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DISCOURS PRELIMINAIRE

PRONONCÉ A l'ouverture DE CE COURS,

EN l'an 5.

JNous ne vivons assurément ni dans le siècle , ni dans le pays de la morale. Son langage nous est étranger : son aspect nous repousse , ses préceptes nous attristent , son nom seul nous fait fuir ; et pourtant c'est de la morale que je vais vous entretenir. Mais rassurez-vous , mesdames ; lorsque dépouillant son masque pédantesque et sa roideur sentencieuse , elle prend le ton de la franchise et le langage de l'amitié , sa voix s'adoucit , ses traits s'animent , son sourire même ressemble quelquefois à celui des Grâces , et vous lui trouverez souvent un air de famille.

Ne redoutez point la marche sévère, ni l'ordre didactique d'un Cours de Morale complet.

Je sais que vos esprits délicats craignent la nourriture de cet aliment trop solide, et que pour les y accoutumer, je dois d'abord en diviser la substance.

D'après ces précautionî , on prévoit aisément que je parlerai pour les hommes en général , et pour les femmes en particulier.

Ce n'est qu'aux hommes que nous enseignons la morale ; et ce n'est qu'aux femmes que nous demandons des mœurs. Avec toutes nos forces , nous ne pouvons les gouverner ; et nous prétendons qu'avec leur foiblesse , elles se gouvernent elles-mêmes. Nous appelons tous les arts à notre secours, et nous les abandonnons à la nature. Ah ! soyons de bonne foi ; nous ferions moins d'efforts pour leur être supérieurs , si nous sentions moins leur supériorité.

On a publié en mon absence , que je me proposois d'enseigner aux femmes leurs devoirs ; on s'est trompé Je n'aurai jamais ces prétentions. Jene veux leur parler que de leurs vertus , et leur rappeler principalement le , nombre de celles qui , moins essentielles en apparence à leur réputation ou à leur bonheur , attirent moins souvent leur attention ; comme on rappelle au souvenir d'un riche propriétaire l'état de ses moindres posses-

sîons , afin de l'engager à leur donner une partie de la culture qu'il consacre à ses grandes propriétés.

Au reste , en consacrant aux femmes une partie de mes entretiens sur la morale, je crois prouver publiquement aux hommes combien je m'intéresse à leur félicité. C'est ainsi que l'on regardoitleprécepteurd'unprince comme le dépositaire du bonheur de la nation. S'il inculqiioit à son élève des principes de douceur et d'équité, s'il donnoit à son caractère léger un certain degré de constance , s'il captivoit son esprit indocile, s'il fixoit ses idées errantes , s'il affranchissoit son cœur des caprices de son imagination , comme on dégage une jeune plante de l'herbe parasite qui l'environne ; s'il lui faisoit comprendre que la ruse est sœur du mensonge, et le mensonge père de tous les vices ; s'il lui persuadoit que l'art de plaire toujours est l'art de se faire estimer , et que l'estime durable ne pouvant naître que de la vertu , c'est dans la vertu seule que consiste l'art de plaire ; bientôt le peuple, adorant le disciple , bénissoit le maître en s'écriant : « Il a semé la morale , et nous re- « cueillons le bonheur ! »

Comme la terre sur laquelle je vais semer est , dit-on , un peu légère , je m'attends bien

à voir une portion du grain sécher faute de nourriture , une autre partie enlevée par le souffle de la frivolité. Ces premiers obstacles ne doivent point décourager le cultivateur. La vertu est une plante si délicate , qu'on ne peut guère se flatter de la multiplier, et qu'on doit se considérer comme trop heureux si l'on ne perd point l'espoir de l'acclimater.

Je ne me suis pas flatté, mesdames, de fixer seul votre attention sur un objet aussi grave que celui de la morale Le sujet le plus intéressant , traité par une seule personne , contracte une teinte de monotonie que fait disparoître la diversité des opinions. Si vous suivez dans la prairie an ruisseau coulant paisiblement sur un lit toujours égal , le calme de son cours cesse bientôt d'attirer vos regards ; mais s'il se brise contre le rocher, s'il tombe en cascade et s'échappe entre les fleurs et les roseaux , soudain son murmure vous attire , et les yeux fixés sur son onde blanchissante , vous éprouvez ce plaisir secret qui naît de la rencontre des obstacles , et vous goûtez le charme de la contradiction. Pour maîtriser vos esprits par l'attrait de cette jouissance, je vous environnerai du cercle nombreux des philosophes anciens ; et mettant en opposition leurs opinions et leurs principes, tempérant l'austé-

rite des uns par l'arnénité des autres, fortifiant la foiblesse de ceux-ci par l'énergie de ceux-là, je les amènerai , s'il est possible , à un point de conciliation dont le résultat sera cette saine morale, qui, dédaignant également la souplesse et l'orgueil , conduit d'un pas ferme l'homme vers le bonheur , par le chemin invariable de l'honneur et de la probité.

J'ai présumé , mesdames , que vous ne vous effrayeriez point de la compagnie des philosophes ; vous devez y être accoutumées depuis long-temps. On ne voit plus que des philosophes aujourd'hui. En effet , en quoi consiste la philosophie du jour ? à se mettre au-dessus de tout ce que l'on appelle préjugés. D'où il résulte que les spéculateurs sont philosophes , les parvenus sont philosophes , les maris sont philosophes , et leurs femmes cédant à la force de l'exemple conjugal, essayent aussi , dit-on, de philosopher par imitation.

Je conviens que les philosophes avec lesquels vous allez faire connoissance , vous apporteront, avec leurs maximes étrangères , des manières de l'autre monde , et que vous rirez quelquefois de la gaucherie de leur sagesse. Mais il faut espérer que votre société les formera; et bientôt leui s mœurs barbares prendront l'urbanité des vôtres , à moins que vos

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mœurs ne prennent la teinte de leur morale ; et dans ce cas , je n'ose répondre que vous y gagnerez ; mais je soupçonne que vous n'y perdrez pas.

Pour remplir fidèlement auprès de vous les fonctions de leur interprète, je tâcherai de conserver à leurs discours leur grâce naïve, ou leur énergique précision. Nous rendrons quelquefois hommage à ces vertus sublimes qui caractérisent les héros; mais nous nous entretiendrons plus souvent des vertus modestes qui font l'aliment des bons cœurs. On n'est grand que peu de jours dans la vie ; mais on est tous les jours humain , fidèle , généreux et sincère. Si j'étois chargé du soin de vos vêtemens, je ra'occuperois rarement de ceux qui doivent vous distinguer au milieu de la pompe publique des céréînonies ; mais j'appliquerois tous mes soins à perfectionner ceux qui, dans l'intérieur de votre famille , doivent vous vêtir avec aisance et vous parer avec simplicité.

Tant qu'il ne s'agira que d'esprit ou de raison, je me bornerai à vous rendre avec clarté , si je puis, tout ce qu'auront pensé nos philosophes , et par hasard , ce que j'aurai pensé moimême ; mais dès qu'il s'agira de bonheur ou de sentiment, j'appellerai la poésie à mon se-

cours. Il faut dire ce qu'on pense, et peindre ce qu'on sent.

Si quelquefois mes tableaux manquent d'ensemble , et mes discours de précision , votre cœur corrigera les uns, et votre esprit rectifiera les autres , en vous expliquant ce que j'aurai voulu dire. Par exemple:

Si , parlant de la bienfaisance ,

Je vous trace imparfaitement Le charme inexprimable et le ravissement

De cette pnre jouisbance ;

De riionuête Iiomme infortuné Vous allez visiter rhonorable indigence ;

11 périssoit sans espérance , De ses amis , du ciel , du monde abandonné ;

Il renaît eu votre présence.

En partageant ses maux, vous calmez sa souffrance , Il ne TOUS parle pas ; le silence , les pleiu-s ,

Voilà le langage des cœurs Qu'habitent le plaisir et la reconnoissance. Vous sentez , en lisant son bonheur dans ses yeux , Combien le seul plaisir de faire des heureux Surpasse tous les biens que notre cœur désire ;

Et dans votre ame , en comparant Avec ce que j'ai peint , tout ce qu'il vous inspire ,

Vous vous dites eu soupirant:

Je sens ce qu'il a voulu dire.

Si j'ai peint le tableau des devoirs d'une mère :

La mers en me quittant , rejoiut son nourrisson; Avec elle l'amour rentre dans sa maison. Ses enfaus sur ses pas s'empresseut , et leur père La conduit au berceau du deruier de ses fils; L'enfaut fixe un instant leurs regards attendris, Il sourit ; dans ses bras sa mère le soulève, Le met sur ses genoux , lui présente le sein ;

Des autres le folâtre essaim A son col s'entrelace , à ses eûtes s'élève ; L'époux partage entr'eux ses baisers et son cœur . Tandis que dans un coin , un ancien serviteur Admirant ce tableau , s'attendrit et l'achève.

Autour de toi lève les yeux , Heureuse mère , et connois ton emp-re.

Dans ces momens délicieux Rappelle les détails que je n'ai pu décrire,

Et tu diras , dans un teudre délire :

Non, celles qui n'out pas goiité L'ivresse et les douceurs de la maternité , Ne concevront jamais ce qu'il a voulu dire !

Ainsi, soit que pour vous j'entreprenne d'écrire

Sur les mœurs , sur l'humanité , La justice , et l'honneur , et la fidélité ; Soit que je vous retrace avec simplicité Les vertus que l'on aime , et celles qu'on admire; Soit que de l'amitié j'interprète la loi ;

Vos cœurs vous diront mieux que moi

Ce que j'aurai voulu vous dire.

Xhalès naquit en Phénicie, d'une famille illustre et opulente. Dès sa jeunesse, il vint étudier à Milet , que plusieurs historiens regardent comme le lieu de sa naissance.

Il se distingua d'abord dans la science de l'astronomie , régla l'ordre des saisons , et divisa , le premier, l'année en 365 jours. Il s'appliqua ensuite à l'histoire naturelle. On prétend qu'ayant prévu dès le commencement d'une année que l'automne suivant seroit favorable aux oliviers, il acheta d'avance la récolte des olives, dont le produit doubla sa fortune.

Il s'occupa aussi de politique, et détourna les iVIilésiens de l'alliance que leur proposoit Crésus , pi et à combattre contre Cyrus. Celuici fut vainqueur , et les Milésiens , grâce à leur neutralité , participèrent aux fruits de la victoire.

Thaïes fut bientôt regardé comme le premier des sages de la Grèce. Ce fut à ce titre qu'il reçut , le premier , le fameux trépied du temple de Delphes. Des jeunes gens d'Ionie ayant acheté le coup de filet de quelques pê-

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cheurs , ceux-ci tirèrent de la mer un vase d'une forme merveilleuse , soutenu sur trois pieds. Vulcain l'avoit forgé , dit - on , pour l'offrir à Thétis le jour de son mariage , et ce chef-d'œuvre portoit en effet l'empreinte d'une main divine. Les pêcheurs et les Ioniens, après s'en être quelque temps disputé la possession, s'en rapportèrent à l'oiacle de Delphes , qui l'adjugea au plus sage des mortels ; et les Milésiens le présentèrent à Thaïes. Celui-ci l'offrit à Eias , qui l'envoya à Solon ; et le présent , après avoir passé par les mains de tous les sages , revint à Thaïes , qui, regardant Dieu comme le principe de la sagesse , lui consacra dans le temple de Delphes ce fameux trépied , sur lequel la^ibylie rendit depuis ses oracles.

Thaïes étoit parvenu au plus haut degré de gloire et de considération ; il étoit à la fleur de l'âge, etjouissoit des faveurs delà fortune qu'il avoit su captiver. Cependant il manquoit à son bonheur celui de le partager avec une compagne. Ses amis le pressèrent long-temps de choisir une épouse ; mais le philosophe indépendant , ne calculant pas qu'il est toujours bien doux de dépendre de ce qu'on aime , et souvent bien triste de ne dépendre que de soi,

différa de leur répondre jusqu'au temps où l'on ne répond plus.

Sa mère , à trois époques différentes , renouvela vainement ses instances à ce sujet. Voici ce qu'elle lui dit , et les réponses qu'elle en obtint :

Mon cher fils , vous avez trente ans ; Il faut songer au mariage.

— Pour être bon mari , ma mère , je prétends

Qu'il faut , au sein de son ménage , Être aveugle , muet et sourd. Or , à mon âge ,

Je parle , je vois et j'entends :

Ma mère , il n'est pas encor temps.

Mon fils , vous avez quarante ans.

Êtes- vous mûr enfin pour l'hymen? — Je commence ; Ma voix baisse ; en parlant à peine je m'entends ; Je n'y vois déjà plus a certaine distance ; J'écoute disputer et médire en silence : -t

Je sens mûrir ma patience :

Bientôt , ma mère , il sera temps.

Mon fils j TOUS avez cinquante ans :

Le temps presse ; épousez. — Ma mère , l'Hyménée Est frère de l'Amour , et sa main fortunée Doit moissonner le myrt*» et les fleurs du printemps. Il faut que dans ses yeux le désir étincelle , Qu'il entende de loin jusqu'au moindre soupir, Qu'il réponde aussitôt que lui parle une belle ,

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Qu'il la rende muette , et qu'elle ait du plaisir A céder la parole à qui parle mieux qu'elle. Or , tout cela surpasse aujourd'hui mes talens , Ainsi , ma mère , il n'est plus temps.

Le philosophe survécut quarante ans à ce dernier refus. Il étoit âgé de quatre-vingtdix ans, lorsqu'assistant aux combats dvi Gpnnase , il mourut étouffé par la foule des spectateurs. Ses connoissances physiques et astronomiques , auxquelles il dut le principe de sa réputation , étoient très bornées , et ne valoient pas , à beaucoup près , ses connoissances morales. Il prétendoit que l'eau étoit le principe universel de toutes les choses créées; que le Nil inondoit l'Egypte , parce que le vent le faisoit refluer en arrêtant le cours de ses ondes. Il reconnoissoit qu'il n'y a point de vide , et que la matière est divisible à l'infini Il faisoit tourner le soleil et les étoiles autour de cinq cercles. Au centre , il plaçoit la terre , immobile , à laquelle toute la sphère céleste servoit de cortège et de flambeau Cette erreur est une des plus anciennes du monde. Elle dut son origine à l'ignorance , et son crédit à cette vanité qui nous fait rapporter tout à nous-mêmes , et que l'on nomme égoïsme. Il faut avouer que ce sentiment, qui n'est étran-

ger à personne , appartient plus particulièrement aux savans, et sur-tout aux philosophes.

Demandez-leur pourquoi les femmes sont si belles i

Froidement Us vous diront tous :

« C'est qu'elles sont faites pour nous. » Et moi quand je les vois aux pieds des plus cruelles

Trouver encor leur supplice trop doux , Et bénissant leurs fers , soupirer à genoux

Pour des sirènes infidelles Qià trompent en riant les sages et les fous ; Je soutiens que c'est nous qui sommes faits pour elles.

Au reste , le système le plus conciliant sur cette matière, c'est que dans la chaîne universelle des êtres , chaque chaînon est fait particulièrement pour celui qui le précède et qui le suit , et généralement pour tous les autres , dont son absence interromproit la suite. D'où il résulte que tout être qui prétend s'isoler , nuit également à l'ordre naturel et à l'ordre social-

Mais dans ces lieux je conjecture

Que de la part d'aucun mortel, Ni l'ordre social , ni l'ordre naturel

Ne peut éprouver de rupture.

Les grâces , les talens , l'amour et la beauté Y resserrent les nœuds de la société

Et les chaînons de la nature.

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La morale de Thaïes est ordinairement solide et pure , quelquefois même elle est sublime :

Mais à riiumanité , si parfait que l'on fût , Toujours par quelque foible on paya le tribut.

- En discutant néanmoins ses erreurs , il est possible d'en tirer des préceptes utiles. C'est souvent la nuit du mensonge qui fait ressortir les preinières lueurs de la vérité.

Thaïes reconnoissoit un seul Dieu , éternel auteur de l'univers. Il le remercioit de l'avoir fait homme et non pas bête , Grec et non pas Barbare , homme et non pas femme. Je trouve dans ce dernier acte de reconnoissance beaucoup d'orgueil ^ ou du moins de partialité.

Puisque le sort a partagé la terre Entre l'art de régner et le talent de plaire , Quelque lot que le ciel daigne nous départir , ?îous devons rendre grâce à sa bonté profonde ,

D'être homme pour régir le monde ,

D'être femme pour Tembellir.

Thaïes , comme tous les hommes , couroit après le bonheur ; mais plus sage que la plupart d'entre eux , il le rencontroit souvent , parce qu'il le cherchoit au sein de la médio-

crité. Il étoit persuadé que si le pauvre est esclave de ses besoins , le riche l'est plus encore de sa fortune. Aussi ne voyoit-il de véritable liberté que dans cet état mitoyen , où la modicité des facultés et la modération des désirs forment un juste équilibre entre le cœur et la raison.

Pour moi, je suis convaincu que le système de la médiocrité est applicable , non seulement à la fortune , mais même à l'amour et à l'amitié. Si donc un jeune homme me consultoit sur le choix de l'être qu'il doit associer à sa destinée, je lui dirois :

Voulez-vous posséder une compagne aimable?

En biens , en talens , en beauté ,

Cherchez la médiocrité :

Que son cœur seul soit inappréciable.

Défiez-Tous sur-tout de la célébrité ;

Le silence et l'obscurité

Rendent seuls le bouheur durable.

On ne possède po'ut une femme adorable . Ce domaine appartient à la société.

Mais une bonne femme est une rareté

Dont la simple apparence et la valeur modeste

Ne tentent pas la vanité.

Laissez-la s'éblouir d'un éclat emprunté

La beauté fuit , la bonté reste ; Et le temps fait cliérir la médiocrité.

Et si une jeune personne me faisoit la même question, je lui lépondrois également :

Au matin de la vie , à l'iieure fortunée

Où d'Jioramages environnée , Vous promenez eucor un regard incertain Sur ce peuple d'amans qui briguent votre main

Pour vous conduire aux autels d'hvménée , Si vous voulez jouir de ce bonheur si doux

Dont s'enivre une tendre mère , Entre son fils , sa fille et son époux ; SI c'est par la vertu que vous cherchez à plaire ; SI dans votre union vous espérez qu'un jour L'estime et l'amitié remplaceront l'amour ; Gardez-vous de choisir un mari dont on cite Les grâces , le génie et l'amabilité : Trop souvent l'égoïsme ou la frivolité

Font les trois quarts de son mérite.

Un époux recherché , fêté , chéri , gâté ,

Se compose un double visage , L'un exprimant l'iuimeur , et l'autre la gaîté ; Il porte celui-ci dans la société ,

Et celui-là dans son ménage.

Parmi tous ces amans , dont les airs , dont le ton , Vous intéressent peu , mais vous flattent , je gage , Il en est un dont l'esprit , le langage ,

Sont fort médiocres , dit-on.

A vingt- cinq ans , il aime , il raisonne , il est sage. Rencoutre-t-il vos yeux ? soudain, d'un air confus, Il se tait et rougit. ( Ridicule de plus ,

On ne rougit plus à son âge. )

Tandis que le cercle volage Prodigue autour de vous son encens et ses soins; L'original pensif vous flatte d'autant moins ,

Qu'il vous estime davantage.

Auprès de vos vertus il voit tous vos défauts , Et se dit en secret : Hélas ! si dans son urne

L'IiTmen peut un jour , par sa flamme ,

De l'or pur séparer le faux , Que de bonheur attend ses enfans et leur père ! Près d'elle réunis , ils viendront tour à tour Respirer la vertu dans le sein de l'amour , Et poiir eux l'âge d'or renaîtra sur la terre.

A cette idée il s'attendrit , De vos traits embellis il caresse l'image ; Il soupire ; on l'entend i on se tourne , et l'on rit

Du médiocre personnage.

Vous en riez vous-même; et vous lui préférez Le clinquant passager de ces amans frivoles , Qui n'expriment jamais leur amour qu'en paroles , Et vous feront pitié quaud vous les connoîtrez ! Ils sont , sur tous les points , riches en apparence ,

Kt pauvres en réalité.

De leur brillante nullité

Fuyez l'orgueilleuse indigence , Et choisissez la médiocrité.

Thaïes est , dit-on , le premier pliilosophe qui ait reconnu et enseigné l'immortalité de l'ame. Non seulement il reconnoissoit dans

l'homme une ame immortelle , mais il en accordoit une aux animaux, et en supposoit une aux plantes. En effet , tout ce qui végète, vit; et tout ce qui vit doit avoir une ame, si par une ame on entend cette émanation divine, ce souffle créateur qui donne l'action à la matière , et fait circuler dans son sein la chaleur et la fécondité. Eh quoi ! ce peuple de végétaux qui s'élèvent autour de nous , qui se multiplient sous nos pas , qui couronnent le printemps des fleurs de leur jeunesse , enrichissent l'automne des trésors de leur maturité ; ces brillantes familles , dont Flore et Zéphyre fécondent l'hvménée ; ces nations innombrables, qui ne diffèrent de la nôtre qu'en ce que nous soumettons vainement la nature à nos loix , tandis qu'elles ne suivent d'autres loix que la nature ; quoi ! tous ces êtres , qui , moins variables que nous , entretiennent plus que nous peut-être la constante harmonie de l'univers , ne participeroient point au souffle du Créateur ! Il n'auroit animé qu'une partie de son ouvrage, et n'auroit créé l'autre que pour mourir éternellement ! Non : tout ce qui jaillit du foyer de la vie éternelle , emporte une étincelle d'amour et d'immortalité.

Le développement de cette idée conduit insensiblement à celle de la circulation de la

matière et de l'esprit, dont les rencontres et les associations , variées à l'infini , servent de base au système de la Métempsycose. Cette ingénieuse rêverie , si accréditée autrefois , et dont l'illusion séduit encore plusieurs contrées de l'univers , est peut-être la preuve la plus convaincante du besoin impérieux qu'éprouvent les êtres les plus incrédules, de reconnoître une justice suprême et de rendre bommage à la divinité.

En effet , admettons la circulation de l'esprit et de la matière : vous voyez deux sources fécondes qui , se partageant en mille et mille ruisseaux , se cherchent , se rencontrent , se divisent , puis se réunissent, et se subdivisent pour se réunir encore. Chacun de nous, né d'une de ces rencontres fortuites , suit aveuglément le courant qui l'enti aine , sans redouter ni prévoir pour la suite ceux dont le circuit doit le conduire , au hasard , vers l'abime des temps.

Sur cette base voilà le fatalisme établi , et le matérialisme triomphant.

Mais , entre ces deux écueils , suspendez la balance de l'éternelle justice; soudain le système le plus immoral et le plus favorable au crime , devient l'appui des mœurs et la consolation de la vertu. Ce n'est plus le hasard qui

associe l'esprit et la matière , c'est le créateur qui , dii igeant lui-même leur association , punit l'ame criminelle en l'enchaînant avec un être vil , chargé de tourmens et d'opprobres , et récompense l'ame vertueuse en lui donnant pour asyle le cœur de l'homme de bien , couronné par la gloire , caressé par l'amour , favorisé par la foi tune. Dès-lors il n'est pas un seul être dont l'existence actuelle ne soit motivée par celle qui l'a précédée ; pas un seul homme qui ne soit intéressé à vivre pour la vertu , afin de renaître pour le bonheur.

Ainsi notre raison peut nous tromper , mais notre conscience ne nous trompe jamais ; et quelque compliqué que soit le dédale du mensonge , il n'a pas un seul sentier dont les détours n'aboutissent au chemin de la vérité.

On sait qu'autrefois chaque philosophe, outre sa doctrine générale , adoptoit une maxime particulière , qui servoit , pour ainsi dire , d'enseigne à son école, et à ses disciples, de mot de ralliement. Celle de Thaïes étoit, Connois-toi toi-même. De tous les préceptes, celui-ci est peut-être le plus connu et le moins pratiqué. L'indulgence, qui nous sert si mal pour autrui , est si officieuse pour nous-mêmes , que non contente de nous dissimuler nos défauts , elle nous fait voir à leur place des

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qualités dont notre vanité s'applaudit , mais que nous taisons par modestie. Quoi qu'il en soit , le moyen le plus sûr de parvenir à nous connoitre , seroit peut-être moins de nous étudier nous-mêmes , que d'observer en bien les êtres qui nous environnent , et d'examiner si chacune de nos observations est suivie d'un mouvement secret d'envie ou de vanité. Par exemple , vous appercevez chez votre ami le germe d'une nouvelle vertu ; à cette vue , quel est , avant toute réflexion , le sentiment involontaire qui vous anime ? Est-ce l'envie ? elle vous fait sentir que vous êtes dépourvu du bien que vous enviez , et vous excite à l'acquérir. Est-ce la vanité ? elle vous avertit que vous possédez le germe d'une vertu supérieure , et vous exhorte à le développer. C'est ainsi que , luttant en idée contre tous ceux qui s'offrent à notre rencontre , nous parvenons à nous connoitre par la comparaison individuelle de notre force ou de notre foiblesse. C'est dans le silence et la retraite que Thaïes exerçoit sa maxime favorite. Son goût pour la solitude est le plus sûr garant de sa probité ; car la solitude n'est vraiment une jouissance que pour l'homme qui , se retournant vers le passé , le parcourt d'un œil satisfait , porte sui' le présent un regard paisible, et contemple I. 3

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l'avenir comme un horizon tranquille, éclairé

par le déclin d'un beau jour.

Ainsi notre vertu passée, Au moment présent retracée , L'embellit de sou souvenir ; Comme notre vertu présente, De son image consolante, Embellira notre avenir.

Si l'on peut reprocher quelque chose à notre philosophe , c'est la froide insouciance à laquelle l'avoient amené ses réflexions mélancoliques. Il trouvoit que la vie n'avoit rien de préférable à la mort. « En ce cas, lui disoit- « on , pourquoi ne meurs-tu pas ? — Parce que « la mort n'a lien de préféiable à la vie. » Cette indifférence apathique, ce froid dédain de notre existence , ne sont pas les doux fruits que l'on doit recueillir de la philosophie. La mélancolie est friande , dit Montaigne , mais on doit éviter qu'elle ne dégénère en misanthro-"^ pie ; il faut que le sentiment l'adoucisse , et que l'amour verse une goutte de son nectar dans sa coupe quelquefois trop amère.

Chaulieu tenoit cette coupe mélangée par la sagesse et la volupté , lorsqu'à l'ombre des bocages de Fontenay , il soupiroit ainsi les souvenirs de sa jeunesse.

« Désert , aimable solitude , Séjour du calme et de la paix, Asyle où n'entrèrent jamais Le tumulte et l'inquiéfude ,

C'est toi qui me rends à moi-même ;

Tu calmes mon cœur agité;

Et de ma seule oisiveté

Tu me fais un bonlieur extrême.

Parmi ces bois et ces hameaux.

C'est là que je commence à vivre.

Et j'empêcherai de m'y suivre Le souvenir de tous mes maux.

Grotte, d'où sort ce clair ruisseau, De mousse et de fleurs tapissée , N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de son eau.

Je trouve ici tous les plaisirs D'une condition commune ; Avec l'état de ma fortune , Je mets de niveau mes désirs.

Mais , hélas ! ces paisibles jours Coulent avec trop de vitesse , Mon indolence et ma paresse N'en peuvent suspendre le cours.

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Fontenay , lieu délicieux Où je vis d'abord la lumière , Bientôt au bout de ma carrière , Chez toi je joindrai mes aïeux.

Muses , qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir ; Beaux arbres qui m'avez vu naître , Bientôt vous me veri-ez mourir !....

Mais je vois revenir Lisette , Qui d'une coiffure de fleurs Avec son teint à leurs couleurs , Fait une nuance parfaite.

Égayons ce reste de jours Que la bonté des dieux nous laisse ' Parlons de bonheur et d'amour ; C'est le conseil de la sagesse. »

Si notre ancien philosophe n'a ni le sentiment ni les grâces du philosophe moderne , son austérité est au moins adoucie par des maximes aimables et par de consolantes vérités.

« Honorez , disoit-il , chérissez la vieillesse ; M vos enfans vous rendront un jour le respect « et les tendres soins que vous aurez eus pour « vos parens. » Puis , se déridant à cette image , il ajoutoit en souriant :

DE M O Pv A L E. 2

La belle saison des amours Passe et disparoît comme l'ombre.

Le temps sur la fin de nos jours Répand une lueur plus sombre.

Par nos jeux et par nos discours EgaAons la triste vieillesse :

C'est un plaisir , c'est un devoir.

De nos jours éclairons le soir D'un petit rayon de jeunesse.

Du dieu Bacchus et de Cypris Employons l'aimable assistance , Pour rendre à nos anciens ami»

Le sentiment de l'existence.

Faisons-leur encor du bonJieur Vider la coupe enchanteresse ; Et TOUS , par un souris flatteur , Belles , ranimez dans leur cœur Petit souvenir de jeunesse.

Rajeunissons nos bons aïeux , C'est la dette de la nature ; Nos enfans , quand nous serons vieux , Nous la paîront avec usure.

Aux chagrins , aux sombres ennuis Qui troubleroient notre vieillesse , Ils feront succéder les ris ; Ainsi l'amour , de père en fils , , Peut éterniser la jeunesse.

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Quelquefois environné de la foule brillante des jeunes Milésiennes , il leur disoit : « L'art « de la parure consiste moins dans la recher- " che des ajustemens , que dans l'ornement de '-. l'esprit et du cœur. »

La fleur nouvelle au matin Avec adresse attachée , Le soir pâle et desséchée , Cesse d'orner votre sein :

Mais une vertu nouvelle Aujourd'hui vous rend plus belle, Et plus belle eucor demain.

Entendoit-il quelqu'un s'expliquer légèrement sur le compte de quelques amis absens, il lui imposoit silence en s'écriant : « Ayons , r< en l'absence de nos amis , les mêmes procé- « dés que nous aurions pour eux en leur pré- « sence. »

Que , malgré l'intervalle et des biens et des ans , Au cœur de nos amis notre amitié réponde ; Tusqu'au dernier soupir qu'ils nous soient tous présens: Placés aux deux pôles du monde , Les vrais amis ne sont jamais absens.

Les dieux même , dans leur colère , Peuvent renverser les Etats , Charger de fers les potentats , Semer la discorde et la guerre ,

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Peser les vaincus , les vainqueurs , Dans leur redoutable balance; Mais la sainte union des cœurs Est au-dessus de leur puissance.

D'après cette maxime, on se persuade aisément que Thaïes eut des amis. Le plus illustre d'entre eux fut Solon.

Ce sage avoit laissé dans Athènes un fils qu'il chérissoit tendrement , pour venir à Milet jouir auprès de Thaïes des douceurs de l'amitié et de la philosophie. Il trouvoit en lui la réunion des qualités du cœur et de l'esprit , et ne lui reprochoit qu'une seule chose dans toute sa vie , c'étoit le célibat. Thaïes , sentant qu'il étoit un peu tard pour répondre directement à ce reproche , chercha du moins à l'éluder par le stratagème suivant.

Il se présente un jour devant Solon avec un voyageur arrivant d'Athènes. Solon l'interroge sur les événemens qui se passoient dans cette ville. « Rien de nouveau , lui répond l'étran- •< ger , si ce n'est la mort d'un jeune homme « aimable, dont le peuple regrette sincèrement « le mérite et les vertus. J'ai vu les principaux « citoyens d'Athèneshonorer de leurs larmes sa •< mémoire et ses funérailles. En pleurant sur « le fils , ils s'attendrissoient sur le sort de son

« père , vieillard vertueux , qui s'est depuis « quelque temps absenté d'Athènes , et doit y « revenir dans peu de jours. Jamais il n'ap- « perçut de loin ses remparts sans tressaillir à « la vue de cette enceinte qui renfermoit l'ob- « jet de toutes ses affections ; chaque pas qui le n rapprochoit des murs de sa patrie, éloit un « pas vers le bonheur Hélas ! son plus grand « malheur doit être aujourd'hui d'y rentrer ; la « mort de son fils l'a rendue déserte pour lui ; « l'infortuné n'y trouvera plus que la solitude « et la douleur. — Pauvre père ! s'écria Solon : « le connoissez-vous ? — Non ; mais je sais qu'il « doit mieux qu'un autre supporter son mal- « heur et s'en consoler. — Un père se console-t- « il ! -T- Il est père , mais il est philosophe. — « Que dites-vous ? Son nom ? — Je l'ai oublié. « — Ce n'est point Cléobule.»* — Non. — Ni «Bias, ni Solon, ni... — C'est lui-même.» Fra'ppé du coup mortel , Solon se précipite dans les bras de son ami ; à travers les soupirs , les larmes , les sanglots , sa voix entrecoupée repioche au ciel le trépas de son fîls. « Dieu «cruel, pourquoi me l'avez-vous donné? — « Pourquoi , lui dit Thaïes avec une orgueil- " leuse compassion , pourquoi t'es - tu ma- •< rié ? — Oh ! qu'il est douloureux d'être père ! • — Tu sens maintenant pourquoi j'ai gardé le

«célibat. Mais calme-toi; ton fils est vivant, « il fait des vœux pour ton retour , et t'attend « pour t'embrasser. »

Ce froid argument d'un célibataire ne put convaincre Solon , et ne convaincra jamais ni les époux ni les amans. Ils sentent tous combien il est facile de lui répondre :

Si Borée au printemps peut glacer mon jardin ,

Faut-il en exiler les roses ?

C'est parce que les fleurs en ce moment écloses

Sans doute auront passé demain, Qu'en parcourant la vie , il faut sur le chemin Semer à chaque pas nouvelle jouissance.

Préparons le plaisir sans prévoir la douleur. Espérons , pour jouir; le germe du bonheur

Croît à l'ombre de l'espérance.

Mais s'il est un espoir qui de notre avenir

Embellisse la perspective , Qui rende notre cœur plus sensible au plaisir , Notre esprit plus ardent , notre ame plus active ;

C'est celui de nous voir un jou/

Revivre dans un nouvel être , D'y retrouver nos traits , et de les reconnoître Embellis par sa mère , adoucis par l'Amour. Tout finit , à la mort , pour le célibataire :

Mais pour un époux , pour un père , Au delà de la tombe il est un avenir. Il vit dans les enfaos qu'il laisse sur la terre ;

Il se survit encor dans le cœur de leur mère ; Et rêvaut le bonheur jusqu'au dernier soupir , Il est heureux , puisqu'il espère !

Mais pour vous convertir , il u'est pas nécessaire De vanter la douceur des noeuds bien assortis :

Je m'apperçois , plus je vous considère ,

Que je prêclie des convertis.

Si devant vous , ce soir , Thaïes eût entrepris

D'étaler sa morale austère , Ou eût vu les époux , s'esquivant de concert, Côte à côte , en riant , rejoindre leur demeure ;

Et l'orateur , depuis une heure ,

Auroit prêché dans le désert.

D E M O R A li E. 35

OOLON naquit vers la trente-cinquième olympiade, d'une famille illustre, mais peu fortunée. Son père ayant consacré son modique patrimoine au secours des infortunés, ne lui laissa pour tout bieii que la reconnoissance des heureux qu il avoit faits; un pareil héritage seroit inappréciable , si l'on pouvoit y compter :

Mais le ciel qui veut que l'on aime

La vertu pour la vertu m me , Permet que les secours de Tiiomme généreux N'effleurent qu'en passant le cœur du mallieureux , Poiir que le bienfaiteur trouve sa récompense Dans le bienfait, et non dans la reconnoissance.

Bientôt Solon entreprit de longs voyages , dans le dessein de s'ijistruire et de commercer; car il ne dédaignoit point la fortune. « Je « désire, disoit-il , posséder des richesses ; mais « je n'en veux point d'injustement acquises , « tôt ou tard elles attirent la vengeance dite vine. »

Ne croiroit-on pas que ce philosophe étoit animé d'un espiit prophétique , quand il ajou-

toit : « Aujourd'hui les fripons s'enrichissent , « et les honnêtes gens tombent dans la pau- « vreté ; mais nous ne changerions pas nos ver- « tus pour leurs richesses. La vertu est un bien « invariable , et la richesse change de maître « tous les jours. »

Il résulte de ces paroles, qui peignent les mœurs d'Athènes et les nôtres , cette véiùté constante : De tous temps les méchans ont possédé l'apparence fastueuse de la félicité, tandis que les gens de bien jouissent de la modeste réalité du bonheur.

De retour dans sa patrie , Solon la trouva en proie à plusieurs partis divisés d'intérêts ou d'opinions. Chacun d'eux proposoit une forme de gouvernement et des loix différentes ; et de cette multiplicité d'autorités et de pi incipes , résultoit le gouvernement arbitraire ; car plus on propose de loix, moins on les exécute.

Dans cette extrémité , comme Solon étoit le seul citoyen d'Athènes auquel tout le monde eût accordé le titre de Sage , on jugea qu'il étoit le seul auquel on pût conférer celui de Législateur, puisque ce second titre est nul sans le premier.

Solon justifia la confiance des Athéniens , en leur donnant des loix dictées par la politique

et la morale, qui, pour la première fois, se trouvèrent d'accord ensemble.

Il fit noter d'infamie ceux qui auroient refusé de nourrir leurs parens , et ceux qui , en dissipant leur patrimoine , se mettoient hors d'état de nourrir leurs enfans.

C'est l'amour paternel et l'amour filial

Qui des liumains encliaîne Texistence.

L'homme de bien porte uu amour égal A ceux auxquels il doit , ou donne la naissance. Ses bras caressans , tour à tour Bercent la vieillesse et Tenfauce , Et son cœur se partage , à cliaque instant du jour, Entre l'amour et la reconnoissance.

Solon défendit qu'un tuteur et la mère de son pupille logeassent sous le même toit, de peur que l'amour ne compliquât les coinptes de la tutelle.

Il ordonna que celui qui devoit iiériter d'un mineur fût nommé son curateur , comme étant le seul intéressé à administrer avec soin un bien qui pouvoit un jour lui appartenir.

Il voulut qu'on crevât les deux yeux à celui qui auroit aveuglé un homme borgne. Cette peine est conforme au véritable esprit du talion. En effet, la valeur de la chose perdue est relative à l'état de celui qui la perd. Pour

venger réellement le pauvre chassé de sa chaumière par le riche, il faut que la loi bannisse celui-ci de son palais , et réduise le persécuteur , comme le persécuté , à n'avoir pas un asyle sur la terre.

Si le fier Musulman , qui daus sa triste cour Possède, sans aimer, quatre ou cinq cents maîtresses

Vient arracher à mes caresses

L'unique objet de mon amour ; Qu'importe au ravisseur que la loi le punisse

Par la perte d'une beauté ?

C'est l'estime et la volupté

Qui font le prix du sacrifice.

Une femme pour lui n'est rien ,

Et la mienne étoit tout mou bien.

Ses grâces , sa fraîclieur , sa jeunesse et ses charmes , Sont les moindres trésors que mon cœur ait perdus ;

Je les pleure ; mais ses vertus Jusqu'au dernier soupir feront couler mes larmes. De moi-même c'étoit la plus clière moitié ;

C'étoit l'estime , la constance , Les doux épanchemens , la tendre confiance , Tout ce qu'a de plus pur la céleste amitié.

Chassez les beautés de l'Asie

Du sérail de mon ravisseur ,

Privez ses yeux , privez son cœur

Des trésors de la Circassie ;

C'est en vain que pour le punir

Vous multipliez son veuvage :

SI des mêmes vertus II ne perd l'assemblage , S'il ne les pleure pas jusqu'au dernier soupir ; SI, portant en tous lieux leur Image chérie , Dans le néant affreux de sou affliction Il ne déteste point le fardeau de la vie ; Il n'aura pas subi la loi du talion.

Solon abolit l'usage de doter les filles en les mariant. Il voulut qu'elles n'apportassent à leurs maris que trois robes et quelques meu blés. Cette loi , que les femmes trouveront injuste peut-être , leur est plus favorable qu'elles ne pensent. Elle met leurs parens dans la nécessité de développer leurs vertus , de cultiver leur esprit , de leur donner des talens utiles et agréables , qui attirent le cœur de leurs amans et fixent l'estime de leurs époux.

Le même législateur donna le droit à tout citoyen de poursuivre en justice les vagabonds et les fainéans. Cette loi sage intéresse, non seulement le bonheur général de l'Etat , mais encore le bonheur individuel de chaque particulier ; car si l'oisiveté est la source du malheur et du vice , le travail est celle des vertus et de la fécilité.

Voyez la mère de famille Remplissant les devoirs de la maternité ; Elle nourrit son fils , et surveille sa fille , Ordonne , agit , va , vient avec agilité ;

4o COURS

Dans sa joyeuse activité , *

Sou front s'épanouit , et son visage brille D'amour , de bonheur , de santé.

Mais , nonchalamment étendue ,

VoTez cette pâle beauté Succombant sous le poids de l'ennui qui la tue , Ou trajuant le fardeau de sou oisiveté.

Leè nerfs i les vapeurs , les caprices, Paralysent son cœur , attiédissent ses sens. Pour elle , plus d'époux , d'amis , ni de parens ; Son chien , ou son oiseau , fait toutes ses délices. Dans ce morne abandon , les songes séducteurs , Pour bercer ses ennuis , l'environnent d'erreurs,

Les erreurs amènent les vices ; Et la pudeur chancelle au bord des précipices Que la mollesse a cachés sous les fleurs.

C'est parce qu'il sentoit combien les suites de certaines erreurs sont funestes , que Solon défendit la représentation des pièces de Thespis qui n'avoient point un but moral. Un législateur , ennemi public du mensonge , ne peut tolérer la fiction qu'autant qu'elle se présente sous les tz'aits aimables de la vertu , et qu'attirant les cœurs par cette beureuse illusion , elle leur fait cbérir la réalité. Telle est l'utilité de l'art dramatique , lorsque retraçant les passions, démasquant les vices, saisissant

les ridicules , peignant les caractères et gravant les vertus, il charme, ravit, entraîne les auditeurs par ces vérités profondes et ces élans sublimes , qui font les sages et les héros.

Non seulement Solon interdisoit aux regards des hommes le dangereux prestige de l'erreur , mais il éloignoit de leur imagination l'idée des grands crimes, et ne leur en laissoit pas même soupçonner la possibilité. Quelqu'un lui demandant pourquoi il n'avoit pas établi de loi contre le parricide : « Je n'ai pas supposé , dit- « il , qu'un pareil forfait pût exister sur la « terre. »

Solon , quoique législateur , fut aimé. Ce sentiment le dédommageoit des chagrins et des contradictions qu'éprouve l'homme dévoué à contredire seul toutes les passions humaines. Aussi regardoit-il l'amitié comme l'unique trésor dont on dût s'occuper. « On compte tous « les jours ses richesses , disoit-il , et l'on ne « compte jamais ses amis ! » Heureux mortel , tu en avois donc plusieurs !

Mais s'il recevoit d'eux des consolations , ce n'étoit que pour les leur rendre. Deux amis ressemblent à deux guerriers qui , blessés dans un combat , se rencontrent seuls parmi les morts , et pansent mutuellement leurs blessures. Un jour , Solon rencontrant un de see

/f'2 COURS

amis plongé dans une tristesse profonde , le conduisit sur la citadelle d'Athènes ; et là , lui faisant parcourir des yeux tous les édifices de cette ville florissante, il lui dit :

De cette nombreuse cité Contemple avec mol chaque asyle.

En est-il un seul habité Par un homme heureux et tranquille?

Tes enfans peuvent te donner Des soins et des peines amères :

Mais le ciel a créé les pères Pour aimer et pour pardonner.

Ton épouse est- elle souffrante ?

C'est le sort de l'humanité.

Jalouse ? c'est qu'elle est amante.

Parleuse ? c'est vivacité.

Curieuse ? c'est une amie Qui sent ton mal , et l'étudié Pour en supporter la moitié.

Par un peu de coquetterie T'auroit-elle contrarié ?

Que veux-tu ? tout nous contrarie , A commencer par la beauté ; Mais c'est la contrariété La plus aimable de la vie.

Par ses caprices inconstans Le sort a changé ta fortune ?

DE MORAL K. /jS

Mais il te reste des talens

Et de vrais amis ; c>u est une

De tous les lieux , de tous les temps.

Les richesses , par nos tourmens ,

Souvent nous font dépendre d'elles;

Plus Jieureux , tu possèdes celles

Qui nous rendent indépendans.

Sur tes ouvrages la satire

A lancé ses traits odieux ?

Le meilleur parti , c'est d'en rire,

De se taire , et de faire mieux.

Dans le triste siècle où nous sommes , Les trois quarts et demi des hommes Sont ou méchans , ou malheureux^ Plaignons les uns , aidons les autres i Et sur-tout rendons grâce aux dieux Quand , par bonlieur , nous et les nôtres Sommes placés entre les deux.

VoIs-tu planer sur ces demeures Le malheur , le crime et la mort ?

Tous les joiirs , à toutes les heures , L'un y rentre , quand l'autre eu sort. Des consolations légères Sur les palais et les chaumières L'essaim passe, vole et s'enfuit,.

Chez toi l'amour les introduit :

Ta femme , tes enfans t'attendent :

Tes nombreux amis te demandent : —

o Depuis une Iieure il est sorti. —

«Nous l'attendrons. » C'est toi qu'on nomme,

Toi qu'on désire : Ah ! viens ici ;

Quand on est père , époux , ami ,

On doit se consoler d'être liomme.

Le plus intime et le plus illustre des amis de Solon , fut Thnlès de Milet , dont je vous al parlé.

L'amitié de ces deux philosophes , qui , sur leur réputation , se chérissoient avant de se connoître , rappelle l'intimité touchante de Montaigne et de La Boëtie. On se plaît à comparer, à rapprocher, malgré les distances , ces modèles si rares d'une union pure et vertueuse , pour servir d'époque aux consolations humaines. Ainsi, tandis que la haine parcourt d'un vol précipité toutes les contrées de ce malheureux globe , l'amitié , planant paisiblement dans l'espace des siècles , se repose de loin en loin dans le cœur de l'homme vertueux , qui , pour consoler ses adorateurs , leur apprend qu'elle est encore sur la terre.

« Si on me presse de dire pourquoy je l'ay- " moys , dit Montaigne ( /. /, ch. 27 ), je sens c que cela ne se peult exprimer qu'en respon- « dant : Parce que c^estoit lui, parce que c estait • ytioj. Il y a , au delà de tout mon discours et

« de ce que j'en puis dire particulièrement , je « ne sçais quelle force inexplicable et fatale , «médiatrice de cette union. Nous nous clier- « chiens avant que de nous estre veus , et par « des rapports que nous oyions l'un de l'aul- « tre.... Nous nous embrassions par nos noms : « et à nostre première rencontre, qui feut par « liazard en une grande feste et compaignie de «ville, nous nous trouvasmes si prins, si co- « gneus, si obligez entre nous , que rien dez ei lors ne nous feut si proche que l'un à l'aul- «tre.... Ce n'est pas une spéciale considera- « tion , ny deux , ny trois , ny quatre , ny « mille ; c'est je ne sçais quelle quintessence de « tout ce meslange , qui , ayant saisi foute ma « volonté , l'amena se plonger et se perdre dans « la sienne ; qui , ayant saisi toute sa volonté , « l'amena se plonger et se perdre en la mienne , « d'une faim , d'une concurrence pareille : Je « dis perdre^ à la vérité, ne nous réservant rien « qui nous feust propre, ny qui feust ou sien a ou mien... Nos asmes ont charié si uniement « ensemble , elles se sont considérées d'une si « ardente affection , et de pareille affection des- « couvertes jusques au fin fond des entrailles a l'une à l'aultre , que non seulement je co- « gnoissoys la sienne comme la mienne , mais

« je rae feusse certainement plus yolontiers fié

• à lui de moy , qu'à moy. »

Il est si naturel d'aimer ceux qui savent exprimer comme on aime , qu'en écoutant Montaigne , peut-être n'en est-il pas une de vous qui déjà ne remonte en idée vers le siècle où il vivoit , pour moissonner avec lui le champ fertile de l'amitié. Mais arrêtez-vous , mesdames ; cette heureuse contrée est pour vous la terre promise ; il ne vous en offre la riante perspective qu'en vous prédisant que vous n'y arriverez jamais , soit que vous conserviez votre liberté, soit que vous subissiez lejougde l'hyménée. « Quant au mariage (dit -il, /. /, « c/j. 57) , outre ce que c'est un marché qui « n'a que l'entrée libre , sa durée estant con-

• traincte et forcée , dépendant d'ailleurs que « de nostre vouloir , et marché qui ordinaire- « ment se faict à aultres fins , il y survient mille « fusées estrangieres à desmesler parmy , suffi- « santés à rompre le fil et troubler le cours « d'une vifve affection : là où est l'amitié , il « n'y a affaire ny commerce que d'elle-mes- « me. »

D'après ce jugement sévère , il seroit difficile de dire à quel point Montaigne étoit l'ami de son épouse ; mais laissons ses intérêts pour nous occuper des nôtres.

D E M O R A li E. 47

Il me semble que ces nombreuses ynsées , loin d'exiler l'amitié , doivent la fixer dans un mariage bien assorti. Le feu de l'amitié s'alimente des contrariétés et des misères humaines. Deux hommes heureux se rencontrent mille fois sans s'aimer ; deux infortunés s'aiment la première fois qu'ils se rencontrent. Ainsi lorsqu'après une journée orageuse , deux époux , attiédis par l'habitude du bonheur , se retrouvent le soir les yeux baignés de pleurs et le front couvert de nuages , l'étonnement, la compassion , la crainte , la curiosité même , réveillent leur tendresse assoupie. Heureux , ils n'étoient qu'époux ; malheureux , ils sont amis. Ce monde brillant , qui souvent les entraîne et quelquefois les divise , ne sait partager que leurs plaisirs. Battus du vent de l'adversité , ils n'y ont pas trouvé même un roseau pour se soutenir : ce n'est qu'en se rapprochant qu'ils rencontrent un appui ; et désormais étayés l'un par l'autre , l'expérience et le malheur les avertissent de ne plus se séparer.

Mais , dira-t-on , si la/usée naît d'une cause intérieure , à qui confiera-t-on le soin de la démêler.'' — A la femme. En effet, les torts proviennent , ou d'elle , ou de son mari , ou de l'un et de l'autre.

Si l'épouse a quelques torts , que de moyeiwi

n'a-t-elle pas pour i cparer ou pallier sa faute , et même pour l'avouer sans compromettre sa vanité ! L'art d'alléger un aveu qui pèse, est un don que les femmes ont reçu de la nature ; et celles qui trahissent la vérité sont d'autant plus coupables , qu'elles ont toujours à leur disposition les moyens de la dire sans la prononcer.

Si les torts viennent de l'époux, qui mieux que l'épouse saura les lui faire sentir , sans même les lui imputer ? Il y a tel accent dont les femmes savent nous pénétrer l'ame; tel silence qu'elles rendent plus poignant que la plus mordante éloquence. Un soupir accuse le mari coupable, un regard l'interroge, un geste le confond , un sourire le condamne , une caresse le punit et l'absout.

Supposons enfin que les torts soient réciproques. De quoi s'agit-il alors ? de conciliation. Or les femmes , ei par droit de conquête , et par droit de naissance ^ ne sont-elles pas les conciliatrices de l'univers ? et , dit Voltaire ,

Le Ciel fit les femmes

Pour corriger le levain de nos âmes , Pour adoucir uos cliagrius , nos Juimeurs , Pour uous calmer , pour nous rendre meilleurs.... Et dans nos cœurs pénétrer pas à pas , Comme un jour doux dans des yeux délicats.

Je conviens qu'après un éloignement mutuel, quand il s'agit d'un mutuel rapprochement , celui qui fait le premier pas , immole à l'autre son amour-propre ; et ce sacrifice n'est pas , dit-on , celui qui coûte le moins aux femmes.

Quoi qu'il en soit, je crois, malgré mon respect pour l'avis de Montaigne, que les contrariétés et les chagrins, étrangers ou domestiques , réciproques ou personnels , qui altèrent la paix du mariage , sont les sources mêmes où les femmes doivent puiser , pour présenter à leurs époux la coupe de l'amitié.

Mais lihres du joug de l'hyménée , peuventelles préteiidre au titre d'am/e, titre si respectable quand il est mérité ? A cette question , voici ce que répond ^Montaigne {l. i ^ cli. 2y): <t A dire vray , la suffisance ordinaire des fcm- « mes n'est pas pour respondre à cette confeieiice « et communication , nourrice de cette saincte « cousture ; ny leur ame ne semble assez ferme « poursoustenirl'estreincte d'un nœud si pressé « et si durable. Et certes, sans cela , s'il se pou- « voit dresser une telle accointance libre et vo- « lontaire ., où non seulement les âmes eussent a cette entière jouissance, mais encores où les a corps eussent part à l'alliance, où l'homme « feust engagé tout entier , il est certain que I. 5

5o COURS

« l'amitié en seroit plus pleine et plus comble : « mais ce sexe par nul exemple n'y est encore « pu arriver, et , par le commun consentement « des escholes anciennes , en est rejecté. »

Que dites-vous , mesdames , de ces écoles anciennes , qui , dé leur suprême autorité , vous bannissent si cruellement du domaine de l'amitié ? Ne soupçonnez-vous pas que les maîtres de ces écoles , se bornant près de vous au titre vulgaire d'amant , et n'ayant jamais su désintéresser leurs passions , pour mériter d'être vos amis , ont rejeté sur votre cœur la faute qu'ils ne dévoient attribuer qu'à leurs sens ? N'est -il pas de la plus tyrannique injustice de prétendre être aimé pour soi , par les êtres qu'on n'a jamais aimés pour euxmêmes ?

O vous , qui vous attribuant exclusivement le sentiment le plus sublime dont l'iiomme puisse s'enorgueillir , en avez dérobé le titre aux femmes , sans leur en ravir la possession , que n'avez-vous vécu parmi nous au moment où le chaos des passions humaines confondoit dans le même abîme et les vainqueurs et les vaincus , et les victimes et les sacrificateurs ; où le crime triomphant et l'audace effrénée aA'oient con.lamné l'humanité au silence et la vertu au néant ! Persécutés vous-mêmes ( car

VOUS étiez yeitueux ) , chargés de fers , et menacés du glaive de vos tyrans , cherchant parmi les compagnons de votre captivité quelque adoucissement à vos peines , et n'y trouvant que l'àpre ressentiment de leurs propres misères, réduits à n'avoir plus un ami sur la terre , plongés enfin dans ce morne découragement qui suit le malheur et l'abandon , vous eussiez entendu sous les murs de votre prison une voix , aussi douce que celle de l'Espérance ; les effets eussent toujours suivi de près les promesses. Tantôt par mille détours ingénieux les secours seroient parvenus jusqu'à vous , sans vous laisser même entrevoir la main qui vous les présentoit : tantôt , cédant au pouvoir magique de la jeunesse et de la beauté , vous eussiez vu les portes de fer s'entr'ouvrir ; et l'humanité, sous les traits de la modestie, regardant vos fers d'un œil timide , les brisant d'une main hardie , vous arracher à la rage muette de vos bourreaux consternés , et n'ambitionner pour prix de ce service que le bonheur de contempler la surprise et de partager les larmes de votre famille. Peut-être alors , détrompés par la raison , éclairés par la reconnoissance, vous vous sellez écriés: « Quand « la terreur et la haine ont envahi le cœur des

Sa c o u î\ s

« hommes , c'est dans celui des femmes qu'il

« fout chercher le courage et l'amitié. »

On accuse l'amour d'être aveugle ; Solon auroit pu en accuser l'amitié. Ses amis , pour le récompenser de ses loix sages et de ses vertus , voulureiit l'élever au trône ; il éluda cette preuve de leur amitié , et leur répondit : ■< C'est « un beau pays que la Royauté ; mais je n'y vois « point d'issue. »

Aussi-tôt il assembla les citoyens d'Athènes , leur fit prêter serment d'observer ses loix pendant cent ans ; puis il alla visiter Thaïes , parcourut l'Egypte , et se rendit à Sardes , capitale de Lydie , où Crésus l'attendoit depuis longtemps.

Solon apporta au milieu de cette cour fastueuse une simplicité de mœurs et une franchise qui lui attirèrent bientôt le mépris du prince et la haine de ses favoris. Le roi , entouré de tout le faste de ses courtisans , et paré de vêtemens étincelans d'or et de pierreries , fit paroître devant lui le philosophe , et lui demanda s'il avoit vu jamais un plus beau spectacle. « Oui, répondit Solon; les paons et 0 les faisans m'ont , comme vous , ébloui par « la richesse de leur vêtement ; mais ils n'en « doivent l'éclat qu'à la nature. » Cette réponse déplut au prince , et choqua sur-tout les fem-

mes de sa cour , excepté les plus jeunes , qui , n'ayant pas besoin de parure pour être jolies , trouvèrent , en se regardant , la comparaison bizarre , mais supportalile.

Cependant , comme on veut à quelque prix que ce soit obtenir le suffrage d'un philosophe , non parce qu'on estime son mérite, mais parce qu'on craint sa réputation , Crésus , pour émouvoir l'indifférence de Solon , fit étaler à la fois sous ses yeux l'immensité de ses richesses , et lui demanda, non pas s^il le troiivoit heureux, mais s'il ne le trouvoit pas le plus heureux des hommes ; car observez que , dans la médiocrité , l'on désire être heureux seulement , mais que dans l'opulence on veut paroître plus heureux que les autres. « Tellus , « lui répondit Solon , fut plus heureux que « vous. Simple bourgeois d'Athènes , à l'abri « de la pauvreté , aimé d'une épouse chérie , « entouré d'enfans vertueux , estimé de ses con- « citoyens , il mourut en combattant pour sa « patrie. — Mais au moins , après Tellus , ne « suis-je pas le plus heureux des mortels .^ » Observez encore que l'orgueil , qui d'abord s'empare du premier rang, transige aussitôt pour descendre au second , de peur d'arriver au dernier. Comme il ne regarde qu'au dessous de lui , il consent volontiers à baisser la tête ?

i i COURS

pourvu qu'il rtpperçoive quelqu'un à ses pieds ; et Crésus cède le pas à un simple bourgeois d'Athènes , afin de l'obtenir lui-même sur le reste des humains. Solon n'eut pas la complaisance de le lui accorder. Il fit passer devant lui Cléobis et Biton , qui dans une fête solemnelle , après avoir traîné jusqu'au temple le char de leur mère au milieu des acclamations et des transports de leurs concitoyens attendris , s'endormirent paisiblement d'un sommeil éternel , et laissèrent à la postérité le modèle de la piété filiale. A ces mots , Crésus réduit au silence , le traita d'insensé , et les courtisais répétèrent qu'il étoit fou. Esope , qui étoit alors à la cour de Crésus , crut devoir conseiller à Solon de parler au peuple la langue du pays. « Il faut, «< lui dit-il , ou n'approcher point des rois , ou « leur dire des choses agréables. — Il faut , ré- « pliqua Solon , ou leur dire des choses utiles , « ou ne les point approcher. »

Si ce précepte étoit mis en pratique , les rois congédieroient leur cour. Un ami leur suffîroit pour les éclairer ; pour les tromper , mille flatteurs leur suffisent à peine. La vérité ne leur coiiteroit rien , et le mensonge les ruine.

Crésus n'cff. oit que trop la preuve de cette triste vérité : tandis qu'il se plongeoit avec ses

D E M O II A li E. 55

favoris au sein de la débauche et de la volupté , le peuple et les citoyens les plus estimables de son empire languissoient dans l'indigence, et traînoient en murmurant le fardeau de leur adversité. Privés dans la vieillesse du fruit de leurs longs travaux , ou dépouillés en naissant de l'héritage de leurs pères , ils étoient réduits à mendier à la porte de leurs anciens esclaves , qui , gorgés de la substance et souillés du sang de leurs maîtres , promenoient en triomphe sur des chars rapides l'impudence et la scélératesse. Ces rentiles , encore dégoûtans de la fange d'où ils étoient sortis , s'attachoient à chaque branche du gouvernement , et tarissoient jusques dans leur source les principes do la végétation.

Au milieu de la capitale de Lydie étoit un palais somptueux , qu'un ancien favori de Mars et de Vénus avoit élevé , aux frais de la victoire, en l'honneur de la Volupté. C'est là qu'à la lueur de mille flambeaux les Lydiennes se rassembloient pour rendre hommage à la déesse. Malgré les gémisscmens des malheureux qui environnoient le temple, peut-être eût-on supporté patiemment la pompe des mystères qui s'v céiébroient , si les Grâces y eussent présidé sous les auspices de la décence , et plus encore si les prêtresses eussent pu s'en

tretenirle soir des infortunés qu'elles avoient assistés dans la journée. Mais le luxe ingénieux et l'indécence rechercliée de leurs vétemens , prouvoient assez qu'elles n'avoient préparé de vêteniens pour personne. Le travail de plusieurs jours leur avoit à peine suffi pour préparer les pièges de l'artifice et le poison de la corruption. Un léger tissu, plus indécent que la nudité même , dessinoit des formes et trahissoit des contours que la pudeur couvre d'un voile , et que la coquetterie même dissimule , tant qu'elle n'est point d'accord avec la dépravation. Tantôt on se croyoit ti-ansporté sur les montagnes de Thrace, au milieu de ces prétresses errantes qui , couvertes du lierre et des pampres de Bacclius , exhaloient en son honneur leur délire et leurs transports ; tantôt , entourées de casques et d'épées , on s'imaginoit les voir au milieu d'un camp , et considérant de plus près les traits et la stature des guerriers , on étoit tenté de croire que Mars , pour grossir son armée , avoit enrôlé toute la milice de Vénus; tantôt on croyoit voir , au milieu des rochers , bondir la troupe farouche des jeunes habitantes du désert. Les gémissemens de la douleur , les larmes de la misère , les cris du désespoir , s'unissoient vainement pour les attendrir : un sourire de

l'amour sut'iîsoit pour les apprivoiser. Enfin au milieu de cette bruyante illusion , on appercevoit de tous côtés des bacchantes , des guerrières, des sauvages, et pas une femme; car il n'y a de femme que dans les lieux où résident l'humanité , la décence et la pudeur.

A la vue de ce débordement général de licence et d'immoralité , SoloJi , persuadé que les mœurs sont la hase sur laquelle repose la stabilité des empires, présagea la chute prochaine du trône de Crésus, et quitta sa cour en lui disant : « Le bonheur vo'ks a suivi jus- « qu'ici ; il vous accompagne aujourd'hui , et « semble vous précéder dans l'avenir ; mais « n appelons personne heureux avant sa mon. »

Peu de temps après , Cvrus renversa l'empire de Lydie et s'empara de la capitale, au milieu de laquelle il condamna Crésus à périr sur un bûcher. Au moment où la flamme commençoit à s'élever, ce prince infortuné , avec l'accent douloureux et terrible du repentir et de la vérité , s'écria plusieurs fois : « Solon ! Solon ! » TJn spectateur s'étant informé quel étoit ce dieu ou ce génie qu'il invoquoit avec tant d'ardeur , Crésus lui rapporta ses entretiens avec le philosophe. A ces mots , le vainqueur, frappé de l'instabilité des prospérités humaines , et touché d'un malheur qui pou-

voit devenir le sien, fît grâce au vaincu , et le consulta souvent comme plus éclairé que luimême , puisqu'il étoit instruit à l'école du malheur. En effet , c'est le malheur qui fait les hommes.

Cependant Solon eut la douleur de retrouver encore Athènes déchirée par de nouvelles factions. Ses loix tomboient en désuétude, et la tyrannie commençoit à fermenter ; car les tyrans naissent au moment où les loix expirent.

Dans cette extrémité , le législateur , suivant sa maxime, donna toujours au peuple, non pas les conseils les plus agréables , mais les avis les plus utiles. Il fut , selon l'usage , payé de sa franchise par l'estime des gens de bien et l'aversion de la multitude. Pisistrate , en la flattant avec adresse, s'en faisoit adorer; et soutenu par la faveur populaire, il s'élevoit à grands pas vers la tyrannie. Solon , parent et ami de l'usurpateur , se présente à l'assemblée du peuple en s'écriant : « Athéniens, ne rou- « gissez-vous pas de voir un homme seul pjus « sage et plus courageux que vous ? plus cou- « rageux que ceux qui voient les intrigues de «Pisistrate sans oser les dévoiler, plus sage « que ceux qui en sont les témoins sans les ap- « percevoir ? » Les Athéniens , pour prouver à

Solon qu'il n'étoit pas plus sage qu'eux , le déclarèrent fou. Ce titre lui fut donné par eux pour la seconde fois ; parce qu'ils furent les seconds auxquels il dit publiquement la vérité. Le lendemain Pisistrate fut roi. Aussi-tôt Solon , déposant ses armes au pied des murs du sénat , sortit d'Athènes en s'écriant : « Adieu , « ô ma patrie , j'emporte en te quittant la con- « solation de t'avoir seul aidée de mes secours « et de mes conseils. »

Xj A Grèce, depuis plusieurs siècles , enfantoit chaque jour des artistes , des philosophes et des héios. Il ne nianquoit plus à sa gloire que d'avoir produit un véiitable sage.

Minerve , protectrice d'Athènes , réservoit cet honneur à l'heureuse contrée où , pour la première fois , elle avoit fait croître l'olivier. Elle s'arrête dans un village de l'Attique , entre dans l'atelier d'un sculpteur nommé Sophronisque , et conviant de son égide un jeune enfant que son épouse tenoit entre ses bras , elle souffle dans son cœur l'amour de la véritable gloire , qui consiste dans la vertu , et lui dit avec un sourire céleste et maternel : « N'envie « point , mon fils , la renommée de mes plus o illustres favoris. Homère , Praxitèle , Soplio- « cle, Miltiade, furent les plus grands horiimes « de la Grèce : seul , plus grand qu'eux tous , « tu sera Socrate. »

Cette voix , qui dès le berceau lui prédit sa grandeur future, l'avertit secrètement dans la suite des péiils qui le menaçoient , et du parti qu'il avoit à prendre dans les occasions diffi-

tiles. Il se louoit toujours d'avoir suivi ses conseils , et l'appeloit son Génie familier.

On prétend que ce génie fut particulier à Socrate. Loin d'adopter cette opinion , je serois tenté de croire qu'il n'existe pas un seul étreraisonuablequin'aitsonbon et son mauvais Génie. Vous sur-tout , vous , prodiges inconcevables de force et de foiblesse , de vertus et d'erreurs, d'inconséquences et de raison, conseillées et guidées tour à tour par vos deux Génies familiers , par fois vous écoutez la sagesse et suivez la folie. Mais , lorsque résistant aux séductions de la folie , vous réglez sur les conseils de la sagesse vos paroles et vos actions , quel est le philosophe ou le héros qui ose comparer sa conduite à la vôtre ? quel est l'orateur dont l'éloquence égale la force et le charme pénétrant de vos discours ? Dès que vous écoutez votre bon Génie , vous devenez vous-mêmes notre Génie tutélaire.

Dans ces jours orageux où l'ardente jeunesse Se précipite au milieu des dangers , L'adolescent plein d'une ardente ivresse , Égaré par ses sens, trahi par sa maîtresse ,

Environné d'amis légers , Attiré par l'espoir, repoussé par la crainte, Rencontrant la douleur à côté du plaisir , En vain des passions veut fuir le labyrinthe ,

Il a perdu le fil , qu'il ne peut ressaisir. Où rencontrer des cœurs délicats et sensibles Pour cet aveu qui pèse à sa candeur ?

Ah ! c'est pour les aveux pénibles

Que le ciel nous donne une sœur !

Bientôt la sienne , avec prudence , Pénétrant ses chagrins , lui sauve adroitement

La moitié de la confidence. Déjà , pour ménager un raccommodement , Sa ti^ndresse a fléclii l'austérité d'un père. I^ faute est grave ; mais elle fut passagère : On ne s'en souvient plus, c'est Terreur d'un moment. Heureuse erreur, tu fais le bonJieur de sa vie! Que de ses vaius plaisirs le cortège trompeur Revienne le tenter , il embrasse sa sœur, Et fort d'un tel appui , fièrement il s'écrie : « Épuisez sur mon cœur les traits les plus puîssans, « Je ris de vos efforts et brave vos accens ;

« Je suis avec mon bo7i Génie. »

L'Jionnête homme , suivant avec sécurité

Le sentier de l'Iiouneur, chancelle et tombe au piège

Où l'attend la malignité.

Soudain de toutes parts l'injustice l'assiège, Du rang qu'il occupoit il est précipité

Par l'intrigue et la jalousie.

L'honneur , de tous ses biens seul qui lui soit resté.

Est flétri par la calomnie.

C'en est trop ! la douleur égare sa raison ;

Sans l'honneur , qu'est-ce que la vie ?

Ah ! la vie est un bien , tant qu'on a cette amie Dont l'amour embellit notre jeune saison , Dont la douce gaîté , dont l'aimable sagesse Ramène , en souriant , la paix dans la maison. Sa femme a dans ses yeux démêlé sa tristesse : «Mon ami , tous souffrez. — Qui ? moi? — Vousmême. — ]yon.

u — Qu'avez-vous ? — Rien.— Parlez! — J'ai perdu

ma fortune.

« — Plus d'un homme d'honneur subit le même sort .

« Mais nous nous aimons , c'en est une a Qu'on ne peut nous ravir. ...Vous soupirez encor ? ■ — On m'ôte mon état , on me ravit la place

a Que j'occupois avec honneur. —

« Eh ! qu'importe cette disgrâce?

« N'avez-vous pas toujours la même daus mon cœur ? « Plus que tous les emplois la vertu vous décore : « De ce titre sacré toujours vous jouirez :

« C'est le vice qui déshonore , a Et vos persécuteurs sont seuls déslionorés. « Vous connoissez le monde ; oubliez son injure , « Venez aux champs ; c'est là qu'est la volupté pure. « Quand des bras maternels l'enfant s'est échappé , « n se croit plus heureux : mais dès qu'on l'a trompé, « Il revient à sa mère , et l'homme à la nature ; «Venez donc. » Il la suit. Seul à l'ombre des bois ,

Trouvant son bonheur en lui-même.

Heureux d'être estimé de la femme qu'il aime ,

Si l'ambition quelquefois Ose encor murmm-er , Il étouffe sa voix :

« Orgueil , qui fis long-temps le tourment de ma vie, « Grandeurs , qui ne donnez que des biens superflus, « Qui desséchez le cœur et nourrissez l'envie , « Taisez-vous ; je n'écoute plus « Que la voix de mon bon Génie. »

Mais si , dans ces occasions et dans mille autres , nous trouvons en vous , mesdames , notre Génie consolateur, vous en avez un vousmêmes dont l'inspiration ne vous trompe jamais • c'est cette voix intérieure qui , loin du trouble des passions et du tumulte des plaisirs, se fait entendre à vous dans le calme des sens et le silence de la retraite. Écoutez-la, lorsque vous sortez de ces cercles éblouissans , où la vanité brille aux dépens de la décence , elle vous dira :

Vous fréquentez beaucoup Doris ,

Et vous négligez Célimène.

Il est vrai que Doris entraîne , Par ses briUans travers, les trois quarts de Paris. Célimène est prudente , et n'a que des amis. Chez l'une , vous trouvez et l'Amour et les Ris ; Cliez l'autre , l'Amitié vous doune la migraine.

En effet , quel mortel tourment ! ' Toujours de la conduite et du raisonnement !

Toujours de la philosophie ,

Et , qui pis est , du sentiment !

Du manteau de Socrate affubler la folie ,

Savoir ce que l'on dit , s'ennuyer sensément ,

Et bâiller vertueusement ;

C'est bien la peine assurément

D'être jeune , aimable et jolie !

Chez Doris , on respire ; on déraisoune au moins.

Tout ce qui passe par la tète , Tout ce qui plaît est bien. Fait-on une conquête ? C'est un triomphe ; on a vingt rivaux pour témoins. L'Amour est sans façon ; le Plaisir est commode ; Les Grâces , la Raison , tout est en négligé. Ajoutez à cela qu'on devient à la mode Sitôt que cJiez Doris on se voit engagé. C'est le jardin d'Alcine et le palais d'Armide ; C'est le centre des arts , c'est le temple de Guide ; Courez ; vous êtes jeune , hâtez-vous de jouir , Méprisez les censeurs , bravez la renommée.,..

Mais vous voulez dans peu vous étabKr , Et prétendez au bonlieur d'être aimée : Mais vos attraits vont bientôt se ternir , Et vous aurez alors besoin d'être estimée. Jeune et jolie , ou passe avec légèreté Sur ce que vous pensez et sur ce que vous faites j

On ne voit que ce que vous êtes :

Mais plus tard , on s'informe avec sévérité

De ce que vous avez été.

Honnête , dîra-t-on . mais c'étoit peu de l'êlre,

Ilfalloit encor le paroître.

Vous avez autrefois bravé l'opinion , Qui se venge , et vous perd de réputation.

Préveueï ce mallieur ; l'iionneur vaut bien la peine

De s'ennuyer un peu. Dorls va réunir

Un cercle merveilleux dont vous serez la reine :

Célimène , ce soir , vous Invite à venir

Avec quelques amis : lequel des deux clioisir ?

Vous redoutez Tcnnul ; vous aimez le plaisir ;

Ah î bien jikis que Fennul craignez le repeutlr ,

Allez bâiller chez Célimène ;

Il vaut mieux bâiller que rougir.

Mais je m'apperçois , mesdames , que votre Génie me fait oublier celui de Socrate. Pardonnez-moi cette digression ; c'est le défaut ordinaire des moralistes.

De lous les philosophes de l'antiquité , Se- ' crate est presque le seul qui fut guerrier. A la bataille de Delium , il sauva la vie au célèbre Xénophon, l'admit au nombre de ses disciples, et en fit un guerrier philosophe , titre aussi rare que précieux pour l'humanité. L'année suivante , après avoir fait des prodiges de valeur, il arracha des mains de l'ennemi vainqueur le jeune Alcibiade , percé de plusieurs coups , étancha son sang , ferma ses blessures, le ramena en triomphe dans les murs d'Athènes , et lui lit décerner le prix de courage que lui-même il avoit mérité.

Alcibiade fréquenta l'école de son bienfaiteur ; mais laissant à Socrate la sévérité de sa

morale , et n'empruntant de lui que le charme de la persuasion , il devint l'homme le plus aimable et le plus dangereux de son siècle. Je vous parlerai dans la suite de ce guerrier, presque aussi redouté de ses ennemis que redoutable pour vous , mesdames , qui , sans approuver ouvertement l'immoralité de sa conduite , avez tant d'indulgence pour ses défauts séduisans, que s'il renaissoit parmi nous, Alcibiade seroit aujourd'hui votre héros, comme il fut autrefois celui des Athéniennes. Mais revenons à son maître.

Dès que Socrate se fut voué au bonheur de sa patrie, il résolut de ne plus la quitter. Loin de consacrer plusieurs années à voyager pour connoître les mœurs étrangères , il crut que toute sa vie lui suffiroit à peine pour connoître les mœurs de ses concitoyens. Socrate avoit raison : les fruits du bonheur sont partout les mêmes, mais sa culture varie suivant le sol sur lequel on le fait germer , et la température sous laquelle on veut l'acclimater. Chaque pays a, pour ainsi dire, son bonheur indigène : il n'est pas une ville , pas une famille même , qui n'ait le sien : et comme le philosophe qui veut rendre sa patrie plus heureuse , découvre dans ses habitudes , ses opinions et ses mœurs, la source de sa félicité naturelle , et ne va pas

au loin lui chercher un bonheur étranger ; ainsi la mère qui veut le bonheur réel de ses eiifans , concentre ses études et ses observations dans le cercle de sa famille. Elle ne recueille point dans les cercles brillans l'art superficiel de paroître heureux , ni dans les sociétés savantes le secret futile d'analyser le bonheur. Elle se garde bien de prendre pour modèles de sa conduite , les femmes que l'on vante le plus, convaincue que les plus heureuses sont celles dont on parle le moins. Elle évite les régions inconnues de la philosophie, persuadée que la philosophie ne vaut pas la bonne nature, et que la nature est la philosophie des mères. Elle ne lit que dans le cœur de ses enfans, n'étudie que leur caractère , et n'analyse que leurs passions. Sxire de ces premières connoissances ', elle proportionne leurs vertus à leur énergie , leurs talens à leur conception , leurs travaux à leurs forces , leurs désirs à leur fortune , et compose ainsi la félicité de tous du bonheur de chacun. •

Mais pour instruire ceux qu'elle veut rendre heureux, elle joint toujours l'exemple aux préceptes ; et c'est ainsi que Socrate instruisoit ses concitoyens. Il leur avoit donné dans les camps l'exemple de la valeur ; il leur offrit dans Athènes celui du véritable héroïsme.

DEMORALE. 6()

Le courage le plus sublime n'est pas toujours celui que la victoire accompagne et que publie la renommée. Le guerrier qui , dans le feu de l'action , excité par l'exemple , animé par l'honneur, brave un instant le trépas pour atteindre à la gloire , souvent dans le silence des affaires et lecalmedes délibérations, hésite à la vue du parti périlleux qu'il doit prendre , et cède à la crainte d'un danger que n'environne plus l'appareil du triomphe.

«La valeur n'est valeur qu'autaut qu'elle est tranquille.»

Et telle fut celle de Socrate. Elevé au rang de sénateur, il avoit à juger quelques généraux proscrits par la multitude : en vain la victoire parloit en leur faveur, la voix populaire s'élevoit pour les condamner. La loi les absolvoit , et le peuple, pour l'éluder, proposoit une loi nouvelle. Mais Socrate , convaincu que la loi , immuable de sa nature , ne peut fléchir devant l'homme , né pour fléchir devant elle , rejeta le décret que lui présentoit une populace effrénée ; et tandis que les autres sénateurs cédoient aux menaces et aux cris séditieux , réunissant en lui seul le courage et la dignité du sénat , d'un front calme et d'une voix ferme il proclama publiquement l'innocence de ceux que la loi n'avoit pas déclarés coupables.

lO C OURS

Mais si le vrai courage se fait admirer dans ces circonstances décisives , où , seul contre tous , il résiste , combat et triomphe pour la justice, peut-être est-il plus admirable encore lorsque , assailli par la multitude renaissante des contrariétés domestiques , il n'oppose à leur infatigable impori unité que le calme de la patience et le sourire de la résignation. Socrate, au sénat et dans les camps , fut un grand homme sans doute ; mais c'est dans son ménage qu'il fut vraiment un héros.

Ce philosophe épousa , dit-on , deux femmes. La première , nommée Myrthon , étoit fille d'Aristide le Juste. Il étoit naturel qu'il se formât une alliance entre la justice et la sagesse. Il paroît que cette première épouse rendit Socrate heureux, car les historiens n'ont pas dit le contraire. Or si, malgré le mal qu'on nous dit d'une femme , nous devons souvent bien penser d'elle , à plus forte raison devonsnous en croire du bien, quand on ne nous en a pas dit de mal.

Il seroit difficile de juger avec la même indulgence Xantippe, secoi^de femme de Socrate. La violence et l'aigreur de son caractère ne purent jamais être adoucies par l'inaltérable patience de son époux. Ce philosophe , pendant ces fréquens orages , ne ressembloit

point au rocher sourcilleux, dont l'iminobile résistance irrite la fureur des vagues qui se brisent à ses pieds ; c'éloit un pilote expérimenté , qui , sûr de son a aisseau , louvoyoit tranquillement au milieu des aquilons , pour reprendre gaîment sa course au premier retour des zéphyrs. Loin d'en vouloir à son épouse, il lui savoit gré de son humeur, et lui en témoignoit souvent sa reconnoissance. « Grâce « à vous, disoit-il , je m'accoutume à trouver « toutes les contrariétés légères , toutes les « femmes douces , tous les caractères supporta- « blés. » C'est ainsi qu'il étoit parvenu à maîtriser toutes ses passions , au point de les comprhner subitement au moment même de leur explosion. Son esclave l'ayant grièvement offensé , Socrate irrité s'élance sur lui , lève le bras , puis s'arrêtant soudain : « Ah ! dit-il , si «je n'étois en colère ! » Cependant , peu satisfait de cet empire sur lui-même, il prioit encore ses amis de l'avertir aussi-tôt qu'ils verroicnt son front rougir ou ses traits s'altérer.

Si la véritable amitié existoit encore parmi nous , le plus précieux de ses bienfaits seroit cette franchise mutuelle, qui, nous avertissant des premiers symptômes des maladies de notre ame, nous aideroit à en prévenir les suites , et

parla confiance nous conduiroit àla perfection.

Quel tableau plus intéressant que celui de plusieurs jeunes amies, qui , à cet âge où toutes les sensations enfantent des désirs, tous les désirs des passions , se retiêndroient mutuellement à chaque pas sur cette pente rapide qui commence la carrière de la vie ! Le regard fixé l'une sur l'autre, elles approchent tour à tour en se tenant toutes par la inain. Voyez-vous comme le pied de la première sonde timidement le sentier perfide. Le terrein fuit ; elle chancelle, ses compagnes la soutiennent. Elles avancent ensuite , glissent à leur tour , et sont retenues par elle. Enfin, entrelaçant leurs bras, se pressant toutes étroitement , et réunissant leurs forces pour résister à la rapidité du penchant qui les entraîne, elles arrivent pas à pas à ce chemin facile , applani par l'expérience , fréquenté par le plaisir, mais éclairé par la raison.

C'est à la lueur de son flambeau que Socrate , après cinquante ans d'étude et de méditation , découvrant enfin le vaste domaine de la science et de la morale , et comparant à ces immenses trésors le peu de connoissances qu'il avoit acquises, s'écria :

« Ce que je sais le mieux , c'est que je ue sais rieu. m

Ne trouvez -vous point cette découverte étrange , vous qui , dès l'âge de vingt ans , portant légèrement le fardeau de la science et de la philosophie universelles , vous trouvez initiés , par révélation sans doute, dans les secrets les plus profonds des arts et de la nature ? Hâtez-vous de jouir des applaudissemens éphémères de quelques espiits superficiels, qui vous défèrent sur parole le sceptre du génie. Un jour , instruits par la raison et l'expérience , vous-mêmes rirez de votre empire et de vos sujets ; vous commencerez à douter ; et vous saurez enfin quelque chose lorsque , parvenus à l'âge de Socrate, vous croirez ne rien savoir.

Ce philosophe , après avoir apprécié toutes les connoissances humaines , en conclut que la seule science nécessaire à l'homme est celle de ses devoirs , et que le soin de l'en instruire est de toutes les occupations la plus utile et la plus honorable.

Convaincu de cette vérité , il s'appliqua constamment à l'étude et à l'enseignement de la morale , dont les principes étoient méprisés ou plutôt ignorés de ses prédécesseurs.

Il établit , pour base de sa doctrine , l'existence d'un Dieu créateur et conservateur de

l'univers. Invisible et présent en tous lieux, il

se montre partout dans ses ouvrages :

« Les cieux instruisent la terre « A révérer leur auteur. »

Parmi toutes ces créatures , l'homme est l'objet de sa prédilection. C'est à lui seul qu'il a permis de le connoître , et qu'il a fait le présent souvent funeste , mais toujours précieux , de la raison. Séparé de nous par une distance infinie , sa bonté remplit l'intervalle ; et nos cultes divers , nos différentes religions ne sont que les expressions vai iées de notre reconnoissance. Mais l'hommage le plus réel que l'homme puisse lui offrir , consiste dans l'exercice des devoirs pour lesquels Dieu l'a placé sur la terre.

Qu'en laissant à chacun sa libre opinion ,

La vertu soit surtout notre religion.

Elle seule aux humains n'est jamais étrangère ;

Son culte est , eu tous lieux , le même sur la terre j

Et l'eneens le plus pur qu'on offre au Créateur

Consiste dans le bien qu'on fait en son honneur.

Mais quel est-il ce principe éternel de toutes les choses créées ? Socrate , qui n'exprimoit jamais que ce qu'il avoit bien conçu , se contenta de croire et d'adorer un Dieu :

Être consolateur , que le cœur peut sentir , Mais que jamais l'esprit ne pourra définir.

Ces principes éprouvoient beaucoup de contradictions. Comme les mœurs des Athéniens commençoient à se corrompre sous Périclès, il existoit dès-lors au milieu d'Athènes , comme il existe aujourd'hui parmi nous , plusieurs athées de profession. Ceux-ci, opposant le sophisme à la philosophie de Socrate , lui faisoient souvent les objections suivantes :

S'il n'existe qu'un Dieu pour tous tant que nous sommes,

S'il doit seul attirer notre encens et nos vœux ;

Pourquoi l'Olympe est-il peuplé de demi-dieux ? —

Parce que les vertus, les bienfaits des grands hommes,

A la Divinité les ont fait ressembler. —

Mais à nos yeux ce Dieu devroit se dévoiler. —

Eh ! n'est-il pas partout ? partout sa bonté brille :

C'est un père , toujours présent à sa famille ,

Et qui de tous ses dons se plaît à la combler. —

Pourquoi donc laisso-t-il tant de mal sur la terre ? —

De vous seuls vient le mal. La raison vous éclaire :

Que son flambeau vous guide ; il conduit au bonheur.

Mais vous fermez les yeux , et courez au malheur ,

Est-ce à Dieu, répondez, que l'Jiomme doit s'en prendre?-

Avec cette raison , comment concilier

La croyance d'un Dieu qu'on ne sauroit comprendie ?<—

Eh! l'ouvrage jamais comprit-il l'ouvrier ?

Si l'un , pourtant , n'a pu subsister que par l'autre ,

7^ C O TJ R s

L'existence de Dieu résulte de la vôtre ! Songeons à l'adorer, non à le concevoir. Tout offre à nos regards ses traits et son pouvoir ; Que dis-je ? ils sont gravés dans notre conscience. L'honnête liomme le sent , et cliérit sa présence. Dieu sur la terre aussi se complaît à le voir ; Il soutient sa vertu , lui trace son devoir , Et contre les méchans affermit sa constance. Sans lui , plus d'avenir , et plus de récompense. D'un côté , le néant ! et de l'autre , l'espoir ! Choisissez.... Votre esprit peut-être eucor balance; Mais votre cœur vous crie : embrassez l'espérance !

Socrate, ferme dans ses principes, et persuadé que le Génie créateur et conservateur du monde est la source unique de tous les biens, ne s'occupa point à rechercher quelle est celle des maux ; mais s'appliquant à connoîtrela nature du bien et du mal , qui font le bonheur ou le malheur de la vie , il établit sur cette distinction la base de sa morale universelle.

Le bonheur est le bien-être permanent : repos sur le passé , tranquillité sur le présent , sécurité sur l'avenir. Tout ce qui porte la plus légère atteinte à ce calme précieux , est essentiellement contraire au bonheur. La coquetterie , par exemple , défaut superficiel en apparence , détruit nécessairement le bonheur des femmes , puisque la coquette regrette le passé ,

D E M O R A li E. 77

s'inquiète du présent , et tremble pour l'avenir. La fortune , les honneurs , la puissance , ennemis naturels du repos , ne peuvent être amis du bonheur. Le plaisir même , qui lui ressemble si bien qu'on le prend quelquefois pour lui, n'est souvent qu'un étranger qui , s'introduisant parmi la jeunesse , les grâces et les vertus , vient mettre le trouble dans la famille. Tous les hommes se plaignent de ce que le bonheur n'existe point sur la terre. Peut-être existeroit-il pour eux, s'ils ne le faisoient point consister exclusivement dans le plaisir. Le plaisir n'est qu'une légère partie du bonheur ; et la marque la plus certaine à laquelle on puisse les distinguer , c'est que le plaisir n'occupe qvi'une portion de nous-mêmes , tandis que le bonheur s'empare de notre être tout entier.

Si d'une voix enclianteresse

Vous écoutez les doux accens j

Sa mélodie en tous vos sens

Porte le plaisir et l'ivresse.

Mais qu'en ce moment votre cœiir

Palpite à la voix d'une amie ;

Yous oubliez la mélodie :

L'une est plaisir , l'autre est bonheur.

Si d'une attachante lecture Vous goûtez le style enchanteur;

Votre esprit s'attache à l'auteur Qui sait lui peindre la nature.

Mais qu'une lettre à votre cœur Par l'amitié soit adressée , De l'ouvrage adieu la pensée :

L'une est plaisir , l'autre est bonlieur.

C'est afin d'arriver plus sûrement au bonheur , que Socrate avoit pris l'ordre pour base de sa conduite , et la décence pour règle de ses actions. Fidèle à ce principe jusques dans les moindres détails de sa vie , il vouloit que l'arrangement régnât dans sa maison et dans tout son extérieur. Son habitation et ses vêtemens annonçoienl la médiocrité de sa fortune; mais la propreté leur donnoit un lustre préférable à celui de la richesse.

Il y a dans l'honnête simplicité je ne sais quel charme tranquille , qui repose les yeux fatigués du désordre de la magnificence. Une maison simple , mais bien ordonnée , vous fait sentir que l'on y sait jouir du peu que l'on y possède. Un palais brillant d'un luxe désordonné , vous annonce que l'on y possède tout , et qu'on n'y jouit de rien.

Dans la première demeure, que la maîtresse se présente ; vous retrouvez sur son front \ dans sa parure et jusques dans ses discours, la décence et l'ordre qui règne dans son mé-

nage. Chaque ajustement est à 'a place; chaque pensée est juste , chaque parole est dite à propos. Ses enfans assis près d'elle, ont la vivacité et non la turbulence de leur âge : ils parlent peu, et répondent quand on les interroge. Ils savent déjà quelque chose , parce qu'ils n'ont pas encore tout appris ; et retiennent tout ce qu'ils savent , parce qu'ils entendent le peu qu'ils apprennent. Tous les instans de leur rnère sont partagés entre ses devoirs , dont elle fait son plaisir. Elle sait l'heure précise à laquelle son époux rentrera. Le repas sera préparé et les amis rassemblés pour l'instant de son arrivée. L'abondance sans prodigalité, et la gaîté sans licence, animeront la joie des convives. Pour occuper le reste de la journée, elle choisit ce qui est plaisir plutôt que ce qui paroît l'être ; et comme la réalité /les jouissances coûte toujours beaucoup moins que leur illusion , c'est en réalisant les plaisirs de la veille qu'elle économise les agrémens du lendemain.

Mais à travers cette vaste galerie dont les fenêtres battantes et les rideaux entr'ouverts éclairent çà et là des porcelaines , des bronzes et des vêtemens épars sur une multitude de meubles dispersés , voyez-vous passer comme un éclair cette jeune femme en habit du matiii ?

8o COURS

il est pourtant six heures du soir. Sa femme-dechambre attend , et sa voilure est prête. Mais il n'est pas siir qu'elle s'habille ; il est même douteux qu'elle sorte ; car avant de sortir , il faut qu'elle dîne , et elle ne se rappelle pas avoir encore déjeuné. Elle avoit donné rendezvous à son homme d'affaires pour un procès imperdable , mais au jugement duquel il étoit indispensable qu'ellecomparût. L'homme d'affaires arrive , elle s'instruit, et va partir. Survient la faiseuse de modes. — Ah ! monsieur , c'est une baigneuse; une minute, et je vous suis. — La baigneuse va mal ; mais. . . . patience ,

c'est l'affaire d'un instant Eh ! c'est vous ,

mon cher Orphée ! j'avois oublié ma leçon de

musique, dépêchons — Mais, madame,

votre procès — De grâce , monsieur , encore une ariette, et nous partons — Eh

bien ! que me veut-on ? de l'argent ? ouvrez mon secrétaire et prenez.... — Qu'y a-t-il encore ? — Deux mémoires à régler. — Je n'ai pas le temps.... allons , donnez , que je signe.. Ah ! bon Dieu ! que de billets à répondre !... Ne vous impatientez pas, monsieur ; j'expédie.... Ciel ! des visites ! je n'y suis pas.... Eh ! bonjour, mesdames; asseyez- vous , et causons.— Mais , madame, votre procès.... — Eh î monsieur, patience : puis-je quitter ces dames ?

D E M O Pi A L E. 8l

Allez dire aux juges que j'arrive.... En vérité , mesdames , vous êtes mises à ravir ! tout cela est divin , c'est l'ouvrage des fées ! Vous allez à Boulogne ? Désespérée de ne pouvoir vous y accompagner; mais ce maudit procès... . Je

TOUS laisse aller , et je pars Ah ! vous venez

bien à propos , monsieur Descartes , car je sortois. En vérité , vos problèmes sont charmans ! depuis que je les étudie , mon esprit , mon cœur , ma tête , tout me semble problématique, etje ne sorsplusdevo.s tourbillons.... Eh! arrivez donc , mon cher Apelle; si vous saviez combien j'ai besoin de vos conseils et de vos crayons! Depuis hier, je n'ai fait que barbouiller. Tenez , voici ma tête ; finissez-la , si

vous pouvez , car elle est à peine ébauchée

Ah ! messieurs , enchantée de vous voir , mais je me sauve ; vous viendrez dîner avec moi ?

— Nous y venions , madame. — Bon ? seroitil déjà cinq heures ? — Il en est six. — Ah ! ciel ! et le procès !.... Bah ! l'homme d'affaires l'aura gagné sans moi Que l'on nous serve.

— Est-ce que madame dîne ici? — Comment !..

— Madame n'a point donné d'ordre. — Eh bien! allez, courez, voyez, faites-nous dîner. Elle dit ; et le repas , composé de mets auxiliaires , se recueille et se sert à la hâte. Bien ordonné , il n'eût coûté qu'une somme modique; mal

Si COURS

servi , il coûte le double , et l'on y meurt de faim ; mais on rit , et les huissiers arrivent au dessert. — Que me veut-on ? — Madame , votre procès est perdu. — Bon ? Eh bien ! messieurs , de quoi s'agit-il ? — De payer. — Estce qu'on paye ? — En ce cas , permettez-nous , madame , de garder la maison. — Non , messieurs , épargnez-vous cette peine. Que l'on coure chez Abraham. — Le Juif arrive, lui vend l'argent au poids de l'or. Elle vient de payer , s'habille à la hâte pour le bal. On l'attend ; elle va passer ; la voici : quel éclat ! quel contraste original ! quelle éblouissante bigarrure ! l'ensemble de sa parure est décousu comme son esprit ; grâces , talens , jeunesse , fortune , rien ne lui manque , et elle manque de tout. Sans ordre, point de jouissance. Le riche possède , et l'économe jouit.

Fidèle à cette heureuse économie , Socrate n'étoit prodigue que de ses connoissances et de ses vertus. Jamais il ne se lassoit de les enseigner , afin de multiplier le bonheur sur la terre. Jamais la lenteur de ses succès ne rebuta sa patience. Il savoit que le mal éclot et se propage en un instant , au lieu que le bien ne germe et ne fructifie qu'avec les années. Quelquefois , promenant son bonheur paisible sous les fertiles oliviers qui ombrageoient les murs

d'Athènes , il se rappeloit avec complaisance ces temps éloignés où , sous leurs jeunes rameaux qui ne portoient pas encore de fruits , il venoit cultiver son esprit et son cœur , trop jeunes encore pour porter les fruits de la philosophie. Enivré des souvenirs touchans que lui rappeloit cet ombrage, il se prometloit d'y amener ses disciples pour y goûter à leur tour l'amour des vertus, la jouissance des vrais biens , et l'oulDli des peines de la vie. Ainsi la tendre mère, rêvant seule au bonheur de sa fille dans l'asyle champêtre qui fut témoin des doux moraens de sa jeunesse , promène ses regards enchantés sur tous les objets qui l'environnent; et le cœur plein de souvenirs, de bonheur et d'espoir , s'écrie avec l'accent de l'amour et de la reconnoissance :

Arbres charmans , vous n'étiez qu'arbrisseaux , Lorsqu'au bord de cette onde, au chant de ces oiseaux, Je sentis qu'en mon sein l'amour venoit d'éclore.

Malgré le temps , si volage en son cours , Ici rien n'est cliangé ; vous fleurissez toujours , Sous votre ombre l'oiseau soupire ses amours, L'onde murmure , et j'aime encore.

J'aime; mais je n'éprouve plus Ces tourmens , ces désirs confus , Enfans impétueux de l'amoureux délire.

Un sentiment plus doux m'asservit à ses loix .

ô4 COURS

Je soupire encore quelquefois ; Mais je ne rougis plus alors que je soupire. Je conuois deux Amours, l'un est dieu , l'autre enfant. L'enfant m'a fait verser bien des larmes amères : Ce qu'il nous fait vouloir , l'iiouueur nous le défend.

Mais le dieu, c'est l'amour des mères ! Ses feux sont toujours doux , ses liens toujours sûrs. Il n'est de bouheur vrai qu'avec des plaisirs purs , Et ses baisers épurent la tendresse.

Je lui dois tout : seul il m'a tenu lieu

D'amis , de grandeurs , de richesse.

J'ai maudit quelquefois l'eufant dans ma jeunesse ,

Aujourd'hui j'adore le dieu.

Déjà ma fille arrive à sou adolescence. Ses yeux ont conservé leur aimable douceur ; Mais leur vivacité s'éteint dans la langueur : Car le bonheur finit où le désir commence. Arbres , jadis témoius de mes premiers désirs , Soyez les coufidens de ses premiers soupirs.

Puisse-t-elle uu jour à mon âge ,

Se rappeler auprès de vous Les plaisirs toujours purs que votre heureux feuillage

Aura voilés aux yeux jaloux !

Puisse-t-elle, adorant ses enfans , son époux. S'enivrer de l'amour de toute sa famille ! Vous , qui me procurez des souvenirs si doux , Sous votre ombre demain j'amènerai ma fille.

C'est avec une telle simplicité de sentimens

D E M O Pv A L E. 85

puisés dans la nature, queSocratefaisoit goûter et chérii' sa morale. Elle se présentoit toujours à propos , et souvent sans être attendue. L'occasion faisoit naître l'entretien sous le portique d'un temple, au milieu d'un jardin , ou d'une place publique. C'étoit quelque trait d'héroïsme, de génie, ou de générosité, qui faisoit en ce moment la nouvelle d'Athènes. Socrate le racontoit avec cette candeur naïve qui fait le charme de la vérité ; puis remontant de l'effet à la cause , il développoit naturellement les moyens par lesquels le héros , l'artiste , l'honnête homme , s'étoient élevés au plus haut degré du courage , du talent et de la vertu. Ces moyens étoient si naturels, qu'ils semhloient être à la portée de tous ses auditeurs. Depuis le philosophe jusqu'au simple artisan , il n'en étoit pas un seul qui , appercevant la gloire si près de lui , ne ressentît à l'instant le désir et l'espoir de servir et d'illustrer sa patrie ; et comme nous concevons ordinairement de l'estime pour les hommes qui nous en font concevoir pour nous-mêmes , tous ceux qui l'avoient écouté s'en alloient contens d'eux et de lui.

Aussi ses ennemis rappeloient-ilsrE>'CHAA'- TEUR DE LA Grèce. Hcurcux enchantement qui , modifiant les passions et rendant utile la

vanité des hommes , du sein même de leurs

foiblesses , faisoit éclore leurs vertus !

Socrate, pour prolonger le charme, varioit les secrets de sa magie, et de l'art des rapprochemens passoit adroitement à l'effet des contrastes. Il prolitoit de l'opposition des mœurs et des divers états de la société , pour instruire réciproquement les hommes sur ce qui manquoit à leur félicité mutuelle. Il proposoit pour modèles à l'homme ignorant et grossier de la campagne , les arts et l'urbanité des hahitans d'Athènes ; à ceux-ci il offroit et proposoit pour exemple, la droiture et l'innocence des laboureurs et des bergers.

C'est ainsi qu'il sa voit toujours parvenir à la persuasion. Chacun se plaisoit à l'entendre , et même à le regarder. Ce n'étoit pas qu'il fût beau, au contraire ; il plaisantoit souvent luimême sur sa laideur , et comparoit ses traits à ceux du vieux Silène : mais il avoit dans toute sa figure cet attrait irrésistible , bien supérieur à la beauté , que l'on appelle physionomie. Ses yeux disoient d'avance ce que ses lèvres alloient prononcer. Quand sa bouche se taisoit , ses traits parloient encore , et le cœur entendoit jusques à son silence. Il joignoit à cette éloquence mâle qui émeut et qui entraîne, cette éloquence familière qui touche et qui

persuade ; don précieux que la nature accorde à très-peu d'hommes , parce qu'elle semble l'avoir exclusivement réservé pour les femmes.

Aussi Socrate étudioit-il souvent l'éloquence auprès de la célèbre Aspasie , « qui , disoit-il , « lui donnoit des leçons de rhétorique. » En effet , si à notre force de raisonnement nous pouvions joindre votre charme d'expression , je crois , mesdames , que nous serions bientôt des orateurs parfaits ; mais comme on prétend qu'il vous manque en logique ce qui nous manque en agrémens , je vous propose d'établir désormais dans nos entretiens , un échange habituel de justesse et de grâce. Nous y gagnerons sans doute , et peut-être n'y perdrezvous pas ; car pour vous faire aimer comme Socrate, il faut , s'il se peut , parler et raisonner comme lui.

Eh! comment n'auroit-on pas aimé cet homme , qui , trouvant naturellement le chemin du cœur , répétoit avec une simplicité touchante :

« L'étude de la philosophie n'est autre chose « que l'étude du bonheur. Pour être heureux , « vivez en guerre avec vos passions , et en «paix avec les passions d'autrui.

«< Voulez-vous savoir si telle chose est bonne ? « demandez-vous d'abord si elle est juste. Mal-

« heur à celui qui distingue ce qui est juste « d'avec ce qui est utile ! S'il est foible , c'est « un traître; s'il est fort , c'est un tyran.

« Tout ce qui est bon en soi , est honorable ; « aussi n'y a-t-il pas de profession utile qui « n'honore l'homme qui l'exerce : l'oisiveté « seule avilit. Dès que le travail paisible cesse « d'occuper notre esprit , les passions tumul- « tueuses viennent remplir Je vide causé par « son absence. Soudain le calme intérieur cesse « avec l'activité , et la guerre commence avec « le repos. Voilà pourquoi les faveurs de la for- « tune sont si dangereuses : elles éloignent les « travaux en amenant les plaisirs : ils arrivent , « brillent , passent et s'envolent ; la satiété leur <• succède , et le bonheur dont ils ont usurpé la « place , ne peut plus revenir qu'avec le travail. «Travaillez donc, pauvres, pour soutenir vo- « tre existence ; riches , pour la supporter.

« Mourez avec honneur , plutôt que de vivre « avec ignominie.

« Ce qui rend la vie honteuse , après le vice , " c'est l'esclavage. Pour l'éviter , affranchissez- « vous du superflu et restreignez votre néces- « saire. Plus vous vous éloignez des besoins , « plus vous vous rapprochez de la Divinité.

« Fuyez le joug passager de l'amour et la « chaîne éternelle de l'ambition. Mettez votre

« ambition à conquérir des vertus , votre gloire «à les cacher, votre plaisir à les multiplier « chaque jour.

« Ne rougissez jamais d'apprendre. Je suis « plus vieux que vous , et j'apprends tous les « jours. Ce que je sais , je vous l'enseigne ; en- « seignez-moi ce que vous savez : nous y ga- « gnerons tous, et les disciples ne devront rien « au maître. »

Cette indulgence que Socrate eut toujours pour l'ignorance de ses disciples , nous rappelle celle que les mères doivent à l'inexpérience de leurs filles. Souvent, au lieu de les éclairer, elles les humilient , et les affligent au lieu de les consoler. Soudain leur jeune cœur , prêt à s'ouvrir , se referme avec amertume , et l'amitié s'éteint avec la confiance. Cependant la confiance de ses enfans est , pour le présent , et sur-tout pour l'avenir , le trésor le plus précieux d'une mère. Si, dans ce moment, elle sert d'appui à la jeunesse de sa fille , celle-ci doit , à son tour , servir de soutien à sa vieillesse. Or le champ de l'amitié , tout fertile qu'il est , a besoin de culture , et ne rapporte en automne que les fruits qu'on y a semés au printemps.

Celle qui n'a jamais consolé la tristesse De l'enfant qu'à ses soins a confié l'Amour ,

Souvent par un triste retour Plongée au sein de la détresse , Au déclin de ses ans , pleure seule à ton tour.

Mais celle qui, suivant le vœu de la nature , A les yeux sur sa fille et veille à son bonlieur , Sitôt que de son front elle a vu la rougeur , Lui dit , avec ce ton qui touche et qui rassure :

« Quels sont les déplaisirs secrets '< Qui troublent, mon enfant, les beaux jours de ta vie?

n Que ta bouche me les confie :

o Ne crains rien ; tu n'auras jamais «De plus sûr confident , ni de plus tendre amie. « Est-ce«Inexpérience ? est-ce Indiscrétion ? «H faut bien pardonner ces défauts à ton âge....

«Est-ce erreur? souvent du plus sage

«L'erreur guide l'opinion....

R Est-ce crainte ? en ton cœur que la paix lui succède; « La paix est pour ma fille , et le danger pour moi.... « Est-ce désir ? tout ce que je possède ,

« Tout ce que je puis , est à toi ; « Il n'est en moi, cJiez moi, rien qui ne t'appartienne. •< A des amis ingrats ton cœur s'est- il confié? a Ce malheur est commun : cultive l'amitié ;

« Mais ne compte que sur la mienne.

« Aurois-tu sur les yeux le bandeau de l'Amour ? « Le temps et la raison te rendront la lumière ;

« Mais eu attendant son retour , « Pour marcher, mou enfant, prends le bras de ta mère.»

Sa fille à ces avis , dictés par la douceur ,

Se soumet avec confiance ; Et pas à pas suivant l'expérience , Sans le savoir elle arrive au bonheur.

Ses yeux s'ouvrent alors pour veiller sur sa mère. Le temps a moissonné son époux , ses amis ; Son courage n'est plus , ses sens sont affoiblis; La douleur, du trépas terrible avant-courrière , Vieat frapper à sa porte , et trouve l'amitié ,

Qui d'un bras sûr et magnanime , Émousse tous ses traits , en pare la moitié ,

Et lui dérobe sa victime :

«Non ! non ! ma mère , ne crains rien : « Les maux n'approcheront jamais de ta vIeUlesse.

« Jadis tu soutins ma foiblesse;

«Aujourd'hui je suis ton soutien.

« D'où naissent ces soupirs ? pourquoi ce regard sombre? « Chasse au loin les ennuis , écarte ces vautours.

a Du crépuscule de tes jours

a Laisse-mol dissiper les ombres.

« Que le feu du plaisir ranime encor tes sens ; « Viens, viens le rallumer au soleil du printemps. « Si cet astre , malgré tout l'éclat douf il brille ,

« IV'éclaIre plus tes pas treuxhlans ;

« Pour guider mes pas chancelans « Tu me donnols le bras 5 prends le bras de ta fille. »

Ainsi jusqu'au dernier soupir , La mère dont le cœur cultiva l'indulgence ,

En recueille les fruits , que lui viennent offrir La consolation et la reconnoissance.

Qui croiroit qu'avec ce caractère enchanteur , Socrate , l'exemple et l'honneur d'Athènes , après avoir résisté quarante ans aux traits redoutables de la haine et de la calomnie , succomba sous les traits légers du ridicule ! Les contemporains de Périclès ressembloient aux Français du dix-huitième siècle. A peine les passions fortes embrasoient-elles leurs âmes légères et combustibles , que soudain leur flamme s'évaporoit faute d'aliment. Mais toutes les demi -passions qui , sans intéresser la sensibilité de leur cœur, aiguillonnoient la malignité de leur imagination , étoient , pour ainsi dire , leur instinct naturel , et composoient chez eux , comme chez nous , ce qu'on appelle Vesprit public. Ils idolâtroient un moment , détesloient à peine un jour , mais satirisoient toute la vie. Leur fureur avoit un terme , leur malice n'en avoit pas. Chez eux , le scélérat même guérissoit avec le temps de la plaie profonde du déshonneur , l'honnête homme ne guérissoit jamais des atteintes superficielles du ridicule; et lorsque Socrate pour la première fois s'apperçut des blessures qu'il en recevoit , même en les

D E M O R A L E. qB

méprisant , il prévit qu'elles deviendroient incurables.

II y avoit près de trente ans qu'Aristophane, pour ridiculiser le génie familier de Socrate, l'avoit représenté , sur le théâtre d'Athènes , suspendu entre le ciel et la terre , et s'entretenant avec les nuées , dont il consultoit les oracles et suivoit les inspirations. Le philosophe avoit assisté à la première représentation de la comédie des Nuées , en disant : « Je profiterai « de la critique , si elle est fondée; si elle est « injuste, je l'oublierai. » L'ouvrage médiocre , mais méchant , obtint peu d'estime , mais beaucoup d'applaudissemens. Socrate parut aussi indifférent à sa chute qu'à son succès. Les étrangers admiroient sa tranquillité ; les citoyens éclairés la respectoient ; le peuple même y applaudissoit : mais ce peuple avoit ri ; le coup étoit porté , et dans toutes les têtes athéniennes , l'idée de Socrate étoit devenue inséparable de celle des Nuées , qui lui conseilloient d'instruire la jeunesse à tromper les hommes et à mépriser les dieux.

Ce fut à la faveur de cet ancien préjugé , que le poète Mélitus , servant le ressentiment d'Anitus et de Lycon , hommes puissans et ennemis particuliers de Socrate , accusa publiquement celui ci de nier V existence des dieux , de

corrompre la jeunesse , et conclut à la peine de mort.

Quand vous entendez accuser un homme d'un délit positif, dites, en plaignant l'humanité : C'est un coupable que l'on veut punir. Mais si vous ne trouvez contre l'accusé que des allégations ; si , dans son accusation , les mots tiennent la place des choses, dites à l'instant : C'est un honnête homme qu'on veut perdre.

Tel étoit le projet du dénonciateur de Socrate. Celui-ci dédaigna de lui répondre; et c'est ainsi que le sommeil de l'innocence prépare le triomphe de la calomnie. Ses amis le pressant vivement de se défendre , il leur répondit : « Ma vie entière est ma défense ; si je «succombe, ma mort sera aussi paisible que « mon existence. Je n'aurai à combattre ni les « douleurs de la maladie , ni les infirmités de la « vieillesse , et je passerai tranquillement des « bras de l'amitié , dans le sein du repos et de « la félicité. »

S'il étoit permis à un homme de blâmer Socrate , j'oserois condamner hautement cette insouciance philosophique , qui annonce peutêtre plus d'innocence que d'énergie. Le citoyen utile doit sa conservation , sinon à luimême , du moins à sa patrie ; et l'homme de bien doit combattre l'imposture, si ce n'est

pour sa défense , au moins pour l'inlérêt de la vérité.

En vain les amis de Socrate écrivirent pour le justifier. Il parut sensible à leur zèle, loua leurs talens , et refusa leurs services. Cependant comme la loi lui ordonnoit de répondre à ses accusateurs , il parut devant ses juges , et leur dit :

Je voidois , gardant le silence , Laisser tomber les traits dont on croit m'accabler : Mais TOUS me prescrivez d'exposer ma défense ,

La loi le veut , je vais parler.

J'arrive ici, conduit par rinnocence ; Mon discours n'est point apprêté ; Je ne connois point IV'lotjuence , Et ne sais que la vérité.

Mes préceptes , dit-on , corrompent la jeunesse ? Honorez vos parens , la patrie et les dieux : Je ne dis rien de plus , et ne sais rien de mieux. Si j'ai séduit quelqu'un , me voici , qu'il paroisse.

Mais si , parmi tous ceux qui sout venus m'entendre, 11 n'en est pas un seul qui d'un vrai citoyen N'ait toutes les vertus, comment peut-on prétendre Que j'iuspirai le mal à ceux qui font le bien ?

SI je n'avois qu'offensé la patrie , On me pardoiuneroit : mais ma véracité

A démasqué l'hypocrisie

Et fait rougir la vanité ; Voilà mes attentats , je sais que rien n'efface

Le souvenir de ces forfaits.

La vengeance s'éteint , la justice fait grâce ;

L'orgueil ne pardonne jamais.

Je ne mérite point la gloire qu'il m'envie.

Je ne sais rien ; je suis heureux ; Voilà tout mon savoir : je le souhaite à ceux Qui s'efforcent de nuire au bonheur de ma vie.

Si , pour récompenser mes travaux et mes soins , L'oracle m'a nommé le plus sage des hommes , C'est que dans tous les temps , comme au siècle où

nous sommes , Le plus sage est celui qui croit l'être le moins.

En trompant les regards de ce sénat auguste , Si mon accusateur peut égarer la loi ,

Je le plains : puisqu'il est mjuste ,

Il est plus malheureux que moi.

Eh ! quel malheur pourrolt m'atteindra !

J'espère tout , et ne crains rien.

On ne commence d'être à plaindre

Qu'en cessant d'être homme de bien.

Vous pouvez abréger d'un jour mon existence , M'ôter,pour quelque temps, ce qu'on appelle honneur, Mais vous ne pourez pas m'ôter ma conscience ; Et c'est là que les dieux ont placé mon bonheur.

Ces dieux justes , dont on m'accuse

De nier rimmortalité , Ces êtres bienfaisans.... à qui ma main refuse , Dit-on , l'encens qu'on doit à la divinité , Ah ! dans les doux transports de ma rcconnoissance , Je leur offre souvent mes vœux et mon encens

Mais je suis pauvre ; et mes présens N'attirent point les yeux par leur magnificence. Vos regards , éblouis de l'éclat des grandeurs ,

N'apperçoivent plus l'indigence :

Vous ne jugez que l'apparence ;

Le ciel voit et juge les cœurs.

Vous lisez dans le mien; prononcez. De ma vie Si vous laissez aux dieux à te; miner le cours , Je réserve le peu qui me reste de jours Au boahenr d'être encore utile à ma patrie.

Si vous me condamnez , nous allons tous sortir De cette enceinte respectable , Vous pour vivre , moi pour mourir.

Les dieux décideront lequel est préférable , De mourir innoceut , ou de vivre coupable.

Il y a dans l'expression de l'innocence , uji charme de conviction auquel la haine et la perfidie même ne sauroient se soustraire. Aussi le discours de Socrate fît-il une telle impression sur ses juges, qu'il eutun instant le choix d'une amende ou de l'exil. Mais tandis quf ses disci-

pies et ses amis empressés se réunissent et forment entre eux la somme demandée , Socrate , d'un air réfléchi et d'un front calme , se lève et répond :

Si j'acceptols le choix qu'on me propose, Je m'avoùrois coupable , et je suis innocent. A cet aveu la vérité s'oppose ; Je veux moiu-ir en la disant.

Les services brillans sont couronnés d'avance :

La palme vole au devant du vainqueur.

Les services cachés meurent dans le silence : On dédaigne cehii qui corrige les mœurs , Mais le bien qu'il a fait lui sert de récompense.

Athène , à ton bonheur j'ai cousacré mes jours, Et n'ai jamais compté sur ta reconnoissance. -Mais , si Thémis enfin, dans sa juste balance , Pèse mes actions , mes travaux , mes discours , Si tu vois dans tes murs , grâces à mon secours ,

Renaître l'antique décence.

L'honneur , la bonne foi , l'auguste piété ,

Mon arrêt est dicté d'avance ;

Voici ce que j'ai mérité ; « Athène à ses dépens nourrira la vieillesse « De l'homme qui toujours a dit la vérité , « Et dont la vie entière instruisit la jeunesse « A respecter les Lois et la Divinité, h

A ce discours inattendu , les juges se lèvent et délibèrent , le peuple applaudit , les amis de Socrate palpitent d'espérance , ses ennemis frémissent de crainte. D'un côté , les acclamations de la tendresse et de la joie ; de l'autre , les accens étouffés de la rage et du désespoir. Tous les yeux sont fixés sur les juges ; les yeux seuls de Socrate parcourent tranquillement cette tumultueuse assemblée. Enfin le tribunal impose silence ; soudain tout est muet, immobile ; et Anitus prononce à haute voix la peine de mort.

Au milieu du frémissement universel de la surprise et de l'indignation , Socrate d'un front calme reçoit sa sentence, remercie ceux de ses juges qui lui ont été favorables, oublie les autres , console ses amis , et prend avec eux le chemin de la prison. Anitus , sortant du tribunal , passe devant lui avec l'insolence du crime triomphant : « Cet homme , dit Socrate , se « croit victorieux : il ignore que la victoire « n'appartient qu'à la vertu. »

En parlant ainsi, il entre dans la prison. Soudain ce séjour de douleur et d'effroi devient l'asyle de la paix. Ce n'est plus cette lueur sinistre et sombre qui semble annoncer aux coupables le flambeau des Euménides , ni cet affreux et morne silence qui précède et rap-

1 OO C O U Pv à

pelle celui du tombeau ; c'est le demi-jour de la confiance et le calme touchant de la méditation. Le gardien farouche de ces lieux contemple avec étonnement le cortège de celui qui vient les habiter : l'estime l'environne, le respect le suit , et l'amitié l'accompagne. Cependant ses disciples , tantôt dans les convulsions du désespoir , tantôt dans le silence de l'accablement , attendoient l'heure où le jugement devoit s'exécuter, o Faut-il, s'écrioit le jeune ApoUodore , -< que notre maître, que notre père meure in- « nocent ! Mon ami , lui dit Socrate , aimeriez- « vous mieux que je mourusse coupable ? »

Tout à coup un des disciples entre précipilamment , et avec l'égarement de la joie et le délire de l'espérance , il annonce que le vaisseau sacré part à l'instant pour porter à Délos les offrandes des Athéniens. «Vous savez tous , « dit-il, que , jusqu'à son retour, l'exécution « des jugemens est suspendue. Il ne peut avant " vingt jours rentrer dans le port ; pendant ce « délai , la vérité se découvre , l'imposture se « trahit , le peuple s'éclaire , la vertu triom- « phe, et Socrate est sauvé. »

Au milieu des transports qu'excite cette nouvelle , Socrate , inaccessible aux illusions de l'espoir comme aux foihlesses de la crainte , mais toujours occupé du bonheur des hommes.

tend la main à ses disciples, les fait asseoir près de lui , et leur dit :

O mes amis ! puisque la destinée

A différé l'instant de nos adieux , Voyons si nous pourrons , avec l'aide des dieux, Réunir en vingt jours le honlieur d'une année. Ne nous séparons plus. Je vous ouvre mon cœur ; Que les vôtres pour mol s'ouvrent à la tendresse. Sentez-Tous , mes amis , cette céleste Ivresse , Ce sentiment divin , ce feu conservateur ,

Dont la flamme renaît sans cesse

Aussi jiure que son auteur ?

J'oublie auprès de vous le fardeau de mes chaînes ,

Vous les allégez de moitié ;

Et mol je partage vos peines ;

Encore un jour pour l'amitié !

Ainsi, chaque jour, l'exercice d'une vertu nouvelle faisoit éclore un bonheur nouveau. Les disciples, dès le matin, paroissoient-ils chez leur maître , le front pâle , l'œil abattu ; Socrate , en souriant , leur disoit :

J'apperçois sur votre visage

Les vestiges de la douleur :

Qu'avez-vous ? M'a-t-on fait quelque nouvel outr âge?

Je le pardonne de bon cœur.

Mes ennemis , joignant l'Imposture à la rage ,

M'accusent d'être un corrupteur ?

iO.2 COURS

Plaigaons-les , ils sont dans l'erreur : 11 faut passer la vie à pardonner aux hommes. Nous-mêmes , de pardon n'avons-nous pas besoin ? De la perfection le sage est encor loin.

Mais aimons-nous tels que nous sommes;

Pardonnons à nos ennemis ;

Laissons le mal dans le silence ; Ne parlons que du bien ; n'ayons que des amis :

Encore un jour pour l'indulgence !

Le joui' suivant il sommeilloit encore , lorsque ses disciples lui amenèrent sa jeune famille. Enfin , ouvrant paisiblement les yeux , il se tourne vers eux , puis s'écrie avec ivresse :

Quel réveil enchanteur ! quelle douce chimère !

Mes amis , parmi vous je croîs voir mes enfans.

Est-ce une illusion ?... Non , non , je les entends ,

Mon cœur a reconnu les soupirs de leur mère.

Ah! venez!... Qu'il est doux d'être époux, d'être père!

Mes fils , entourez-moi de vos bras caressans. O de ces plaisirs ravissans Que la source est féconde et pure !

Couvrez , couvrez mou front de baisers inuocen . Encore un jour pour la nature !

Hier , plein du bonheur de la paternité, Je songeois à l'amour , à la Divinité ,

A cette aimable Providence

Qui console l'humanité , Et l'enivre des biens que sa main lui dispense.

DE MORALE. Io3

Cette nuit , seul , au sein de la tranquillité,

Avec Dieu , l'ombre et le silence , Après avoir franchi notre courte existence , J'ai parcouru les champs de l'immortalité. Partout du Créateur lu vaste bienfaisance

Et l'Inépuisable bonté M'ont pénétré d'amour et de reconnoissance. Du séjour de l'éternité , Quand nous descendons sur la terre , Il commet notre enfance à l'amour d'une mère, Et notre adolescence au cœur de la beauté La gloire , l'amitié , la vertu, le génie , Sèment de leurs faveurs le reste de la vie : Et lorsque de la volupté Nos désirs ont tari la source , A nos derniers plaisirs il borne notre course , Et nous rappelle au sein de la félicité.... Amis , qu'on m'apporte ma lyre ; A mes accords unissez vos accens ; Esprits divins, portez nos vœux et notre encens Au Dieu dont la nature est l'éternel empire. Etre invisible et pur , les biens que tu nous fais , Au cœur qui les reçoit annoncent ta présence. Comblés de ses trésors , célébrons ses bienfaits : Encore un jour pour la reconnoissance !

On dit que mes accusateurs Ont des parens plongés au sein de l'Indigence. Allez les secourir ; c'est la seide vengeance Que nous devions tirer de nos persécuteurs.

Un bienfait projeté nous rend heureux d'avance. Du mal que l'on nous fait , le bien que nous faisons

Appalse et charme la souffrance.

Mais le temps vole : saisissons Le moment fugitif de cette jouissance.

Craignez qu'à force de souffrir.

Chez ces infortunés la mort ne tous devance.

Hàtez-vous de la prévenir ; Et puis de leur bonheur venez m'entretenir ;

Encore im jour de bienfaisance !

On recueille le lendemain Le fruit du bien que l'on a fait la veille :

L'air est plus pur , le jour est pins serein ; Dans le cœur assoupi le plaisir se réveille : Je l'éprouve aujourd'Imi. De ce morne séjour Un rayon de bonheur semble éclaircir les ombres. Votre frontmoins sévère etvos regardsmoins sombres De la paix dans votre ame annoncent le retour. Sur vos lèvres laissez éclore le sourire ; Le bonheur est voisin de la sérénité :

La Folie étend son empire

Aussi loin que la liberté :

Livrons-nous librement à son joyeux délire •

Encore un jour pour la gaîté !

Le soleil douze fois a fini sa carrière Depuis qu'à la gaîté nos cœurs se sont ouverts ; Et , cliaque jour , unis par des liens plus chers , ?fous avons épuisé les sentimens divers

DE MORALE. lOt)

Dont le ciel composa le boiilieur de la terre. La consolation , la bonté , la douceur ,

Le courage , la patience ,

Et restime et la confiance , Ont soutenu notre ame et charmé notre cœur. Possédant en secret les vrais biens de la vie ,

Tandis qu'on plaignoit mon malheur, Nous jouissions d'un sort digne d'envie.

Mes amis , le vaisseau sacré Dans un moment va toucher le rivage.

Que votre coeur, quand je disparoitrai ,

Se console de son veuvage :

Jamais je ne vous quitterai.

Voyez-vous ce jour qui s'achève

Et s'éteint dans l'obscnrité?

Il renaîtra demain plus brillant de clarté. Ainsi l'homme au tombeau descend , et se relève Pvevêtu de splendeur et d'immortalité.

Près de vous cette ame immortelle Planera jusqu'à l'heure où l'arrêt du Destin, Qui marqua de vos jours le principe et la fin , Vous ouvrira des temps la barrière éternelle. Pareils à ces rayons qui , dès l'aube du jour ,

Descendant du ciel sur la terre , Piemontent vers le soir au céleste séjour , Et vont se réunir au dieu de la lumière , Nous nous réunirons au sein du Créateur. Ma raison me le dit ; je le crois , je l'espère. Quand vous arriverez au bout de la carrière , Que l'espoir qui m'enflamme anime votre cœur.

Du sage voilà l'existence ;

Tous ses jours sont pour le bonheur ,

Et le dernier pour l'espérance !

A ces mots , le saisissement et l'effroi s'emparèrent des disciples de Socrate. Les uns le pressent dans leurs bras et le baignent de larmes ; les autres veulent le sauver ou le défendre ; plusieurs courent vers le Pyrée ; mais le vaisseau sacré ne paroissoit pas encore , et il n'arriva que le lendemain.

Dès le matin du jour fatal , Criton , son disciple favori, entre précipitamment dans la prison. Socrate dorraoit profondément. Le disciple approche , étend la main pour l'éveiller , apperçoit son visage tranquille; et saisi d'admiration, la bouche entr'ouverte, le bras suspendu, contemple avec attendrissement le sommeil de l'honnête homme. En ce moment , Socrate s'éveille en souriant : « Eh quoi ! déjà mon cher « Criton ? quel motif? — Le vaisseau fatal arp rive. — Je l'attendois. • — Suivez-moi : nous « n'avons qu'un instant ; les gardes sont ga- « gués , votre retraite assurée : la Thessalie « vous est ouverte , et l'amitié vous attend. « Hàtez-vous , et songez qu'en différant de me « suivre, vous trahissez vos amis, vos enfans « et vous-même.

« Mon cher Criton , reprit Socrate avec dou-

•< ceur , ce que vous me conseillez est-il d'ac- « cord avec la justice? L'abus que mes ennemis « font de la loi , est criminel sans doute ; mais « la loi en est-elle moins juste en elle-même , et « puis-je, en la violant , attenter au bonheur de ■ ma patrie dont la loi seule est le soutien ? « Ah ! le moment où je céder ois à mes amis , se- « roit celui où je les rendrois complices d'un «pareil attentat. Quant à mes enfans , je leur « lègue le bien que vous voulez me faire. D'ail- « leurs si , comme je le crois, vous êtes vertt tueux , je n'ai pas besoin de vous les recom- « mander. Je puis donc mourir sans offenser « l'amitié ni la nature : je ne puis vivre sans « porter atteinte à la loi. Laissez-moi suivre ma «destinée, j'y suis préparé dès long-temps : «je n'ai vécu que pour apprendre à mourir. » Il parloit encore , lorsque les magistrats chargés de veiller à l'exécution des criminels , vinrent le délivrer de ses fers , et lui annoncer que l'heure étoit arrivée d'exécuter la sentence des juges. « Leur sort ressemble au mien , re- « prit-il : je suis condamné par eux , ils le sont « par la nature. »

Les magistrats étoient suivis de ses disciples , ou plutôt de ses amis , et de Xantippe , poussant des cris de désespoir , et portant le plus jeune de ses fils. Socrate la reçut avec

Io8 COURS

tendresse , prit l'enfant dans ses bras , et sentant trop qu'il étoit père pour ne pas craindre d'oublier qu'il étoit homme , il le rendit à sa mère , et pria Criton de les éloigner.

Ce léger nuage fut le seul dont le passage rapide obscurcit la sérénité de ses derniers momens. En approchant du terme de la vie , son génie impatient s'élançoit vers l'immortalité , et ses regards , animés d'un feu divin , sembloient en mesurer l'étendue. Au milieu des transports de cette céleste ivresse, sa main prend avec indifférence la coupe fatale qu'un esclave hii présente en pleurant , et la porte tranquillement à sa bouche. Ses amis poussent un cri , se détournent en frémissant , et se couvrent le visage de leurs vêtemens. Socrate remet la coupe vide à l'esclave, en lui disant : « Mon ami , à présent que dois-je faire ? — « Vous promener jusqu'au moment où vous « sentirez vos jambes s'appesantir. »

Socrate se lève , marche d'un pas tranquille , et ranimant le courage de ses disciples : « Que « faites-vous ! leur dit-il ; je vous avois priés « d'éloigner ma femme et mes enfans , pour " écarter d'ici les foiblesses humaines. Pour- « quoi ces soupirs et ces sanglots? si je vous « précède de quelques jours , n'est-ce pas pour « être heureux un peu plutôt que vous ? Ce

« départ peut-il vous coûter des larmes? et de- « vez-vous pleurer mon bonheur ? »

En parlant ainsi , sa marche devenoit insensiblement plus lente et plus pénible. Il s'en apperçut , se mit sur son lit , s'enveloppa de son manteau , regarda ses disciples , leur tendit la main , et ferma les yeux.

Ainsi finit le plus juste , le plus sage , et le plus heureux des hommes.

Ainsi de ses beaux jours parcourant la carrière , L'homme qui pas à pas a suivi son devoir , Tranquille le matin et tranquille le soir , S'endort comme l'enfant sur le sein de sa mère.

Ju A sobriété est nécessaire , même dans la pratique des vertus les plus aimables. La modération outrée tient de îa foiblesse , et quelquefois du ridicule : la pudeur affectée devient pruderie ; la discrétion étudiée dégénère en dissimulation ; l'excessive franchise en indiscrétion ; la piété minutieuse mène à la cagoterie ; la dévotion exaltée entraîne au fanatisme ; et la patience adorable de Socraîe , exagérée par Antisthène, servit de base à la secte rebutante des philosophes cyniques.

Les cvniques tenoient de Socrate cette maxime : « le privilège des dieux est de n'avoir be- « soin de rien ; et plus le sage sait borner ses « besoins , plus il se rapproche de la divinité. » C'est sur ce principe qu'ils fondoient le mépris des richesses, des plaisirs et des grandeurs. Mais de ce mépris philosophique passant à l'oubli des bienséances qu'exige la pudeur, et des égards qu'on doit à la société, ils finirent par se rapprocher de la nature en sauvages plutôt qu'en philosophes.

Antisthène , leur maître , Athénien de nais-

sance, après s'être distingué en combattant pour sa patrie à la bataille de Tanagre , fréquenta l'école de Socrate. Ayant appris de lui l'exercice de la patience , dont l'inaltérable douceur émousse les traits du sort et use lentement les aiguillons de la douleur, il entreprit de soumettre à cette vertu , non seulement les souffrances , mais encore toutes les passions humaines ; puis changeant cet empire en despotisme , il voulut que la patience anéantît toutes les sensations qu'elle auroit subjuguées ; et par cette abnégation graduelle du plaisir et de la douleur, il réduisit peu à peu la vie humaine au néant , puisque jouir et souffrir composent toute notre existence.

Ce philosophe prétendoit quil vaut mieux être atteint de la folie que de la volupté , comme si la volupté étoit au dessous de la folie ! Ah ! la folie la plus déplorable , est celle c[uj nous prive des plaisirs purs que la bonté des dieux met en balance avec les peines de la vie.

Dans les jours brûlans de Tété , Le ciel fait sur les fleui's descendre la rosée ;

Dans les jours de radversité ,

Il offre à notre ame épuisée

Le nectar de la volupté ; Pour pénétrer nos cœurs , il jaillit , il s'élance

De mille sources tour à tour, Du sein de l'Amitié , des lèvres de TAmour ,

Des regards de la Confiance.

Lorsque la main de notre ami

Serre la notre avec tendresse ; Quand l'Hymen ou l'Amour , dans nos bras endormi ,

En se réveillant nous caresse ,

MaUieur au triste raisonneur Qui, sous le noir manteau de la pliilosopliie , Pour suivre la raison , repousse de son cœur Ces douces voluptés d'uue Innocente vie. Hélas ! si l'on est fou de goûter le bonlieur , La raison , mes amis , ne vaut pas la folie !

Ce qui caractérisoit particulièrement Antisthène et ses disciples , c'étoit une certaine rudesse de franchise qui repousse les hommes qu'elle devroit attirer. Les stoïciens ignoroient que la vérité ressemble à la pudeur, en ce que le charme de l'une et de l'autre tient au voile léger qui la couvre.

Cependant , il le faut avouer , leurs maximes sont ordinairement si naturelles , et leurs répliques frappent quelquefois si juste, qu'elles laissent une empreinte ineffaçable.

Quelques Athéniens reprochant à Antisthène son origine étrangère , et se glorifiant d'être nés dans l'Attique , il leur répondit : • Les limaçons et les sauterelles sont , comme

I> E M O R A li E. 11.^

«VOUS, les naturels du pays.' — Mais, ajou- « toit-on , TOUS n'êtes pas né de deux person- « nés libres. — Je ne suis pas né non plus de n deux lutteurs ; et cependant je suis en état « de vous défier à la lutte. — Pourquoi , lui « disoit-on encore , votre école est-elle dé- « serte? — Parce qu'on ne paye pas pour y « entrer. — De quels objets dois-je me pourt voir, ajoutoit légèrement un jeune homme , « pour y suivre avec fruit vos leçons ? — D'une « tête neuve. »

L'assemblée du peuple ayant élu des généraux et des magistrats ignorans : « Athéniens, « s'écria le philosophe, je vous conseille , pour « justifier vos élections , de décréter que les « ânes sont des chevaux. Eh quoi ! ajoutoit le « cynique , vous séparez soigneusement le fro- « ment de l'ivraie , vous purgez vos armées de « tous les soldats inutiles, et vous ne purgez « pas la société des sots ambitieux qui la do- « minent et des méchans qui la corrompent ! »

« Mais , lui répliquoit-on , comment les dis- « cerner, si les sots même ont chez nous l'én corce de l'esprit 7 — Laissez l'esprit , et choi- « sissez la bonté. — Mais si parmi nous les bons « et les méchans se ressemblent ? — En ce cas, « pleurons sur la patrie; car un pays où l'on «ne peut plus distinguer les honnêtes gens

Il4 COURS

« d'avec les hommes vicieux , est perdu sans « ressource , à moins que les êtres vertueux ne « s'unissent contre les pervers. — Mais avant « de s'unir , comment se reconnoîtront-ils ? — «Par leurs inclinations. Tous ceux qui cher- « client le bien se rencontrent en le cherchant « et deviennent naturellement amis les uns des « autres, — Il est vrai ; mais leur nombre est « si petit ! — Eh ! qu'importe le nombre , « quand on a pour compagnons de guerre des « hommes justes et courageux ! Il vaut mieux « avoir à combattre avec un petit nombre de « guerriers irréprochables , contre une foule « de soldats corrompus , que d'avoir à se dé- « fendre , avec leur nombreuse armée , contre « un petit nombre de braves gens. La vertu est « une arme qui ne peut leur être ravie. La pru- « dence élève devant eux un rempart que l'a- « dresse et la force ne peuvent ni surprendre « ni renverser. Rien ne les étonne ni ne les dé- « concerte ; car rien n'est imprévu ni extraor- « dinaire pour le sage : vainqueurs , ils prati- « quent la plus belle de toutes les sciences , « celle d'oublier le mal ; vaincus , ils emportent « le premier de tous les biens , celui de mourir « content de soi. »

Mourir content de soi ! rare et précieux avantage d'une vie pleine et sans reproche,

DEMORALE. Il5

tu ne peux appartenir à ces femmes frivoles , dont la vie s'est évaporée dans le tourbillon et la satiété des plaisirs. Les dieux t'ont réserA'é à la mère de famille , dont les jours utiles furent remplis par l'amour, le travail et la bienfaisance. Pareille à cet insecte laborieux qui , pendant son existence éphémère, se file un tombeau d'or et de soie , et pour attendre un nouvel être , s'enferme au sein de son trésor , elle s'entoure à ses derniers momens de tout le bien qu'elle a fait , de toutes les vertus qu'elle a pratiquées , et attend paisiblement une seconde vie , au milieu des trésors qu'elle a recueillis pendant la première.

Tendre amitié , discrète confiance , Souvenirs purs , paisible conscience , De ses beaux jours vous cliarmez le couchant , Et sur les bords de cet abîme immense Où l'homme dans la nuit avance en trébuchant , Vous rallumez pour elle un rayon d'espérance ; Et quand son ame enfin remonte vers les deux , La piété fidèle , en lui fermant les yeux ,

Sur sa morne pâleur admire Le calme vertueux de rimmortalité*, L'expression de la bonté , Et les vestiges du sourire.

Non , non , ce n'est point là l'ouvrage de la mort .; C'est le repos , après une longue insomnie.

IIO COURS

En déposant le fardeau de la vie ,

Le vice meurt , mais la vertu s'endort.

Pour parvenir sans effort à cette fin si désirable , il suffit , à l'exeuiple d'Antisthène , de faire par penchant le bien que les autres font par contrainte. Cette contrainte cesseroit bientôt d'exister , si tous les hommes connoissoient la jouissance qui accompagne le sentiment et la pratique du bien. Aussi est-il rare que celui qui a fait une belle action , n'en médite pas une seconde.

A la Vertu , comme à la Volupté , Les dieux ont fait présent d'une coupe enchantée.

A peine l'homme l'a goûtée , Qu'il y revient avec avidité.

Mais dès que le Printemps fuit avec Cythérée ,

En vain les avides désirs

Pressent , d'une lèvre altérée , La coupe où fut jadis le nectar des Plaisirs. « Quoi ! de la Volupté la source est donc tarie l

« Où puiserons-nous désormais ■ Les consolations des peines de la vie ? »

Alors , pour calmer nos regrets , D'un air compatissant la Raison nous présente

Une coupe moins séduisante ,

Mais qui ne s'épuise jamais :

« J'ai fait le bien ; demain je veux le faire encore. a Demain , à mon réveil , je prétends que l'aurore

« Éclaire de nouveaux bienfaits.... »

Quel charme attendrissant , quelle céleste ivresse Accompagnent l'espoir d'une bonne action ! Ah ! suivons ce délire , et livrons-nous sans cesse A cette insatiable et noble ambition.

Cultivons l'amitié , l'honneur , la bienfaisance ; Soutenons l'équité , protégeons l'Innocence ; Ecrasons le vice abattu.

Humanité , bonté , prudence , Franchise , fermeté , constance ; Envahissons , en espérance , Tout l'empire de la Vertu.

Loin d'ici , vains Plaisirs , séduisantes chimères , Enfans du sombre Ennui , dont le rire Imposteur Caclie le vide affreux de l'esprir et du coeur; Portez , portez ailleurs vos faveurs mensongères ; Cherche-t-on les plaisirs , quand on a le boulieur ?

Mais si le bonheur qui naît de la pratique du bien nous dédommage des contrariétés semées sur le chemin de la vie , il est un autre plaisir qui nous sauve les ennuis du voyage ; c'est l'avantage de savoir , comme Antisthène , nous entretenir avec nous-mêmes.

Le charme de cette paisible jouissance semble être réservé à la femme vertueuse , dans les momens de repos et de solitude qui succèdent aux occupations et à la société de sa famille. Ses enfans sont-ils absens ? son époux

Il8 COURS

est-il en voyage ? seule elle se recueille , pour s'entretenir du bonheur de ces êtres chéris : «En partant , il avoit l'air triste; c'est qu'il o partoit. Depuis que nous vivons ensemble , je « ne lui ai connu d'autre chagrin que celui de « notre séparation. Seul, autrefois, jele voyois « toujours sérieux , souvent même un peu sé- « vère ; heureux près de moi , il s'est habitué « à sourire, et moi je me suis accoutumée à son « bonheur. Ce matin , il est parti ; plus de sou- « rire , plus de bonheur ; mais bientôt il revien- « dra , et nos cœurs reprendront leurs habi- « tudes.

n Son voyage va procurer un état à mon fils , « et décider du sort de ma fille. Ah ! si la mo- « destie permet la vanité maternelle, je crois « qu'un peu de vanité peut m'être permise. « Comme il est vif, mais comme il est bon! « Quelle douceur en elle ; mais quelle force « de caractère ! A-t-on plus d'esprit que le « frère , plus d'ingénuité que la sœur ? Il est « aussi connu par ses talens qu'elle l'est par ses « vertus et par ses grâces. Ma fille vaut déjà « mieux que moi, et mon fils, quelque jour , « égalera son père. Ah ! je puis défier les cha- « grins et la vieillesse : mon époux est heureux , « mes enfans sont dans le bel âge : mon bonheur

o s'affermit , et mes beaux jours recommen- « cent. »

Antisthène eût été l'ami d'une telle femme , car il croyoit qu'avec les femmes on peut s'en tenir à la tendresse de l'amitié. Peut-être un jour serai-je de son avis; mais jusqu'à ce moment, la question me paroît délicate. De l'un à l'autre sentiment, la pente est si douce et le passage si naturel , qu'en avançant insensiblement, on est tout étonné d'avoir changé de route et de langage ; et qu'alors , ne concevant plus ce qu'on dit , ne sachant où l'on va , l'on se perd au milieu du discours et du voyage.

La réputation d'Antisthène lui fît des envieux ; il les connoissoit , et disoit en les plaignant : « Ces malheureux sont minés par leur « caractère , comme le fer l'est par la rouille « qui s'y attache. » Insensible aux traits de l'envie, il ne l'étoit pas moins au suffrage des honnêtes gens : « Il m'est dû , disoit-il , puis- « que je n'ai point fait de mal. » Mais un jour s'entenclant louer par des hommes vicieux : « Grands dieux ! s'écria-t-il , aurois-je donc « commis quelque mauvaise action ? »

Ce philosophe mettoit sa vanité dans une négligence affectée , comme Platon mettoit la sienne dans un luxe recherché, Socrate, évitant l'un et l'autre excès , annonçoit sa modes-

tie par une honnête simplicité. Un jour, Platon étant malade , Antisthène courut chez lui , vêtu d'un manteau déchiré ; et regardant un vase dans lequel Platon avoil vomi : « Je vois « hien là , dit-il , la bile de Platon , mais je n'y « vois point son orgueil. — Et moi , lui répon- « dit Socrate , j'apperçois le tien à travers les « trous de ton manteau. »

Quoique piqué de la censure de son maître , Antisthène lui demeura toujours attaché par l'estime et la reconnoissance. Il le chérissoit même plus tendrement qu'un frère; car il estimoit beaucoup plus les liens de la vertu que ceux de la parenté. Aussi eut-il , dans la suite , la gloire de venger sa mort. Voici à quelle occasion.

Plusieurs étrangers étant venus des extrémités du Pont-Euxin pour entendre Socrate , dont ils ignoroient la condamnation , furent désespérés de ne plus trouver dans Athènes que la mémoire de ce grand homme. Antisthène , profitant du premier mouvement de leur désespoir , les conduisit chez Anitus et Mélitus , en leur disant : « Consolez-vous , ..< voici deux hommes qui doivent être beau- « coup plus sages que Socrate , puisque ce sont « eux qui l'ont condamné. » A ces mots , la fureur s'empare des étrangers j Anitus leur

échappe avec peine , mais Mélitus périt sous leurs coups.

Anlistliène, après avoir vengé son maître , fut attaqué d'une maladie longue et douloureuse , qui le conduisit péniblement au tonibeau. Comme il approclioit du terme fatal , Diogène , son disciple , se présente chez lui , et lui demande s'il a besoin d'un ami. « Hé- « las ! reprend le philosophe mourazit , quel est « celui qui me délivrera de mes douleurs ? — « Le voici , réplique Diogène en lui offrant un « poignard. — Ah ! s'écrie le malade, je me « plains de mes douleurs , et non pas de la « vie. »

C'est dans cet instant , qui semble réservé pour le triomphe de la philosophie , que le philosophe s'évanouit , et que l'homme , hésitant sur le bord de l'étei-nité , s'écrie avec Mécène et notre bon La Fontaine :

« Qu'on me rende impotent ,

« Asthmatique, goutteux, manchot, pourvu qu'eu somme a Je vive , c'est assez ; je suis plus que content. »

Malgré cet instant de foiblesse , Arrtisthène emporta les regrets et l'estime des Athéni'ens , ■ qui savoient que l'homme le plus parfait paye de temps en temps le tribut à l'humanité. Le reproche le plus fondé qu'on puisse lui I. II

f;urc, ainsi qu'à lii plupart des philosophes, c'est que sa conduite fut en contradiction avec ses principes. Il couroit sans cesse après la renommée, et répétoit tous les jours : « Pour être » heureux, cherchez l'ohscurité. «Vous souriez de son inconséquence , vous , mesdames , qui souvent poursuivez les plaisirs bruyans du grand monde , en vantant les délices de la solitude, et qui volez au bal de l'Opéra, après avoir fait une idylle sur la campagne. Cependant la solitude et l'obscurité sont un bien précieux qui vous appartient exclusivement , la nature a destiné les hommes à poursuivre le bonheur , et les femmes à l'attendre. Tandis qu'il nous appelle publiquement à lui , il vient secrètement vous chercher : mais il veut que ses relations avec vous soient ignorées , et s'enfuit dès que vous publiez ses faveurs.

J'ai vu Délie , au seia de Topuleuce , Possédant tous les biens , excepté les désirs ,

Et s'ennuyant avec magnificence , AoJieter des vapeurs eu payaut ses plaisirs.

D'une cour nombreuse entourée , Klle attiroit les cœurs par son aimable accueil : C'étoit un signe, im mot , un sourire , un coup-d'ceil. Elle vouloit être adorée , Non par amour , mais par orgueil

Le soir , après mainte conquête , A cette heure où uotre ame , avec tant de douceur ,

Se rend compte de sou bonlieur ; D'un encens passager l'insipide vapeur Remplissolt à peu près le vide de sa tête ;

Rien n'occupoit le vide de son cœur.

Le lendemain , encore un jour de fête. Tant pis ! spectacle , bals , concert ; rien de nouveau. L'esprit est si commun ! le sentiment si bête ! De tous côtés l'Amour, mais l'Amour sans flambeau, «Le ciel est assez pur , le temps est assez beau ;

«Mais il fait beau toute l'année ;

« Comment abréger la journée ?

«Si j'aimois mon époux ! . . Je l'aimois autrefois.... «Mais tout Paris sauroit ma flamme vertueuse !.,.. « Comment faire ? Je sens le besoin d'être heureuse ,

o Mais le bonheur est bien bourgeois, jj Ainsi , se faisant jour dans son ame attiédie ,

La fausse honte et la satiété Lui reudoient le fardeau des plaisirs de la vie

Plus pesant que l'adversité.

Mais loin du fracas de la ville J'ai vu Clémence , au plus beau de ses ans , Fraîche comme les fleurs qui paroienî son asyle , Chérissant son époux , caressant ses enfans , Heureuse , moins encor de se voir adorée , Que d'ignorer le monde et d'en être ignorée. Ses désirs les plus chers , et son unique soin ,

ia4 c OURS

Se bornoient au bonlieur de son fils , de sa fille. Ses regards maternels ne voyoient pas plus loin :

L'univers étoit sa famille,

ÎS^i les ennuis , ni les dégoûts , Ti'altéroient de ses jours la volupté suprême. Bien avec ses enfans , bien avec sou époux ,

Bien surtout avec elle-même , Son plaisir le plus doux étoit dans son devoir.

L'émail des prés composolt sa parure ; Et si Tonde à ses yeux n'eût offert un miroir , Elle eût été belle sans le savoir.

Son spectacle étoit la nature , L'éclat du jour naissant et le calme du soir ,

Et ses enfans jouant sur la verdure , Et leur père près d'eux gaîment veuaut s'asseoir. Quel spectacle enchanteur, que les êtres çpi'on aime!

Elle voyolt toujours le même ,

Et desiroit toujoiu-s le voir.

O vous , qui couronnez son heureux hermitage , Arbres majestueux , étendez votre ombrage ;

Arbrisseaux , entrelacez-vous , Entourez cette enceinte et fermez le passage

Au pied furtif , à l'œil jaloux.

De votre aile , léger Zéphyre ,

Ecartez le souffle empesté

D'une profane volupté :

C'est ici le séjour de la félicité ;

Epurez l'air qu'on y respire.

Et vous , dont nous avons méconnu les bienfaits ,

ques dans les plis de son manteau. Vous parliez ? il ne dérange rien. L'entretien continue ; il se tait : les avis se partagent ; il observe : la dispute s'anime ; il écoute : vous vous en rapportez à lui ; il s'en défend : vous le priez de prononcer ; il sourit : vous le voulez ; il obéit. «L'une a raison, et l'autre n'a pas « tort. Votre idée, au fond, est absolument la « même , mais votre imagination est si riche et (' la langue est si pauvre , que les expressions « seules ont manqué au génie : la langue seule « a tort, et vous avez toutes raison. »

Si votre juge vous aimoit pour vous, il vous eût dit la vérité , et vous l'en aimeriez moins peut-être ; mais comme il vous aime pour lui , il vous a trompées , et vous l'en aimez secrètement davantage.

Aussi est-ce le philosophe du jour , le sage par excellence. Sa vertu n'est ni tranchante , ni sévère. C'est une vertu commode , souple et liante , celle qui convient le plus aux jolies femmes , dont il est adoré , et à la cour de Syracuse, dont il fait les délices.

Ce n'est pas que Denys , comme la plupart des princes , ne soit capricieux et vain , même avec les philosophes ; mais il est riche et généreux ; et comme Aristippe , en pesant les avantages et les inconvéniens de son amitié , trouve

que son or balance au moins ses caprices , il emporte l'un, et lui laisse les autres, pour en tirer parti dès qu'il en aura besoin.

Ce moment ne peut être éloigné ; car la sensualité du philosophe le conduit souvent à la prodigalité.

A peine est-il rentré dans les murs d'Athènes , que voulant signaler son retour par un festin somptueux , il écrit à la célèbre Laïs :

Vous êtes belle , je vous aime , Et je vous possède pour moi.

Je sais que vous m'aimez de même :

Vous faites bien ; chacun pour soi.

Prenons notre part de la vie , Sans songer à celle d'autrui :

Soyez votre meilleure amie , Comme moi mon meilleur ami.

Gardons nos sens pour la jeunesse , La volupté pour nos désirs , L'esprit pour la délicatesse, Le cœur pour nos menus plaisirs.

L'Amour vous invite à ma table :

Apportez votre art séducteur , Vos talens , votre esprit aimable , Et , si vous voulez , votre cœur.

Dieux protecteurs du bonJieur de la terre , Environnez ce sanctuaire Des TOJles sacrés du mystère Et du silence de la paix ; De l'hymen c'est ici l'asyle.

Le luxe Ta proscrit ; les arts l'ont déguisé ; Le plaisir ne naît plus de son sein épuisé ; Le crime l'a rendu stérile. * Dieux , rendez-lui ses traits majestueux , Et sa céleste ivresse , et sa flamme féconde ;

Qu'il soit encor l'espérance du monde , Et le consolateur des Jiommes vertueux ! Mais que l'obscur sentier qui mène en sa présence , De l'homme corrompu soit toujours ignoré,

Et de ce dédale sacré JVe confiez le fil qu'aux mains de l'innocence !

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