ARISTIPPE
JLoRSQUE (lifférens végétaux, croissant en même temps sur un sol fertile , y sont alimentés de la même substance, chacun d'eux en extrait particulièrement les sucs qui conviennent à sa nature. Bientôt le principe commun qui les nourrit, devient utile ou nuisible, selon les modifications qu'il éprouve , et le poison mûrit auprès de la plante salutaire.
Ainsi la vertu bienfaisante de Socrate , diversement modifiée selon les différens caractères de ses disciples , produisit chez Antisihène la dureté, chez Diogène la grossièreté , chez Cratès l'impudence , chez Zenon la fermeté , chez Platon la sublimité , chez Aristippe l'égoïsme , qui compose en substance la philosophie des courtisans; aussi Aristippe fut-il un philosophe de cour. Son premier abord vous plaira , mesdames. Il se présente avec dignité, salue avec aisance , laisse tomber négligemment sa robe flottante, ou la relève avec grâce. L'esprit pétille dans ses yeux , voltige sur ses lèvres , joue dans les traits mobiles de sa physionomie , dans ses moindres gestes , et jus-
1) E M O R A L E. I2CJ
Tandis que ce billet et vingt autres pareils arrivoient au lever ou à la toilette des hommes les plus spirituels et des femmes les plus aimables d'Athènes , Aristippe préparoit un festin à grands frais. Il acheta , dit-on , une perdrix cinquante drachmes. Un cynique, témoin de cette prodigalité , l'en reprit amèrement. « Si M cette perdrix , répondit Aristippe , ne coùtoit « qu'une obole , l'acheterois-tu ? — Oui. — Je « suis donc plus philosophe que toi , puisque « je n'estime pas plus cinquante drachmes que « tu n'estimes une obole. » A ces mots ; le critique déconcerté l'accabla d'injures. Aristippe , pour toute réplique , lui tourna le dos et s'éloigna. INIais le censeur furieux le poursuivoit , en s'écriant : « Pourquoi fuis-tu , scé^ « lérat ? — Parce que tu es libre de me dire « des injures , et moi de ne pas les entendre. » Puis s'adressant à quelques personnes étonnées de sa patience et de sa tranquillité : « Il « faut , leur dit-il , traiter les insolens comme « les ambassadeurs que l'on congédie sans ré- « ponse. »
A ces mots , il s'éloigne , et court chez le philosophe Eschines , avec lequel il étoit brouillé depuis long-temps. « Je viens ici , lui B dit-il, pour ton intérêt et le mien. Nous nous « convenons , nous avions du plaisir à nous
« voir. La vanité nous a divisés , l'amitié y « perd , et la satire y gagne ; car la rupture de « deux hommes célèbres sert d'aliment aux « entretiens de la méchanceté. Faisons taire les « envieux et les parasites : viens dîner chez « moi ; le plaisir t'y invite , Aspasie nous at- « tend ; asseyons-nous près d'elle , et que les « Grâces servent de médiatrices entre la phi- « losophie et l'amitié. » Eschines lui prit la main et le suivit.
Ils trouvèrent les convives réunis. Platon arrivoit en même temps que la brillante Laïs. Aristippe , en présentant à celle-ci le philosophe Eschines , lui dit : « Vous voyez un « homme qui fut autrefois mon ami. — Autre- « fois ? reprit-elle tendrement ; le beau titre «pour l'avenir! >> Soudain les amis réconciliés s'embrassèrent , et l'on passa dans la saHe du festin.
Peut-être seroit-il à désirer pour quelques jeunes maîtresses de maison , qu'elles eussent pu voir Aristippe faisant les honneurs de sa table , afin d'apprendre au moins comment elles doivent s'asseoir à la leur. Là, elles n'eussent apperçu ni ces airs nonchalans qui parodient l'aisance , ni ces mines étudiées qui font grimacer la politesse , ni ces façons financières qui adjugent les places au prorata de la for-
DE IM ORALE. l3l
tune , ni cette affectation immorale qui sépare les époux et les amis , pour asseoir les amans deux à deux ; et elles eussent appris que le bon ton consiste à dissimuler au moins ce que doit voiler la décence.
Au milieu du festin , Platon , connu par sa magnificence , et jaloux peut - être de celle d'Ai'istippe , s'avisa de la lui reprocher. Aristippe, au lieu de justifier durement sa conduite , en opposant au censeur son luxe quelquefois scandaleux , le réfuta indirectement avec cette adresse et cette ohligeance persuasives , qui dès-lors sembloient anticiper sur l'urbanité française. « Quel est, lui dit-il, le « but de toutes nos actions ? n'est-ce pas d'être « honnête homme ? — Il est vrai. — Crois-tu « que Denys soit honnête homme ? — Je le « crois. — Eh bien ! il vit encore plus déli- « cieusement que moi. La magnificence n'est « donc point un crime , puisqu'on peut être « un hôte très généreux , un convive très ai- « raable , et un très honnête homme. Pour « nous en convaincre , demain nous dînerons ' chez toi. »
Tandis que Platon , désarmé , accepte eu rougissant la proposition , le philosophe Poly^ène , la besace sur l'épaule , le bâton à la main , entre , s'arrête et recule en s'écriant :
l32 COURS
•I O temps ! ô mœurs ! Quel scandale ! quelle « profusion ! » Aristippe se lève , l'accueille et lui dit : « Assieds-toi près de moi. — Pour me « corrompre ? répond le cynique. - — Au con- « traire , pour me purifier. Voici du vin de « Chypre. — Je ne bois point de poison. — . « Mais ta philosophie n'est-elle pas un antidote « universel ? — Assurément. — Ne braverois- «tu pas , aidé de son secours , et la coupe et « les enchantemens de Circé ? — Par Jupiter ! « — Laïs , versez le nectar et présentez -le à « Polyxène. Mon confrère , voici la coupe dans K la main de l'enchanteresse ; montre-nous le « pouvoir du contre-poison. — Non , la sagesse « défend de chercher le péril. — Le péril est « nul , quand le préservatif est infaillible ; et « puis , regarde les yeux de Laïs , ils n'ont pas « de mauvais dessein. » A ces mots , Polyxène regarde, rougit et vide la coupe. Aristippe à l'instant lui présente la perdrix qu'il avoit payée cinquante drachmes. Mais le philosophe la repoussant avec indignation , s'écrie : « Loin o de moi la volupté ! — Tu la redoutes .'* — Je « la brave. — Pourquoi donc l'éviter .'' L'esclave « fuit son maître ; le maître poursuit et en- « chaîne son esclave. De la volupté ou de toi , «voyons lequel enchaînera l'autre. »
Polyxène commença l'épreuve par la per-
drix , mais sans rien perdre de sa gravité. « Le* « rire , disoit-il , est une foiblesse. » En vain les bons mots et la gaîté l'assiègent de toutes parts ; son sérieux tient bon jusqu'au moment où Lais , voyant qu'à force d'ambroisie et de nectar le philosophe va bientôt oublier la philosophie , porte aux convives la santé de Polyxène , en s'écriant : An vainqueur de la volupié. A ces mots , le rire échappe au vaincu. « O Polyxène, lui dit alors Aristippe, que la « renommée t'a doué d'un beau privilège ! « Nous mangeons , nous buvons , nous rions ; « nous sommes des profrtnes : tu manges, bois « et ris ; tu es philosophe. »
Quand un hypocrite est démasqué , son orgueil se sauve sous l'apparence de la modestie. « Moi, philosophe ! reprit humblement Polyxè- « ne -jesuis indigne dece titre glorieux. Il n'ap- « partient qu'au vertueux Platon et au sage Aris- « tippe. — Je ne sais , reprit celui-ci , si je suis a philosophe ; mais je sais bien que je suis heu- « reux. Je crois que ma philosophie est, comme « toutes les opinions humaines, mêlée de quel- « ques vérités et de beaucoup d'erreurs. Les "■ uns exaltent avec enthousiasme ma conduite « et mes maximes ; peut-être ont-ils tort. D'au- « très les censurent avec amertume ; peut-être « ont-ils raison. Mais pour vous mettre en
« élat de prononcer entre mes partisans et mes « détracteurs , je vais , en peu de mots , vous ff exposer ma conduite , mes principes et ma « philosophie :
« Mes chers amis , je naquis en Libye. Je sais l'amour , les souveuirs chéris Et le respect qu'on doit à sa patrie ; IVIais la Libye est un triste pays.
Là, la beauté , reposant sur la dure Son corps robuste et ses mâles appas , Pour tout régal vous présente aux repas Un pain grossier et de l'eau toute pure. Point de nectar qu'on savoure à longs traits , Point de scuités ; la sauté va sans dire ; On l'a toujours , et l'on n'y boit jamais. Encore moins de volnptés jiouvelles , Ni mets choisis , ni succuleus gibiers ; On n'y rencontre , hélas ! les petits pieds , Dans les souprrs , non plus que chez les belles. Avec respect je sais apprécier Les mets sortant des mains de la nature ; Mais j'aime mieux , malgré leur source Impure , Les mets sortant des mains du cuisinier. J'ai raisonné la science profonde De réveiller et de flatter le goût.
Sur ce talent c'est à tort qu'on me fronde : Le bon goût est du goût de tout le monde , Et le plaisir sait profiter de tout.
Ceux qui , jaloux de ma délicatesse , Et soupant mal , me reprochent sans cesse De mes soupers l'apprêt délicieux , Dévotement prodiguent leurs richesses Pour les festins de la fête des dieux : J'offre les miens pour fêter les déesses : Ils font fort bien ; mais je fais encor mieux.
L'or n'a de prix qu'autant qu'on le dépense;
Les biens chez nous entrent dès qu'il en sort.
L'avare est pauvre auprès de son trésor ;
L'heureux prodigue est seul dans l'abondance. .
Voilà pourquoi je ne puis m'en passer.
Le sage doit , dit-on , y renoncer ;
C'est fort bien dit ; mais pour que j'y consente ,
Assurez-moi dabord tous les plaisirs.
Ce n'est pas l'or qui tente mes désirs ,
Ce sont les biens que l'or me représente.
Savoir user de la prospérité, Ce n'est qu'un jeu pour la philosophie ; Mais le secret tpi'au sage elle confie , C'est d'être heureux malgré l'adversité.
Je puis demain tomber dans l'esclavage ,
Mais je ne puis perdre ma liberté.
De tous mes sens n'aurai-je pas l'usage ?
Ma conscience et ma véracité ,
Et mon génie et ma franche gaîté
Sont-ils sujets à la captivité ?
E est deux biens qu'on n'ôte point au sage .
l36 ' COURS
L'indépendauce et la tranquillité, lliche aujourd'hui , je sais de Topulence Mettre à profit le somptueux loisir ; Pauvre demain , je saurois assortir A mon bonheur ma paisible indigence.
Le demi-jour est ami du plaisir ; La volupté cherche une case obscure.
La paix du cœur se cache sous la bure , Et les chagrins sous la pourpre de Tyr. La pauvreté réelle est l'ignorance.
On n'a de biens que ceux dont on jouit; Or l'ignorant n'a point de jouissance ; Les indigens sont les pauvres d'esprit.
Pour assister les riches de la terre ,
Qui bien souvent manquent du nécessaire
Je les instruis ; et de la vérité
Dès qu'un rayon les frappe et les éclaire ,
Humiliés de voir leur pauvreté ,
Us viennent tous m'exposer leur misère ,
Et je leur fais à tous la charité.
Je n'en attends nulle reconnoissance ; Mais je me dis : Ils deviendront heureux , Et de mes soins je suis payé d'avance : Il faut aimer ceux qu'on aime , pour eux.
Le bonheur est le vœu de la nature , Mais le bonheur est le plaisir actif; Foyer toujours plus ardent et plus vif, Au feu duquel la volupté s'épure.
D E M O R A li E. 187
Mais gardez-TOus du plaisir négatif , Dont la tiédeur prend arec complaisance Le mal absent pour une jouissance. Le sot bonlitur , que le boulieur passif !
On vante fort la volupté de Tame, Moi , j'aime assez, malgi^é nos beaux esprits, Celle des sens : l'une et l'autre a son prix. De notre esprit le corjis nourrit la flamme ; Et vers le soir, l'esprit le mieux orné Devient bien nu , quand il n'a pas diné.
Vous prodiguez à l'esprit sa substance , Et condamnez le corps à l'abstinence.
Si vous aimez les esprits délicats , Pourquoi les sens ne le seroient-lls pas ? Cliez Jupiter , tandis que le génie , Pour s'enivrer de nectar , d'ambroisie , En traits de feu s'envole et prend l'essor ; Pour soutenir l'enveloppe grossière Qu'il rejoindra peut-être sur la terre , Dînons gaîmeut , et soupous mieux encor.
Amans du jour , amis de circonstance ; En voyageant nous faisons connoissance , Et nous suivons ensemble le chemin.
Continuons ; mais si la convenance Change aujourd'hui , nous cliangerons demain.
Les seuls amis sont ceux que la fortune Unit eutr'eux par se j liens secrets ;
i38 COURS
Car l'amitié, puisqu'on en suppose une , S'évanouit avec nos intérêts.
Légèrement chargeons-nous de sa cliaîne.
Fêtons l'amour , mais écartons la haine : Haïr fait mal , comme aimer fait du bien. Plaignons le vice et la scélératesse , Fuyons l'orgueil , méprisons la bassesse , Plions des sots ; mais ne haïssons rien.
Tout est pour nous , rien ne nous appartient.
Hâtons-nous donc de jouir sans envie
Et sans procès ; il faut prendre la vie
Comme elle passe , et le temps comme il vient
Songeons à tout. A la Vertu fidèles ,
N'oublions pas son frère le Bouheur.
Si celui-ci se brouiUe avec sa sœur ,
Ne nous mêlons jamais de leurs querelles.
Cultivons-les tous deux séparément ,
En attendant leur raccommodement.
Mais des plaisirs pour augmenter la somme , Jamais d'autrui ne violons les droits.
Le philosoplie est au dessus des loix , Puisque sans loix II seroit honnête homme.
Respectez donc les loix de cliaque Etat; Suivez les mœurs , observez les usages : Mais en tout temps , tout pays , tout climat , Soyons heureux ; les heureux son!: les sages. »
Parmi les principes équivoques de cette mo-
D E M O R A L E. iBg
raie relâchée , le chapitre de l'amitié est sans doute, mesdames , celui qui vous a le moins édifiées. Cependant peut-être en excuseriezvous l'auteur , si vous réfléchissiez qu'il est naturel aux hommes de juger , moins d'après la raison que d'après leurs habitudes. Aristippe , jugeant l'amitié telle qu'il avoit coutume de la rencontrer au milieu des cercles brillans d'Athènes , la regardoit comme la plus aimable et la plus légère des vanités du monde ; et nous sommes si Athéniens à cet égard , que ce philosophe apprécieroit notre amitié comme celle de ses contemporains. Certes, si l'amitié se trouve dans ce nouveau monde, elle doit être bien dépaysée ! Aussi vous avouerez, mesdames , que le mot d'ami est un titre honorifique dont on aime à parer sa sensibilité, depuis qu'il n'astreint plus à aucune fonction. Du moins Aristippeavoit-il sur nous l'avantage de la franchise , puisqu'il renonçoit aux honneurs de l'amitié dès qu'il avoit cessé d'en remplir les devoirs.
Toujours infidèle , mais toujours libéral avec ses amis , ce philosophe , pour subvenir à ses dépenses excessives , exigea de chacun de ses disciples une forte rétribution ; et afin d'autoriser cette innovation , il envoya luimême vingt mines à Socrate sou maître , qui
l4o COURS
fît la satire de sa conduite en les refusant.
Un homme riche le priant d'instruire son fils, il lui demanda cinquante drachmes. « Cin- «quante drachmes ! s'écria le père du jeune «homine ; il ne m'en coùteroit pas plus pour « avoir un esclave. Eh bien ! reprit Aristippe , «achètes-en un ; tu en auras deux. »
Cependant toutes ces ressources ne pouvant suffire à ses prodigalités, il se souvint des fantaisies de Denys ; et pour les mettre encore à contribution , il résolut de retourner à Syracuse.
Mais avant de quitter Athènes , il alla faire ses adieux à la célèbre Laïs. Un de ses disciples , qui l'accompagnoit , rougit , et s'arrêta à la porte de cette courtisane. « Mon ami , lui « dit le philosophe , ce n'est pas d'entrer ici « qu'il faut rougir ; c'est de n'en pouvoir sor- « tir. » Il dit , entre chez Laïs , l'aborde avec grâce , s'assied avec aisance , lui parle avec amitié , glisse légèrement sur les adieux , les entremêle de sentiment , d'esprit , de gaîté; se lève, l'embrasse, disparoît , et vogue vers la Sicile.
La tempête l'attendoit au passage. Aristippe pâlit à l'aspect des flots irrités. Les matelots , plus aguerris que lui , s'étonnoient qu'un philosophe p ût connoître la crainte , et lui disoient
en souriant : « Quand nous ne craignons rien , « nous qui sommes des ignorans , pourquoi « donc tremblez-vous , vous qui êtes philoso- « phe ? — C'est que nous ne craignons pas « pour la même existence , et que j'ai bien plus « à perdre que vous. » I\Iais bientôt les zéphyrs vinrent dissiper ses alarmes, et le conduisirent au port de Syracuse.
Au moment de son arrivée , Denys étoit dans sonjour d'humeur et d'ennui. «Que viens- « tu faire à ma cour? dit-il au voyageur. — Je « viens , reprit celui-ci , vous offrir un peu des « trésors que j'ai acquis, et recevoir en échange ■ une portion de ceux que Tous possédez. — «Pourquoi donc, ajouta Denys avec hauteur, «voit -on sans cesse les philosophes chez les « princes , tandis queles princes ne vont jamais « chez les philosophes ? — C'est parce que les « philosophes connoissent leurs besoins , et «que les princes ignorent les leurs. — Mais o un philosophe ne devroit-il pas rougir de « quitter l'école de Socrate pour la cour de « Denys? — Je vais chez Socrate quand j'ai bea soin de sagesse, et chez Denys quand j'ai «besoin d'argent. »
Denys, importuné de ses demandes réitérées, lui fit un présent; mais voulant lui faire acheter ce bienfait , il lui ordonna , en se mettant à
table , de s'asseoir à la dernière place. «Volon- « tiers , lui dit Aristippe ; elle deviendra la « première. — Tu te crois donc bien supé- « rieur aux autres hommes ? — Autant qu'un «savant est au dessus d'un ignorant. — Eh ! « quelle si grande différence y a-t-il donc entre « eux ? — Dépouillons-nous l'un et l'autre , et « abordons nus au milieu d'un peuple étran- «ger ; là vous sentirez bientôt quelle est cette « différence. »
A ces mots , Denys irrité lui cracha au visage : mais Aristippe , sans la moindre émotion , dit en s'essuyant : « Si les pêcheurs , « pour prendre de petits poissons , se mouillent « le corps tous les jours , ne puis-je pas , pour « prendre une baleine , me laisser un instant « mouiller le visage ? » A^ous rougissez , mesdames , de mépris et d'indignation. Eh bien ! sentez-vous en ce moment tout le prix de l'ordre et de l'économie ? Mais quel rapport , me direz-vous , existe-t-il entre la bassesse d'un courtisan intéressé et l'économie de notre fortune ? Le voici :
Vous avez un cœur généreux , Un esprit épuré par la délicatesse ; Les dieux ont à ces dons ajouté la richesse : Vous devez être heureuse , et faire des heureux.
Mais quand on nage au seiu de l'abondance , Quand on se laisse aller au torrent du plaisir , Calcule-t-on , et prévoit-on d'avance Que la source en puisse tarir ?
Cependant le torrent par degrés se divise ;
L'onde s'égare et se perd dans son cours, Mais la source fournit , et vous nagez toujours
Sans réflécliir qu'elle s'épuise.
Peut-être il seroit temps encor de recueillir
Les flots épars de l'onde fugitive ; Ce n'est plus qu'un ruisseau ; mais il pourroit nourrir Quelques fruits , les derniers qui restent sur sa rive. Il en reste si peu , qu'un soin aussi léger
Ne peut suspendre votre course.
Profitez du moment , l'avenir peut changer; Et tant que le présent vous offre une ressource ,
11 ne faut pas la négliger.
Mais à peine avez-vous épuisé la dernière ,
Soudain la triste pauvreté Du chemin des plaisirs vous fermant la barrière, A vos yeux dessillés présente la carrière De l'indigence et de l'adversité.
Du poids de ce revers funeste Votre cœur n'est point abattu ; Pour le soutenir il lui reste Du courage et de la rertu.
Cependant des Plaisirs la brillante cohorte Revient de temps en temps frapper à votre portt^.
i44 COURS
Leur cortège chez vous ne peut plus être admis: Mais comment les chasser ? ce sont de vieux amis. La raison parle en vain , l'habitude l'emporte ; Ils sont accueillis. Mais pour les bien recevoir , Il en coûte. On emprunte. Une ame noble et grande Souffre de demander autant que de devoir. Bientôt nouveau besoin, et nouvelle demande. Emprunter est un mal , s'acquitter un devoir : Mais le devoir s'oublie , et le mal se succède ; Et quand vous y voulez apporter le remède ,
Vous n'en avez plus le pouvoir.
Le crédit s'affoiblit avec la confiance : Ce qu'en un temps heureux on venoit vous offrir ,
Il faut prier pour l'obtenir , Et d'un non dédaigneux supporter l'insolence.
C'en est fait ; au premier refus
L'humiliation commence ,
Et l'estime ne revient plus.
Entre la misère et le vice
N'ayant plus l'espoir de choisir ,
Vous tombez dans le précipice Sans songer même aux moyens d'en sortir; C ar nous ne nous almon s qu'autant que l'on nous aime;
L'être auquel il n'est plus permis
De prétendre au bonheur suprême
D'intéresser de vrais amis ,
S'intéresse bien peu lui-même.
Ah ! cachez-moi ce frout , ce front qui fut jadis Siège de votre gloire , objet de notre hommage ,
Ht couvert maintenant d'opprobre et de mépris. J'apperçois sur votre visage La trace infâme de l'outrage Dont vous avez payé les trésors de Denys, En cet abaissement quel sort vous a réduite ? Vous que j'ai vue , assise à la table des dieux , Captiver tous les cœurs et fixer tous les yeux ; Qui vous a donc fermé l'Olympe ? — L'incondulte.
En quittant la cour de Plutus , Satisfaite de peu , vous pouviez sur la terre Vous consoler des biens que vous aviez perdus Mais voulant allier le luxe et la misère , Il fallut immoler jusques à vos vertus ;
Ah ! c'étoit-là le nécessaire , Et tous les autres biens n'étoient que superflus. Du moins , si quelque jour la fortune volage
Vous rend ses légères faveurs , Prévoyez l'avenir , modérez-en l'usage ; Et n'oubliez jamais qu'une conduite sage Est le plus sûr garant des vertus et des mœurs.
Si quelquefois , mesdames , vous avez observé la conduite des hommes corrompus , vous devez avoir constamment remarqué que l'insolence est voisine de la bassesse , et que le courtisan courbé sous le poids des humiliations dont son maître vient de l'accabler , en accable a son tour ceux que la fortune a placés au dessous de lui. Aristippe, encore humide T. r3
l.'lG COURS
'ie l'insulte de Denys , entra chez le trésorier de ce prince , et tandis que celui-ci , pour faire sa cour au philosophe , lui montroit la magnificence et la propreté recherchée de ses appartemens , Aristippe lui cracha au visage , en lui disant : « Je ne vois point chez toi d'endroit • moins propre où je puisse cracher. »
Soudain , l'air triomphant de cette insolence suhalteme , il retourne près du roi , et demande une grâce , qui lui est refusée. Le favori supplie ; le prince dédaigne sa prière. Le flatteur s'humilie ; le roi dédaigne son abaissement. Enfin le courtisan tombe à genoux. « Eh quoi ! s'écrie Denys , un philoso- ^ plie aux pieds d'un homme ! Est-ce ma faute , « reprend Aristippe , si vous avez les oreilles « aux pieds ? »
J'ignore si par ce misérable subterfuge il obtint la grâce qu'il sollicitoit ; mais je vous engage , mesdames , à ne jamais accorder celles qui vous seront demandées avec cet excès d'humiliation. L'homme qui dégrade son caractère et avilit sa dignité , devient indigne de votre estime , et ne doit plus prétendre à votre cœur. Votre ami ne doit être ni votre tyran , ni votre esclave ; et l'esclave de la veille n'est que trop souvent le tyran du lendemain. Gardez-vous donc bien d'avoir des oreilles aux
DE jVl O Px A î> E. 147
pieds , et souvenez-vous que le cœur ne doit entendre que par celles de la raison , de l'estime ou de l'amitié.
Le reproche le plus grave que l'on fasse à la mémoire d'Arisfippe, c'est qu'il fut, dit-on, mauvais père. Sou portrait étoit chez Laïs , et n'étoit pas chez ses enfans. Ces gages respectables de la tendresse paternelle et de la piété filiale , sont la mesure la plus certaine de la pureté des mœurs de la génération qui existe et de celle qui l'a précédée. C'est la corruption des pères et la dépravation des enfans qui ont ridiculisé chez nous les portraits de famille. Nous conserverions religieusement ces monumens de reconnoissance et d'amour , si nous en respections les objets , et si nous nous respections noiis-mêmes. Mais si nos parens furent vicieux , nous craignons les souvenirs de ceux qui les ont connus : s'ils furent vertueux , nous redoutons la comparaison ; car la mauvaise conscience rend la vanité susceptible. Aussi , pour la satisfaire , nous n'oublions pas les tab'eaux chargés des dignités de nos ancêtres. Que leur figure vénérable porte l'empreinte de la bonté , de la sagesse , de la valeur ou du génie , peu nous importe : ce n'est pas là ce que nous voulons imiter. Mais que leur vêtement soit orné de telle décoration ,
l48 COURS
leur poitrine couverte de telle marque distinctive , voilà ce qui nous intéresse vivement : c'est par là seulement que nous prétendons leur ressembler. Nous ne comptons ni les vertus ni les bienfaits de nos aïeux , c'est le nombre de leurs cordons et l'éclat de leur parure qui illustrent notre généalogie.
Lorsqu'en entrant dans l'appartement d'une jeune femme, j'apperçois le portrait d'une dame en robe de cour , ou d'un homme en habit de général , je remarque presque toujours que la chambre a l'air mystérieux d'un boudoir. La présence d'un colonel ou d'une duchesse n'intimide point l'amour ; il a vu ces figures là quelque part , ce sont de vieilles connoissances : et l'ameublement , l'ambre et le demi- jour m'annoncent que le dieu continue ses relations secrètes avec la famille.
Mais si m'asseyant , non sans émotion , sur le canapé d'une jeune femme au teint frais, à l'œil humide , aux lèvres de rose , je remarque devant nous le portrait de son père ou de sa mère , sans autre signe imposant que la dignité paternelle; à cette vue , une vénération secrète , une crainte religieuse enchaînent mes sens et captivent ma pensée. Il me semble que la fille hérite en ce moment des respects qu'inspirent ses ancêtres. Je ne lui parle
plus qu'avec circonspection. Plus Tentretien est affectueux , plus il devient réservé. Le style même prend insensiblement la teinte de la candeur patriarchale et de l'antique bonhomie. Un regard indiscret , une parole hasardée , offenseroient ces témoins respectables , qui semblent nous regarder et nous entendre ; et je me dis , en quittant cette demeure : L'image présente d'une mère qui vécut vertueuse , est encore le gardien des vertus de sa fille.
On n'en pourroit pas dire autant du portrait d'Aristippe. Au reste, si sa conduite ne fut pas toujours exempte de reproches , du moins ses discours furent-ils toujours irréprochables. Il racontoit agréablement , et quelqvie graveleux que fût le sujet de sa narration , il avoit l'art de le gazer par cette circonspection de style et cette délicatesse d'expression qui caractérisent l'honnête homme et l'homme de bonne société. L'amant de Laïs sut toujours respecter l'âge de l'innocence et le regard dt? la vertu. Souvent la jeune vierge sourit , quelquefois même elle soupira ; mais jamais elle ne rougit en écoutant ses récits et ses discours.
Les trésors de l'adolescence Sont l'ignorance et Tingénuité.
A rindiscrète vérité ,
[5o COURS DK MORALE.
Devant elle , imposons silence :
Songeons qu'un mot peut lui ravir Le repos de son existence.
Heureux qui sait respecter l'innocence Malheur à qui la fait rougir !
Si , dans un moment de folie , Un trait hardi vient de nous échapper , Hâtons-nous de l'envelopper D'une aimable philosophie :
Le trait fuit ; sans l'approfondir , Elle sourit de l'apparence.
Heureux qui fait sourire l'innocence ; Malheur à qui la fait rougir !
Si quelquefois de la tendresse Vous lui parlez le langage charmant , Peignez la paix du sentiment , Mais dissimulez son ivresse.
En vous écoutant , un soupir S'échappe , mais sans qu'elle y pense, eureux qui fait soupirer l'innocence ; Malheur à qui la fait rougir !