‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 5 sur 44 · DISCOURS PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRELIMINAIRE

PRONONCÉ A LA. REPRISE DE CE COURS, EN l'an 6.

LiB. langage du cœui^ ressemble quelquefois à celui de la raisou. Aussi n'est-il pas rare de s'y méprendre. Cependant il existe une marque à laquelle on est sûr de les distinguer. Le style de la raison est concis autant que le langage du cœur est diffus. L'une croit toujours en avoir trop dit , l'autre ne croit jamais en avoir dit assez ; et plus je vous ai parlé , mesdames , plus il me semble que j'ai de choses à vous dire.

Eh ! que vous ai-je dit en effet que je ne doive cent fois vous dire encore ? Soyez bonne amie , bonne sœur -, bonne épouse , bonne mère. Mais il y a tant de manières de l'être ! La morale ne pourroit-elle pas se comparer à un diamant dont l'art a multiplié les facettes ? Plus il vacille, plus il étincelle aux lumières;

plus elle varie dans ses rapports , plus elle brille au flambeau de la vérité.

Vérité , sentiment , voilà la substance de nos entretiens.

Si quelquefois la véinté vous semble un peu sévère , rappelez-vous que ce n'est pas d'après moi que je vous parle; mais au nom de Platon , de Socrate , de Diogène , de Zenon : et comme on supporte les discours hardis d'un ambassadeur , non par égard pour sa personne , mais par respect pour la puissance qu'il représente , écoutez avec patience , et prenez , s'il se peut , en bonne part les maximes qui sortiront de ma bouche , non par indulgence pour moi , mais par vénération pour les grands hommes dont je ne suis que le foible interprète.

Si le sentiment répandu dans mes discours pénètre vos cœurs , et y fait éclore quelques vertus nouvelles , n'en sachez gré qu'à vousmêmes ; car je ne vous rendrai que les sentimens que vous m'avez inspirés. C'est ainsi qu'au printemps , la vapeur qui s'élève du sein de la terre y retombe en rosée , et féconde le germe des fleurs qui vont embellir la nature.

Mais de même qu'il faut , pour favoriser leur croissance , les dégager de l'herbe parasite qui les environne , j'élaguerai , si je puis , les dé-

fauts et les ridicules qui , sans cesse renaissans , nuisent au développement de vos vertus.

Je l'avouerai donc franchenieait , de tous vos défauts, le plus universel , c'est la vanité. Elle est pour vous , mesdames, ce qu'est pour nous l'ambition. Il existe peu de femmes ambitieuses , mais presque toutes sont plus ou moins vaines.

Si les prétentions de la vanité sont moins vastes que celles de l'ambition , ses désirs sont plus multipliés. L'ambition ne s'alimente que d'objets importans ; la vanité se nourrit des moindres détails. L'une est une maladie violente, dont le premier accès nous emporte au milieu du délire ; l'autre est une fîèvi^e continue , qui par degrés nous consume , et finit par nous dessécher le cœur. Aussi ne faut-il souvent qu'un grand revers pour abattre et étouffer l'ambition ; tandis que la vanité fermente au sein même de l'infortune , et renaît après un siècle d'adversité.

Mais si les principes de la philosophie sont insuffîsans pour anéantir le germe de cette contagion universelle, peut-être la morale nous offrira-t-elle des palliatifs pour adoucir son influence et ralentir ses progrès.

Les ridicules de la jeunesse ressemblent à ces insectes qui voltigent sur les roses du prin-

i54 COURS

temps. Comme eux , ils n'ont souvent qu'une origine fort obscure ; comme eux , la frivolité les amène ; comme eux , ils brillent parfois d'un éclat passager; et si, de njùme que ces insectes éphémères , le jour qui les vit naître ne les voit pas aussi s'évanouir , c'est que par une sorte d'attrait particulier à la beauté , il semble qu'après s'être reposés sur vos charmes, ils veuillent y prolonger leur fugitive existence.

C'est alors que vous éprouvez la malignité de leur influence. Elle s'étend sur vos grâces , votre esprit , vos habitudes et vos mœurs. Bientôt leur prestige est tel , qu'à vos yeux leç ridicules deviennent des agrémens , et souvent les vertus des ridicules.

Mais de tous les ridicules qu'enfanta chez vous l'opinion , le plus funeste , en ce qu'il retombe sur vous-mêmes, est celui que vous attachez à cet âge intéressant où des plaisirs plus tranqviilles , où des goûts plus sages , succèdent aux brillantes variations de la jeunesse.

Femmes, pourquoi borner vous-mêmes votre empire ? N'est-il pas assez passager?

Le cœur de l'homme est-il si peu léger Que vous deviez prendre soin de l'instruire

D E M O R A L, Ji. l55

Des moyens de se dégager?

Par quelle étrange inconséquence

Entre vous est-il convenu Que l'âge des talens , du goût , de la vertu , De nous charmer n'aura plus la puissance ?

Victimes de notre inconstance ,

Vous paroissez la protéger :

C'est vous qui nous marquez d'avance Le jour , l'heure , l'instant où nous devons changer : Et si par habitude , ou par délicatesse ,

Ou par estime , ou par constance enfin , Nous soupirons encor pour vous le lendemain De ce jour fugitif qu'on nomme la jeunesse , Soudain de traits piquans criblant ce pauvre amour. Vous ridiculise/, sa constance éternelle : L'enfant lionteux se sauve ; et dès que ce beau jour Décline aussi pour vous , il fuit à tire-d'aile , En vous criant de loin : Vous êtes encor belle ; J'espérois près de vous régner encor long-temps ; Mais il en coûte clier ans. amours trop constans ;

Vous me l'avez appris vous-même ;

Je vous admire , je vous aime ;

Mais adieu ; vous avez trente ans.

Vous ressemblez , mesdames , au propriétaire d'un terrein fertile , qui, dédaignant les plaines fécondes exposées au midi , et les riches coteaux qui déclinent vers le couchant , borne tous ses soins à cuhiver quelques fleurs au pied d'une colline exposée aux premiers

l56 COURS

rayons du matin , et caressée par le souffle des premiers zéphyrs. Sous le règne passager du printemps , chacun admire et envie les prémices de son riant domaine ; mais au temps où les moissons jaunissent , où les fruits se colorent , les roses commencent à pâlir , et le courtisan de Flore , errant seul dans ses plaines incultes et sur ses coteaux dépouillés , envie à son tour les richesses des amis de Gérés et les trésors des favoris de Pomone. J'essaierai de vous épargner, s'il est possihle , ce repentir toujours amer et souvent inutile. Peutêtre ne négligez-vous vos richesses que faute de les connoître.

Je conçois que pour bien employer la vie , il faudroit souvent recommencer à vivre. Je sens qu'en poursuivant les plaisirs , on vole vers l'objet qu'on veut atteindre , sans songer où sa poursuite nous conduit. Je suspendrai malgré vous la rapidité de votre course, et je vous forcerai , dussé-je vous déplaire , de détourner les yeux des fantômes brillans qui fuient devant vous , pour les fixer sur les biens réels et permanens placés le long de votre route.

Nous observerons souvent l'influence des caractères, des états, des préjugés, dont la diversité nuance et modifie les passions humaines. S'il est nécessaire de s'étudier long-

temps pour bien vivre avec soi-même , il ne l'est pas moins d'étudier les hommes pour bien vivre avec la société.

Convenez , mesdames, que ce genre d'étude n'est pas toujours celui qui vous occupe le plus sérieusement. Entraînées par la vivacité de votre imagination et la rapidité de vos pensées , vous glissez tellement sur la superficie des objets et des personnes , que si l'on vous prioit de définir le caractère de votre meilleur ami , vous croiriez avoir tout dit en répondant : Il est aimable. Vos yeux même sont tellement distraits par la curiosité , qu'il vous arrive souvent de regarder tout et de ne rien voir; et quand vous sortez de ces demeures enchantées où le plaisir a réuni pour vous la foule de ses adorateurs , vous avez passé si légèrement sur les détails du tableau, qu'il vous est impossible d'en apprécier l'ensemble.

Pour iiîoî, je ravoùrai , dans un tel assemblage , Eu observant les traits , le maintien , le langage , Sur le front de chacun , j'aime à mettre en écrit Les mœurs , le caractère , et l'état et l'esprit. De la riclie Marton la figure ingénue Rougit , sous réventail , de se voir reconnue Près d'un fat ignoré , qui , presque à chaque pas , Salue en ricanant ceux qu'il ne connoît pas. Le savant se promène et l'étourdi galope, I. 14

L'optimiste , en riant , coudoie un misanthrope. Sur la rotondité d'un large fournisseur , Un sot en le heurtant , fait boudir un auteur. Avec un air dolent , cette Agnès indolente Présente aux innocens sa candeur nonchalante. Cliloé s'assied vingt fois ; pour sa commodité ? Non, c'est pour qu'on se tourne un peu de son côté. Ce plaisant empesé rit de ce qu'il va dire ; Donc , de ce qu'il dira personne ne va rire. Cet homme parle bas , mais bien ; c'est un rentier. Cet autre parle haut ; c'est un banqueroutier.... Quelle tournure ! c'est au moins une ducJiesse : Je sens la rose , mais j'entends un pa-ta-qu' est-ce. Ainsi ne jugeant point l'homme tel qu'il paroît , Je soulève le masque , et le vois tel qu'il est.

Après cette époque mémorable où le boule- \'ersement général a renversé l'ordre des destinées particulières, la morale doit enseigner tour à tour l'art pénible de braver les premières rigueurs de la fortune , et le secret plus difficile peut-être , de ne point abuser de ses premières faveurs.

O vous qui dans le sein de l'opulence , élevées par la vertu , formées par la délicatesse , embellies par les arts , cultivées par l'amitié , comptiez autrefois vos jours par vos plaisirs , et vos plaisirs par vos bienfaits , remplacez les richesses que le sort vous a dérobées , par les

DE MORALE. iSg

trésors que la mort seule peut vous ravir ; et riches de vertus , de talens et de courage , prouvez-nous qu'avec un bon cœur , un esprit éclairé, une ame forte et généreuse, on est au-dessus des atteintes de l'humiliation et de la pauvreté.

Et vous qui , nées au sein de la médiocrité , de l'indigence peut - être , apportez dans le monde un esprit peu riche en connoissances , un cœur peu formé aux procédés , une ame qui n'a pu s'élever et s'agrandir aussi rapidement que votre fortune, étudiez -vous du moins à suivre les traces des femmes estimables qui vous ont précédées dans la carrière de l'opulence. Privées de leur éducation et dépourvues de leurs lumières , couvrez cette tache originelle du voile de la modestie et de la discrétion. Au lieu de parodier leur noble aisance et leur aimable dignité , prenez le ton naturel de la franchise et de la boiihomie , observez leurs habitudes , prenez leurs sentimens , imitez leur délicatesse ; égalez , surpassez s'il se peut leurs vertus , et par votre respect pour leur infortune, montrez-vous dignes de succéder à leur prospérité. C'est ainsi qu'en saisissant en détail les perfections des meilleurs modèles, vous parviendrez à vous en appro-

l6o COURS

prier l'ensemble, et à devenir vous-mêmes des

modèles de perfection.

On prétend que Socrate, fils d'un sculpteur assez célèbre , contemplant chaque jour les traits majestueux et la beauté céleste des figures que le génie faisoit éclore sous ses yeux , conçut dès sa jeunesse l'idée de la perfection morale. Si les beautés de l'art lui inspirèrent cette idée sublime , quelles sont donc celles que doivent vous inspirer les beautés de la nature ! Au printemps de votre vie , chaque jour vous voyez, comme Socrate, éclore en vous des grâces nouvelles. Votre œil fixé sur la glace fidèle , étincèle de joie en découvrant leur naissance ; votre cœur palpite de plaisir en suivant leurs progrès ; votre front rougit d'orgueil et d'espérance à l'aspect de leur développement ; et ce fard de la vanité , qui ressemble à celui de la pudeur , animant encore la beauté dont le miroir vous présente l'image, vous fait passer rapidement de l'admiration à l'extase , et de l'extase à l'enchantement :

Car , entre nous , il faut en convenir ; En dépit de la modestie , "Une femme a bien du plaisir A se dire : « Je suis jolie ; »

Surtout quand c'est la vérité.

Mais il me stiuble encor que vous pourriez vous dire :

DE MORALE. l6l

< Rien ne manque à mes traits que rimmortalité.

« Pour éterniser leur empire ,

« D'après ces modèles parfaits « Corrigeons nos défauts , faisons-nous des attraits

« Que le temps ne puisse détruire :

« Ayons cette bonté , cette aimable candeur « Qu'avec tant de finesse exprime mon sourire; « Que ce front ingéuu , qu'embellit la pudeur , «Que ce regard, rempli de tendresse et de flamme , « Soit le miroir fidèle de mon ame

« Et l'interprète de mon cœur ; « Mains , qui des lis effacez la blanclieur ,

« Bvas , dont le contour enchanteur « S'étend et s'arrondit avec tant de noblesse , « Vous essuierez les pleurs de la tristesse , « Vous soutiendrez, le front de la douleur ; « Et vous , pieds délicats , dont la grâce furtive

« De mille amans fixe les yeux ,

« Vous dont la course fugitive

a Echappe aux regards curieux ; ¥ Plus prompts que la pensée , à l'amitié fidèles , « Portez la paix , l'amour , le bonheur en tous lieux :

« Comme le messager des dieux , « La Bienfaisance vole , et ses pieds ont des ailes. »

Ainsi de vos attraits l'heureuse impression ,

Aux plus hautes vertus pourroit vous faire atteindre

Et je n'aurols plus qu'à vous peindre , Pour faire le tableau de la perfection.

l62 COURS

Aimable et douce Confiance , Sœur de l'auguste Vérité , Prépare à mes discours le cœur de la beauté , Et son esprit à l'indulgence.

En attirant Minerve à la cour de Vénus , Je veux fixer l'estime et l'amour sur vos traces : Les grâces font admirer les vertus , Et les vertus font adorer les grâces.

Page 1