s C O U Fx s
excusa toujours en alléguant saraauvaise santé. Il avoit raison ; la philosophie est un arbre un peu sauvage; tant qu'il croît à l'ombre du désert, il y conserve sa verdeur et sa fécon-dite ; mais dès qu'on le transplante dans les jardins des rois , sa vigueur s'affoiblit et son fruit dégénère. Aussi Zenon cherchoit-il la solitude. La foule l'effrayoit , et lorsqu'en passant, il se voyoit environné d'un nombre de curieux ou d'admirateurs, il leur offroit de l'argent , en les priant de se retirer.
Comme il réfléchissoit beaucoup, il parloit toujours en termes concis ; car remarquez , mesdames , que ce qui est mûrement pensé est toujours laconiquement exprimé.
Un adolescent le questionnant un jour sur une matière fort abstraite , Zenon lui présenté un miroir et lui dit : « Trouves-tu qu'une pa- « reille question aille à l'air de ton visage ? » Pour moi, quand je vois une jolie femme s'égarant dans le dédale d'un problême, ou tournant autour de la quadrature du cercle, je me rappelle ces petits Amours qui soulèvent avec effort un bout de la massue d'Hercule; et si quelque docteur femelle me demandoit , avec sa voix grêle et sa gravité enfantine, ce que c'est , par exemple , que le système du plein et du vide, je lui répondrois :
DE MOKA L E. 2'iy
Ronge , blanc , gazes et dentelles , Modes , romans , chansons nouvelles , Amans du jour , amis de nom , Sentimens d'opéra-comique , Fidélité métaphysique , Maux de nerfs , mines et jargon , Petit ton tranchant qui décide Eu grasseyant d'un terme grec, Sens blasés , esprit faux , cœur sec , Et cerveau creux; voilà le Vide.
Amour pur , amitiés fidèles ;
Tendresse et vertus maternelles ,
Solide et modeste savoir ,
Vanité cédant au devoir ,
Bonté de cœur , et grandeur d'ame ,
Voilà le Plein : cherchez , madame.
Les deux vertus principales de Zenon , furent la continence et la discrétion. Ses ennemis reprochèrent à sa sagesse une erreur passagère ; mais estimons l'homme auquel l'envie n'a pu reprocher qu'une erreur; c'est qu'il a su se préserver des autres.
Comme il assistoit silencieusement à un festin où les ambassadeurs de Ptolémée parloient indiscrètement , ceux-ci lui demandèrent s'il n'avoit rien à faire dire à leur roi.
23o COURS
« Apprenez-lui , reprit-il, que vous avez trouvé
« un homme qui sait se taire. »
La discrétion étant la base de la confiance , et la confiance l'aliment de l'amitié, vous concevez, mesdames, que Zenon fut hon ami.
« Mon ami , disoit-il , est un autre moi-même. »
Il est difficile de sentir le prix de l'amitié sans apprécier les charmes du véritable amour. Zenon, loin d'interdire ce sentiment aux philosophes , le croyoit essentiel pour leur bonheur et pour celui des femmes. «Si l'amour, « disoit-ii , étoit défendu aux sages , que les « femmes seroient à plaindre d'être réduites à « l'amour des sots ! »
A cette vérité, dont vous sentez l'évidence, je vous vois toutes, mesdames, applaudir à la philosophie de Zenon , et déjà vous prenez secrètement le chemin du portique pour faire un choix parmi ses disciples. Mais avant d'entrer chez ces galans stoïciens , écoutez les loix auxquelles ils soumettent l'amour : « Que toutes • les femmes, disent -ils, soient communes « entre les sages, que chacun d'eux vive avec «• toutes celles dont il saura se faire aimer ; mais « qu'il ne s'attache à aucune ; c'est ainsi que le -. bonheur est exempt de jalousie, et l'amour n d'infidélité. "
Eh bien ! mesdames , le principe vous avoit
séduites ; mais que pensez-vous de ses conséquences ? Croyez-moi, en fait de sentiment, il est toujours bon de s'expliquer, sur-tout avec les philosophes,
Zenon eût été d'autant plus dangereux pour vous, qu'il étoit original dans son extérieur comme dans ses actions. Or, soit caprice , soit amour de la nouveauté, il est prouvé, par l'expérience, que les originaux ont le droit presque exclusif de vous plaire. Et si vous aimez mieux un sot original qu'un homme qui a de l'esprit comme un autre , comment échapper au charme d'un original spirituel ? et comment eussiez-vous pu résister à Zenon ?
Il étoit grand, mince et noir; il promenoit lentement sur deux grosses jambes un corps efflanqué , une tête penchée et deux longs bras balans. On l'appeloit le PalmiercV Egjpte Quand il parloit , sa figure sèche devenoit sévère , son front se sillonnoit et sa bouche se tordoit. Mais dans un repas d'amis, ses yeux creux lançoient les éclairs du génie et les étincelles du plaisir. Il aiguisoit la sensualité des convives , et ne mangeoit que des figues et du miel; il animoit la gaîté des buveurs, et ne buvoit qu'un peu devin doux; il faisoitrire, et ne rioit point, ou s'il sourioit, c'étoit un rire à lui. Il pailoit d'amitié avec un style
tout neuf , d'amour avec une expression bizarre , de galanterie avec une gaucherie piquante. C'ctoit un ami pétulant, un amant grave, un plaisant sérieux, un esprit indéfinissable, un corps mal-adroit, des idées de l'autre monde , une laideur irrésistible , un homme charmant , adorable , en un mot , un original.
Au reste, vous eussiez pu, mesdames, justifier votre penchant pour Zenon, par l'espèce d'idolâtrie qu'eurent pour lui les Athéniens. Ils lui décernèrent une couronne d'or, lui érigèrent une statue, et lui confièrent les clefs de leur ville. Imitez, mesdames , leur attachement et leur respect pour la philosophie, mais n'imitez pas tout-à-fait leur confiance. Ordonnez à l'art de modeler les traits du philosophe dont vous goûtez la morale ; envoyez-lui même une couronne; mais gardez-vous bien de lui envoyer vos clefs.
Toutpliilosophe est homme, et toute femme est tendre- Une porte à tous deux assure le repos ; Mais si les clefs l'ouvrent mal à propos , Il n'est plus temps de les reprendre.
Zenon jouit de l'estime des Athéniens jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Sa tempérance fut telle, que dans cette extrême
vieillesse, sa santé n'éprouvoit encore aucune altération , et il termina volontairement une existence à laquelle la douleur n'avoit jamais porté d'atteinte. En sortant de son école, il tomba , et se foula la main , et regardant ce léger accident comme un avertissement de sd fin prochaine , il dit en frappant la terre : « Tu « me demandes ? me \>oici. » A ces mots lî s'étrangla.
Sa mort fut regardée comme une calamité publique, Antigonus le pleura en s'écriant : o. Quel spectacle j'ai perdu ! Mais ce qui me « fait sentir plus vivement encore la perte de « ce grand homme , c'est que ni mes dons ni « mes promesses n'ont jamais pu en faire un « courtisan. » Aussi-tôt il envoya des députés à Athènes pour engager ses habitans à déposer le corps de Zenon dans le faubourg Céramique.
C'est là qu'à l'ombre des lauriers reposoient tous ces hommes célèbres , dont le nom seul soutenoit encore la gloire de la patrie. Dès que l'imagination nous transporte dans cette enceinte sacrée, l'ame se sent saisie d'un respect religieux ; du respect, elle passe à l'admiration , et de l'admiration à cet enthousiasme qui seul fait les grands hommes et les héros. Mais si l'orgueil d'une grande nation lui
forme un trophée des dépouilles mortelles de tous ceux dont les exploits étendirent sa renommée, pourquoi la reconnoissance ne lui composeroit-elle pas un trésor des cendres de tous ces êtres chéris, dont les vertus modestes assurent sa félicité ?
Si l'on me confioit le soin honorable d'élever les monumens funèbres qui doivent éterniser la gloire de ma patrie , près du dernier asyle des héros , je formerois une enceinte demvrtes et d'ohviers. Là reposeroient les modèles des vierges, des épouses et des mères. Là, tandis que le père instruisant son fils sur la tombe des artistes, des philosophes et des héros, feroit germer dans son cœur la sagesse, la valeur et le génie , la mère conduisant sa fille parmi de modestes mausolées , lui diroit en lui montrant les emblèmes dont l'estime ou l'amitié les auroit décorés :
Vols- tu cette vigne mourante Sur les rameaux sèches de ce jeune arbrisseau ?
C'ëtoit une épouse , une amante.
Son jeune époux , descendant au tombeau , Exhala dans son sein son ame gémissante ;
Et la vigne a suivi Tormeau.
î,a tendresse éleva cette urne cinéraire , F.î grava ces cœurs alentour.
L'urne contient les cendres d'une mère : Les cœurs de ses enfans conservent son amour.
Contemple cette jeune et modeste bergère. Le Vice , environné des trésors de Plutus , Lui présente un palais ; l'Hymen , une chaumière :
Elle suit son cœur , et préfère
Une chaumière et des vertus.
Ici, ce pélican nourrit de sa substance
Les tendres fruits de ses amours.
Adèle , au sein de l'indigence , A nourrir ses enfans consuma ses beaux jours , Et de leurs jeunes aus pour prolonger le cours , Fit passer dans leur sein toute son existence.
Là , ce jeune et frêle roseau Soutient deux troncs minés par le temps et l'orage
Constance , au printemps de son âge , Soutenant ses parens sur le bord du tombeau Expira sans quitter ce glorieux fardeau: L'Amour est le dieu du courage.
Sous ces laurrêrs jouit d'un éternel repos Celle qui , déployant les ressorts de son ame Egala quelquefois la vertu des héros , Et cultiva toujours les vertus d'une femme. Elle sut manier la lyre et les pinceaux ,
Tenir la plume du Génie ,
Guider le compas d'Uranie ;
Et n'oublia point ses fuseaux.
a36 COURS
Tandis qu'à sa fille attentive La mère , en expliquant ces touchante* leçons , Fait sentir qu'après nous ici nous ne laissons
D'une existence fugitive Que les seules vertus dont nous la remplissons , Près de ces monumens cette ame vierge et pure
S'enflamme et se sent tressaillir.
Sa jeune ambition perce dans l'avenir.
Elle embellit déjà d'une gloire future ,
Et sa tombe et son souvenir.
« Quoi ! partout, se dit-elle, en cette auguste enceinte a Le trépas au néant condamne la beauté ! « La vertu seule passe à la postérité ! » Dans son cœur , à ces mots , elle en grave l'empreinte. Et sort en méditant son immortalité.
Celle de Zenon fut fondée sur l'estime et l'amitié universelle des Athéniens. Le lendemain de sa mort , ils secondèrent les vues d'Antigonus en rendant le décret suivant :
« Attendu que pendant un grand nombre « d'années, Zenon, fils de Ménasée de Cittie, « a donné aux Athéniens les préceptes et les « exemples de la probité, qu'il n'a cessé d'ex- « citer ses disciples à la vertu , et que sa con- « duite a toujours été d'accord avec sa morale ; » le peuple , pour récompenser sa tempérance « et sa sagesse , a cru devoir lui décerner une • couronne d'or et lui ériger un tombeau dans
« la place Céramique. Il a confié le soin de ces « deux monumens aux talens des cinq artistes « les plus distingués d'Athènes , et ordonne « qiïe le présent décret sera gravé sur deux « colonnes , élevées , l'une dans l'académie , « l'autre dans le lycée, afin que tout le monde « apprenne que les Athéniens savent honorer « les hommes d'un mérite supérieur, et pen- « dant leur vie et après leur mort. »
Telles furent les vertus et la gloire de l'oracle du portique. Voyons maintenant sur quelles bases s'élevèrent sa morale et sa doctrine.
Les stoïciens distinguent dans la morale , les penchans , le Z>;/f vers lequel ils tendent, les biens et les maux , les passions et la vertu, les actions et les devoirs.
Les penchans sont les inclinations que tout être animé apporte en naissant, et dont le but est l'accomplissement des vœux de la nature. Ces inclinations sont invariables chez les animaux , parce qu'elles ne sont dirigées que par l'instinct ; mais elles varient chez les hommes, et souvent s'éloignent de leur but , parce qu'elles sont égarées par l'imagination. Magicienne, dit Sterne, tu es séduite et tu séduis. Mais quel que soit le charme de ses enchantemens , on en revient toujours à la nature.
Dans le sein d'une amitié pure , De l'amour , de l'iiymen , savourant la douceur , Vous recevez et rendez le bonlieur; Voilà le vœu de la nature.
Mais des plaisirs brillans d'un monde séducteur , L'imagination vous traçant la peinture , La vanité se glisse au fond de votre cœur , Et vous fait oublier le vœu de la nature.
Tout vous charme en entrant dans ce nouveau séjour. Les Ris vous caressant de leurs ailes légères ; Les vœux de l'Amitié , l'iiommage de l'Amour , Et l'essaim des Plaisirs ! .... Aux pays des Chimères , Tout est charmant le premier jour.
Le lendemain , quelle métamorphose !
Tout languit au milieu de ce monde charmaut. De sa guirlande à tout moment , Le Plaisir détache une rose.
Pourquoi ce sombre ennui, cette morne langueur, Qui m'étoient inconnus dans ma retraite obscure ? Ah ! je le sens trop tard ; on renonce au bonlieur ,
En s'éloignant du vœu de la nature.
Alors , à pas tardifs , suivant le repentir ,
Vous revenez dans votre asyle ,
Où vous attend le vrai plaisir , La solide amitié , la volupté tranquille ,
Au milieu des êtres chéris
Qui vous prodiguent leur tendresse , Des enfans qu'autrefois votre sein a nourris, Et dont la bouche aujourd'hui vous caresse.
Dans TavenlF , où vous lisez pour eux , Leur traçant du bonheur la route la plus sûre ,
Vous leur dites : « Pour être heureux , « Suivez , suivez toujours le vœu de la nature. »
Quant aux biens et aux maux, les stoïciens partagent toutes les choses humaines en trois classes : le bien , le mal, et ce qui n'est ni l'un ni l'autre. Ils font consister tous les biens dans la vertu, tous les maux dans ce qui lui est contraire, et rangent dans la classe indifférente pour le mal , la mort , la douleur , la foiblesse, l'obscurité , la pauvreté , la laideur ; oui , mesdames , la laideur : et dans l'ordre des choses indifférentes pour le bien, la vie, la santé , la force , les honneurs , la richesse et la beauté. — Quoi ! la richesse, quoi ! la beauté n'est pas un bien ! — Hélas! elle est presque toujours un mal pour nous et pour vousmêmes. C'est l'usage que vous en faites qui détermine le prix des trésors de la fortune et des dons de la nature.
Dans le sein de la pauvreté , Prévenaot le besoin par un travail utile ,
Fuyant la triste oisiveté Et des vices briUaus le cortège futile , Si la pais. , ramitié remplissent vos désirs , Embellissent les jours que la l^arque vous file ,
A votre pauvreté tranquille Vous devez vos vertus , vos talens , vos plaisirs,
Mais au faîte de l'opulence , Si la langueur et la satiété
Attiédissent votre existence ; SI du bonheur poursuivant l'apparence ,
Vous laissez la réalité ; Si l'azur d'un beau soir , si l'éclat de l'aurore , Le printemps qui renaît , la fleur qui vient d'éclore
A vos regards ne parlent plus ; Si la voix de l'honneur , les accens du géaie , Les discours d'un ami , les soupirs d'une amie ,
De votre cœur ne sont plus entendus ; Eussiez-vous tout le faste et tout l'or de Crésus ,
J'ai pitié de votre indigence.
Des arts , du sentiment et de la volupté ,
Le dégoût ou la jouissance ,
Nous rend pauvres dans l'abondance ,
Ou riclies dans la pauvreté.
Sur vos traits le hasard imprima la laideur ? Cet accident léger est , dit-on , un malheur ; Vous vous eu affligez , et craignant d'être vue ,
Vous recherchez l'obscurité.
Là , l'Étude , les Arts , la Candeur iugénue ,
DE MORALE. S/jI
Forment votre société.
Auprès de votre liumble retraite Le fat passe en riant ; l'honnête homme s'arrête. Son œil n'est pas séduit dès les premiers momens ;
Tant mieux ! la sagesse timide
Redoute les enchantemens , Et n'entre qu'en tremblant dans le palais d'Armide. L'estime , nœud plus cher et plus sûr que l'amour , Vous enchaîne à jamais, SI vous étiez jolie ,
On vous aimerolt pour un jour ;
Laide , on vous aime pour la vie....
Vous, laide !... ah ! quel blasphème ! avec autant de charme.'
Quel prestige funeste a fasciné mes yeux !
Vous à qui le plus beau , le plus puissant des dieux ,
A prêté son sourire et confié ses armes !...
Non , non , vous êtes belle , et vos moindres attraits
Embrasent mille amans d'une flamme immortelle...
Qui i'évapore en naissant..,. Mais
Rassurez-vous ; vous êtes belle ; ^lille autres cœurs brûlent déjà pour vous. Le sage Ariste veut devenir votre époux. Vous avez beaucoup plus qu'il ne faut pour lui plaire.
Il ne veut qu'une ame sincère , Un esprit cultivé , quelque peu de bon sens : Enchaînez sa raison et captivez ses sens. Vous parolssez ! soudain le plaisir le transporte j
Vous souriez ; 11 est ravi !
Vous parlez..., le voilà parti.
Son procédé n'est pas régulier ; mais qu'importe ? ï. 21
Vous êtes belle , et dès long-temps L'aimable Daniis tous adore.
11 idolâtre les talens.
Si , comme ou le prétend , l'amour les fait éclore , Ceux que vous possédez doivent être brillans. Aussi Damis , avant de vous entendre , A-t-il formé bien des vœux superflus , Vous l'avez fait long-temps attendre..., Ce n'étoit pas la peine : il ne reviendra plus.
C'est qu'il n'a pas de goût. Tant pis ! Vous êtes belle. Clitandre vous a vue , et ce parfait amant A puisé dans vos yeux le céleste aliment D'une fidélité qui doit être éternelle.
Aussi payez-vous son amour , Son zèle , son respect , son estime profonde ,
D'un quolibet, d'un calembour,
Et des plus jolis riens du monde.
Sensiblement touché d'un si tendre retour, Il soupire , et s'en va. Le sot , vous êtes belle. Il vous faut un amaut du haut style ; et Cléon , Le héros des boudoirs et le dieu du bon ton , Tombe dans vos filets Vous lui brûlez une aile ,
Et vous fixez ce papillon.
Le début est charmant : vous l'aimez ; il soupire ; Quand l'amour vient de naître, on le nourrit de rien ;
Mais comment nourrir l'entretien ?
Qui ue sait rien , n'a rien à dire , Et l'Iguoraace est mère de l'Ennui.
D'ailleurs le beau Cléon , qui s'admire et qui s'aime 5
D E M O R A li E. 245
Prétend uniquement qu'on s'occupe de lui ;
Or TOUS vous occupez fort souvent de vous-même ,
Et plus souvent encor d'autrui.
De là , plaintes , soupçons , rupture mutuelle , Et puis les faux rapports , puis les malins écrits ,
Et le scandale , et le mépris.,..
Méprisez les : vous êtes belle.
A votre char brillant enchaînez vos censeurs , Et que , vingt ans encor , la mode renouvelle L'essaim tumultueux de vos adorateurs.
Un jour enfin , pensive et solitaire , Je vous rencontre ; Eli bien ! comment vont les plaisirs?
— Les plaisirs ? ah ! quelle chimère ! — Le bonheur , plus solide , a comblé vos désirs ? — Je ne le connoispas. — Vous n'êtes donc pas mère? —
Non. — Vous n'avez pas un époux ? — Non. — Point d'amis? — Aucun. — Pourtant vous étiez bellç. — Je l'étois ! — Vous pleurez ? Que les arts, les vertus, Remplacent les attraits que vous avez perdus. Le Plaisir moins volage et l'Amour plus fidèle , Au lieu de voltiger , marclieront sur vos pas. L'Amitié vous attend et l'Hymen vous appelle.
Venez ; vous allez dans leurs bras Commencer d'être heureuse , en cessant d'être belle
Les stoïciens divisent la philosophie en trois parties , la physique, la morale et la logique. Ils la comparent à un jardin dont la phvsiqiie
est le terroir , la morale le fruit , et la logique le mur ou la clôture; c'est-à-dire, que de l'étude de la nature, ils font éclore les principes de la morale , qu'ils défendent par la force du raisonnement. Cette comparaison de la philosophie universelle peut convenir, mesdames, à celle qui vous est particulière :
Le terrein doit être un bon cœur , Fertilisé par la jeunesse :
Les talens sont les fleurs , le fruit est la tendresse ; Et le rempart est la pudeur.
Nos philosophes subdivisoient leur logique en deux sciences , la rhétorique et la dialectique ; la première se bornant à persuader, la dernière s'appliquant à convaincre ; l'une parlant au cœur et quelquefois aux sens ; l'autre «'adressant toujours à la raison.
Il seroit à désirer, mesdames, que votre logique se soumît à cette division. Vous vous occupez si constamment de nous persuader, que vous oubliez toujours de nous convaincre. Et en effet, de quoi sert le raisonnement, lorsqu'un sourire est sans réplique ? Cependant ne vous reposez point sur ces succès éphémères : la persuasion passe ; la conviction seule est durable. L'art passager de la coquetterie se réduit au talent de la persuasion. Voilà pour-
quoi l'homme abuse la femme qui l'a seulement persuadé, et s'attache à celle qui l'a convaincu. Voilà pourquoi la coquette a des amans, et l'honnête femme des amis; pourquoi le cœur de l'une est épuisé à trente ans , tandis que l'autre, jusqu'au dernier soupir, jouit du bonheur pur d'aimer et d'être aimée. Aussi la laideur rendroit-elle aux belles un important service , si pour leur faire sentir la nécessité de convaincre, elle leur ôtoit de temps en temps les moyens de persuader.
Quoique la logique admette une multitude d'argumens dont les formes varient à l'infini, les stoïciens n'y admettoient que le syllogisme. Cet argument est composé de trois parties : la première est le principe ; la seconde est l'assertion que l'on établit conformément à ce principe ; et la troisième est la conséquence, qui réunit le principe et l'assertion. Par exemple :
Qui ne dit que des mots , ne dit rien. Or une babillarde ne dit que des mots; Donc une babillarde ne dit rien.
Ce syllogisme est juste , parce que le principe étant une vérité d'expérience, et l'assertion étant de notoriété publique et particulière , La
conséquence qui émane de ces deux vérités est
malheureusement incontestable.
La fausseté du syllogisme dérive presque toujours de l'équivoque du principe sur lequel il est établi. Alors cet argument dégénère en sophisme. La manière la plus sûre de le réfuter, c'est de distinguer le principe. Ainsi, supposé qu'un sophiste de vingt ans dît à une jeune personne :
L'amour est un don du ciel.
Or on doit accueillir les dons du ciel :
Doue vous devez accueillir l'amour.
Si la logicienne un peu novice se laissoit séduire par cet argument, voici la distinction par laquelle sa mère le réfuteroit.
« L'amour est un don du ciel , quand il nous « est offert par la vertu ; mais c'est un don pern nicieux quand la séduction nous le présente.
« Or nous devons accueillir les dons du ciel ,
■ mais rejeter les dons pernicieux.
« Donc ma fille doit accueillir l'amour que
■ lui offre la vertu, et rejeter celui que lui « présente la séduclion. — Adieu , monsieur. »
Telle étoit la forme ordinaire que les stoïciens donnoient à leurs raisonnemens. Mais , pour raisonner, il faut des idées. Or les idées «aissent, suivant eux, des impressions faites
DE MORAIiE. 247
sur l'imagination. Les unes, qu'ils appellent sensibles , sont les impressions faites par un objet physique sur nos sens ; c'est ce qu'on appelle sejisations. Les autres, produites par un objet idéal, ne frappent que notre entendement ; c'est ce que l'on entend aujourd'hui par les idées métaphjsiqjies, dont la discussion est réservée plus particulièrement aux hommes Je vous engage donc, mesdemoiselles, à confier à l'amitié paternelle l'analyse de vos idées métaphysiques, et à la tendresse maternelle le résultat de vos sensations.
Mais pour ces confidences délicates , employez toujours le discours , et jamais \di pw rôle ; car, selon les stoïciens, le discours est l'expression du sentiment ou de la pensée, et la parole n'est qu'un son articulé. Le discour.^ signifie quelque chose. La parole en ellemême ne signifie rien. Voilà pourquoi tant de gens ont le don de parler, et si peu le talent de discourir; talent bien rare en effet, puisqu'il doit réunir la clarté , la briés^eté , la pureté, la convenance et la grâce.
La clarté résulte nécessairement d'une idée bien conçue.
Ce que Ton conçoit bien s'exprime clairement.
Mais au milieu d'un cercle bruyant, où la
•vanité brille, où l'orgueil tranche, où l'esprit du jour étincelle, où l'amour-propre guette l'intervalle de deux épigrammes pour y glisser un bon mot ; où les traits multipliés voient, se croisent, frappent ou se perdent au hasard, a-t-on le sang-froid de réfléchir dans la mêlée, et de méditer, comme César, des commentaires sur le champ de bataille ? La parole part si rapidement , que la pensée peut à peine la suivre. Mais ne devroit-elle pas l'attendre ? Chose impossible , car votre auditoire n'épie qu'un silence pour vous couper la phrase. Aussi, tous vos mots s'entrelacent-ils si étroitement, qu'on n'y peut appercevoir ni point ni virgule. Les solécismes se faufilent dans la foule, et adieu la pureté. Pour relever un peu le tour de la conversation , vous l'entremêlez de termes techniques ; mais ils s'y trouvent déplacés , et adieu la coin'cnance. Plusieurs mots arrivent tronqués , défigurés ; vousmême en rougissez Eh ! vite ! couvrez-vous
du voile des Grâces, et sauvez-vous par la brièveté.
Ce qui vous égare dans ce labyrinthe , c'est quelquefois la surabondance des mots et la disette des idées. Cependant ce n'est point par le défaut d'idées que les femmes pèchent ordinairement ; c'est plutôt par la multiplicité
DE M O R A L li. î49
de leurs pensées , dont la succession rapide leur cause nécessairement un peu d'embarras et de confusion. De là ces discours vivement commencés et subitement interrompus ; cette activité puérilement infatigable , qui voltigeant sur tous les détails, ne s'arrête jamais à l'ensemble ; qui tourbillonne autour du but sans l'atteindre , qui parle de tout, ne dit rien ; regarde tout , ne voit rien ; arrange tout , ne met ordre à rien ; commence tout , ne finit rien ; qui va, revient, retoucbe , brouille, brise, bouleverse ; c'est ce que l'on appelle vulgairement tatillonner. « Ah ! madame, s'écrie « Bélise, vous êtes mise en perfection ! Cepen- « dant ce voile , cette robe seroient encore « mieux de cette façon ; ou bien de celle-ci.... « ou plutôt de celle-là. » Et vous voilà déshabillée. « Quoi ! monsieur , votre ami vous « boude pour un propos équivoque ! Puérilité , «mal-adresse ! Laissez-moi faire: je m'en « charge. » Elle dit, part malgré vous, vole et revient triomphante : «Elle n'a dit qu'un mot, K qu'une syllabe ; il s'est rendu ; voici sa let- « tre ; il va venir lui-même. » Vous ouvrez le billet : c'est un cartel.
Vous le voyez, mesdames ; c'est bien moins la surabondance que la solidité des idées , qui contribue à la justesse du raisonnement. Cette
aSo c ou R s
justesse, quant au principe, dépend surtout de l'exactitude de la cUfinition- La définition est pour le moral, ce que la description est pour le physique. Par exemple , si je veux décrire ou peindre une femme aimable, je dirai :
Lèvres de rose , haleine de Zéphyre , Trésors d'albâtre et modeste maintien ,
Charmes , qui font sentir ce qu'on n'ose lui dire , A ses genoux un regard tous attire ,
Un soupir tous égare , un coup-d'œil vous retient.
Mais si je veux la définir, j'ajouterai :
Son esprit , sa candeur , sa bonté , son langage ,
Vous pénètrent d'un sentiment
Qui TOUS attache uniquement ,
Et sans réserve et sans partage.
On ne peut l'estimer ni l'aimer à demi: Qui n'est que son ami , veut être davantage ; Qui n'est que son amant , veut être son ami.
Les stoïciens employoient toutes ces formes de raisonnemens à discuter sur la vertu. La vertu se prend en général pour \ai perfection. Ainsi chaque vertu particulière est un degré de plus qui nous élève vers cet état auquel l'homme vise si rarement, et toujours sans l'atteindre.
Les disciples de Zenon distinguent deux
espèces de vertus : celles que nous devons à la nature, comme la candeur et la bonté ; celles qui sont le fruit de l'étude ou de la réflexion , telles que la prudence et la justice. Ils ajoutent qu'il y a des çertns-mères, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, qui renferment en elles les vertus dont se compose, pour ainsi dire, leur famille, telles que la grandeur d'ame , la continence , la patience , etc.
D'après ce principe , pourvu que vous possédiez quelques qualités primitives , ils en feront éclore toutes celles qui peuvent leur devoir leur origine. Mais si, comme ils le prétendent , une perfection ne peut naître que d'une autre perfection , à quel art auront-ils recours pour perfectionner tous ces êtres nuls qui n'ont ni vice ni vertu ? Il me semble que , dans ces occasions , si fréquentes de nos jours , la philosophie stoïcienne seroit prise au dépourvu.
Eh bien ! je serai plus hardi que les disciples de Zenon. Quand toutes les vertus sont absentes, je soutiens qu on peut se servir même d'un défaut , pour développer le germe des qualités que nous apportons tous en naissant. Supposons une jeune personne dont l'espiit et le cœur, fermes à l'idée et au senti-
2f>2 COURS
ment de toute vertu , n'auroient d'autre mobile que la coquetterie ;
« Je lui dirois : Lise , vous êtes belle. » A ces mots , Lise souriroit. — M Mais les Iiommes discrets ue vous trouvent pas telle, « Vous levez trop les yeux. » Lise les baisseroit. — « Votre parure est bien , et c'est vraiment dommage « Que demain vous changiez de taille et de visage. — « Je n'en changerai point — Oh! vous en changerez; « La nouveauté l'exige et vous obéirez : M Vous avez , m'a-t-on dit , si peu de caractère , « Qu'une mode nouvelle est pour vous un arrêt , « Et qu'il vous est pins doux de changer que déplaire, . « — On a tort. — Prouvez-le. « Lise se fixeroit. — « Vous inspirez d'ailleurs la pitié la plus tendre. —
« Pitié ! moi ? — Vous, » Et Lise rougirolt. — « Chacun parle de vous avec tant d'intérêt, K Qu'entre nous, je voudrois que vous pussiez l'entendre. « Que ces regards , dit-on, ces traits pleins de douceur,
« Exprimeroieut bien la tendresse !
« Qu'elle est à plaindre , hélas ! de passer sa jeunesse
« Sans se douter qu'elle ait un cœur ! n Faut-il qu'un si beau fruit soit séclié dans sa fleur !
« Quoi ! dans cette ame virginale • La céleste amitié n'a jamais pénétré !
« Jamais cette jeune vestale
« ]N 'allumera le feu sacré !
« Que son malheur nous intéresse ! «
Soudain , soit dcsir , soit regret ,
Un soupir brûlant de tendresse
De son ame s'échapperoit. — « Encore , ajoute-t-on , si de sa destinée , « Pour charmer la froideur et les mornes ennuis , " Des pleurs pouvoient couler de ses yeux attendris ; « Une femme qui pleure est moins infortunée ; « Son sort, de temps en temps, auroit quelques douceurs. Lise , en se détournant , me cacheroit ses pleurs.
a Quoi ! Lise ! vous versez des larmes ! a Souffrez-vous? — Au contraire. — Ah! vousreconnoissez << Que pour vous il n'est point de plaisirs dont les charmes
< Valent les premiers pleurs que vous avez versés.
< Tandis que vous goûtez le bonheur d'en répandre ,
a Je vais essuyer en secret « Ceux d'un infortuné : j'y cours , il doit m'atteudre ; « Adieu. » — Vous devinez que Lise me suivroit.
Sous l'appareil de la misère , La douleur se présente à ses regards confus : «< Quoi ! taudis que le luxe et l'orgueil sur la terre « Prodiguent vainement tant de biens superflus , ■'■ 11 est donc des mortels de secours dépourvus ,
« Qui demandent le nécessaire ,
« Et meurent sans être entendus ! »
A ces mots , de la bienfaisance Prodiguant les trésors et les plus tendres soins , Sa jeune vanité , qui n'a pas de témoins ,
Brûle d'en faire confidence.
Je l'arrête et lui dis ; « Apprenez qu'un bienfait , I Ainsi qu'une faveur , n'est rien sans le mystère ;
• Qu'on cesse de jouir du bien que l'on a fait ;
« Dès que l'on cesse de le taire. »
Je croîs que Lise se tairoit.
Pensive et renfermant dans son ame attendrie , Et son bonheur et ses secrets, A demi-voix alors je lui dirois , La tirant de sa rêverie ;
* On vous demande . — Qui ? sont-ce des malheureux ?
« — Tf on ; ce sont des modes nouvelles , lEt des adorateurs. — Je n'y suis plus pour eux.
« Le bonheur est bien loin de celles
« Que leur liommage peut cJiarmer ;
« Eu moi , je sens un nouvel être ; « Je végétois , je vis ; on ne commence à naître « Que de l'instant qu'on commence d'aimer. »
Ainsi du sein d'une foiblesse Qui tient à la froideur , à la légèreté ,
J'ai par degrés fait naître la tendresse , L'amitié , la raison , la générosité ,
La modestie et la docilité.
Des rigueurs de la sagesse L'orgueil se fût révolté ; Mais avec une caresse , J'ai soumis la vanité.
Au reste, il est bien rare, mesdames, d'être réduit à se servir d'un de vos défauts pour
DE MORALE. 25t)
développer le germe de vos vertus. La nature vous a douées, en naissant, de plusieurs vertiismères qui vous portent à remplir , comme par instinct et sans aucune peine , la plupart de ces devoirs , dont les stoïciens ont fait lé point capital et le complément de leur doctrine. De^>oir! mot sacré qui, dans la bouche de Zenon , comprenoit tout ce que les hommes se doivent entre eux , tout ce qu'ils doivent à leur auteur , à quelle valeur t'avons - nous réduit ! Pourquoi te rencontre-t-on sans cesse sur les lèvres de ces êtres froids et légers , qui te profj^nent en te prêtant le vide de leur pensée , la frivolité de leur existence et l'insignifiance de leur caractère !
Si vous réfléchissiez,mesdames, sur ce qu'entre vous vous appelez Deçoirs de sociéié , je doute que souvent vous pussiez vous saluer sans rire , et qwe livrées à vos réflexions , après une journée stéi ilement laborieuse , vous n'éprouvassiez pour vous-mêmes un sentiment voisin de la pitié.
Vos parens sont âgés et infirmes ; vos amis accablés de revers , votre époux surchargé de travaux et des soins de votre fortune , vos enfans foibles encore et peu avancés pour leur âge. L'amour fihal vous ommande, l'amitié vous implore , votre maison appelle l'œil du
maître , votre époux réclame vos conseils , votre jeune famille attend vos secours et vos leçons. Que de Devoirs pour un jour ! Aussi éles-vous déterminée à vous y livrer toute entière , dès que vous aurez rempli vos devoirs de société : et déjàvm essaim de jeunes désœuvrés tourbillonne dans votre anti-chambre et assiège les portes du sanctuaire. Les audiences particulières se prolongent , au point qu'il faut les, terminer par une audience générale, que vous brusquez par un déjeuner , auquel vous vous arrachez pour une correspondance interminable , que vous dictez à quatre en même temps, car l'heure presse; on vous attend au bois de Boulogne , et c'est un Devoir de n'y pas manquer ; une voiture délicieuse ; et des chevaux ! .... C'est le char de l'Aurore traîné par les Zéphyrs. A peine avez- vous le loisir de vous informer de monsieur et des enfans , de signer vos mémoires sans les lire , de donner l'argent sans compter ; le char vous prend et vous emporte. Il étoit temps : vous n'arriviez point ; le scandale devenoit public ; il faut le réparer. On dîne à Bagatelle , on vous y désire ; vous cédez ; c'est un Devoir de circonstance. Encore est-il interrompu par mille autres qui sont de rigueur. Un ambassadeur , deux ministres et trois femmes de province
VOUS ont rendu visite , il y a précisément huit jours. Le terme fatal expire. Il est près de huit heures ; on sera sorti ; et vous courez partout vous faire écrire. Jamais vous n'arriverez à la pièce nouvelle. Les amis de l'auteur vous attendent ; le parterre balance ; vous paroissez , l'ouvrage se relève, la pièce est aux nues, et vous prenez la route du Lycée pour y entrer , quand on en sort ; n'importe , c'étoit un Deçoir di'y paroître, moins rigoureux néanmoins que celui d'assister au concert où la jeune virtuose va débuter sous vos auspices. C'est un Dei^oir de protéger les arts , et vous y volez. La débutante échoue ; mais en vérité ce n'est nullement votre faute. Aussi tout le monde vous rend-il cette justice dans un thé brillant que vous donne une très-grande dame, et auquel le Devoir vous défend de manquer. Cependant la nuit s'avance ; mais on va danser, et vous dansez si parfaitement ! les jeunes personnes vous demandent une leçon. Allons , c'est un Devoir que d'instruire la jeunesse. Sera-ce le dernier ? Non. Vous jouâtes hier d'un bonheur incroyable , et vous devez une revanche. Le jour approche , mais votre fortune obstinée vous fait un Devoir de prolonger la séance jusqu'au moment où perdant la somme gagnée, et le double sur parole, le
Devoir vous permet enfin de regagner en bâillant votre demeure , que vous trouvez moitié déserte , moitié au pillage. Votre mère vous a vainement demandée ; votre père est venu deux fois ; vos amis vous cherchent ; votre époux est parti ; vos enfans sont malades. Depuis un jour , vous n'avez été amie , fille , épouse , ni mère ; mais vous avez rempli les Devoirs de la société.
Ah ! vos devoirs, s'écrieroit Zenon , ne consistent point dans les occupations frivoles que vous impose la vanité , mais dans l'accomplis sèment des vœux de la nature , et dans l'exercice modeste des vertus domestiques. Mais à cette maxime un peu surannée , peut - être chacune de vous répondi^oit - elle au philosophe :
« Excusez-moi , monsieur, je n'entends pas le grec. »
Alors j'essayerois de vous traduire ainsi celui de Zenon :
t« Honorez ceux à qui vous devez la himière ;
« De leurs ans prolongez le cours ;
« Et de l'éclat de vos beaux jours » Embellissez la fin de leur carrière.
« Veillez sans cesse auprès de ces êtres cliarmans « Que vous ont confiés l'Hymen et la Nature.
DE MORALE. ^Sg
n Mères , voilà vos ornemens ; « Ne quittez point votre parure.
« Dirigez , nuit et jour , de chaque nourrisson « Les forces , le repos , et les jeux et les veilles.
« Une mère est dans sa maison,
K Ce qu'est la reine des abeilles.
«Le dépôt du boalieur est remis dans vos mains;
« Sacliez le dispenser : adoucissez nos peines ,
a Ranimez les vertus , conciliez les haines ,
« Rendez nos cœurs plus purs et nos jours plus sereins.
u Tel est Tordre du Ciel : il a formé vos âmes
« Pour douuer l'amitié ; nous , pour la recevoir ;
« Et le bonheur est , pour les femmes ,
« Inséparable du Devoir. »
L'unique difficulté qui arrêtât Zenon et ses disciples , c'étoit l'accord de nos devoirs et de nos passions. Ils prétendoient , pour la résoudre ou pour l'éluder, que les passions sont des émotions contraires à la nature de Vaine , et qu'il faut étouffer dès leur origine. Je serois plutôt tenté de croire que les passions sont les émanations naturelles de notre ame , dont l'activité excite le feu des cTesirs et alimente l'ambition du génie. De là naisssent le courage, le travail et la constance , qui renversent ou minent les obstacles semés sur le chemin de la gloire , des talens et de la fortune.
a6'o COURS
Heureux donc l'homme qui dirige ses passions , et les alimente d'une substance céleste ! Mais malheur à celui qui, en les étouffant dans son sein , annulle pour jamais le principe de ses vertus ! Tous ces philosophes dont la triste prévoyance prévient l'embrasement des paS' sions en éteignant leur étincelle divine , sont les tyrans de notre ame.
Aglaé de son cœur n'a point banni l'amour. L'excès en est fatal ; mais de sa douce flamme Naissent tous les trésors qui parent une femme. La tranquille Aglaé l'éprouve chaque jour. Elle orne son esprit , forme son caractère , Associe , en riant , la raison au plaisir , Y joint la modestie, et s'applique à saisir Tous ces dons fugitifs qui forment l'art de plaire. Ainsi d'un doux penchant embellissant le cours , Toujours prête à céder, mais résistant toujours, Et gardant sa raison dans un juste équilibre , Aglaé sert l'Amour, sans cesser d'être libre.
Ainsi, quand les stoïciens prétendent que le sage soit sans passions , ils veulent dire sans doute , qu'il doit savoir se garantir de l'excès des passions.
Si l'on excepte cette erreur , rien n'est plus parfait ni plus heureux que leur sage , et la plupart des traits qui le caractérisent sont
également applicables à la perfection et au bonheur des femmes.
Le sage , disent-ils , est calme , mais sensible ; car le calme de l'indifférence dégénère en apathie. Alliez donc , si vous le pouvez , mesdames , la paix et la sensibilité ; mais celleci , dût-elle vous coûter des larmes , gardezvous bien d'en guérir , et n'oubliez pas qu'il vaut encore mieux souffrir que tomber en léthargie.
La gloire n'est l'objet ni des désirs ni des mépris du sage ; car le sage est exempt d'orgueil ; or s'il y a de l'orgueil à rechercher la gloire , il n'y en a pas moins à la mépriser , et telle femme qui méprise la beauté est souvent plus orgueilleuse que celle qui s'enorgueillit d'être belle.
Le sage a toujours de la sévérité dans les mœurs , et de l'indulgence dans le caractère. Quelques détracteurs prétendent , mesdames , que , dans ce partage , vous faites quelquefois une transposition. Je crois cette opinion trop exagérée pour oser l'adopter. Cependant j'ai remarqué souvent qu'une figure modeste, un ton réservé , une mise décente , annonçoient un esprit indulgent ; tandis qu'un regard assuré , un ton tranchant , un costume
î»62 COURS
hasardé , déccloient le fiel de la médisance et
même de la calomnie.
Mais ce qui caractérise particulièrement le sage , c'est le soin scrupuleux qu'il apporte à ne jamais paroitre meilleur qu'il n'est en effet.
Si vous saviez , mesdames , combien vous gagneriez à imiter cette franchise , vous vous réconcilieriez toutes avec la sincérité. L'art qui voile légèrement vos défauts vous donne, il est vrai, la jouissance passagère de la perfection du moment. Mais c'est de cette perfection même que naissent vos chagrins et notre inconstance. Quand nous crovons adorer un être parfait , la moindre imperfection attiédit notre hommage. A mesure que nous découvrons un défaut , nous retirons un grain de notre encens. Bientôt , faute d'aliment , la flamme du sacrifice s'évapore , et nous abandonnons l'autel du faux dieu avant d'avoir achevé notre offrande. Mais si vos qualités s'offrent à nos premiers regards, accompagnées des défauts qui leur sont naturels , d'abord les beautés du tableau nous en font supporter les ombres ; puis nous trouvons que les ombres font ressortir les beautés , de sorte qu'elles contribuent au charme de l'ensemble , et qu'elles font partie de sa perfection. Ainsi , de
l'indulgence nous passons insensiblement à l'habitude , à l'attachement , à l'estime ; ainsi, moins vous nous abusez sur vos défauts , plus nous nous abusons nous-mêmes, plus votre cœur y gagne , et moins le nôtre y perd.
Le sage ne s'afflige point , car l'affliction est foiblesse. Mais n'y a-t-il point des foiblesses qui font partie des vertus d'un bon cœur ? Si c'est une foiblesse de s'affliger des misères de l'humanité, cette foiblesse n'est-elle pas quelquefois le plus saint des devoirs, et ne devonsnous pas de la compassion à l'infortune, des larmes à la douleur, des regrets à l'amitié ; et ne vaut-il pas mieux être foible par sa bonté, que fort de son indifférence ?
Le sage jouit seul d'une parfaite liberté. Non-seulement il est libre , mais encore il est roi , puisque la royauté est un empire indépendant.
Reines de l'univers , c'est en perdant la sagesse que vous perdez votre empire. Tant que la renommée, en publiant vos charmes , proclame aussi vos vertus, vous régnez par l'estime sur les hommes qui vous connoissent, et par l'opinion sur ceux qui ne vous connoissent pas. Le respect, qui partout ailleurs semble exclure l'amour, lui sert auprès de vous de guide et d'interprète. On se fait gloire
de vous respecter, parce qu'on s'honore de savoir vous apprécier. On rougiroit de ne pas vous aimer, et l'on ne rougit pas de vous aimer sans espoir. L'amour vous sacrifie ses plaisirs , et la vanité ses triomphes. D'autant plus indépendantes de vos sujets , que votre pouvoir se fonde sur leur dépenda'nce volontaire , vous maîtrisez leurs pensées et subjuguez leurs passions tant que la sagesse règne sur les vôtres. Mais dès qu'elle abandonne les rênes de votre empire, votre condition devient pareille à celle d'un prince foible qui a perdu son premier ministre : soudain ceux qui rampoient sous son autorité, s'en disputent les débris et siègent insolemment sur les degrés du trône. La moindre faveur accordée à un seul devient un titre pour tous les autres. Ce qu'ils n'eussent osé espérer hier, ils le demandent aujourd'hui, et leur audace exige ce qu'ils demandent. Ciaignant l'influence de vos favoris , cédant à l'importunité de ceux qui prétendent l'être , redoutant les prétentions de ceux qui le seront un jour , tyrannisées par le soupçon , la foiblesse et la crainte, et du pouvoir suprême précipitées dans une honteuse servitude , vous éprouvez qu'il est plus difficile de régner sans la sagesse, que de servir avec elle.
Enfin, le plus noble et le plus respectable privilège du sage, c'est que Dieu est toujours présent pour lui ; bien différent de l'athée qui s'éloigne sans cesse de la divinité , soit par sa conduite , soit par ses opinions. Heureusement l'athéisme est un délire peu commun parmi les femmes. Il a je ne sais quoi d'audacieux et de sauvage , qui répugne à leur candeur et à leur urbanité naturelle. Leurs attraits même portent une empreinte divine, qui combat victorieusement cette grossière erreur; et quand j'entends ces lèvres vermeilles nier l'existence du Dieu qui les a formées , il me semble voir les roses s'animer pour blasphémer le nom de Flore , et désavouer son culte.
Pour moi , je l'avoûral , soit raison , soit foiblesse , J'aime à déifier tout ce qui m'intéresse ; Et dès qu'un plaisir pur vient m'animer , mon cœur , Enivré du bienfait , cherche le bienfaiteur. Je le trouve partout : l'Olympe est la nature. J'adore le printemps qui nous rend la verdure. J'invoque les zéphyrs , dont l'aimable retour Pare de fleurs le temple et l'autel de l'Amour; De l'automne en cueillant la récolte vermeille , Je rends grâces au dieu qui remplit ma corbeille. Je salue , en entrant chez l'himible laboureur , Et le dieu de la paix et le dieu du bonheur. I. 23
J'adore rAmitié , dont la main tutélaire
Protège mes amis et conserve ma mère.
Je sens qu'il est un dieu qui donne les plaisirs ,
Et qu'il eu existe un , même pour les désirs ,
Et crois , en remontant de l'effet à la cause ,
Qu'au sein du créateur le vrai bonheur repose.
Mères , c'est votre cœur qu'il faudrolt écouter.
Caresser ses enfans, ce n'est point les gâter.
Mais par une conduite à contretemps sévère ,
Etouffer leur tendresse , aigrir leur caractère ,
Par les privations exciter leurs désirs ,
En les leur défendant les porter aux plaisirs ,
En feignant avec eux leur enseigner à feindre ,
En ne les aimant pas les forcer à nous craindre ,
Enfin se refuser à leurs bras caressans.
Ou leur fermer les siens , c'est gâter ses enfans.
La défiance instruit la jeimesse au mystère ; Eh ! sans la confiance , est-ce uu bien d'être mère ! Tout vous blesse les yeux , tout vous devient suspect. Vos enfans veulent-ils vous parler ? le respect Étouffe dans leur sein l'accent de la nature. Je vous plains d'ignorer cette volupté pure Dont s'enivre une mère , alors que ses enfans, Comptant sur sa tendresse et ses soins indulgens , Lui confessent tout bas , au milieu des caresses , De leur cœur ingénu les naissantes folblesses , Et qu'avec uu seul mot dans ce cœur agité Elle porte le calme et la sérénité.
DE M O R A li E. 267
Mais dans les plus beaux jours de son adolescence , Un être aimable , aimant , pur comme l'innocence , Ne respirant qu'amour , que douceur , qu'amitié , Peut-il être sans cesse heurté , contrarié , Sans que des passions , qu'en secret il renferme , La haine , en fermentant , ne féconde le germe , Et qu'il ne brise enfin votre joug et ses fers ?,...
Cependant opposez aux maux qu'il a soufferts L'heureuse égalité d'une amitié durable , Bientôt il reprendra son naturel aimable ; C'est un ruisseau qu'on a détourné de son cours , Par une douce pente il y revient toujours.
Ces âmes ardentes et sensibles , glacées par votre froideur , ou aigries par votre austérité , auroient besoin , pour les ranimer ou les adoucir , d'un Dieu tendre et consolateur , et souvent vous ne leur présentez qu'un Dieu terrible et menaçant.
J E vais vous parler du philosophe de l'antiquité que l'on a le plus calomnié, parce qu'il fut l'homme peut-être le plus sage, et assurément le plus aimable de son siècle.
Il fît le premier apprécier aux hommes ce sentiment sublime , cette pure émanation du ciel, qui descendant sur la terre, pénètre nos sens, enivre notre cœur, gonfle notre poitrine oppressée d'un bonheur qu'elle ne peut contenir , et qui transpire en larmes ou s'exhale en soupirs. A ces traits vous vous rappelez peut-être la volupté, et la volupté vous rappelle Épicure.
Ce philosophe naquit à la Gargette , bourg de l'Attique, l'an troisième de la cent neuvième olympiade. .
A l'âge de quatorze ans, peu satisfait des leçons de ses maîtres , au-delà desquelles son imagination lui présentoit confusément une multitude de connoissances nouvelles, il s'élança seul dans la carrière qui s'ouvroit devant lui , et commença par cultiver son cœur, pour préparer la culture de son esprit.
Avant d'être un savant illustre, il fut bon fils et bon ami. Il aima sincèrement sa patrie, observa fidèlement la religion de ses pères , et regarda toujours en pitié ces prétendus philosophes, qui détruisant cet échange de bienfaits et d'offrande que l'amour et l'espérance établissent entre le ciel et la terre, renversent le premier soutien de l'état et la dernière consolation des malheureux.
Il approfondit les mystères de la nature, et suivit d'un œil observateur la marche des corps célestes. Il puisa, dit-on, dans les ouvrages de Démocrite, une multitude de connoissances qu'il anima du feu de son génie et embellit des grâces de son imagination. Ce fut elle qui créa pour lui les atomes, les fit nager dans le vide, et de leur rencontre fortuite composa l'ensemble harmonieux de l'univers. Malheureusement il s'avisa d'en composer aussi notre ame ; et dès-lors , la soumettant à une décomposition prochaine, jl lui ravit l'immortalité. Cependant , averti par sa conscience, il avoue qu'elle est immortelle ; puis rappelé par la vanité, il revient à son premier système, et finit par nager, comme ses atomes, dans le vague de ses opinions.
Mais qui ne pardonne pas aux brillantes erreurs de son esprit, en puisant dans son cceui
cette morale pure et solide, qui éterniseroit le bonheur sur la terre, si les hommes, aveuglés par leurs sens , ne confondoient pas le plaisir avec le bonheur !
Joie , innocence et pureté : c'étoit là sa maxime favorite pour la volupté de l'ame. Il l'inscrivoit au dessus de ses lettres, au lieu des souhaits usités de salut, fortune ou plaisir.
5o^r/e7<?',jfl«/e, c'étoit là toute sa philosophie pour la volupté des sens. « Envoyez-moi , écri- « voit-il à un ami , un peu de fromage lydien , « pour faire de temps en temps un repas plus « délicat. » Ses repas ordinaires étoient composés d'eau pure et de pain bis ; mais épuisé par un long travail, il savouroit avec la volupté du repos , celle d'appaiser lentement sa faim , d'éteindre sa soif par degrés, et faisoit sentir à ses disciples ,
Qu'il n'est de vrais plaisirs qu'avec de vrais besoins.
Si quelquefois la douleur venoit troubler ses innocentes jouissances, il ne s'avisoit pas comme les stoïciens , de nier l'existence de la douleur, ou de soutenir qu'elle n'est point un mal; mais, au lieu d'appercevoir dans ses traits altérés la contraction de l'orgueil et de l'opiniâtreté , on voyoit sur son front la sérénité de la résignation , et sur ses lèvres le sourire
de la patience. La pratique de cette vertu est d'autant plus pénible pour les hommes, qu'elle semble appartenir exclusivement à un sexe que le ciel n'a créé que pour aimer et pour souffrir.
Le tableau le plus sublime du véritable héroïsme , c'est une femme souffrante et malheureuse , n'opposant au malheur que sa constance, aux souffrances que sa résignation. Elle ne fatigue point ses amis des confidences de sa peine secrète , elle garde ses chagrins pour elle seule , et ne réserve pour eux que son amabilité. Les tourmens les plus aigus s'émoussent contre son inaltérable douceur ; ses regards timides font rougir l'injustice et pâlir la méchanceté. Sa longue patience fatigue la douleur même. Sa soumission désarme la tyrannie , sa dignité l'humilie , sa fermeté l'asservit. Si , dans un instant de solitude, elle se permet furtivement quelques pleurs, qu'un ami se présente, soudain la tristesse a disparu , et sur son teint les larmes de la douleur ressemblent à la rosée du plaisir.
Etre intéressant et magnanime, que sont près de toi tous les héros de la terre.** Ce n'est qu'à leur vanité qu'ils sacrifient ; et le moindre de tes sacrifices est celui de ta vanité. Ils chargent la Renommée du récit de leurs exploits ;
tu ne confies qu'au mystère le secret de tes victoires. Ils montrent leurs lauriers que le sang baigne encore ; tu caches ceux qu'ont arrosés tes larmes. Ils ne sont grands que pour les autres ; tu n'es sublime que pour toi : et si les aveugles humains avoient des yeux pour t'appercevoir, où trouveroient-ils assez d'encens à t'offrir ? Ah ! ne leur décèle point les trésors de ton arae ; ils ne sont pas dignes de les apprécier. Renferme -toi dans ton cœur avec toutes ses richesses ; ou bien si tes regards pénétrans découvrent un être assez pur pour mériter ta confiance, donne-la lui toute entière; pénètre-le de ta félicité, et bravez ensemble les persécutions de la terre , puisque votre bonheur est fondé sur l'indépendance de la vertu.
Persuadé que la nature porte toujours un germe de fécondité qui n'attend que l'occasion de se développer, Epicure assuroit qu'il n'y a point de caractère si âpre que l'éducation ne puisse adoucir, point d'esprit si stérile où la patience ne puisse faire germer quelques connoissances , point de cœur si froid où la morale ne puisse faire éclore au moins une vertu. Il appliquoit cette maxime aux plantes , aux arbres, aux campagnes, et regardoit la culture
de toutes les choses créées comme leur seconde création.
Au milieu des champs fertiles de Mytilène , s'élevoit une chaîne de rochers arides et de collines hérissées de buissons et d'antiques cyprès. Au fond de celte enceinte silencieuse, couloit lentement , sur un lit fangeux , un ruisseau qui , se perdant parmi les pierres, les ronces et les roseaux , formoit un lac dont les froides exhalaisons répandoient sur ses rives la mort et la stérilité. Là , jamais les amans ni les époux ne venoient chercher la solitude ; jamais l'homme vertueux n'y venoit respirer le calme ou méditer des bienfaits. On n'y rencontroit que le malheureux abandonné de la nature , ou le scélérat poursuivi par les remords.
Tout à coup le Génie d'Épicure plane au dessus de cette morne enceinte. Son souffle en chasseles noires vapeurs. Il descend entouré des Arts et des Plaisirs. Le Goût les précède , l'Activité les accompagne, et la Fécondité les suit. Flore sourit à leurs travaux. Elle émaiile les vastes tapis de verdure qu'ils étendent sur les sables arides, elle distribue ses corbeilles sur la pointe des rochers et le penchant des collines dont ils ont fécondé la stérilité , elle suspend ses guirlandes aux arbres, dont ils
étendent les rameaux et arrondissent les ombrages .
La Nayade , si long-temps exilée de sa grotte fangeuse , sourit de loin en la voyant se tapisser de mousse et de lierre. Elle accourt et reprend avec joie son urne argentée. L'onde limpide s'échappe, serpente et murmure en caressant les fleurs inclinées sur sa rive. Les oiseaux de la nuit disparoissent ; ceux du jour ramènent dans ces bocages le plaisir et la gaité ; la colombe y rappelle les amours , et Philomèle la mélancolie.
Il ne manque plus dans cet heureux séjour que des amans et des amis. Epicure y rassemble ses disciples, et la Vertu s'y établit sous les auspices de l'Amitié.
Assis sur l'herbe naissante , tous les élèves s'empressent autour de leur aimable maître. La leçon va commencer ; mais avant de parler il fait placer les hommes d'un côté et les femmes de l'autre.
« Asseyez-vous , dit-il , séparément : quand « on jouit de loin , on jouit doublement. » Puis s'adressant aux femmes , il ajoute :
Apprenez-moi, de grâce, à quel point uous en sommes.. Au plaisir : près de vous , on en est toujours là. —
Mais... — Demandez à tous les hommes ;
Pas un d'eux n'eu disconviendra.
Alors promenant autour de lui un regard paternel , il commence en ces mots :
Tout est plaisir dans la nature , Tant qu'on veut s'en tenir à sa simplicité. Oui , la plus simple volupté Est la volupté la plus pure.
L'homme le plus voluptueux N'est point ce potentat , de qui l'art somptueux Réunit à grands frais les biens dont il abuse , Mais l'homme qui jouit avec sobriété , Qui n'épuise jamais les plaisirs dont il use ; Car la mort du plaisir , c'est la satiété.
Mais , lui répond une jeune épouse ,
N'est-il pas des plaisirs dont on jouit sans cesse,
Et que l'on désire toujours , Tel que celui de voir l'objet de sa tendresse? —
Oui , tant que la décence épure vos amours. La pudeur est l'aimant qui fixe la constance ; Voilà votre trésor , craignez de l'épuiser.
Étudiez l'art d'économiser Alternativement la crainte et l'espérance. Même au sein du bonheur, laissez-nous désirer: L'amour meurt aussitôt qu'il cesse d'espérer. Les autres voluptés qui captivent nos cœurs ,
Au même destin sont sujettes.
La vie est vm chemin tout parsemé de fleurs :
Cueillons d'abord les violettes :
En avançant , à chaque pas , Cueillons quelque fleur moius commune ; Mais à la fois n'en cueillons qu'une.
Glanons , mais ne moissonnons pas.
A ces mots, un disciple l'interrompt et lui dit:
Mais si , même en glanant , on trouve quelque épine , Comment s'en garantir ? — En évitant l'orgueil.
L'ambition , du bonlieur est Técueil.
Qui marche à la grandeur , marche vers sa ruine. Kotre vie est pareille au cours De cette onde naissante et pure :
Comparons-les; j'aime à puiser toujours Mes exemples dans la nature.
Voyez dans mon cliampètre asyle Serpenter ce jeune ruisseau.
Entre la fleur et le roseau Il jjoursuit sa course tranquille.
Bientôt par cent détours divers , Egaré , loin de sa patrie Il va traverser des déserts :
Voilà l'image de la vie.
Tantôt sous un ciel sans nuage , Paisible et pur comme un beau jour , Des champs et des bois d'alentour Sou sein réfléchira l'image.
Tantôt l'aquilon irrité Viendra sur sa rive fleurie Rider son cristal argenté :
Voilà l'image de la vie.
Plus loin , son onde ambitieuse , Fuyant des rivages obscurs , D'Athènes va baigner les murs .
Elle en sort livide et fangeuse.
Dans une heureuse obscurité Tant qu'elle fut ensevelie , Rien n'altéroit sa pureté :
Voilà l'image de la vie.
Enrichi du tribut limpide Que lui portent mille ruisseaux , Il devient fleuve , et de ses eaux Il étend la marche rapide.
Son cours étonne l'univers , Ampliitrite lui porte envie....
Il disparoît au sein des mers !
Voila l'image de la vie.
Avant qu'Epicure professât cette morale douce et naturelle , la figure austère et les oracles sévères de la pliilosopliie avoient éloigné la jeunesse et effarouché la beauté; mais dès qu'il eut adouci ses traits et humanisé son langage, les jeunes gens briguèrent ses faveurs, et les femmes lui demandèrent ses avis.
Son aimable interprète conseilloit aux adolescens d'étudier la morale pour accélérer la force de leur esprit ; aux vieillards de l'approfondir, pour ranimer la vigueur de leur ame : ainsi , disoit-il , le jeune homme ne meurt point avant d'avoir connu la vertu ; le vieillard ne l'oublie point avant de mourir.
Quant aux femmes, il distinguoit pour elles une morale publique et une morale privée. Il faisoit consister celle-ci dans l'accomplissement des devoirs auxquels les ont destinées la nature et la société ; et l'autre , dans l'hommage qu'elles doivent rendre publiquement aux mœurs et aux préjugés. Ces préjugés respectables, dont quelques philosophes modernes prétendent affranchir la vertu , lui servirent toujours de limites et de remparts. Car, qu'est-ce que le préjugé ? C'est le jugement que l'on porte d'avance sur telle action ou telle démarche , dont les suites doivent naturellement compromettre l'honnêteté. Le mal , me dira-t-on , ne se présume pas. J'en conviens ; mais quand nous suivons le sentier du mal , peut-on présumer que nous tendons vers le bien ? L'inexpérience peut en ignorer le chemin ; l'erreur peut l'oublier un moment : mais au premier pas , les préjugés s'élèvent et présentent leur barrrère ; et toute femme qui la
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franchit pour parcourir la carrière du vice , n'a sûrement pas dessein d'arriver à la vertu.
Mais, ajoute-t-on, rien ne rétrécit l'esprit comme les préjugés. Quand cette fausse assertion seroit vraie, elle n'en seroit pas plus concluante. En effet , qu'en résulteroit-il ? Votre esprit y perdroit , mais votre cœur s'enrichiroit de ses pertes. Or, n'est-ce pas gagner que de perdre ainsi ?
Mais je soutiens que votre esprit y gagne autant que votre cœur. En effet, la laison aimable et la gaîté décente d'une femme soumise sans affectation aux convenances de la vertu , plaît aux hommes qui sont vertueux , et même à ceux qui ont cessé de l'être. Mais l'amabilité suspecte d'une femme supérieure aux préjugés ne séduit que les hommes qui lui ont donné la main pour franchir la barrière.
Respectez donc et conservez précieusen^ent ces préjugés utiles, qui circonscrivent le champ de l'honneur pour celles qui n'en connoissent pas l'étendue ; qui vous entourent exclusivement de l'estime publique , et vous distinguent honorablement de celles dont la honte et le désespoir sont de ne pou-voir se confondre avec vous.
11 vient un âge où l'opinion publique, déga-
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gée des prestiges qui environnent la beauté, récapitule froidement l'existence des femmes, et leur imprime le sceau ineffaçable du blâme ou de la considération. C'est alors qu'éprouvant le besoin de l'estime , plus impérieux peut-être que celui du plaisir , elles s'efforcent de rendre un hommage tardif à ces préjugé» qu'elles ont méprisés , et dont la violation est vengée par le mépris universel.
Pour rendre moins redoutable l'époque de celte récapitulation , Epicure exhorloit ses jeunes élèves à récapituler chaque soir la conduite de la journée , afin d'être toujours prêtes à rendre un compte détaillé de leur vie entière.
Avec cette morale aimable et facile, vous concevez aisément combien il dut avoir de disciples. Quand on sait se faire aimer, on est sûr de se faire entendre.
La simplicité de sa doctrine lui fît des prosélytes parmi les hommes les moins éclairés. Plusieurs même de ses esclaves profitèrent de ses leçons ; et parmi ces derniers , le célèbre Mus devint dans la suite un de ses plus illustres sectateurs. Cet homme, que la nature avoit doué d'un cœur sensible et d'une imagination ardente, ayant entendu quelques discours de son maître , se sentit tourmenté du besoin de s'instruire et d'étendre ses idées au
delà de la sphère dans laquelle l'avoient resserré l'esclavage et Tignorance.
Epicure l'appercevant un jour l'air sombre et rêveur , lui dit avec ce soui ire qui console le malheur et rassure la timidité :
Qii'avez-vous,mon ami? — Votre amiPtant d'honneur... — Tous les hommes sont néspour se cliérirTun l'autre.
— Mais la distance... — Est nulle pour le cœur, SI dans mon amitié vous trouvez le bonheur , Ne puis-je pas le trouver dans la vôtre ? —
Non. — Pourquoi ? — Je n'ai pas d'esprit. — Mais votre cœur est bon ? — Oui. — I/a bonté suffit. — Cependant, si j'étois riche , ou savant , je pense Que je n'y perdrois pas. — Mon ami , l'opulence
N'est pas en nous ; on peut nous l'enlever : Tous les soins qu'il faudroit pour vous la conserver , Vous feroient regretter la paix de l'indigence. Avec le vrai bonheur le pauvre est de niveau : Le riche est au dessus. L'un n'a donc qu'à descendre, L'autre qu'à marcher droit , pour le trouver bientôt. Mais la cupidité nous le montre plus haut; Et pour atteindre là , nous fait tout entreprendre. Ce n'est qu'en arrivant sur le bord du tombeau. Que de la vérité la voix se fait entendre , Et du parfait bonheur enfin Nous enseigne le vrai chemin , Quand il n'est plus temps de l'apprendre. — Mais enfin , si j'avois l'espoir D'être instruit comme vous., .—Je vous plaiudrois d'avance.
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Pour étendre votre savoir , Sur des livres , matin et soir , Vous useriez votre lieureuse existence.
Peu d'esprit , peu d'argent , et bonne conscience , Vous doune en un seul jour plus de félicité , Que cent ans de richesse et mille de science. Laissez au faux bonheur son éclat emprunté ; Il brille pour la vanité , Et ne séduit que Tiguorance.
Vous avez la réalité ; Plaignez le sort de ceux qui n'ont que l'apparence.— Vous me persuadez tout ce que vous voiJez. J'éprouve , quand vous me parlez , L'ascendant de votre génie ; Car vous avez un démon familier Qui change les objets et qui les modifie. — Moi ? — Vous ! quaud vous mangez un pain noir et gros sier. Qui lui doune pour vous le goût de l'ambroisie ? — La faim. — Qui change l'onde en un nectar si doux ? — La soif. — Et ces roseaux , qui leur prête pour vous D'un coussin de duvet la flexible mollesse ? —
La fatigue , ou bien la paresse , Car je suis paresseux beaucoup plus que sorcier. —
Mais quaud on est votre écolier :
Quels secrets apprend-on? — Ceux que je viens de dire. Voidez-vous l'être ? — Moi?.. .Mais je ne sais pas lire! —
Tant mieux ! je rends grâce au hasard Qui me fait rencontrer une ame neuve et pure ! Je trouve , à chaque pas , l'homme gâté par l'art ; Et je cherche partout l'homme de la nature.
Bientôt Tesclave du philosophe mérita d'être
mis au rang de ses premiers disciples , et dans
la suite il devint un des plus zélés défenseurs
de sa morale.
Mais de tous les élèves d'Épicure , celui dont le génie et l'assiduité secondèrent le plus utilement les travaux du maître , fut le célèbre Métrodore. Épicure le regardoit comme un autre lui-même. A l'association de leurs lumières avoit succédé celle de leurs sentimens ; et c'étoit sur cette base solide qu'ils avoient fondé la promesse et l'espérance d'une éternelle amitié.
Hélas ! les projets les plus chers à nos cœurs sont soumis aux loix de notre fragilité. L'amitié ne meurt pas, dit-on, mais les amis sont mortels. Epicure eut à peine le temps d'aimer et de regretter Métrodore ; car pour pleurer un ami véritable, on lui survit toujours trop peu. La seule consolation qui put adoucir ses regrets, fut le plaisir d'adopter ses enfans, et de retrouver ses vertus rajeunies et ses traits adoucis dans le caractère ingénu et sur le front timide de sa fille. A la douleur d'avoir perdu son père, se joignoit en elle une mélancolie secrète, dont elle ignoroit la cause. Quelquefois , suivant au hasard l'incertitude de ses pensées , elle proraenoit dans les bosquets
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enchantés d'Epicure cette langueur inquiète et cette fièvre enivrante, sur lesquelles ses regards sembloient consulter toute la nature.
Epicure, qui l'apperçut de loin, crut qu'il étoit temps de lui répondre. Il s'approche d'elle, lui prend doucement' la main, la fait asseoir près de lui au pied d'un jeune myite, et lui dit avec un sourire paternel :
Te voici dans cet âge , où l'aimable folie Eveille les plaisirs au matin de la vie , Age oii riUusioa , l'espoir et la gaîté Déguisent , en riant , la triste vérité.
Des jours de ton adolescence
Mets à profit cliaque moment ;
Tout le cours de notre existence
Dépend de son commencement.
Flore fait le sort de Poraone ;
Les boutons sont des fruits naissons ,
Et la richesse de l'automne
Dépend des trésors du printemps.
On vante ta beauté. De ce premier hommage
Ne prise pas trop la valeur ;
On est toujours bien à ton âge , C'est encor la fraîcheur , le fiai de l'ouvrage
Qui sort des mains de son auteur.
Garde-toi d'abuser du pouvoir de tes charmer ; Us sont formés pour le bonheur.
Dans les yeux du plaisir fais éclore des larmes ; Mais ne mouille jamais les yeux de la douleur. Les pleurs, qu'en triompliant fait répandre un vainqueur, Ternissent l'éclat de ses armes.
Éloigne le désir fatal De multiplier tes conquêtes:
L'amitié même a tant de mal A garder celles qu'elle a faites !
Par le choix de ton cœur ennoblis tes amours.
Dédaigne le moyen vulgaire De la séduction ; séduire n'est pas plaire : Ou séduit pour un temps, et l'on plait pour toujours, Tes yeux ont vu briller l'éclat du météore : Il éclipse en naissant les astres de la nuit ; De ses feux ondoyans tout le ciel se colore;
On l'admire.... il s'évanouit :
Vénus brille toujours , et Phœbé luit encore.
SI la coquetterie, un jour , peut t'éblouir Par ses triomplies éphémères ; Pour dissiper ses brillantes chimères , Que tes regards percent dans l'avenir Au terme heureux , où les yeux d'une mère Tranquillement aiment à parcourir Tous les travaux de sa noble carrière ; Lorsque , pressant ses eufans dans ses bras , A leur aspect , soa cœur lui dit tout bas
Qu'elle a payé sa dette à la patrie ; Quand , de leur père admirée et chérie , Par ses vertus elle fait chaque jour ler l'estime à côté de l'amour.
Vois , mon enfant , quelle est la destinée D'une coquette , à trente ans surannée. Plus de beauté , plus d'amans sur ses pas ; Son cœur ne tient à rien : l'amour s'envole En lui laissant son carquois épuisé.
En vain le fard, de son teint effacé Ranime encor les fleurs ; c'est une idole Qu'on adoroit ; mais sou culte est passé.
De l'âge qui s'envole et du sort qui varie Pour fixer l'inconstance et la rapidité , Cultive tous les arts ; ils feront , mon amie , La consolation, le charme de ta vie.
Mais tremble que la vanité Ke produise au grand jour les fruits de ton génie ; A ton sexe surtout la malice et l'envie Font payer cher l'éclat de la célébrité. Les hommes prisent moins l'amitié d'une femme ,
Même en aimant ce qu'elle écrit ; Ils pensent que ce n'est qu'aux dépens de son ame
Qu'elle fait briller son esprit.
Ce jugement sans doute est un peu trop sévère : Mais c'est dans sa maison qu'une femme doit plaire. Pour ses nombreux devoirs elle a si peu d'instaus ,
Qu'on est toujours tenté de croire
Qu'elle vole à l'époux , ou dérobe aux enfans Le temps qii'elle donne à la gloire.
Sa gloire est la félicité De son époux , de sa famille ,
Le talent de son fils , la pudeur de sa fille.
Dans une vertueuse et douce obscurité, Cultive , sans orgueil , les fleurs de ta jeunesse , Jouis modestement des fruits de ton été ; Recueille-les , sans bruit , dans leur maturité ; Et du temps qui s'enfuit ne crains pas la vitesse. De l'art , si recherché, d'éluder la vieillesse, En quatre mots , voici tous les secrets :
Sois bonne , tu seras aimée ;
Sage , tu seras estimée ; L'estime et l'amitié ne vieillissent jamais.
Epicure avoit rendu la volupté tellement inséparable des mœurs et de la vertu, que la licence elle-même, au milieu de ses égaremens, s'adressoit à lui pour retrouver le chemin du bonheur.
Il existoit à Athènes une femme célèbre qui , réunissant les talens les plus aimables aux dons les phis parfaits de la nature , avoit rendu tous les Athéniens esclaves et tributaires de ses charmes. On la nommoit Leontimn. Ce nom rappeloit aux jeunes gens l'espérance , aux vieillards le souvenir de ce que la beauté a de
plus céleste , le plaisir de plus vif, la langueur de plus tendre , la galanterie de plus séduisant. Cependant cette femme, dépositaire de ce que les hommes appellent le bonheur , ne pouvoit parvenir à le posséder. Elle en avoit pourtant une idée confuse, car elle avoit été vertueuse; mais l'image paisible de ces temps heureux étoit sans cesse troublée par les tourmens de l'intrigue et le tumulte des plaisirs. Lasse enfin de demander vainement le bonheur aux amours, Leoniium, pour l'obtenir, eut recours à la philosophie. Elle écrivit à Epicure qu'elle desiroit se rendre chez lui. Epicure se rendit chez elle.
Il la trouve seule, dans un cabinet foiblement éclairé. Elle étoit à demi couchée sur le bord d'un lit en désordre. D'une main elle soutenoit foiblement sa tête abattue , de l'autre elle effeuilloit , par distraction , une fleur de sa guirlande. Ses yeux, inclinés vers la terre, iixoient tour à tour chaque objet , et n'en voYoient aucun. Ses lèvres entr'ouvertes, brûlantes de ses soupirs , ressembloient aux feuilles de la rose prête à se dessécher. Ses cheveux blonds tomboient de tous côtés jus- «u'à sa ceinture dénouée , et dissirauloient des charmes que son voile négligeoit de couvrir. L'un de ses pieds étoit nu, et sa chaussure
détachée étoit tombée entre les ouvrages de Sapho et d'Anacréon , épars sur un coussin près de son miroir renversé et de sa lyre détendue.
A cette vue le philosophe s'arrête , la considère en souriant , et lui dit avec l'accent d'une tendre compassion : « Je trouve ici l'opulence, «le goût, la beauté, mais je n'y découvre « point le bonheur. — Ah ! lui répondit-elle , « on peut espérer de l'y voir désormais , puis- « que vous daignez y porter vos pas. Je n'avois '< point prétendu à cette faveur. Trop heu- « reuse d'être attendue chez vous, je n'osois « vous attendre chez moi. — \ous aviez tort. « La philosophie est une bonne mère. Dès « que ses enfans , foibles encore , marchent « péniblement vers elle , elle court à eux pour '< leur épargner la fatigue du chemin. Que lui « demandez-vous ? — Le voici.
" Je ne compte pas encore quatre lustres n accomplis. Mes amans disent que je suis « belle : mon miroir me l'avoit dit avant eux. « Je sens ma poitrine agitée par cette ivresse «tumultueuse, qui trouble si doucement le « printemps de la vie. Ma voix flexible ex- « prime avec langueur l'incertitude de mes de- « sirs, et ma lyre harmonieuse ajoute au charme « de ma voix. Sous ma main l'aiguille et le pin-
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« ceau retracent l'azur des cieux , le contour «des fleurs et l'émail des prairies. Souvent «j'ai réussi à peindre les Grâces, quelquefois « mêmej'ai commencé l'Amour; mais ne ie con- « cevant pas bien , je n'ai jamais pu l'achever.
« Au milieu des danses athéniennes, quand « mes pas cadencés, mes mouvemens agiles et « mes traits animés expriment un plaisir que V je ne sens pas, les plus beaux des enfans « d'Athènes se disputent ma main avec ardeur; « leurs regards brûlans cherchent et rencon- « trent mes yeux. On prétend que les yeux er « la main répondent au cœur. Hélas ! je le « désire, mais je l'ignore.
« Eucharis étoit la plus jolie. Je m'ap- « prochai d'elle, on ne vit plus que moi. Aspa- « sie étoit la plus belle , j'osai lui disputer, et « sus lui ravir le sceptre de la Beauté. Depuis « ce temps le luxe et la vanité m'ont entourée « de leurs prestiges.
« Ma table est couverte des mets les plus « délicieux. Le nectar de Samos et de Corinthe « remplit mes coupes dorées. Les prémices de « Pomone et de Flore couronnent mes festins : « l'esprit les assaisonne, la gaîté les anime ; les « parfums de Colchos embaument l'air reten- • tissant de nos concerts d'aiégresse , et voilent « d'un nuage les caresses furtives que Bacchus
« dérobe à la beauté. Après ces brillontes soi- « rées , la Volupté m'invite au somineil , la " Mollesse me berce clans son sein , et le Mys- « tère Teille à mon repos,
« Vous le voyez , la nature m'a comblée de « ses dons , la fortune de ses trésors. Tous les « arts président à ma parure et décorent à « l'envi mon asyle. Les plaisirs l'habitent, les « désirs l'environnent, les amours l'assiègent ; 9 le bonheur seul dédaigne d'y paroître, et « l'amitié n'en connoît pas même le chemin. »
Épicure lui répondit : « Tout le bonheur « de la vie est fondé sur la justice, la prudence « et l'honnêteté, La justice assiste rarement « aux conseils de l'amour ; la prudence n'est «pas toujours l'attribut du bel âge; et pour « compromettre l'honnêteté , il ne faut qu'une « imprudence.
« Si vous eussiez été juste envers vos amans, « vous posséderiez au moins un ami. Mais ■ vous n'avez pas distingué de ceux que le « désir attiroit sur vos pas, celui que l'estime « y conduisoit. Vous avez préféré les adora- « teurs de vos charmes à l'amant secret de « votre cœur, et vous avez accordé à la vanité '< ce que vous deviez au sentiment. Les plai- « sirs satisfaits se sont éloignés , l'amitié mé- " contente les a suivis, —
« Il est vrai. Mais j'étois entraînée par « l'attrail de la volupté. —
« De la volupté ? quelle erreur ! Il n'y a de « volupté que celle qui nous procure ces plai- » sirs purs , dont un souvenir paisible pro- « longe la jouissance jusqu'au dernici soupir. « Mais la volupté qui nous prépare des regrets, « n'est que la douleur cachée sous les traits « du plaisir. — Mais , à vingt ans , comment « voulez-vous qu'on les distingue ? — En con- « sultant la prudence. — Où la trouver? — B Descendez dans votre ame , vous y trouverez « le sentiment de la pudeur : la pudeur est « naturellement timide; la timidité inspire la « défiance ; la défiance mène à l'observation ; « l'observation éclaire la prudence , et la pru- « dence sauve l'honnêteté. — Vous avez rai- « son. Mais en réfléchissant pour l'avenir , «je tremble toujours de laisser échapper la «jouissance fugitive du moment présent; la
«vie est un songe! — Eh bien ! quand on
« est persuadé que l'on dort , pourquoi s'ex- « poser à redouter le moment du réveil ? Vous « bravez les préjugés ; mais que sert-il de ne «pas craindre les hommes, si l'on ignore ce « qui se passe chez les dieux et dans l'immen- « site du grand tout dont nous faisons par- « tie ? L'unique certitude que nous procurent