‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 8 sur 44 · I. iH · texte numérisé non relu

I. iH

A chaque mot de fine repartie , A chaque éclair d'esprit ou de géuie , Vous récriant , avec un doux transport , Sur ses talens , son cœur , son caractère , Vous admirez Chloé ; vous avez tort :

J'aime Chloé; mais j'admire sa mère.

Quelqu'un rencontrant Diogène sortant du bain, lui demanda s'il y aToit beaucoup d'hommes : « Beaucoup de monde , reprit-il , mais « pas un homme. » Alors élevant la voix pour parler en public, il s'écrie : « Hommes, appro- « chez-vous. » Et la foule d'accourir. Priais l'orateur levant son bâlon : « Ce sont des hommes « que j'appelle. » Et soudain allumant une lanterne , il parcourt , en plein midi , toutes les places publiques. « Que cherchez - vous ? lui « disoit-on. — Je cherche un homme. »

Il paroît qu'il éteignit sa lanterne en entrant dans Lacédémone j car en revenant de cette ville à Athènes , il dit sur la route : « Je passe « de la demeure des hommes dans celle des « femmes. »

Ce nom , auquel tant d'idées si tendres sont attachées, n'étoit, dans la bouche du cynique , que l'expression de la haine et du mépris.

Pardonnez-lui , mesdames, ce déplorable aveuglement ; la misère exaspère l'ame , la

solitude dessèche le cœur, et Diogène n'eût point calomnié les femmes , s'il y eût eu place pour deux dans son tonneau.

C'est de cette étroite demeure que voyant passer dans une superbe litière une très jolie femme , qui sans doute n'alloit pas chez lui , il dit avec humeur : « Voilà une bien belle « cage pour un si méchant animal ! « En prononçant ce blasphème , il sort de la ville , apperçoit plusieurs femmes pendues aux branches d'un olivier , et s'écrie , avec le sourire amer de la haine et de la vengeance : « Quel « dommage que tous les oliviers ne portent pas "■ de pareils fruits ! »

Comme il revenoit un peu soulagé par cette apostrophe , un Athénien lui demanda à quel âge il est à propos de se marier. — « Jeune , il « est trop tôt ; vieux , il est trop tard. »

Il paroît , d'après sa conduite et ses maximes , qu'il regardoit les femmes comme un bien général et un mal particulier. Aussi approuvoit-il la conduite de ceux qui , la veille de l'hymen , rompoient leur mariage ; car il voyoit dans cet engagement tout à perdre et rien à gagner.

Quoi ! ne gagne-t-ou rien en prenant une amie , Qui partage avec nous les peines de la vie ?

en public sur une matière importante. Le peuple éloigné par la gravité du sujet , passoit sans l'écouter. Tout-à-coup l'orateur se met à chanter , et les passans s'arrêtent en foule. » Ne rougissez-vous pas , leur dit-il alois , de « fuir les conseils de la sagesse et d'accourir à " des chansons ! » En ce moment , un homme élevant la voix pour le consulter sur un songe : « Misérable , répliqua-t-il , laisse là tes rêves , « et songe à tes actions, »

Alors appercevant un homme riche , mais sage , i! lui demanda une obole , en lui disant : « Si tu as déjà fait du bien , continue ; si tu « n'en as fait à personne, commence par moi. » Puis s'adressant à un jeune prodigue , il lui demanda un talent. — « Un talent ! s'écria le «jeune homme, et tu n'as demandé qu'une « obole à celui-ci. — C'est qu'il me donnera

• long - temps , reprit Diogène , mais toi , tu « ne me donneras qu'aujourd'hui. Vois ce « vieillard qui dîne avec des olives ; il n'en

• mangeroit pas maintenant s'il en eût mangé a dans sa jeunesse. Vois la maison de ce gourde mand qui est à vendre. Son maître l'a mangée <• hier ; elle le vomit aujourd'hui. Si j'étois « boiteux ou borgne , ajoutoit-il , en s'adres- ■ sant au peuple , vous me donneriez tous ,

• parce que vous pouvez tous devenir borgnes

« et boiteux ; mais comme je sais philosophe , « vous ne me donnez point, parce que vous ne « craignez pas de le devenir. »

En parlant ainsi , il se mit à laver des herbes pour son diner. Aristippe , philosophe de cour , lui dit en passant : « Si tu savois plaire « auxrois,tunelaveroispastesherbes. — Et toi, « si tu savois laver tes herbes , tu ne flatterois « pas les rois. Au reste , ta faveur ne sera pas « de longue durée ; car les nouveaux favoris « des princes ressemblent aux vases de vin , «• que l'on jette dès qu'ils sont vides. »

A ces mots, il commença son repas ; et comme les spectateurs l'entouroient : « Vous préten- « dez que je suis un chien , leur dit-il ; mais ■« n'êtes-vous pas des chiens vous-mêmes , puis- « que vous assiégez mon dîner ? Comme je ne « fais la chasse qu'au vice , vous tremblez que «je ne vous prenne pour mon gibier. Cepen- « dant mes dents sont moins redoutables que « celles de cet Aristippe qui vous flatte ; car si « parmi les animaux sauvages , le plus mor- « dant est un calomniateur, parmi les animaux « apprivoisés , le plus venimeux est un flat- « teur. \ otre vanité vous rend esclaves de « celui-ci , car je ne vois partout que de la ser- « vitude : les esclaves obéissent à leurs maîtres, « qui obéissent aux rois ; les roi? sont esclaves

2o8 COURS

« de leurs courtisanes , reines de l'univers et « esclaves de leurs propres caprites. Aussi , » pour être libre , j'ai résolu de prendre exac- » tement le contrepié de toutes vos actions. » Il dit , et voyant que l'on sortoit en foule du spectacle , il fend la presse pour y entrer. A cette vue , le peuple se mettant à rire : « Vous « vous moquez de moi , dit le cynique ; mais « c'est peut - être de vous que se moque cet « âne qui semble rire en montrant les dents , - et je me soucie aussi peu de vous , que vous « de lui. »

Frappé de l'originalité de ses reparties , et de la fermeté de ses principes , un père lui présenta son fils pour être son disciple. Le jeune homme rougit en approchant du philosophe. « Courage , mon enfant , lui dit celui- « ci ; voilà la couleur de la vertu. » Le père , encouragé par ce début , lui vante , suivant l'usage paternel , son caractère , ses qualités , sa science , ses talens. « Puisqu'il est accompli, « pourquoi me l'amenez-vous ? Ce n'est pas « lui sans doute , c'est vous qui avez besoin de « moi ? — Non , reprit le vieillard , je ne me « sens point de disposition pour être philoso- « phe. — Eh ! misérable , pourquoi vis -tu « donc , puisque tu désespères de bien vivre .'' » Celui-ci piqué de cette apostrophe , lui repro-

DE M O R A L E. aot)

che son bannissement. — « Ah ! tu me rap- « pelles la cause de mon bonheur , car c'est à « mon exil que je dois ma philosophie. — Mais « en rappelant ton bonheur , je rappelle ta « honte , puisque tu fus banni comme un mal- « honnête homme. — Il est vrai que je fus ja- « dis ce que tu es aujourd'hui ; mais toi , tu ne « seras jamais ce que je suis maintenant. »

Ce qui faisoit aimer au peuple les préceptes de Diogène , c'est qu'il s'expliquoit souvent moins en paroles qu'en actions. Il détestoit les orateurs qui s'occupent plutôt de bien dire que de bien faire, et les comparoit à des instrumens agréables , dont le son se perd dans les airs.

Un jour, il apperçoit dans la rue un homme qui , ayant laissé tomber quelques morceaux de pain , rougissoit de les ramasser. Diogène , au lieu de blâmer cette vanité puérile , ramasse devant lui plusieurs bouteilles cassées , les porte par la ville, et le peuple applaudit. Un discours eût été oublié ; l'exemple fut retenu. La morale en préceptes est toujours éphémère : l'exemple seul demeure à la postérité. On oubliera demain que vous avez dicté Fart d'être bonne épouse et vertueuse mère ; on n'oubliera jamais que vous l'avez été.

Un Athénien se présente chez Diogène pour

être son disciple , le philosophe lui donne un jambon à porter , et sort en lui disant : Suivez-moi. Le nouveau disciple rougissant de son fardeau , le jette et s'enfuit. Le lendemain Diogènele rencontre : « Eh bien ! lui dit-il avec '< le sourire de la pitié , un jambon nous a « donc séparés ? »

Vous riez, mesdames , de celte plaisante pomme de discorde , et vous oubliez que la vanité en jette tous les jours parmi vous de plus légères et plus bizarres. Les hochets de l'usage et les enfantillages de l'étiquette, sont pour votre orgueil des affaires d'état. Les liens du sang et de l'amitié disparoissent ; la fortune , l'amour , la nature se taisent dès qu'il s'agit de la fin d'une lettre , de l'enveloppe d'un billet , de la gauche ou de la droite , de la forme d'un siège, desbattans d'une porte , de la place d'un fauteuil , et de mille autres sujets non moins graves , non moins imporîans que les bouteilles cassées et le jambon de Diogène.

Cet homme qui îaxoit tous les humains d'orgueil et de folie, qui traitoit Socrate lui-même d'insensé , qui entouroit son cœur d'un triple airain , de peur d'en laisser échapper l'amitié, l'estime ou la reconnoissance , en réservoit l'hommage à la dii>inité. Un certain Xéniade

lui demandant s'il croyoit qu'il y eût un Dieu: « Il faut bien que je le croye , puisque je te « crois son plus méprisable ennemi. » A combien de Xéniadcs Diogène pourroit faire une pareille réponse dans ce siècle , où des vieillards en délire osent dire à la jeunesse luttant contre ses passions : « Vous recherchez la sa- « gesse parce que vous entrevoyez de loin le « fantôme d'une justice éternelle , détrompez- « vous et suivez les vices aimables : nous qui " touchons au terme , nous n'y voyons que le « néant, qui met de niveau le vice et la vertu. » Si , comme le disoit Diogène , le sage est l'image de Dieu sur la terre , on sei oit tenté de croire à l'existence d'un mauvais génie , pour trouver à ces modernes philosophes un objet de ressemblance.

Diogène , qui crovoit à la justice suprême , croyoit aussi à la bonté divine ; mais convaincu que l'éternelle sagesse sait mieux que nous ce qui doit nous rendre heureux, il vouloit qu'on lui demandât , non ce qui flatte le plus nos désirs , mais ce qu'elle sait devoir contribuer le plus à notre félicité. Il vil des époux offrant un sacrifice aux dieux pour obtenir un fils. « Vous leur demandez un fils , dit-il , et vous « ne songez pas à leur demander un honnête « homme. » Mais autant il respectoit le pur

hommage que l'homme rend à la divinité , autant il méprisoit les puérilités de la superstition. Souvent il se prosternoit aux pieds des statues , afin de s'accoutumer , disoit-il,à être refusé. Admirez , lui disoit - on , toutes ces offrandes faites à Neptune par les navigateurs échappés au naufrage. — « J'en admirerois « bien davantage , si chaque noyé lui présen- « toit la sienne. »

Le caractère mordant de notre philosophe , l'avoit fait surnommer le chien. Mais il sembloit mordre de préférence les philosophes les plus illustres de son temps , ce qui le fit soupçonner de jalousie. Platon avoit défini l'homme iiTi animal à deux pieds , sans plumes. Diogène plume un coq , court à l'académie , le jette au milieu des disciples , et leur dit : « Voilà l'homme de Platon. » Celui-ci, pour distinguer son animal , lui ajouta des ongles.

Le lendemain Platon donnoit un repas somptueux. Diogène entre chez lui , et dit, en marchant su.' un superbe tapis : « Je foule aux « pieds l'orgueil de Platon. Oui, répliqua ce- « lui-ci, mais c'est avec l'orgueil de Diogène. » Un autre jour , Platon , dans un festin , ne mangeoit que des olives. « Pourquoi donc , « lui dit le cynique, t'abstenir ici des mets que « tu allois chercher en Sicile ? — Là comme ici,

D E M O i\ A L £. Il 6

« reprit le philosophe , je ne vivois que d'oli- « ves. — Eh ! qii'allois - tu faiie à Syracuse , « puisqu'il y avoit des olives à Athènes ? »

A ce reproche vraiment puéril , on sent lo réponse que dut faire Platon. L'élude de t'homme , l'influence des différens climats et des diverses législations sur les mœurs et sur les caractères ; les biens et les maux qui naissent des éducations et des préjugés populaires ; les talens et les vertus qui sont , pour ainsi dire , les fruits particuliers de chaque territoire , l'espoir de les transplanter et de les acclimater sous le ciel qui nous a vus naître , sont pour le vrai citoyen , un motif suffisant de quitter sa patrie , afin d'y rentrer un jour plus capable et plus digne de la servir.

Peut-être, mesdames, la privation de ce bonheur n'est-elle pas la moindre de celles que vous ont imposées nos loix et la nature. Au reste , avec le secours de votre cœur et de votre imagination , vous pouvez voyager chez vingt peuples différens en parcourant le cercle de vos sociétés , et faire souvent le tour de l'Europe sans sortir même de votre appartement.

Ce héros fièrement vous offre son hommage ? C'est un Ecossais. Celui-ci ,

2l4 COURS

La gultarre à la main , cliante d'un air transi

Vos injustes rigueurs et son doux esclavage ?

C'est bien un Espagnol. Assis à vos genoux ,

Celui-là , vous prenant pour la vierge Marie ,

Vous dit le chapelet de la galanterie ,

Et lance à vos amis des regards en courroux ? C'est un Céladon d'Italie.

De cet homme froid , sombre et brûlant tour à tour .

Estimez la raison , accueillez la franchise : Mais souvenez-vous que l'amour

Meurt de consomption aux bords de la Tamise.

Défiez-vous sur-tout de cet homme tout rond ,

A la perruque noire , au gros habit marron; Et n'oubliez pas qu'en Hollande

L'amitié se calcule , et le cœur se marchande.

ALmez-vous la recherche et l'esprit apprêté ?

De cet homme admirez la gravité suédoise.

Leur préférez-vous la gaîté ?

Contemplez la douceur et la grâce danoise. Ce géant est un Russe , et ce nain un Lapon ; L'un est fils de Pygmée, et l'autre enfant d'Hercule. Ce colosse au dos large , à l'air simple et crédule , Au cœur loyal et franc , est un gros Brabançon : C'est ce que tout le monde appelle un bon garçon. Cet athlète au front large , à la face animée , Qui boit, bat, jure et fume, est im lourd Allemand . Si par lui quelque jour vous voulez être aimée,

Il vous aimera rudement.

Mais quel homme, entouré d'un orgueilleux cortège. Si familièrement près de vous vient s'asseoir ?

DE MORALE. 2l5

Sur les Grâces il semble avoir un privilège.

Son geste vous approuve , et son œil vous protège :

C'est un Sultan : il va vous jeter le mouchoir.

J'aimerois mieux pour vous ce front où se déploie ,

Sous le teint rembruni d'une grosse santé ,

La franche bonhomie et la grosse gaîté : Vivent les amis de Savoie !

Mais de ce beau vieillard ea contemplant les traits ,

Ces cheveux blancs et ce visage frais , Vous songez à la Suisse , à ses vertes montagnes ,

Aux patriarches du Valais , Et vous portez envie au sort de leurs compagnes. Ah ! vous avez raison : l'innocence et la paix Sont l'aimant des bons cœurs, l'amour des belles âmes: Mais n'oubliez jamais que l'empire des femmes Est sous l'heureux climat qu'habitent les Français. Vous trouverez partout esprit , talent , science , Mais vous ne trouverez que chez nous des amis. Quand on a parcouru tous les autres pays , On aime à revenir en France.

Malgré son aversion pour les voyages, Diogène passoit la mer pour aller en Egine , lorsqu'il fut pris par des corsaires , qui le vendirent dans l'ile de Crète. En arrivant sur le marché , il s'écria : « Qui veut acheter un maî- B tre ?» A ces mots, un certain Xéniade, richement vêtu , s'étant approché : « Enfant , a lui dit le cynique , viens marchander un

2l6 COURS

« homme. » Et dès que le marché fut conclu, il ajouta : « Puisque je suis ton esclave , dispose- « toi à m'obéir. » En vain ses amis voulurent l'affranchir de sa servitude. « De quoi me plai- « gnez-vous, leur disoit-il ? ignorez-vous donc « que les maîtres du lion sont ses premiers « esclaves ? »

Cependant cet homme étranger à toutes les affections humaines , ne connoissoit qu'une seule passion, celle de la liberté. Mais par liber té, il n'entendoit que l'indépendance de ses besoins et de ses volontés. Quant aux actions , il savoit que la liberté ne peut nous affranchir ni de l'obéissance aux loix , ni des devoirs envers la société.

Cette manière de penser l'éloigna toujours du commerce des grands. Il répondit à Cratère qui l'invitoit : « J'aime mieux du pain dans « mon tonneau, qu'un festin dans ton palais. « Perdiccas offensé de ses refus , le menaça de le tuer. « Un reptile , reprit Diogène , peut me « tuer aussi ; mais je n'ai besoin ni de toi , ni < de ta grandeur. » Que Caliisthène est heureux ! lui disoit-on ; il dîne tous les jours avec Alexandre. « Qu'il est malheureux , reprit-il , « d'y dîner tous les jours ! »

Comme il se chauffoit au soleil , Alexandre qui vouloit le connoîtrc , s'approche , en lui

disant avec douceur : « Ne crains rien. — Est- « ce que tu es mauvais ? répond le cynique. — « Non , reprend le héros. — En ce cas , qu'ai- « je à craindre ? — Que desires-tu de moi , » poursuivit Alexandre , en se mettant devant lui. — « Je désire que tu te retires de mon so- « leil. — Mais enfin , que puis-je t'offrir ? — « Rien. Je suis plus riche que toi. Mon man- « teau me suffit , tes royaumes ne te suffisent « pas. n Ah ! s'écria le jeune conquérant , si je n'étois Alexandre , je voudrois être Diogène. Quelque temps après , \ec Athéniens , par complaisance , ou plutôt par crainte , déclarèrent qu'Alexandre étoit Bacchus. « Et moi, « leur dit Diogène , je demande que vous me « déclariez Sérapis. »

Si Diogène eût professé sa morale à Sparte, il eût eu sans doute beaucoup de disciples et d'imitateurs. Mais les Athéniens , peuple enthousiaste , aimable et frivole , singèrent ses ridicules au lieu d'imiter ses vertus. Cette erreur prouve que , pour tirer parti des moyens d'une nation , il faut bien se garder de la faire sortir du caractère qui lui est propre. Les Français , par exemple , ne seront jamais des Gâtons ni des Brutus ; mais ils naissent presque tous des Duguesclins et des Bayards. En leur inculquant les vertus romaines , vous n'en

IlS COURS

ferez qu'un peuple abâtardi , qui prendra la férocité pour l'énergie et l'exaltation pour la grandeur. Mais en développant le germe de leur bravoure et de leur galanterie gauloise , vous en ferez le peuple le plus vaillant et le plus aimable de l'univers.

Ah ! renaissons, et désormais Reprenons notre caractère.

Aimer , combattre , vaincre et plaire ,

Voilà, voilà l'esprit français.

Que chacun aux pieds de sa dame

Prête le serment de l'Jionneur.

Quittons nos Lais sans pudeur:

L'amour élève , agrandit l'ame ;

La licence énerve le cœur.

De rhospitalité française

Rétablissons les nobles droits :

Que le voyageur sous nos toits

Entre , se repose , se plaise ;

Et qu'aimant des mœurs et des loix

Qui mettent chacun à son aise ,

n y revienne une autre fols.

Que jamais la ruse n'approche

De nos cœurs francs et généreux :

N'oublions pas que nos aïeux Vivolent sans peur et sans reproche , Et croyons vivre sous leurs yeux.

A leur tête ils plaçolent Minerve , Près de leurs drapeaux le dieu Math ,

Et mettolent axi coq)s de réserve Vénus , les jeux et les beaux-arts.

Contens d'imiter ces grands hojnraes , Gardons-nous , modernes Brutus , De parodier ses vertus; Et montrons-nous tels que nous sommei On ne peut changer les Destins , Leurs décrets sont invariables :

Nous ne deviendrons pas Komains ; Quand redeviendrons-nous aîmaldes !

CRATÉS ET ZENON.

J jE disciple le plus célèbre de Diogène fut Cratès, i)é à Athènes d'une famille opulente.

Comme il assistoit à la représentation d'une tragédie , frappé de voir un des principaux personnages se dépouiller de tous ses biens pour être libre , il sort à l'instant , vend son patrimoine , en dépose le produit chez un banquier , avec ordre de le partager un jour à ses enfans , s'ils étoient pauvres de vertus et d'esprit , et de le distribuer au peuple , si ses enfans possédoient les trésors de la philosophie.

A cette nouvelle , ses parens accourent chez lui pour le détourner de cette étrange vocation. Cratès les chasse , prend un manteau léger pour l'hiver et pesant pour l'été , se nourrit de pain et d'eau , provoque les injures des femmes publiques , pour se plier le caractère , surcharge sa difformité naturelle d'un accoutrement ridicule et monstrueux , se fait suivre par les enfans , insulter par la multitude , entre effrontément chez tous les citoyens , critique amèrement jusqu'aux moindres dé-

tails de leur vie domestique, et censuré de tout le monde , devient le censeur de l'univers.

Qui croiroit qu'avec ce caractère insociable et cet extérieur grotesque , Cratès dût le plus aimable de ses disciples à l'amour ?

Hyparchie , sœur de Métroclès , étoit , à cause de sa richesse et de sa beauté, l'objet des vœux de toute la jeunesse de Corinthe. Cratès vieux , pauvre et hideux paroît devant elle , et Cratès est préféré. Les parons de son amante , après s'être vainement opposés à ce choix ridicule , supplièrent le philosophe lui - même de l'en détourner ; aussi-tôt celui-ci se dépouillant devant elle , lui montre sa bosse et son manteau , en disant : « Voici tous les charmes et « toutes les richesses de l'époux que ton cœur «a choisi. — Et voilà, reprit -elle, tous les « trésors que je veux posséder. » A ces mots , abandonnant sa famille , et renonçant à sa fortune , elle prit le manteau cynique, épousa Cratès , partagea son impudence et sa misère, et ne le quitta qu'à la mort. Je ne cite de pareils traits , mesdames , que pour vous donner une idée des mœurs de l'école de Diogène. Je n'entreprendrai point de justifier le goût de la jeune corinthienne. Cependant , si ?ile fut plus qu'indulgente pour la laideur,

avouez que de temps en temps vous donnez dans l'excès contraire , et qu'auprès de vou;; la beauté l'emporte souvent sur toutes les qualités qui constituent le bonheur de la vie. Ah ! souvenez-vous que le lendemain de cette injuste préférence n'est que trop souvent le premier jour du repentir.

Préférez laideur et finesse Au fard passager des amours.

La beauté s'appauvrit sans cesse :

L'esprit s'enrichit tous les jours.

A la laideur on s'habitue ,

Comme on se fait à la beauté ? 5on charme ne peut pas toujours fixer la vue : Mais on fixe le cœur par ramabilité.

Soulevez le masque enchanté De cette adorable figure , Et vous verrez que la nature A déguisé sa pauvreté.

Mais voulez-vous trouver une ame ardente et pure , Des talens , des vertus? considérez ces traits Dont sourit la sottise , et que l'orgueil censure: C'est là que la nature a caché ses bienfaits.

Heureuse la beauté qui n'aime et n'apprécie Que ce qui peut servir d'aliment au bonheur!

n prospère aisément dans le fond d'un bon cœur ; Mais il ne peut germer sur la superficie.

Hyparchie se trouvant à table près du sophiste Théodore, lui fit, dit - on , l'argument suivant : « Si en faisant telle ou telle « chose tu n'es pas blâmable , en la faisant « moi-même je ne puis être blâmée. Or, tu « n'es pas blâmable quand tu te frappes toi- « même ; donc je ne puis être blâmée quand je « te donne un soufflet. » Et le geste appuya l'argument. Théodore , pour toute réplique , lui arracha son manteau , et dit aux convives : « Voyez ce que c'est qu'une femme qui a quitté « sa toile et sa tapisserie ! — Crois - tu donc , « répliqua-t-elle sans rougir de sa nudité , que « la philosophie ne vaille pas les aiguilles et les « fuseaux ? »

Non : tous les argumens de la philosophie Ne valent pas ces soins si touchans et si doux , Qu'une mère attentive , une épouse chérie Prodigue à ses enfans et rend à son époux Du bonheur des humains tendres dépositaires

Conciliez leurs passions ;

Prévenez leurs divisions

En nuançant leurs caractères ; Ilendez-nous l'espérance au sein de nos malheurs , ]^auimez nos plaisirs , et charmez nos douleurs

a24 COURS

Laissez philosopher l'orgueil et la folie. Qu'ils raisonnent pour vous ; vous , agissez pour eux. Ne philosopliez point , mais faites des heureux ; Voilà votre pliilosophie.

D'après le caractère de Craies, vous présumez facilement , mesdames , qu'il ne fut point un philosophe de cour. Jamais il ne prétendit aux faveurs des rois. En les voyant prodiguer leurs richesses aux flatteurs et aux courtisanes, il les comparoit à des arhres fertiles, situés sur des rochers inaccessibles , et dont les rameaux chargés de fruits ne peuvent être atteints que par les pies et les corbeaux.

Mais l'observation la plus frappante et la plus juste de ce philosophe, porte sur la différence du prix que nous mettons aux objets les plus utiles et aux choses de caprice ou de pure superfluité. « On donne, dit-il, dix mines « à un cuisinier , et une drachme à un méde- « cin; cinq talens à un flatteur , à un sage con- « seiller de la fumée, à une courtisane un ta- '< lent, à un philosophe une obole. »

Persuadé que, malgré notre penchant à la frivolité, cette disproportion seroit chez nous exagérée, j'ouvris dernièrement les tablettes d'une des femmes les plus jolies de la capitale, et j'y trouvai le mémoire particulier de ses

DE MORALE. 2l5

dépenses, dont je vais, en confidence, vous communiquer un extrait.

. . , Suivent mes dépenses secrètes , A proportion des talens , Du mérite et des agrémens De ceux pour qui je les ai faites.

A quatre petits orphelins , Une veuve , un fils et trois filles , Un écu. Pour quatre serins , Avec leurs petites familles , Cent francs, — Cent sols pour le pain bis Qu'on donne tous les vendredis :

Pour le chien , vingt francs de pastilles. — Dans deux procès que j'ai suivis , Et dont je ne suis pas trop sûre , Un louis pour deux bons avis :

Quatre pour la bonne aventure. — Reçu de mon pauvre fermier Dix louis le trente novembre ; Payé dix louis un panier De fraises le premier décembre. — Cent francs pour appaiser les cris , Les poursuites et les écrits De marchand , prêteur , fournisseuse :

Trois cents pour deux petits bonnets Que je ne dois pas mettre , mais Qui sont de la bonne faiseuse.

Je borne ici, mesdames, ces détails minu-

tieux , que vous croyez peut-être de mon invention ; mais si vous doutez que l'original de ce mémoire ait existé, ouvrez votre secrétaire ou même votre toilette : je crains bien que plus d'une parmi vous n'en trouve quelques duplicata, taxés suivant l'ancien tarif de Cratès.

Ce philosophe, aussi bizarre que ses calculs, inspire naturellement peu d'intérêt , aussi ne vous en aurois-je point parlé , s'il n'eût eu d'autre recommandation que son mérite personnel ; mais il eut celui de développer l'esprit et le cœur de Zenon, dont vous allez apprécier la doctrine et les vertus.

Zenon , avant de prendre un état , ayant consulté l'oracle, en reçut, dit-on, cette réponse : a Prends la couleur des mons.^ En interprétant ces paroles , il crut que l'oracle lui ordonnoit de pâlir sur les livres des anciens , et partagea tous ses momens entre l'étude et les soins de son commerce. Mais en revenant de Phénicie , son vaisseau ayant échoué près d'Athènes , il aborda dans cette ville, riche des seuls trésors que la fortune ne puisse nous enlever, le génie et la vertu.

Cependant , sensible à la perte de ses richesses , et cherchant à s'en distraire , il entre chez un libraire , et lit au hasard le premier volume qui se présente ; c'étoit le second livre de

Xénophon , qui contient l'iiistoire de plusieurs philosophes. Zenon charmé de cette lecture, demande au libraire où demeurent ces hommes célèbres. En voici un, lui répond celui-ci, en Ini montrant Cratès qui passoit. A ces mots , Zenon suivit le cynique , devint son disciple , et bientôt il rendit grâce aux dieux de son naufrage.

Cependant comme l'indécence et la grossièreté des mœurs des cyniques révoltoient sa pudeur et sa délicatesse naturelles, il se détermina à quitter leur école, et dit à Cratès qwi le retenoit par son manteau : « C'est par les « oreilles qu'il faut me retenir ; persuade-moi , « sinon , qu'importe que mon corps demeure « ici , si mon esprit n'y reste pas. »

Il avoit passé six années chez Cratès , il en passa dix chez Xénocrate , Stiipon et Polémon. Il ouvrit ensuite lui-même son école ; et comme il enseignoit publiquement sous un portique dont le nom grec est stoa, ses nombreux sectateurs furent appelés j/oïc/e//^, ou philosophes du portique.

Bientôt Zenon compta parmi ses disciples des héros, des princes et des rois. Antigonus, qui l'écoutoit avec admiration et l'aimoit avec tendresse , le pressa long -temps de venir habiter sa cour ; mais le philosophe s'en

Page 1