‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 6 sur 44 · PLATON · texte numérisé non relu

PLATON

La philosophie ancienne se bornoit aux premières notions de la physique , el à quelqxies maximes générales sur la politique et la vertu. Socrate y joignit le premier les connoissances profondes de la morale , et Platon y ajouta la dialectique ou l'art du raisonnement.

S'il fut souvent moins véridique que Socrate , il parut souvent plus sublime que lui ; et par le charme dont il sut revêtir ses brillantes erreurs , il parvint presque à démentir cet axiome célèbre :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Mais les vérités durables qui balancent ses erreurs passagères , ont élevé Platon au rang des premiers philosophes de l'antiquité. Il nous est si naturel de nous tromper , que le plus sage des hommes n'est que l'homme qui se trompe le moins. Platon naquit à Egine , dans la quatre-vingt-septième olympiade. Il étoit fils d'Ariston , descendant du roi Codrus, qui avoit sacrifié sa vie pour le salut des Athéniens , et de Périctionne , petite-fille du phi-

losoj^he Solon , qui avoit consacré ses jours à leur bonheur. Peu de jours après sa naissance , couché dans les bras de sa mère , tandis qu'il s'endormoit sur le sein qui venoit de l'allaiter, des abeilles se rassemblent et voltigent sur sa tête ; puis elles se reposent tour à tour sur ses lèvres vermeilles , sucent le lait dont elles sont humectées , et y déposent , en échange , le miel qu'elles viennent de recueillir. De là cette douceur de langage , cette suavité d'expression, qui dans la suite donnèrent tant de grâce et tant de persuasion à son éloquence. Il joignit à ces dons précieux qui tiennent au cœur et à l'esprit , les avantages d'un exté: leur aimable et imposant. Jeune encore , il étoit d'une taille supérieure , d'une constitution robuste , et cachoit sous des dehors modestes et tranquilles , une ame ardente , un génie sublime et une imagination dont la vaste étendue embrassoit déjà l'univers.

Les sciences abstraites furent les jeux de son enfance , et les beaux arts les plaisirs de sa jeunesse. Dès l'âge de vingt ans , il se préparoit à disputer le laurier de Melpomène , lorsqu'il rencontra Socrate , qui , selon sa coutume , parloit au milieu d'une place publique. Aux premiers accens de cette voix si douce et si persuasive, aux premières lueurs de ces

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vérités si naturelles et si sublimes, l'ame de Platon s'élève et s'enflamme ; son cœur, vierge encore, s'enivre d'un torrent de voluptés nouvelles, et son esprit découvre au sein de la nature , la source de la véritable éloquence. Palpitant de plaisir, bouillant d'impatience, il vole à sa demeure , parcourt rapidement ses essais dramatiques , et comparant à leur éloquence étudiée la naïveté sublime de Socrate , il jeta au feu ces premiers travaux de sa jeunesse , en s'écriant : à moi , Viilcain !

Il est plus d'une occasion , mesdames , où cette invocation vous seroit salutaire ; et Vulcain vous sauveroit de plus d'un danger , si vous aviez toujours la force de recourir à lui.

Une lettre en secret , ce soir , vous est donnée. C'est l'aveu d'un amant que contient ce billet. Curieuse et craintive , en levant le cachet, Songez que dans vos mains est votre destinée ;

Que d'un coup-d'œil votre bonlieur ,

Ou votre malheur , va dépendre ; Qu'une phrase, une ligne, un mot qui porte au cœur , Vous ravit un repos que rien ne peut vous rendre. Mais vous lisez. D'un peu de curiosité Peut-on, à dix-huit ans , tout-à-falt se défendre ? — Le début est flatteur. — Tremblez ! la vanité Est le premier poison qui corrompt l'innocence. —

Il me peint sa sincérité ! —

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Ne vous y fiez pas. — Il parle de décence ! — O le traître ! — Il prétend alléger de moitié

Toutes mes peines ! — Au contraire ! — Il espère à mes yeux présenter rnmitié ? —

Ce n'est pas elle , c'est son frère ,

C'est le tyran de l'univers , Le dieu du repentir , celui qui perdit Troie ;

En riant il forge vos fers ;

Il vous suit , il cerne sa proie :

Sur ce fatal écrit , cravonné de sa main ,

Si vous portez encor la vue ,

C'en est fait , vous êtes perdue ! — Un mot! — Non. — Unseulmot ! — Non.— Je suis àla fin. — C'est là qu'est le poison . — Que faire? — A moi, Vulcaini

Ce courage , mesdames , qui souvent vous conduii oit au repos , conduisit Platon à la sagesse. Mais pour y arriver , il falloit passer chez Socrate ; et Platon pria son père de le présenter à ce philosophe. Celui-ci les accueillit avec une bonté paternelle; et jetant sur le nouveau disciple un regard de bienveillance, il leur raconta le songe qu'il avoit fait la nuit précédente.

« Sous un ciel paisible et serein , «Je parcourols la campagne fleurie.

«Un jeune cygne , dans mon sein , « En voltigeant , se réfugie.

» Je le récliauffe doucement :

« Un duvet le couvroit à peine ;

« Mais sa plume insensiblement

« Croît au souffle de mon haleine.

« Bientôt d'un plumage argenté

« Ses jeunes ailes revêtues « S'agitent , et soudain dans les airs étendues , « Planent vers le séjour de la Divinité.

« Là , de sa voix sublime et tendre , «L'éclio répète au loin les chants mélodieux , « Et d'un air attentif, les liommes et les dieux « Semblent se disputer le bonheur de l'entendre.

« Après avoir du haut des deux « Interrogé le bras qui lance le tonnerre ,

a Et d'un regard audacieux «Pénétré des Destins l'auguste sanctuaire , « n redescend , d'un vol calme et silencieux , « Au sein de l'amitié qui l'attend sur la terre. »

Le songe de Socrate ne tarda pas à s'accomplir. Dès l'âge de vingt-cinq ans , Platon mérita d'être mis au rang des premiers philosophes de son siècle , et la philosophie prit dans sa bouche un langage si touchant , qu'on l'appela le Cjgne de V Académie.

\] Académie étoit un vaste jardin d'Athènes , possédé et embelli par un riche citoyen nommé Academos. Ce fut là que Platon, dans la suite , ouvrit son école. C'est au milieu des

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richesses les plus brillantes de la nature , qu'il apprit aux hommes à connoître , à chérir , à révérer son auteur.

Platon trouvoit chez Socrate la science et la sagesse réunies ; mais bientôt il eut le malheur de le perdre , et pour adoucir au moins cette perte irréparable , il recueillit pendant plusieurs années une partie des connoissances de Socrate , dispersées dans les écoles des autres philosophes. Il étudia chez Cratyle , disciple d'Heraclite , les dogmes de Parménides ; puis il se rendit à Mégare et à Cyrène poui; y entendre Euclide et Théodore , célèbres mathématiciens. De là il passa en Italie pour approfondir, dans les entretiens de Philolaiis et d'Euryte, le système de Pythagore. Enfin il passa en Egypte , où les prêtres lui révélèrent leur morale mystérieuse.

Cette constance de Platon à recueillir dans tous les trésors de la sagesse , l'ame éparse du grand Socrate , nous offre un exemple qu'il seroit utile et doux d'imiter. Nous trouverions une source continuelle de consolation, en rapprochant les traits multipliés qui nous représenteroient partiellement l'objet absent de nos larmes. Nous concevrions même une sorte de bienveillance pour tous les êtres dont les

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Talens ou les vertus nous rendroient en détail l'être parfait que nous regrettons.

Qui me consolera ? j'ai perdu ma maîtresse ! Eugénie , elle avoit votre heureuse candeur; Rose , votre regard enclin à la tendresse ; Pauline , votre voix dont l'accent parle au cœur ; Eglé , votre raison ; Lise , votre finesse ; Adèle , comme tous , elle savolt aimer ; Et comme vous , Constance , elle sut être sage ; Julie , elle oulîlioit ainsi Tart de charmer , Et chaque jour ainsi nous charmoit davantage. Voilà ses traits , sa voix , ses vertus , ses appas ! Lise , Eugénie , Eglé , Constance , Rose , Adèle , Vous qui me la rendez , ah ! ne me quittez pas ! Mon cœur, auprès de vous, se croit encorprès d'elle.

Ce fut au retour de ses longs voyages que Platon , possesseur des connoissances lointaines qu'il venoit de recueillir , joignant ces nouveaux trésors à ses propres richesses, en composa cette philosophie célèbre où tout parut sublime , jusqu'à ses erreurs. Et d'où naissoit cette sublimité ravissante .-' De la simplicité même de ses discours ; car rien n'est plus simule que ce qui est sublime. Ses entretiens si faciles et si naturels étinceloient de toutes les richesses de la poésie. Ce contraste apparent ne vous surprendra pas , mesdames ; car vous savez que la véritable poésie consiste bien

moins dans la mesure et la cadence des mots , que clans la pureté des pensées, la peinture des objets et l'expression des sentimens. La recherche puérile et la stérile harmonie des paroles cadencées qui ne font ni penser ni sentir, annoncent seulement le versificateur ; mais l'expression , même familière , qui , en frappant l'esprit , électrise le cœur et enflamme l'imagination , décèle le génie du poète et de l'oi^ateur. Aussi , parmi vous , mesdames , que de poètes qui ne se doutent pas de leurs talens ! Où nous conduiroit la magie de votre style , si vous vous en teniez à celui de la nature ! Heureusement le jargon de la mode vient à notre secours. En vous étudiant à le parler , vous vous formez peu à peu dans l'art brillant de ne rien dire. Et puis vous vous plaignez de nos distractions ! Mais ignorezvous donc que la froideur d'un discours vide de sens éteiiîdroit même le flambeau de Prométhée ! Ah ! tandis que votre cœur et votre esprit sommeillent, sacrifiez au dieu du silence. Nous y gagnerons réciproquement ; nous, le plaisir de croire que vous réfléchissez ; vous , l'intérêt qu'aura fait naître l'apparence mystérieuse de vos réflexions.

Platon captivoit l'attention même par son silence. L'œil du spectateur épioit sur son

front et dans ses regards l'indice de ses secrètes pensées , et cherchoit à pénétrer l'objet de ses profondes méditations.

Eh ! quel spectacle plus attachant que celui de l'homme de génie qui , saisissant les premières lueurs d'une grande vérité enveloppée des ténèbres de l'ignorance, perce la nuit des temps et le chaos des préjugés , pour dégager ce foyer de lumière dont les rayons vont s'étendre sur la postérité ! Voyez comme à travers ce chaos fabuleux de divinités encensées par les passions humaines , Platon reconnoît un Dieu, seul , éternel , et créateur de l'univers qui seroit parfait comme son auteur , si notre corruption n'altéroit ce sublime ouvrage !

Où place-t-il cet être unique , immuable , infini ? Dans Véiernité , qui , comme lui , esL toujours, mais ne fut ni ne sera jamais. L'éternité est donc pour Dieu seul. Le temps est pour les êtres créés , dont il marque la durée. Le temps fut créé avec la matière , dont le mouvement régulier sert de mesure à sa marche rapide. Ainsi , chaque jour le déclin du soleil marque la fin d'une portion de notre existence , dont nous ne rappelons les heures fugitives que par le résultat de nos travaux ou le souvenir de nos bonnes actions.

Heureux celui qui , lorsqu'au selu des flots Il voit l'astre du jour éteindre sa lumière , Peut compter les bienfaits , les vertus , les travaux ,

Dont il a rempli sa carrière ; Qui , mettant à profit jusqu'aux moindres instans , Accumule en secret les intérêts du temps ! Réalisant ainsi le produit de la vie , Plus riche encor demaùn qu'il ne l'est aujourd'hui , Des seuls biens que n'atteint ni le sort ni l'envie , n emporte , en mourant , le trésor avec lui.

Platon , après avoir distingué la substance matérielle de la sul)stance intelligente , divise celle-ci en trois classes :

Il place Dieu seul dans la première ; dans la seconde les démons ou les génies ; et dans la troisième l'ame , qui , descendue du ciel pour gouverner le corps de l'homme , doit conserver les goûts purs et les mœurs de sa céleste patrie.

Jusqu'ici le philosophe avance d'un pas ferme dans le sentier de la vérité ; aussi marche-t-il sur les traces de Socrate son maître. Mais dès qu'il abandonne son guide , il commence à s'égarer. Pour vouloir tout savoir , il oublie ce qu'il sait : la vérité , qu'il décompose, échappe à la subtilité de ses analyses :

Et le raisonnement en bannit la raison.

D'abord l'homme n'avoit qu'une ame ; et c'étoit bien assez , pourvu qu'elle fût immortelle. Mais Platon , à l'aspect des richesses, des grandeurs , et sur-tout de la beauté , éprouve un transport soudain , un délire involontaire , que sa raison condamne , et qui le livre aux combats intérieurs d'une éternelle contiadiction.

Pour expliquer ces guerres intestines , le philosophe imagine en nous deux chefs de partis opposés. L'un est cette ame immortelle qui , placée dans la tête , domine toute la région supérieure, qu'habitenl la raison, le génie et la pensée. L'autre est une ame mortelle qui , reléguée dans la poitrine et escortée de toutes les passions , tyrannise les sens , le cœur , le foie et toutes les régions du bas empire.

Voilà donc deux âmes : l'une mortelle, centre des affections des sens ; l'autre immortelle, et foyer des sensations morales. Mais , comme ces conceptions éprouvent elles-mêmes des variations , et que , si l'ame étoit une , ses affections seroient constamment les mêmes ; pour expliquer leur versatilité , Platon croit devoir composer notre ame immortelle de plusieurs substances spirituelles , qu'il ne définit pas , mais dont l'association fortuite ren-

dant cette arae susceptible de décomposition ,

lui ôte nécessairement son immortalité.

Ainsi , grâce à l'imagination libérale de Platon , nous voilà tous possesseurs de deux âmes destinées , l'une à penser , l'autre à sentir ; l'une aux jouissances morales , l'autre aux plaisirs des sens. Je ne m'informe point , mesdames , laquelle de ces deux âmes a sur vous le plus d'empire. La vertu veut que ce soit la première, et vous ne pouvez vouloir que ce que veut la vertu.

Cependant vous partagez quelquefois avec Platon la croyance puérile qu'il ajoutoit aux songes , auxquels , selon lui , préside l'ame matérielle. Comme lui, vous croyez aux résultats fortuits de certains calculs soumis aux caprices du hasard. Par exemple.

Le soir , près d'un flambeau, j'ai vu Lise, Âramluthe, L'œil ardent de désirs , le front pâle de crainte , De cartons variés combinant la couleur , De leur amant absent interroger le cœur ; De leur crédulité tourmenter la cliimère ; A'^oir , là le deuil , ici l'amour ou la colère ; Et ramenant le rouge et le noir tour à tour , Du traître , présager la fuite ou le retour.

O femmes ! pour savoir si vous êtes aimées , Est-ce donc le hasard qu'il faut interroger ?

Consultez votre cœur , lui seul va vous juger. De l'amant qui s'éloigne étes-vous estimées ? n reviendra . L'orgueil ou la frivolité Ont-ils formé les nœuds de votre intimité , En vain de son retour vous chercliez le présage. Les sermens de l'orgueil tiennent-ils plus d'un jour? De ces signes laissez le bizarre assemblage : C'est celui des vertus qui ramène l'amour.

Il existe une autre erreur de Platon , que ■vous partagez sans doute avec moins d'empressement, parce que vos craintes ou vos espérances prochaines y sont moins intéressées. Cette chimère est le rêve de la métempsycose. Ce n'est pas qu'en supposant la circulation de l'esprit comn*o celle de la matière , ce système n'offre à l'imagination des rapports piquans et des comhinaisons séduisantes. Mais vous serez, je crois, peu tentées de vous y livrer, quand vous connoîtrez la loi fondamentale à laquelle Platon soumet invariablement la marche de la métempsycose. « Si quelque homme, « dit-il , a commis une faute grave , qu'à sa pre- « mière transmission il devienne femme , à la « seconde animal , etc. »

Ce changement que le philosophe présente à l'homme vicieux comme une punition , je l'offrirois à l'homme vertueux comme ga plus douce récompense.

Vois-tu ce jeune front , dont la rougeur naiàsante Exprime la gaîté , la candeur et la paix ? Vois-tu cette beauté , dont les toucbans attraits Enchantent tous les yeux par leur grâce décente ? Contemple le sourire et les soins caressans , L'ivresse , les transports de cette jeime mère. Vois cette autre , au milieu de l'époux , des eufans , Des amis , dont le cœur l'adore et la révère. O de l'adolescence à la maternité, Quelle suite de gloire et de félicité ! Sais-tu de tant de biens priser la jouissance? L'équitable Destin t'en permet l'espérance. Estime, amour , plaisir, innocence et beauté, Si tu vis vertueux , voilà ta récompense.

Admirez , mesdames , l'inconséquence de l'esprit humain. Platon qui traite si mal les femmes, apprécia mieux que personne le bonheur de les aimer. Il fit plus, il les estima, puisque son attachement pour elles fut à l'épreuve de la "vieillesse et de la laideur. C'est avec ce sentiment vif et profond qu'il écrivoit à Archéanasse , âgée de plus de soixante ans :

« En dépit du temps , je vous aime.

«Les traits que vous avez perdus « Sont remplacés par vos vertus ; « Vous me semblez toujours la même.

« Vous fûtes rebelle à mes vœux ; «Du moins sûtes-vous le paroîîre.

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« Le temps nous a rendus peut-être , « Vous plus tendre , et moi plus heureux.

M Ne regrettons pas , mon amie ,

« L'âge de plaire et de charmer.

« Je suis plus vieux ; tous , moins jolie : *

« Mais nous savons mieux nous aimer. »

Mais à cet attachement suranné du philosophe , peut-être répondrez-vous , mesdames , que tous les âges sont indifféiens pour V amour platonique. Ah ! gardez-YOusde croire, comme on voudroit le faire entendre , que l'ame brûlante de Platon s'en tint à la tendresse contemplative. Si pour consoler la beauté vers son déclin , il lui prodiguoit l'estime et l'amitié en lui dissimulant les pertes de l'amour, il n'en payolt pas moins à la beauté naissante ce tribut énergique d'adoration et d'ivresse dont les dieux entourèrent le berceau de Cythérée, lorsque , belle de pudeur , de désir et d'innocence , elle vit le jour en rougissant, et sortit les yeux baissés du sein amoureux d'Ampliitrite.

C'est ainsi qu'en admirant une belle femme, Platon croyoit contempler Dieu lui-même, qui s'est peint dans son plus adorable ouvrage. Et comme notre ame immortelle, émanée du sein (le la Divinité , tend naturellement à remonter

vers sa céleste origine , le philosophe , à chaque instant , sentoit son ame impatiente de le quitter pour voler dans le sein de la belle Agathone.

Mais plus il savoit apprécier ces sublimes jouissances , plus il s'empressoit de saisir leur ivresse fugitive. Il savoit que la fleur du plaisir s'épanouit et meurt sur sa tige , si l'on néglige de la cueillir au matin de la vie. Aussi disoit-il à la jeune Xantippe, en lui présentant une orange :

« Recevez de ma main ce fruit cher à Pomone , « Et saisissez l'instant de sa maturité. « Songez qu'un jour de plus va ternir sa beauté. « Ce qu'un siècle mûrit , un instant le moissonne.

« Tel est le sort qui nous attend.

« Jeune et belle , d'aimer vous différez sans cesse : « Songez-y bien ; l'amour , la beauté , la jeunesse ,

« Comme ce fruit, n'ont qu'un instant. »

Moins indécise , ou plus tendre que Xantippe, la jeune Astérie répondit aux sentiraens du philosophe,

ht d'un moment perdu reconnut tout le prix....

Hélas ! ses momens de bonheur étoient comptés , et la mort vint bientôt changer ses myrtes en cyprès.

Renonçant alors à un sentiment qui ne procure qu'une félicité passagère et des regrets éternels, Platon chercha le bonheur clans le sein de l'amitié.

L'amitié, lorsqu'elle est bien sentie, est de toutes les jouissances du cœur la plus précieuse et la plus délicate. C'est une aimable sympathie qui nous porte l'un vers l'autre par une pente douce et naturelle. Cette passion ( car pour les bons cœurs c'en est une), exempte des chagrins de l'amour, garde toujours les charmes de l'amour naissant. Elle est la compagne de l'innocence , l'appui de la raison , le soutien de la vie et le premier aliment du cœur. Le lait ranime un corps épuisé ; l'amitié seule ranime un cœur languissant.

Platon en fît l'heureuse expérience ; et pour ramener ses contemporains au culte de l'amitié , il leur révéla ses plus secrètes faveurs. Il essaya même de nuancer ses plaisirs , en distinguant quatre espèces d'amitiés : l'amitié naturelle, l'amitié sociale , celle de l'hospitalité et celle qui nait de l'amour.

L'amitié naturelle lient aux liens du sang. C'est le plus doux penchant de l'homme et le plus fidèle instinct des animaux. Aussi , pour exprimer l'ivresse et l'abandon de cette sainte amitié , lui avons-nous prêté le nom d'amour :

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amour paternel , amour filial : nous le disons à chaque instant , et trop souvent nous nous contentons de le dire.

Dorimène est aussi tendre fille qu'elle est bonne mère. Elle prodigueroit tout son sang pour la sienne , et sacrifieroit cent fois sa vie pour chacun de ses enfans. La foiblesse de sa mère , l'innocence de sa fille , la délicatesse de son fils , ne sortent point de sa pensée. Aussi , pour conserver ces précieux trésors , a-t-elle donné à sa mère une femme de compagnie , à sa fille une gouvernante , à son fils un précepteur. Peut-être devroit-elle assister au moins au lever ou au coucher de sa mère ; mais le soir on va au bal, et le matin on est à Bagatelle. Peut-être pourroit-elle veiller sur les mœurs naissantes et les premières études de sa fille; mais on reçoit vingt visites , et l'on a trente personnes à diner. Peut-être enfin pourroitelle cultiver elle-même le cœur de son jeune fils .et préparer la culture de son esprit; mais les rendez-vous, le jeu, le lycée et la pièce nouvelle.... ! Pour remplir ces éternels devoirs de société , il faut bien confier à d'autres les devoirs de la nature ; et ne pouvant suffire à tout, on exerce aujourd'hui par procuration, ce que Platon appeloit V amitié naturelle.

Il entendoit par amitié sociale , ce senti-

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ment profond , cet attachement invariable qui naît de la convenance morale , de l'estime réciproque , et surtout d'une longue habitude.

Ne vous sembie-t-il pas , mesdames , que ces Grecs si célèbres par la fécondité de leur génie , avoient le cœur frappé de stérilité ? A peine , dans le vaste champ de l'amitié , glaiioient-ils en vingt années ce que nous récoltons en un jour. O divin Platon ! quelle seroit ton ivresse , si , par un heureux effet de la métempsycose , venant habiter parmi nous le corps d'un jeune homme élégant ou d'une femme à la mode , tu te voyois tout-à-coup entouré d'un peuple d'amis empressés , avec lesquels tun'aurois pas même eu la peine de faire connoissance ! Car un des plus grands avantages de l'amitié française , et sur-tout de l'amitié parisienne , c'est de s'adorer d'abord , sauf à se connoître ensuite si les circonstances l'exigent absolument. « Madame, quelle est cette « femme vive et sémillante ? — C'est une créa- « ture céleste ; c'est mon amie. — Son état ? — « Je ne sais. — Son caractère .'' — Je le connois « peu , mais nous nous voyons beaucoup chez « un ami comîuun. — Homme connu ? — Oh ! " de l'univers. — Ses mœurs .^ — On n'en parle •' pas ; mais c'est chez lui un cercle à^nnis inti- « mes et choisis : vous nous convenez ; vous T. rfi

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« êtes mon ami ; dès ce soir je vous présente. « — Non ; annoncez - moi d'abord. — Volon- « tiers : votre nom ? »

L'amitié àliospitalité , que Platon met au troisième rang , nous rappelle des nœuds chéris, qui chez les anciens étoient aussi sacrés que les liens du sang. Leur hôte étoit reçu chez eux comme un frère , comme un fils , et sembloit arriver au milieu d'une seconde famille. J'ignore quel étoit le plus heureux de celui qui lecevoit un accueil si touchant , ou de celui qui Toffroit ; mais je crois qu'il est encore plus doux de faire le bien que de le recevoir ; et sous ce rapport , je regrette , pour les femmes, les nœuds et les devoirs de l'hospitalité , qui chez nous se bornent aux égards insignilians de la froide politesse. L'exercice de ces soins délicats et de ces devoirs aimables seroit le triomphe de leurs grâces et de leurs vertus naturelles. En effet, si, dans un moment de détresse , vous venez chercher des secours ou des consolations chez l'amitié, quel que soit l'empressement de l'ami le plus fidèle, approchera-t-il jamais du premier abord de la femme qui sera votre amie ?

L'un reçoit , l'autre accueille. En descendant chez lui, Vous n'êtes que chez votre ami :

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Vous vous croyez chez vous , en ai'rivant chez elle. Le plus léger desIr , la moindre bagatelle ,

Tout est senti , tout est prévu :

Tout rappelle vos goûts , vos plaisirs , vos études : Vous retrouvez enfin toutes vos habitudes ;

Vos chagrins seuls ont disparu.

Quant à l'amitié qui naît de l'amour , elle se conçoit et se définit aisément. Un sentiment vif et pur se change , avec le temps , en un sentiment doux. Ainsi le véritable amour est le noviciat de la véritable amitié. Je la comparerois à ces vins généreux , qui , après une longue ferinentation , perdant leur bouillante effervescence , deviennent par degrés un nectar bienfaisant , qui , sans enflammer nos esprits , fait circuler dans nos veines une chaleur salutaire, et rajeunit en nous le sentiment de l'existence. Et c'est ainsi qu'au sein de la vertu, le bonheur présent prépare le bonheur de l'avenir.

Platon se plaisoit à fêter l'amitié au milieu de la pompe des festins , et environné d'un luxe qu'on lui a souvent reproché. Cependant , en présidant à ces repas somptueux, il ne buvoit que de l'eau et ne mangeoit que des olives , non pour se distinguer de ses convives , mais parce qu'il préféroit au plaisir pasisager de la table la jouissance durable d'une

bonne santé. Aussi la tempérance étoit-elle sa vertu favorite. Mais il ne la faisoit point consister , comme les stoïciens , dans l'abnégation de toute jouissance ; et riant souvent de leur austérité et de leur censure , il leur disoit avec douceur :

« Privez-Tous quelquefois , afin de mieux jouir.

« Mais pourquoi de la vie entière

« Bannir jusqu'au moiudre désir ?

« L'abstinence est pour le plaisir « Ce que, dans un tableau, l'ombre est pour la lumière. K Lorsque mon coeur sommeille abattu de langueur ,

« SI la volupté le réveille ,

« D'abord je lui prête l'oreille :

« Puis je consulte la pudeur , « Pour savoir si demain je pourrai saas rougeur

« Me rappeler le bonheur de la veille ; « Et fidèle au plaisir , je vole sur ses pas , "Quand la vertu ne défend pas

«Ce que la volupté conseille.»

Ce calcul de jouissance et cette économie de bonheur s'étendoient à tous les détails de sa vie intérieure. Le peu qu'il dépensoit pour lui-même lui laissoit les moyens d'être prodigue pour autrui , et de se procurer , pour ses amis , toutes les commodités et tous les agrémens de la vie.

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L'économie , que tant de personnes regardent comme une source continuelle de privations , est au contraire l'art de multiplier ses jouissances. Parmi les hommes même les plus riches et les plus raisonnahles , il en existe peu dont les désirs n'excèdent souvent les facultés. Or, ne seroit-ce point un secret inappréciable, que celui qui, en centuplant la valeur de la plus modique fortune, étendroit ses ressources presque au-delà de nos désirs ? Tel est l'art de l'économie , vertu subalterne , dit-on , mais dont l'exercice appartient à tout homme sensé , et sur-tout à ces femmes vraiment bonnes et sensibles , qui , tandis que nous travaillons à la sûreté de leur existence , recueillent pour nous en détail cette aisance et ce bonheur journalier de la vie.

Parmi ces êtres froids , corrompus et frivoles , dont l'insignifiante société s'appelle le grand monde , quoiqu'elle en compose , sous tous les rapports , la plus petite partie , le désordre est noble, la prodigalité sublime, l'ordre mesquin , l'économie ignoble. Cydalise est une femme adorable. Sa fortune , celle de ses enfans , de ses créanciers même , tout est à ses amis. Son époux double son travail ? Eh bien ! elle triple sa dépense. Une succession lui arrive ? Ce n'est pas elle , c'est la société

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qui hérite. Que de titres à la considération publique !

Clémence , femme minutieuse , qui réglez vos dépenses sur votre revenu , qui , pour toute recommandation , n'avez à votre suite qu'un époux vertueux , deux ou trois amis estimables et quelques débiteurs reconnoissans , qui, réformant votre voiture pour l'éducation de vos enfans , les conduisez à pied, par la main , sans avoir à esquiver la rencontre de leurs anciens maîtres , rangez-vous avec eux sur le pavé glissant , et laissez passer le char de Cydalise.

Où fuit-il , ce char entouré des Amoius et des Plaisirs ? Il fatigue leur brillante escorte , qui , lassée de voltiger sans terme et sans objet , tombe enfin excédée d'étourdissement et d'ennui , revient lentement sur ses pas , rencontre ceux de Clémence , la suit , se repose chez elle , et s'habitue à vivre au sein de sa famille.

La fortune modeste y entretient pour eux l'abondance , et met à part les superfluités , dont elle compose peu à peu les richesses de l'avenir ; et quand l'éducation et l'établissement des enfans ont acquitté la dette de la mère économe , il lui reste une maison commode ,

une tranquille aisance, et deux coursiers pour accélérer sa marche devenue plus tardive.

Mais quelle est cette femme pauvre qui chancelé sur son passage?... Rangez -vous, Cydalise , et laissez passer le char de Clémence. Celle-ci l'apperçoit , s'arrête , lui tend les bras... Où fuis-tu , malheureu.se ? ce n'est point l'orgueilleuse pitié, c'est la bonté, c'est la consolation qui t'appelle.... Elle ne l'entend plus , et s'enveloppant de voiles de la misère , elle court dans sa sombre retraite , ensevelir sa honte et le regret tardif d'une fortune dont elle n'a jamais connu le prix , ni éprouvé la jouissance.

Quelqu'économe qu'il fût de ses richesses , quelqu'avare qu'il fût de son temps , Platon , à l'âge de quarante ans , fit trois fois le voyage de Sicile. Le premier fut entièrement consacré à étudier les mœurs et les productions de l'île , et à visiter le mont Etna. Il y retourna pour répondre aux pressantes sollicitations de Denys le jeune, tyran de Syracuse. Dion, gendre de Denys l'ancien , et beau-frère du tyran , espéroit, par l'entremise de Platon , le faire consentir à abdiquer la tjTannie.

Denys accueillit le philosophe avec cet empressement exagéré , dont l'enthousiasme présage le peu de durée. Jaloux d'obtenir d'abord

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le suffrage de ce grand homme , il lui demanda ce qu'il pensoit de la tyrannie avec ce ton flatteur et impérieux qui semble dire : « Approu- « vez-moi , je vous en prie et vous l'ordonne. « — Si vous êtes , reprit Platon , plus vertueux n que vos sujets , votre autorité leur est plus B utile qu'à vous-même, et je l'approuve. Si « vos sujets sont plus vertueux que vous , vo- « tre tyrannie n'est utile qu'à vous seul , et je «ne puis l'approuver. »

Denys , irrité par cette réponse , et peutêtre par le témoignage de sa conscience , résolut de faire périr Platon ; mais à la prière de Dion et d'Aristomène , il se contenta de le livrer à Polide , envoyé de Lacédémone , qui le vendit comme esclave dans File d'Egine. Or les habitans de cette île venoient d'établir une loi qui condamnoit à une mort soudaine tout Athénien qui aborderoit sur leur rivage. Ainsi , échappé à la fureur de Denys , le cygne de l'académie alloit périr victime d'un peuple barbare lorsque cette puissance suprême , qui d'un souffle brise ou conserve la trame fragile des plus hautes destinées, sauva, par un mot équivoque, les jours d'un des plus grands hommes de la Grèce. Un des juges , en expliquant la loi fatale , observa qu'elle cou-

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