinoises , auxquelles elle conserve cette morale pure et cette admirable simplicité qui caractérise le plus sage de tous les peuples. Elle parle avec la même grâce la langue de Socrate, du Législateur hébreu , et du grand Confucius ; et sa muse n'est pas plus étrangère à Pékin que dans l'école d'Athènes ou sous les murs de Bethléem.

Mais bientôt , laissant les pinceaux poéti- II. 7

'Ck NOTICE

ques pour prendre la plume épistolaire, l'auteur nous fait parcourir la Hollande , l'Angleterre et l'Italie, Rien de plus pittoresque et déplus vrai que le fond et les figures de ses tableaux.

On reconnoît avec plaisir, au milieu de ses canaux, de ses digues et de ses marais, ce peuple sage et laborieux qui , disputant à la mer un terrein usurpé sur son empire , nourrit un sol ingrat et stérile de la substance de l'univers , et prouve , par son opulence artificielle, que l'industrie et la patience sont aussi fécondes que la nature, La rondeur , la bonhomie et l'adresse mercantile des hommes , la discrétion, la candeur et la décote galanterie des femmes, la prodigalité d'appareil et l'économie intérieure , les désordres publics et les vertus privées, l'excessive propreté des rues , des maisons et des appartemens , où des figures, aussi vermeilles que les fleurs de Harlem, conservent leur fraîcheur au milieu de la vapeur des liqueurs fortes et de la fumée du tabac; toutes ces oppositions, présentées avec art, nous intéressent, nous attachent, nous entraînent , et nous font éprouver que nos plaisirs les plus piquans naissent de l'effet des contrastes. En quittant ce peuple estimable, l'intéressante voyageuse nous conduit au milieu

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de cette nytion voisine, et de tout temps rivale de la nôtre. Heureuse rivalité, quand les intérêts politiques ne la font pas dégénérer en inimitiés !

En effet , il en est de la rivalité de deux grands peuples , comme de l'émulation de deux grands talens. Chez ceux-ci, elle fait éclore les chefs-d'œuvre de l'art ; chez ceux-là , elle multiplie les efforts et les prodiges de la vertu. Peut-être les Anglais doivent-ils à nos mœurs et à notre génie leur civilisation , et une partie des arts que leur patience a perfectionnés. Peut-être devons-nous à leur caractère profond et réfléchi, cette consistance que la philosophie a donnée depuis quelque temps à la légèreté française. C'est ainsi qu'en rivalisant de gloire et de talens, les nations éclairées parviennent réciproquement à conquérir leurs lumières mutuelles; trop heureuses désormais, si leur ambition pouvoit se borner à ces utiles et honorables conquêtes ! Telles sont les réflexions que fait naître le tableau rapide que madame Dubocage a tracé du pays et des mœurs de l'Angleterre.

Celui de l'Italie se présente sous un aspect plus riant , mais non moins philosophique. Ce beau ciel , ces villes florissantes , ces plaines fécondes , ces volcans vomissant des torr^ns

de lave et de fumée sur de vastes tapis de fleurs et de verdure ; Rome , cette reine antique du monde , dont les superbes monumens portent encore jusqu'au ciel l'orgueil d'un règne qui n'est plus ; ces foibles enfans de Romulus , de Scipion et de Paul Emile, qui n'offrent plus même à nos regards l'ombre des affranchis de leurs pères ; tout nous rappelle ce mot énergique du grand Corneille : Rome nest plus dans Rome.

Ce fut dans ce voyage que madame Dubocage lia connoissance avec le célèbre cardinal Passionei. Cet illustre savant , ce fameux politique étoit arrivé à l'âge de cinquante ans sans concevoir que l'on pût aimer autre chose que la littérature et la diplomatie. Madame Dubocage , par ses attraits et ses vertus , lui apprit à étendre la sphère des affections humaines ; elle lui fît sentir que les plus douces négociations étoient celles du cœur , et que la conversation des savans qui peuplent l'autre monde ne valoit pas les entretiens des muses qui embellissent celui-ci : aussi le pape Benoît xiv ayant rencontré Passionei assis dans sa voiture auprès de madame Dubocage , leur donna , suivant l'usage , sa bénédiction , et dit au cardinal : « Je vous fais mon compliment, et hom,o *> facius est, et il s'est fait homme. »

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Tandis que la Hollande , l'Angleterre et l'Italie rendoient hommage aux charmes et aux talens de madame Dubocage , ses amis soupiroient en France après son retour. Elle y arriva enfin , enrichie de trésors , c'est-àdire , des plus précieuses connoissances de tous les pays qu'elle avoit parcourus. Sa société devint le rendez - vous de l'esprit , du génie et des talens , réunis pour la première fois sous les loix de l'amitié. Voltaire , Montesquieu , Fontenelle , Hesnault , Macrai , Marivaux , Mably , Condillac , Crébillon , d'Argental, Barthélémy , Marmontel, Bernis, Barthe , Franklin , Helvétius , mesdames Duchâtelet , Du Deffant et Geoffrin , formèrent chez elle un cercle brillant , où la franchise et la modestie présidèrent trente ans , en dépit des auteurs et des belles.

C'est là que l'on retrouve encore les vestiges de cet atticisme charmant , de cette imposante tenue , de cette gaîté modeste , de cette conciliante philosophie , de cette galanterie décente et de cette urbanité française , auxquels ont succédé les calembours , les pasquinades , le jargon ridicule , le bégaiement puéril , le costume indécent et la nullité complète de tous ces êtres, que la dérision a qualifiés du litre à^ Incroyables ou de Merveilleux»

En comparant ce que nous sommes aujourd'hui avec ce que furent si longtemps madame Dubocage et ses illustres amis ; en voyant à vingt-cinq ans la plupart de nos personnages du prétendu bon ton , vides d'idées , d'instruction , de sentiment et de raison ; tandis qu'à quatre-vingt-six ans , madame Dubocage conserve encore cette fraîcheur d'imagination, cette justesse de raisonnement, cette surabondance d'idées , et ce coloris de grâce et d'enjouement qui sont les attributs du bel âge , on se rappelle involontairement ces vers d'un certain poète moderne.

Femme qui plaît à soixante ans Par son aimable caractère , Possède bien mieux l'art de plaire , Qu'ime belle dans son printemps.

Les prestiges de la jeunesse Cachent mille défauts au jour ; Mais le charme fuit : la vieillesse Lève le bandeau de l'Amour.

Alors la Raison, qui s'éveille, Cherche l'esprit. Si c'est en vain , La beauté , dès le lendemain , Pleure ses amans de la veille.

Mais si l'on trouve en vous les talens , les vertus , L'amitié tous les jours ajoute à vos conquêtes;

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Et l'on TOUS aime encor , malgré l'âge où vous êtes , Comme Tou vous aimoit à l'âge qui n'est plus.

On regrette le temps passé sans vous connoître : Combien l'on eût joui d'un commerce si doux l Il semble que plutôt on auroit voulu naître , Pour avoir le bonheur de vieillir avec vous.

Lorsque vers son déclin le soleil nous éclaire. L'éclat de ses ravons n'en est point affoibli. On est vieux à vingt ans , si l'on cesse de plaire ; Et qui plaît à cent ans , meurt sans avoir vieilli.

Le directoire du Lycée des Arts, après avoir entendu le rapport qui lui a été fait sur les ouvrages et les vertus de la doyenne des muses françaises , lui a décerné publiquement une couronne de lauriers et de roses , afin de rappeler aux femmes que les qualités de l'espri: et du cœur sont les seuls attraits qui ne vieillissent point , et que le génie et les talens éternisent les fleurs et le printemps de la vie.

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