‹ Cours de morale religieuse (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · DISCOURS V · texte numérisé non relu

DISCOURS V

De Tordre dans ses affaires.

Qui ne gouverne pas par ordre sa maison , aura le vent pour héritage , et le fou sera serviteur du sage de cœur. Proverbes , chap, 1 1 , f. 29.

Ju' ESP RIT d'ordre , considéré d'une manière générale , est entre nos diverses qualités morales une des plus nécessaires ; et nous sommes instruits par Fexpérience , 3e son application universelle. Se livret-on à Tétude, on ne peut en accélérer les progrès qu'à Taide d'une marche régulière dans ses travaux et dans ses recherches* Veut-on développer aux autres des idées complexes, on ne peut y parvenir sans le secours de la méthode; et pour nous rendre compte à nous-mêmes de nos souvenirs et de nos connoissances, nous avons besoin de les ranger en tableau , et de prévenir leur confusion par un mélange

industrieux de séparations et de rapprochemens. Enfin , Tcsprit d'ordre attirera notre respect, si nous faisons attention qu il est empreint dans toute la nature , dans toutes les œuvres du Créateur ; et qu'il est devenu le génie tutélaire de Funivers , en maintenant cette magnifique harmonie dont nous sommes les témoins et les admirateurs.

C'est en petit sans doute que nous considérerions aujourd'hui l'esprit d'ordre , si nous ne vous montrions pas ses rapports avec la morale , et si la sagesse , nécessaire aux particuliers dans la gestion économe de leur fortune , ne nous conduisoit pas à examiner l'importance de cette même sagesse dans l'administration des finances publiques ; car c'est aux princes aussi qu'ion peut faire entendre les paroles de notre texte : Qui ne ffouverne pas par ordre sa maison ^ aura le vent pour héritage ; et le fou sera ser^ viteur du Sage de cœur.

Nous nous adresserons , en Commencant , aux simples particuliers.

L'homme qui ne proportionne pas retendue de sa dépense à la mesure de ses revenus , se prépare une longue suite de chagrins. Et d'abord, rappelé sans cesse à une même idée , à Fembarras de sa situation , il perd ainsi la liberté de son esprit; et , dans le trouble de ses pensées , il ne jouit qu'imparfaitement des objets dont il s'est procuré la possession.

Vous le savez d'ailleurs ; les besoins réels étant étroitement circonscrits par les lois de, la nature , ce sont les goûts de luxe et de vanité qui, le plus souvent , dérangent les fortunes domestiques : mais est-il rien de plus factice que ces goûts , dus uniquement à un sentiment d'imitation ou de jalousie ? et pour les contenir dans une juste borne , faut-il donC; tant d'efforts , tant d'autorité sur soi-même ? Non, sans doute. iVppréciez seulement ce que vous obtiendrez des aigres en échange des, dépenses de faste ou de vanité que vous étalerez à leurs yeux. Sera-ce; de la

considération ? non ; car en ëpuîsant votre fortune vous n'aurez aucun moyen de rendre service. Sera - ce de Testime ? bien moins encore. C'est donc de votre imagination que vous attendez une récompense ; mais elle a ses lois aussi , cette imagination qui prend sur vous tant d'empire ; et la première leçon de bonheur qu'elle donneroit aux hommes , ce seroit de placer toujours en avant d'eux, l'espérance et jamais la crainte. Or, le dissipateur inconsidéré se conduit dans le sens le plus contraire à cette maxime ; car , tandis qu'il use avec promptitude les plaisirs du luxe et de la vanité , et que pour lui ces plaisirs touchent à leur fin , il a toujours devant les yeux les suites funestes et prochaines de son désordre , et il gâte ainsi sa perspective , sans trouver , dans l'instant qui s'enfuit , un dédommagenient réel.

'''Considérez, près de ce tiableau , Ihoïilme dont les affaires sont sagement réglées. L'avenir ne lui offre aucune fct-atnte ; et , à la faveur de son génie pru-

dent et circonspect , il ne place dans cet avenir que de bonnes chances y et c'est Tart du bonheur. Ainsi Fliomme rangé, rhomme d'ordre, Thomme occupé d'obéir aux lois de la raison et de la sagesse , est encore Thomme le mieux favorisé par cette imagination dont il a brisé le joug , et qui sembloit uniquement destinée à nous tromper et à nous séduire. Non , non, il nest en nous aucune propriété spirituelle ennemie de la morale par sa nature ; et cette vérité est douce à recueillir.

Nous devons encore à Tesprit d'ordre un sentiment paisible, dont le charme est difficile à définir : ce n'est pas uniquement une exemption d'inquiétude , ce n'est pas uniquement un regard d'espérance vers l'avenir ; c'est une sorte de jouissance harmonique qui dérive de l'ordre lui-même , et qui semble correspondre à Tascendant de sa beauté naturelle.

jti.

f"'^ De s idées plus marquantes^ et plus prononcées viendront vous frapper, lorsque

VOUS arrêterez votre attention sur les malheurs occasionnés par les dërangemens de fortune , et dont nous sommes avertis par tant d'exemples.

Les commencemens du désordre ne ressemblent pas à sa fin. On subvient <1 abord par des moyens faciles aux dépenses cpi'on se permet sans un revenu suffisant. On trouve des amis qui vous rendent un premier service avec empressement ou avec complaivSance ; un second quelquefois , mais déjà d'une manière plus sérieuse : on obtient encore , de la part des marchands , de la condescendance; mais le vide qu'on doit remplir fi étendant chaque année , on est bientôt forcé de recourir à des moyens plus efficaces : on se défait de ses capitaux ; on emprunte, avec la promesse de rembourser à des époques fixes : ces époques ar- ^rivent, et aucune ressource n'est prête pour satisfaire aux engagemens qu'on a contractés : on emprunte de nouveau , et on se soumet par degrés aux intérêts les plus usuraires : on court d'expédien.i>,ea

expédiens , toujours à sa honte, maïs pour ëloigner un premier ^clat ; et Ton finit par entraîner avec soi dans Tabyme toutes les personnes qui vous ont donné des marques de confiance. Alors , on est environné de créanciers ; lès uns vous adressent des plaintes lamentables , les autres des reproches amers. Vous abandonnez tout, et vous avez encore besoin de demander grâce. Quels souvenirs , quels regrets s'emparent de vous, et viennent accroître Famertume de votre situation ! Vous voudriez , mais en vain , racheter le passé ; et vous maudissez ces vanités qui ne peuvent aujourd'hui ni vous consoler, ni vous défendre ; enfin le moment de Taffliction est arrivé, et il faut que vous soyez spectateurs de votre dénuement ; que vous voyiez emporter vos dépouilles ; et que , privés de tout , chacun vienne encore vous entretenir du mal qu'il a reçu de vous. Quelle situation ! le remords et la honte !

Contraints néanmoins de renoncer à vos différentes habitudes, tout, jusqu'aux

pîus petits détails , est en révolution au^^ tour de vous. Que seroit-ce si vous étiez. <^poux, si vous étiez pères ! Vous associeriez à votre détresse une femme dont le bonheur vous étoit confié ; une femme , peut-être digne de votre estime , et qui retient ses larmes , qui vous cache sa peine. Et pourriez-vous encore , sans déchirement y regarder ces enfans qui n interrompent point leurs innocentes caresses; et qui, parleur abandon, leur tendre confiance, vous offrent le spectacle de leur sécurité , et vous rappellent à chaque instant Tignorance où ils sont du changement survenu dans leur destinée ?

Ah ! qu'il est terrible le dernier dénouement du désordre et de la dissipation inconsidérée 1 Oui , le châtiment semble quelquefois plus fort que la faute. Et les amis alors ? C'est un hasard s'il en reste bncore. On en trouve d'empressés à vous ïdonsoler, lorsqu'on est réduit à l'indi* gence par des événemens publics , par des désastres dont la prudence humaine ne peut se garantir ; mais lorsque votre ruine

est le résultat de votre incondiilte , et lorsque les autres , les compagnons de vos plaisirs , ces amis à la manière du monde, peuvent se distraire de leur pitié par des reproches légitimes, ils ont bientôt trouvé des motifs plausibles pour s'éloigner de vous ; et c'est dans une triste et lugubre solitude que vous avez à pleurer.

Enfin, rhomme qui se ruine par degrés , et qui ne confie à personne son malheureux secret ; Thomme uniquement occupé d'éloigner la publicité de son désordre, et qui accepte alors aveuglément tous les genres de secours, est-il sûr de ne pas attirer ses amis même dans le précipice d'où il cherche à s'échapper? Il y a dans la crainte de la honte, lorsque son aspect est prochain , il y a dans cette crainte une telle puissance, que personne ne peut à l'avance en présager les effets. Quel motif pour mener de bonne heure su maison par ordre ^ et pour éviter de courir les grands hasards , pour éviter de fier ainsi son honneur à la fortune !

Ce n'est pas, vous le savez , ce n'est pas uniquement en se livrant à des dépenses inconsidérëes , que Ton dërange ses affaires, que Ton compromet sa situation : on s'expose encore à ce malheur, lorsque, par amour du gain , on s'abandonne à des entreprises trop étendues ; et Ton se rend coupable en y consacrant les fonds dont la confiance d'autrui vous a laisse la disposition. Combien de négocians néanmoins , combien d'avides spéculateurs n'ont pas encouru ce reproche ! On veut devenir riche ; on veut le devenir précipitamment; et Ton quitte les voies de la prudence pour courir, à tout péril, les chances de la fortune. On emprunte alors autant qu'on le peut , afin de marcher à plus grands pas ; et l'on ne craint point de se dire secrètement : Si mes vastes spéculations réussissent, le bénéfice sera pour moi tout entier; et si l'événement trompe mon attente , le dommage retombera sur les préteurs qui m'ont aidé. Quel partage! Une pareille combinaison, une

(47) telle pensée , soiït peut-être profondes ea immoralité.

Nous trouverons moins condamnable rhommequi, dans les affaires, aventure son propre capital ; mais il vous paroîtra rëpréhensible encore , s'il est assez aveuglé par Famour des richesses pour jouer son bien contre un accroissement de fortune. Comment détermineroit - on , en effet, la mesure de gain qui peut devenir le prix d'une chance de ruine ? Ce n'est pas ici des quantités arithmétiques qu'il faut comparer; ce sont des sentimens moraux qu'on est forcé d'apprécier. Et ne savons- nous pas que Thomme dont la situation est tout-à-coup bouleversée, que l'homme voué aux regrets par la perte entière de son revenu, éprouve un genre de peine évidemment disproportionné à la satisfaction qui naît de quelques jouissances de luxe et de vanité.

Aussi, quel est le véritable système de bonheur pour un négociant, pour tout homme en mesure de s'enrichir? C'est

d'avancer par degrés dans la carrière de la fortune. II conserve ainsi plus long-tems de rintérét à Foccupation dont il a fait choix ; et en voyant de loin le terme de l'opulence , il se mënage une suite de perspectives, toutes meilleures pour le bonheur que la plénitude des jouissances et la puissance subite d y parvenir. Nouveau motif de s'abstenir des grands hasards ; et nouveau motif aussi pour nous d'admirer la morale, cette idée d'ordre et de modération , qui nous sert , même à notre insu , et dont l'application est universelle.

Nous ne serons pas incertains sur le jugement que nous devons porter de ces hommes connus dans le monde sous la qualification de joueurs , de joueurs de profession. Leur conduite devient inexcusable, puisque rien ne leur en dissimule ni les dangers ni le vice. On les voit, emportés par une aveugle passion , risquer sciemment la plus grande partie de leur fortune, et quelquefois leur fortune

(49) tune entière. Bien diffërens des nëgodanâ dont l'émulation est utile à leur pays ^ eux n ont en perspective que le malheur de leurs côncurrens. Ils suivent d'un œil in^ quiet Fhomme dont ils cherchent à blesser les intérêts, Fhomme quils doivent ruiner pour faire fortune ; et , placés en regard les uns des autres, ils se disent dans leur pensée, ils se disent mutuellement : Je suis heureux de ton mal ; tu vas Fétre du mien*

Quelle ambition ! quelle occupation de Fesprit et du cœur ! reste-t-il alors un accès aux idées utiles, aux affections Sociales ? reste-t*il à peine un instinct pour le bien, un éveil du moins aux grandes choses? Non ; tout est cupidité, tout est passion du gain. La seule cjualité admise dans ce train de vie , la seule en réputation, c'est déjouer noblement sa fortune J c'est de la perdre avec sérénité ; c' est d'agir ainsi, qu'on soit ou non un être isolé ^ qu'on ait ou non des liens ; c'est de paroître enfin magnanime en se ruinant :

mais ce sont-là des beautés de conven-

tion , et que la raison refase d'encenser. On donne, autant qu'on le peut, les' couleurs du désintéressement à Timprudence, à la légèreté dans le maniement et Tusage de sa fortune ; et les hommes qui profitent de Tabandon des autres ou de leur esprit aventurier , ne manquent pas de les encourager par un faux éloge.

Ne voyez-vous pas aussi comment les' personnes incapables de soin, voudroient faire de leur désordre un sujet de vanité? T.es détails, disent-ils, leur sont insupportables. Compter des revenus, calculer des dépenses, c'est , disent-ils, une œuvre mécanique et pour laquelle ils se déclarent sans talent , sans disposition naturelle.

Ne nous laissons pas prendre à cette accusation qu'ils font d'eux-mêmes, et qu ils croient bien douce. Ce n'est-là, de leur part , qu une ingénieuse adresse. Ils veulent nous laisser soupçonner que leurs pensées se portent plus haut, et que leur esprit seroit gêné s'il s'inclinoit vers des occupations communes ; que leur iraagi-

nation aërieiine ne peut se traîner, sema-* tërialiser parmi des chiffres.

Devons -nous accepter la description que vous faites de vous ? Nous disputerons au moins contre la supériorité que vous vous adjugez ; et nous ne recevrons pas vos défauts pour des qualités. JNous ne nous prêterons point au désir que vous avez de tirer honneur de votre noble nonchalance y OU de votre antipathie pour les détails que Tordre exige. Nous vous croirons moins admirables de tout ce que vous négligez ; et nous vous inviterons , quel que soît votre génie, à veiller sur vos affaires domestiques ; a mener votre maison par ordre , afin que vous n'ayez pas le vent pour héritage , afin que vous ne deveniez pas serviteurs de V homme plus sage que vous.

Ne confondez point Tordre que nous recommandons, avec une économie inquiète et vétilleuse ; et moins encore avec une sordide épargne.

L'une des conditions les plus constantes?

de Futile et du beau, dans tous les sys^ tèmes, c'est une juste mesure ; et la mo-. raie elle-même est un chef-d'œuvre de modération.

Conserver sa fortune par une administration soigneuse ; Faccroitre par des moyens sages , et proportionner toujours sa dépense h son revenu : voilà le devoir.

Ne songer qu'à l'argent ; jouir pardessus tout de son accumulation, et se refuser aveuglément aux dépenses de son état : voilà le vice.

Maintenir Tordre dans ses affaires, afin d'éloigner de sa pensée les inquiétudes étrangères aux fonctions sociales que Ton remplit, aux goûts honorables que Ton cultive : voilà le devoir.

Se ramener à soi par les attentions les plus minimes sur son économie domestique; et substituer un intérêt tout personnel à la recherche de l'estime et de la considération : voilà le vice.

Enfin, aimer l'ordre, comme une idée harmonieuse ; comme un résultat paisi-^

ble, et pour obéir à rimpressîon d\in magnifiqae exemple : voilà le devoir.

Mais admettre Favarice comme une représentation de Tordre ; supposer ainsi qu'une idée extrême puisse convenir à une beauté toute de proportion; et laisserlà les conseils de la raison pour céder à son caractère : voilà le vice.

Non, Tordre n est point Tavarîce. Car en nous défendant d'une prodigalité condamnable , il nous permet d'autant plus d'employer avec sécurité, de répartir avec calme le revenu dont nous sommes propriétaires: et, comme il y a dans Tordre quelque chose d' élevé , Tavarice , basse d'es^ prit et vile d'action , ne peut jamais être en sympathie avec un si noble principe.

En relevant, comme nous l'avons fait , le mérite de Tordre ; en développant son importance , nous nous sommes adressés jusqu'à présent aux hommes privés. Nôtre sujet va s'agrandir , en dirigeant nos regards vers les princes , les magistrats , lea chefs des nations.

L'ordre des finances dans un grand Etat y. est un des plus utiles et des plus augustes résultats de Tadministration suprême; et, aux regards d'un bon juge, cet ordre est le reflet des principales vertus politiques.

Aime -t -on le peuple; on ne voudra pas exiger de lui des sacrifices inutiles ; et Ton sera économe dans les dépenses, afin de réduire en proportion la somme des tributs.

Aime- 1- on la justice et la bonnerfoi ; on établira des rapports si parfaits entre les engagemens de TEtat et ses ressources, qu'on ne s'exposera jamais à l'infraction d'une seule promesse.

Aîme-t-on la franchise et la vérité ; on introduira , on maintiendra entre les revenus et les dépenses une telle concordance, qu'on accroîtra le crédit en montrant à découvert l'état des finances.

Aime-t-on la bienfaisance, etconnoîton le prix et la nécessité de la charité publique ; on se ménagera , par Tordre et par l'économie, le moyen de venir au

C 55) secours des malheureux , le moyen d'à* doucir le sort des cantons ou des districts soumis inopinément à quelques désastres de la nature.

Aime-t-on la liberté , cette liberté sage, jadis si chère aux hommes , un esprit de prévoyance , émule et compagnon de Tesprit d'ordre, entretiendra le trésor public dans Taisance ; et lorsqu'il surviendra des diminutions de revenu , des diminutions partielles et momentanées, on ne cherchera point a les balancer par Taccroissement arbitraire de quelque tribut ; et la loi , toujours la loi , fixera d'une manière immuable les sacrifices annuels des citoyens de TEtat.

Aime-t-on la patrie , veut-on la mettre en état de résister , dans tous les tems , aux entreprises d'un agresseur étranger; c'est encore à la faveur de l'ordre et de •l'économie qu'on se prépare à mériter les secours immenses du crédit, et qu'on les obtient au prix d'un intérêt modéré.

Enfin, si l'on a Thonorable ambition d'exciter et d'entretenir la morale publi-

que, on voudra montrer à la nation un exemple imposant d'ordre et de pureté ; et Ton saura que l'administration des finances, vue de par- tout et regardée sans cesse , est la plus propre de toutes à remplir un si grand but.

Vous le direz donc avec nous. L'ordre €St en administration le commencement de tous les biens ; et par lui-même encore Tordre est beau , Tordre a tous les caractères de sa céleste origine.

Suivez-nous encore un moment, et jetons ensemble un coup-d'œil rapide sur Je honteux spectacle du désordre des finances. C'est ainsi que deux manières opposées nous serviront à graver dans T esprit des gouvernemens la plus importante des vérités politiques.

Eh quoi ! ce sont les princes dans une monarchie, ou les magistrats suprêmes dans une république ; ce sont les repré- Bentans , les tuteurs de la fortune publique , qui ne peuvent se résoudre à suivre avec vigilance les dépenses de TEtat , et.

qui souvent les déterminent avec lr<gèretë, les classent avec confusion. Ils n'apprécient point à l'avance la mesure des sacrifices que la nation peut supporter. Ce sont les besoins du trésor qui tout-àcoup les éveillent ; et quand ils y ont satisfait à la hâte et sans prudence , ils se restituent en entier aux jouissances de l'autorité, à la douce perspective du pouvoir.

Qu'au milieu de cette incurie habituelle , un événement inattendu les surprenne ; qu'il faille rassembler de grands moyens pour subvenir aux dépenses d'une guerre , on cherche alors de nouvelles ressources; et les plus considérables étant fournies par le crédit , on s essaie à le gagner , on le recherche , on le sollicite ; et, s'il pou voit se rendre à des prières , on ne craindroit pas de Timplorer. Est-il un sacrifice qu'on ne fût prêt à faire lorsque les embarras du trésor public inspirent de .l'inquiétude ? Mais les préteurs ont un esprit personnel , comme tous les hommes isolés que le public ae regarde point, et

qui n'attendent de leurs actions ni honte ni mërite. Ils veulent donc, par -dessus tout, que leur capital soit assuré; et si vous les avez alarmes ou par un défaut d'ordre, ou par un caractère d'insouciance , ou par des prodigalités inconsidérées , ils se défient de vos regrets tardifs et de votre régénération. Vous vous engagez à les rembourser à des époques précises ; mais ils savent que vous n'avez jamais eu de prévoyance , et ils craindront que l'avenir ne soit pour vous un tems inconnu. Alors , vous subirez tous les genres d'humiliation. Vous promettrez, et l'on ne vous croira point : vous promettrez plus fortement ; et Ton ne vous croira pas davantage : vous donnerez des gages ; et l'on contestera leur réalité : vous offrirez de gros intérêts ; et l'on trouvera que vous voulez acheter trop chèrement une tranquillité passagère : enfin, vous parlerez de votre loyauté; et dans un profond silence chacun se regardera. Bientôt, et graduellement , vous ne serez plus environnés que d'usuriers , de traitans de

(59) toute espèce ; et vous serez forcés de consentir aux conditions qu'ils jugeront à propos de vous imposer. La fierté ne sera plus de saison ; la résistance sera inutile. Quels maîtres, pour le prince et le représentant d'une grande nation ! Ses vaillans soldats renverseront peut-être les colonnes ennemies ; et lui, dans le même tenis , passera «ous le joug pour de l'argent, pour des avances , et souvent pour des difficultés instantanées qu une sage administi'ation , un esprit d'ordre, auroient prévenues.

Eh quoi , ce n'est pas tou.t encore ! On presse de toutes parts le recouvrement des impôts ; on le fait pour Fassistance immédiate d'un trésor continuellement dans la pénurie ; on le fait aussi pour satisfaire aux sollicitations des financiers à qui Ton a négocié d'avance les revenus publics , et qui sont impatiens de la rentrée de leurs fonds. Du pour les prêter encore, ou pour s'affranchir d'inquiétudes. Alors on déploie de nouveaux genres de rigueur envers les tributaires ; on saisit leur récolte , on saisit leurs meubles , leurs

salaires, tous les fruits de leur industrie ; on est sourd à leurs plaintes , et Ton op^ pose au malheureux qui auroit le plus besoin d'une exception , on lui oppose le nom de la loi , le nom qui devroit être le plus cher aux citoyens , et qu'on parvient à leur faire haïr.

O suites funestes du désordre ; de cette première faute, Torigine d'un embarras qui s est accru par degrés , et dont on ne peut plus sortir ! Et cependant le dernier terme n'est pas encore aperçu ; car les expédiens u suraires , et les mesures fiscales les plus dures et les plus arbitraires , ne suffiront pas : on retardera , on susj>endra peut-être le paiement de la dette publique ; et , par un surcroît de honte , on feindra ce paiement , en donnant aux créanciers de l'Etat des papiers qui auront la figure d'une monnoie , qui en auront un moment la valeur par contrainte , et qui, après avoir servi à un6 rotation de tricheries , reprendront , en peu de tems , leur première nature , et seront des feuilles volantes dédaignées

de tout le monde, et que le vent em-. portera.

Et ne croyez pas qu un grand abus d'autorité dispense de tous les autres; car à mesure que l'administration voit ses expëdiens contraries par la défiance , elle entre en irritation , et tous les moyens tyranniques lui paroissent acceptables , lui semblent de bonne guerre , au milieu d'une nation qui a cessé de Testimer. A quels excès alors on peut se porter ! Il n'y a plus d'intelligence entre les gouvernans et les gouvernés : ce sont deux partis dans TEtat ; et l'esprit de révolution, le chaos universel , peuvent être le dernier terme du désordre des finances. Quel enchaînement dans les causes morales et dans leurs effets ! quel spectacle effrayant ! quelle terrible histoire !

O majesté de l'ordre ! reparoissez un moment à nos yeux , afin de calmer notre imagination, afin de consoler nos regards. Subjuguez l'esprit des hommes publics, l'esprit sur-tout des magistrats suprêmes; et que leur exemple serve de

guide et d'encourngement aux verhis privcies! Qu'ils soient amenés par Taniour de Tordre au respect de la morale ; et par ce respect à Famour de Tordre ! Que les nations alors , la noire plus que toutes > se livrent à un sentiment de confiance , et se plaisent à Texprimer! Et quelle récompense plus belle pourroit être décernée aux chefs de TEtat? Nous nous fions à vous ; nous nous fions à vous. Ce cri du cœur, prononcé, répété par tout un peuple , inspireroit une sorte d'ivresse. Nous nous fions à vous. Oui, ce que vous direz nous le croirons; ce que vous promettez nous semble fait.

Nous nous fions à vous. O douces paroles à entendre pour un prince sensible, pour des magistrats épris du véritable honneur! et bienheureuses les nations qui peuvent adresser ce langage aux chefs de TEtat , aux différens dépositaires de Tautorité suprême ! bienheureuses les nations qui se reposent de leurs intérêts sur la vigilance du prince ; et qui , témoins de ses vertus, de son esprit d'ordre, de

la fermeté de ses principes , le croient le meilleur gardien de la fortune publique!

Puisse le pays que nous habitons, cette patrie d'élite, ce pays favorisé du ciel de tant de manières, jouir aussi des prospérités qui dépendent d'un gouvernement sage ! Puisse un ordre parfait rendre évidentes les richesses d'une sî belle contrée ; les rendre évidentes à ses ainis , évidentes à ses ennemis , et les transformer toutes en force et en bonheur ! Puisse encore un ordre parfait, et tous les avantages qui en dérivent, donner aux hommes la plus utile des leçons, en leur enseignant que la morale est habileté ; qu'elle Test également et dans les affaires publiques et dans les affaires particulières ! Et pour ouvrir à nos pensées de nouvelles consolations , remarquons et souvenons -nous qiie la prospérité des Etats repose sur des vérités simples , sur des vérités sans faste ; et que la science orgueilleuse des hommes n'y est pas nécessaire. Dieu Va voulu ainsi;

et c'est notre destinée , notre heureuse destinée , d'être appelés à la connoissance des perfections de notre créateur par tout ce qui nous est bon sur la terre. Honneur donc et louange à TEtre des êtres y au souverain Auteur de Tordre et de la justice ! honneur et gloire à ses lois éternelles !

Discours

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