VOYAGE DE L'AMITIÉ
Jr AR l'ordre du Destin, le dieu de la tendresse De l'empire des cœurs posséda la moitié.
Le reste échut à l'Amitié , FUle de la Raison et sœur de la Sagesse.
L'Amour se fit un jeu du tourment des mortels. Mais c'étolt un enfant ; ses jeux les plus cruels
Furent traités de badiuage.
On lui pardonna tout en faveur de son âge ,
Et l'univers lui dressa des autels.
Toujours tendre , toujours égale , L'Amitié , dans le cœur de ses heureux sujets
Conciliant les plaisirs et la paix , Corrigea de l'Amour l'Influence fatale.
Mais contre elle bientôt conjurant en secret , L'Inconstance , l'Orgueil , l'Envie et l'Intérêt
La détrônèrent par cabale.
Elle voulut alors se fixer dans les ci eux. Mais l'Amour avolt pris les devants ; et les dieux.
Dès que cliez Jupiter elle eut fait son entrée ,
La reléguèrent au séjour De Tliémis , de Vesta , de Saturne et de Rhée ,
Qui coujposoient la vieille cour.
En vain la prétendante , avec un air affable , Revendiqua ses droits ; son règne étoit passé : De la liste des dieux son nom fut effacé ,
Et n'est plus même dans la Fable.
Depuis plusieurs siècles , la dcess-^ détrônée vivoit dans cet honorable exil , lorsqu'enfin la curiosité, naturelle à son sexe, lui fît concevoir le projet de revoir son empire Peut-être espéroit-elle trouver l'occasion de remonter sur le tiône ; car on espère toujours un peu ce que l'on désire. Elle présunioit que ses loix n'étoient pas encore oubliées , se rappelant qu'à différentes époques, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale , Gaston et Bavard , H« nri iv et Sully, et plusieurs autres grands hommes les avoient remises en vigueur. Flattée de cette espérance , l'Amitié résolut d'entreprendre un voyage autour de notre globe, pour y sonder les dispositions des cœurs du dix-huitième siècle.
Cependant la déesse craignant , avec raison, d'être souvent mal accueillie, si elle éloit reconnue , prit le parti de se déguiser , et consulta le dieu Mercure sur le genre de déguise-
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ment le plus suret le plus convenable. Mercure lui répondit :
Si vous voulez faire vingt fois le tour De l'univers , avant qu'on vous soupçomie , Prenez une robe de cour ; Sous cet habillement , personne N'a jamais soupçonné l'Amitié ni l'Amour.
La déesse, suivant ce conseil, se présente à la Cour sous le nom de la comtesse de. . . , veuve d'un colonel mort depuis peu en combattant pour la patrie. Elle avoit les grâces animées et le coup-d'ceil significatif d'une voyageuse qui connoit le chemin de Cythère , mais qui n'en a point encore battu les sentiers. En deux ours tous les hommes lui offrirent leur amitié, et lui demandèrent la sienne. Ces nombreux consolateurs, entrant dans sa douleur conjugale, lui disoient avec un tendre intérêt :
' J'étois Intime ami de monsieur votre époux. L'avoir perdu si jeune ! oh ! la cruelle épreuve ! Avec un cœur si tendre , à vingt ans rester veuve , Quel sort ! ... Ce citer ami ! . . .Quand le remplacez-vous?
Aces mots, la fausse veuve répondoit qu'elle avoit résolu de garder sa liberté : mais sa résolution , loin d'éloigner ses amis, en augmen- II. 8
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loit tous les jours le nombre. Ceux qui prétendoient à sa main , espéroient que , suivant la coutume, ses projets de veuvage n'atteindroient pas la fin du deuil. Ceux qui n'aspiroient qu'à ses faveurs, la regardoient comme un bien appartenant à la nation galante , sur lequel ils avoient de justes prétentions. Enfin tous les hommes de la cour étoient à ses pieds ; c'est dire que toutes les femmes la détestoient cordialement. A mesure que ceux-là faisoie«t son éloge, celles-ci y ajoutoient le correctif. L'Amitié , piquée de ce contraste de sentimens, s'en plaignit à Mercure, qui, comme on sait, vient souvent chez les demi-dieux pour ses affaires courantes. Voici la consultation que ce dieu lui donna :
Prenez un œil moins vif, un sourire moins tendre , Laissez tomber vos trésors arrondis ; Et permettez aux rides de s'étendre Sur vos mains , sur vos bras maigris , Sur vos Us dessécliés , sur vos roses ternies : Ayez la complaisance , en un mot , d'enlaidir;
Et je vous promets plus d'amies Que votre appartement n'en pourra contenir.
A peine la déesse eut-elle suivi ce conseil , qu'elle en éprouva l'efficacité. Mais tandis que les amies accouroient par une porte, les amis
se sauvoient par une autre ; de sorte que tout ce grand changement se bornoit au revers de la médaille. Son éloge avoit passé dans la bouche des femmes , et le correctif dans celle des hommes ; et les deux partis chantoient ainsi la palinodie :
La paurre petite comtesse Est bien aimable ! — Oui , mais elle enlaidit.—
Ali ! sa laideur nous intéresse ! — Bien plus que sa beauté. - Soncœur et son esprit... —
A vos attraits ne portent point ombrage. — C'est bien la plus belle ame ! — Et le plus laid visage! — C'est un ange ! — Qui n'a que les os et la peau. — Jadis nous l'évitions. — Parce qu'elle étoit belle. — Aujourd'hui l'amitié nous rassemble auprès d'elle. —
C'est qu'elle sert d"ombre au tableau.
Au milieu de la désertion générale des hommes , un cadet des rives de la Garonne étoit demeuré seul près de la veuve supposée , et sa constance sembloit être à l'épreuve de la laideur. La déesse se félicitoit d'avoir trouvé un ami qui la chérissoit pour elle-même, lorsqu'un beau matin, le chevalier, plus tendre que jamais, lui dit en baisant sa main sèche et décharnée :
Vous n'avez point d'enfans ? — Non. — Quel minois aimable! Votre mari vous laisse un sort considérable ? —
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J'ai reçu de lui quelque bien.— Les beaux yeux ! le charmant sourire ! — Mais j'ai tout perdu.— Tout ? — Il ne me reste rien!— > Seroit-il vrai ? — Trop vrai ! — Hélas ! je le vois bien, Vous n'avez point pitié de mon tendre martyre : Vous me chassez , cruelle ! allons ! je me retire.
Eclipsée par les femines, abandonnée des hommes , la déesse prit le parti de la retraite. Elle se lia avec la vieille Cour, espérant trouver parmi ces cœurs usés pour l'amour , les sentimens solides de l'amitié. Elle se présente donc chez la présidente de Balourdin.
C'étoit , à tous égards , une femme de poids.
Depuis trente ou quarante ans veuve , Elle avolt conservé dans cette longue épreuve La réputation d'une veuve d'un mois.
De son vaste embonpoint la plénitude épaisse Tremblolt à chaque pas , et la clialr et la graisse Flanquoient de ses trésors le quadruple contour j On eût dit qu'au milieu de cette forteresse La vertu s'étoit mise à l'abri de l'amour.
La présidente avoit pour amies particulières , une dévote longue et maigre , une politique aux doubles lunettes , et une Agnès sexagénaire , enfant gâté de l'Amour et des Grâces. L'ami de la société étoit un courtisan émé-
rite , dont l'éthisie attestoit les longs services , et qui d'une voix cassée roucouloit encore l'histoire ancienne de ses galantes prouesses.
A peine la déesse fut-elle admise dans ce cercle d'intiraes , qu'elle s'y vit accablée de caresses : car c'étoit la coutume, là comme ailleurs, de vous rassasier d'abord d'amitiés, une fois pour toutes. Au moment où les quatre amies s'étouffent de tendresses, on annonce l'ami de la maison , et tous les yeux se tournent vers la porte par laquelle il doit entrer-
Du sein d'une perruque artistement pelgn 'e , S'avance en promontoire un nez de perroquet. Le porteur gravement sourit à l'assemblée , Et salue ; à l'instant son superbe toupet Menace le plafond , et son nez le parquet. La présidente , allant vers l'effigie , Rougit , se pâme ; et sans plus de discours , Lui tendant ses deux gros bras courts , Elle l'embrasse , et mollement appuie Sur son ampleur cette ostéologie.
Le squelette , incliné , s'exténue en saints. Sa Dulcinée , avec un air co fus , Lève en mourant sa prunelle roulante Vers son héros , dont la tête branlante Au négatif sur ses muscles perclus , Semble répondre à notre Présidente :
• Madame , hélas ! le temps passé n'est plus ! »