DISCOURS VI
Sur la Résignation.
Secours qu'on peuC tirer de la raison dans les peines de la vie>,
L'Eternel Fa donne , ^Eternel Ta ôté ; le nom do l'Eternel soit béni. Job y chap» i , ^. ai.
U N homme soumîs aux plus dures e^preu* ves; un homme en proie aux douleurs les plus aiguës, et quî, du faîte de la provspérité, se voyoit plongé dans un abîme d'afflictions; cet homme, dont T histoire sacrée nous a transmis la mémoire, entretenoit ses amis des sentimens de piété, dont il étoit rempli ; et , du milieu de ses souffrances, il défendoit contre des mondains incrédules les décrets et les voies de la providence divine. Vous reconnoîssez Job à ce beau contraste : son courage dans Tadversité, sa religieuse patience , furent un sujet d'admiration pour les IduméensJ et nous trouvons
encore aujourd'hui , dans le précieux recueil de ses pensées y les plus éloquentes leçons. C'esl-Ià que nous avons choisi les paroles destinées aujourd'hui à notre méditation ; paroles remarquables par leur imposante simplicité : L'Eternel Fa donné y T Eternel Va été ; le nom de l'Eternel soit hénu
Elles vont réveiller notre reconnoissance ; T Eternel Va donné.
Elles vont nous préparer à la résignation : V Eternel Va Ôté ; le nom de VEternel soit béni.
Se souvenir avec amertume des biens qu'on a perdus , en fixer la trace dans son esprit , et mêler aux regrets les plaintes, aux plaintes les murmures, et aux murmures encore un sentiment d'irritation : voilà trop souvent la conduite des honimtes et le pénible spectacle dont nos regards sont frappés. Le passé, même le ylus heureux , ne nous dédommage d aucune adversité ; et s'il ne nous apparoissoit J^s quelquefois à titre d'accusateur du.
(67) présent , nous croirions qu'il n a jamais existe ; nous croirions que les premiers tems de notre vie ne nous appartiennent pas ; et nous nous renierions , pour ainsi dire, nous-mêmes, afin d'échapper à toute espèce de reconnoissance envers le souverain Auteur de notre destinée.
Nous ne traitons pas ainsi le passé ; et nous n'avons garde de nous en séparer, lorsqu'il nous vaut une renommée dont nous jouissons encore , lorsque nous pouvons rinvoquer en accroissement d'honneur et de gloire. Ah ! que nous savons bien alors nous identifier avec lui ! le lien n est rompu que pour la gratitude ; il n'est rompu qu'au moment où il faut dire d'un de nos avantages : U Eternel Va donnée V Eternel Va été ; le nom de V Eternel soit béni.
Qui sera donc chargé de rendre grâces au ciel des belles années qui sont en arrière de nous, de ces années qui sont devenues pour les autres une ombre imperceptible ? Nous seuls nous en avons le souvenir , nous seuls fumes heureux par
elles ; et seuls aussî, nous sommes appelés? à dire avec reconnoissance : V Eternel les assoit données.
Enfin , à tons les âges vous formez des souhaits , et vous les adressez au Maître du monde ; mais si vous avez oublié les biens dont il vous a comblés durant votre jeunesse , ou toute autre période de votre vie , garderez-vous mieux la mémoire des faveurs que vous sollicitez de la bonté divine ? Ce vous d'aujourd'hui , cet être mobile qui va bientôt se ranger dans le passé ^ ne vous sera de rien en peu de tems : tel est votre système ; et jamais vous ne direz avec reconnoissance : V Eternel Vavoit donné.
Ah ! pénétrez - vous davantage de vos rapports avec TEtre immuable , avec votre divin Bienfaiteur, et vos sentimens se fixeront ; et vous appartiendrez à tous les jnomens de votre existence.
Eh quoi ! si , regardant votre vie passée ^ ^ous y découvrez quelques bonnes actions,, quelques généreux sacrifices , vous priez le Seigneur de les admettre comme autant
de titres à sa protection ; et les bénédictions qu'il a versées sur vous , vous ne les mettez point en compte. Vous voulez être aimés pour ce que vous avez fait , et vous ne voulez pas aimer pour ce que vous avez reçu. Ah ! si notre jeunesse, si nos années passées avoient un orateur auprès de nous, elles diroient à Tingrat : Pourquoi nous oublies-tu ? nous étions toi, et toi tout entier il y a peu de tems ; pourquoi refuses-tu de nous reconnoitre ? A qui donc nous adresserons-nous pour avoir un amî qui se souvienne de notre existence ; pour avoir un ami qui présente en notre nom des tributs d'hommage au souverain du monde , au génie créateur de tous lesins-
tans de félicité ? Oui , elles nous par^
leroient ainsi ces belles années , si elles pouvoient revêtir auprèsdenousuneîmage sensible. Ah ! ne décomposons pas nousmêmes notre être , en nous séparant de nos jours précédens : nous n avons rien de trop dans cette réunion d'âges et de tems qui nous a été adjugée ; nous n'avons rien de trop pour occuper un point dans
rinfinî , et pour nourrir nos espérances en regardant Tavenir. Soyons donc reconnoissans envers TEtre suprême J soyons-le pour les biens dont nous avons joui , et pour les souvenirs qui nous restent.
Nous n en doutons point ; cette obligation vous sera douce, âmes pieuses, âmes sensibles ; car vous aimez à vous retracer les bienfaits de votre divin Maître , et ce n'est pas vous qui craindrez de dire , ï Eternel V avoit donné. Oui , qu'on vous rappelle F époque où vous avez éprouvé les bénédictions du Seigneur, et vous croirez que votre vie est encore là ; et Timage de ces momens fortunés vous pénétrera de la plus touchante émotion. O Job , vertueux Job ! vous nous offrez encore un plus bel exemple ; car vous étiez reconnoissant de vos jours passés , de vos prospérités toutes évanouies ; et vous Tétiez au milieu de vos plus grandes angoisses. Votre respectueuse soumission aux d écret s de la Providence ne fut jamais altérée ; et la résignation dont vous avez été ladmirable modèle , va former le sujet
(71 ) de nos secondes réflexions : L'Etemel Fa ôté ; le nom de V Eternel soit béni,
HÉLAS ! nous le savons tous : la rësignatîon est d'un usage absolu , d'une application continuelle dans cette vie mêlée de plaisirs et de peines ; dans cette vie où rien n est de durée , où rien ne s'anime que pour défaillir , où rien ne se montre que pour disparoître. Honneurs , forces , talens ; les supériorités , les distinctions, tout a son période , tout a sou accroissement , sa déclinaison et son terme. Vous êtes au faite de la gloire , et déjà vous entendez les premiers bruits d'une autre renommée ; et déjà de nouveaux triomphateurs s'avancent pour vous remplacer. Les diverses couronnes , décernées par l'opinion , tombent ou se flétrissent ; les talens de l'esprit s'échappent avec nos forces; la beauté fuit encore avec plus de vitesse , et la jeunesse même en connoit l'inconstance. L'argent que vous accumulez, est d'une nature plus stable ; mais les goûts que la richesse doit
(70 satisfaire, amortis par l'habitude, s'éteU gnent insensiblement. Préparez-vousdonc à des pertes. Les lois de la nature sont irrésistibles ; et le tems , cet ennemi redoutable, ne pose jamais sa faux, n arrête jamais sa course.
Que ferions -nous pour changer un ordre universel ? que ferions- nous pour déranger un système dont le premier principe est la pensée de TEternel ? Le prince , avec ses nombreuses armées; Thomme de génie, avec ses vastes combinaisons ; riiomme audacieux , avec ses témérités ; tous les mortels , armés de leurs diverses puissances, succomberoient dans cette folle entreprise. La résignation est donc notre devoir : mais cette résignation peut être la soumission d'un esclave s'irritant en secret de se trouver sans forces contre la nécessité; elle peut être aussi la soumission d'une ame religieuse , déférant , avec respect, aux lois de la Providence divine, et qui , adoucie par la gratitude et Tespérance , supporte avec patience les jours d'adversité. Tel est le genre de résignation
ique nous sommes appelës à vous recommander, et dont Tesprit est fortement exprime dans les paroles de notre texte.
Sans doute , la soumission de Job , au milieu de ses longues souffrances , est un exemple à une grande hauteur ; mais chacun de nous , selon ses moyens, selon ses forces , doit aspirer à s'approcher d'un si beau modèle.
Nous n'emprunterons pas le langage vulgaire, le langage facile de tant de sages par indifférence , et qui , spectateurs des maux d'autruî, se bornent à dire aux malheureux : Calmez - vous , soyez raisonnables ; à quoi servent vos plaintes ? à quoi servent vos gémissemens ? tous vos mouvemens ne changeront point votre situation. Ces paroles sont vraies , mais froides, mais arides ; et nous ne pourrions nous en contenter avec vous. Oui , témoins de vos peines , votre fidèle ami , votre tendre pasteur , vous inviteroit à venir verser dans son sein les épanchemens de votre ame ; et il reçueilleroit vos
(74) larmes , afin d'en connoître la cause ^ et de chercher les consolations qui pourroient le mieux s'adapler à vos inquiétudes. Telle est la conduite qu'il auroit à tenir avec les membres de son troupeau , s'ils s'adressoient à lui dans leurs angoisses particulières ; et vous jugerez mieux que lui f si constamment il a rempli ce devoir avec zèle , et selon ses forces. Mais aujourd hui c'est d'une manière générale qu'il doit soumettre à votre méditation les réflexions destinées à vous inspirer de la résignation dans le malheur , du courage dans l'adversité.
Et d'abord , il importe , nous le croyons, de se former de bonne heure une juste image de la vie , afin de n'être pas déconcertés en apprenant , par notre expérience , que cette vie est mêlée de succès et de revers , de triomphes et de défaites , de plaisirs et de peines , de jouissances et de regrets ; c'est ainsi qu'elle nous a été donpée , c'est ainsi que nous la connoissons tons : et lorsque la jeunesse colore
votre perspective , lorsque des flots d'espérance vous émeuvent et vous animent, osez demander aux vieillards de vous montrer, dans ce tableau, dans ces riantes fictions , la teinte rembrunie qui signale la vérité. Alors vous mettrez un peu d'ordre dans ce cortège d'illusions qui vous cachent l'avenir , et vous les rangerez de manière à pouvoir découvrir les inquiétudes de la vie avant qu'elles vous surprennent. Malheur à vous , en effet , si , troublant inopinément votre conscience , elles vous trou voient sans défense, et probablement sans courage !
C'est uniquement à l'enfance , à l'heureuse enfance , qu'il faut laisser Tinsouciance et la tranquille paix. C'est un présent que la céleste Bonté a fait aux hommes , pour durer tout le tems où l'arme de la raison n'est pas encore entre leurs mains. Dieu a mis le repos de l'esprit là où ce repos étoit sans danger ; et cette vue de la Providence semble nous avertir qu'au moment où notre raison se développe , au moment où elle acquiert des
Forces, il faut diriger sa pensée vers Fa-' venir ; il faut s'en occuper , le connoître, le craindre , et entrer , pour ainsi dire , en négociation avec lui.
Tel est le devoir de la sagesse : telle est, peut-être, la définition d'une qualité si nécessaire à Thomme. Et Ton ne doit pas croire que cette sagesse soit destructive de Tespérance ; car nous ne sommes servis par notre imagination qu'après nous être soumis aux événemens inévitables. Capricieuse , elle nous tourmente quand nous avons un besoin absolu de ses secours ; mais si , fixes dans nos principes, nous ne la choisissons pas pour guide , nous ne lui demandons pas de nous tromper , alors , errant librement , elle nous charme quelquefois par ses flatteuses promesses.
Notre sujet nous appelle maintenant a jeter un regard sur les différentes peines de la vie , sur les principales , du moins sur les plus apparentes. Et , en commençant , livrons-nous à une douce réflexion^,
(77) à une rëflexlon qui devient un hommage de reconnoissance envers TEtre suprême.
L'homme est soumis à des peines; mais, en les étudiant , nous voyons que nous ne pouvons pas les rapporter , comme nos plaisirs, aux vues primitives du souverain auteur de la nature ; car aucun organe physique ne nous a été donné avec une intention ennemie ; tous ont leur service et leur utilité : et les sens qui composent notre être ; les sens, cette conception sublime et magnifique, ont évidemment notre félicité pour destination.
Nous pouvons donc , avec notre langage imparfait, donner le nom àeplan législatif à toutes les parties de la création qui concourent à notre bonheur , et le nom d' exception à celles qui les contrarient. Et si nous découvrions dans toutes les dispositions de bienveillance envers les hommes , Fempreinte d'un système, le caractère d'une volonté suivie, ce seroit-là, pour nous, pour notre foi, roeuyre intentionnelle ; et les peines
( 73 ) mêlées aux douceurs de la vie nous paroîtroient une condition mystérieuse de Tordre universel , une gradation nécessaire dans rimmensité des pensées du Dieu puissant , de l'Etre des êtres , du souverain Maître du monde.
L'esprit de ces réflexions s'applique de même à Thomme considéré comme être moral. Que voyons-nous en effet, lorsque nous l'étudions sous ce rapport particulier ? son ame a été douée de tous les sentimens d'affection ; elle a de plus la faculté de jouir d'elle-même , d'eii jouir par la pensée , par ses progrès dans les sciences et par le sentiment d'une active émulation. Elle a été rendue prévoyante et curieuse ; elle est encore pénétrée d'espérances ; enfin , Tidée d'un Dieu protecteur lui a été inspirée ; et graduellement elle a pu s'élever à la conception des merveilles du monde et des miracles de la nature.
Cependant , au milieu de tant de faveurs y près de cette riche part faite à
rhomme dans le domaine moral et spirituel , un don de plus lui ëtoit nécessaire ; il Ta reçu : cétoit la liberté; la liberté qui devoit constituer son existence personnelle, lui préparer un mérite y lui transmettre des droits. Mais en mémetems ce don, ce précieux don , est devenu Torigine de ses incertitudes , le motif de ses combats intérieurs , la cause de ses méprises, de ses fautes et de ses regrets. Cesserions-nous pour cela de reconnoitre la bienveillance céleste dans la sublime conception de notre organisation morale ? Non ; nous dirions encore que notre bonheur est Fœuvre intentionnelle du Créateur du monde : nos peines , Texception ; nos peines, une condition nécessaire dont le mystère échappe à notre foible entendement.
Et n'est-ce pas un grand sujet de réflexion , et dont toutes les conséquences jettent de la paix dans notre ame, que cette vue générale dont nous venons de vous entretenir ? Elle vous conduit à une douce persuasion ; c'est qu'en vous oç-
cupant de votf'e bonheur^ en le soignant par des moyens conformes aux lois de la morale, vous obéissez aux vues générales du Créateur, vous vous associez à ses plans et à ses desseins. Et combien se trompent les hommes qui, dirigés par un faux zèle , s'imposent des privations, se tourmentent eux-mêmes sans aucun but utile ou raisonnable , mais pour sacrifier des vœux innocens à FAuteur de tous les biens , et pour s offrir en victimes au Dieu de bonté ! Ah ! ce qu'il attend de vous , c'est de la résignation dans les peines inévitables de la vie, et non des efforts pour accroître le malheur d'aucune de ses créatures.
Les diverses réflexions que nous venons défaire, nous conduisent naturellement à examiner , avec un peu d'attention, le genre et la nature de nos afflictions. Il en est , et en grand nombre , sur lesquelles nous pouvons acquérir de l'autorité à l'aide de notre raison; il en est aussi où nous n'avons d'autre
ressource
ressource que de nous jeter dans les bras de la Religion, en lui demandant ses consolations et ses encouragemens.
Les peines dont les hommes parlent le plus , se rapportent à leur fortune ; et nous ne devons pas nous en étonner.
Ils ne peuvent rien sur les principales sources de leur bonheur : ils voudroient vainement se donner un sens nouveau ; ils voudroient vainement multiplier leurs désirs et leurs forces : et c'est inutilement aussi qu'ils essaieroient de changer Tordre de la nature ; qu ils demanderoient à rhiver de tempérer ses rigueurs ; qu'ils appelleroient avant Theure marquée le printems , ses beaux jours et ses riches promesses. Toute l'activité de notre esprit se dirige donc vers les objets qui sont dans notre dépendance. La fortune est du nombre ; et comme on s'en occupe ■à tout âge, Fhabitude continuelle d'une même ambition donne au but quon poursuit, au gage qu'on recherche, toutes les apparences du bonheur.
Notre imagination est encore trompée par les signes conventionnels de la richesse. Les gouvernemens ont investi les métaux monnoyés du droit de représenter tous les biens sans exception ; tous les biens du moins susceptibles d'une transmission de propriété. L'argent a donc pour nous un prix d autant plus grand, que son usage est indéterminé; il n'est pas une seule chose , mais l'image de toutes. Et les avares , qui se contentent toute leur vie du spectacle de leurs trésors , nous apprennent distinctement que f pour un grand nombre d'hommes, le pouvoir dejouirest une jouissance.
Ainsi , quelle conduite auroit-on à tenir dans les revers de fortune ? On devroit diriger sa pensée dans un sens absolument opposé à l'habitude de ces mêmes avares : on devroit dépouiller l'argent de toute la valeur que lui donne notre imagination; et pour y parvenir, il faudroit ramener, pour ainsi dire, du vague au précis le tableau que nous nous formons des divers usages de la fortune.
Alors, on examineroit quel service on a demandé à cet argent , dont on vient de perdre une portion , ou quel service on lui demanderoit encore : et Ton se calmeroit peut-être en voyant que des regrets amers , des plaintes dësespërëes , se rapportent, en dernière analyse , à la privation d'une dépense de luxe ou de vanité , ou à d'autres sacrifices que des idées confuses nous exagèrent.
Ah! combien de fois la vérité nous seroit en aide, si nous voulions avoir à faire à elle, et si , malheureux par des illusions, nous cherchions avec courage à nous affranchir de leur joug ; mais nous leur avons confié notre destinée , et par habitude nous la leur confions encore.
Enfin , la diminution de votre fortune vous afflige sous d'autres rapports. Vouî^ allez être obligés de consacrer une portion de votre tems à des occupations lucratives, et vous ne pourrez plus en disposer arbitrairement. Mais le travail que vous redoutez , vous rendra peut-être plus heureux que l'oisiveté : vos goûts n' et oient
pas assez divers , assez muItîpUës pour remplir le vide d'une vie destinée aux simples fantaisies. Un assujettissement régulier vous deviendra secourable ; et loin de regretter ces vœux errans et si peu satisfaits, loin de regretter une liberté d'imagination qu'aucun motif ne dirige , vous serez étonnés de trouver plus de contentement sous une autorité fixe, une autorité dominante ; enfin, sous une loi que vous n'avez pas connue , la loi de la nécessité.
Mais quel est cet autre genre d'afflictions dont on voudroit garder le secret, dont on cherché même à se défendre?
Ce n'est plus de fortune que Ton parle, c'est de distinctions et de rangs. Vous êtes au faite des honneurs , au faîte de la puissance; une place dans le gouvernement vous valoit ce suprême avantage , et vous venez de la perdre ; c' est-là, dites-vous, ce qu'il est permis de regretter. Hier, sur la première ligne , tous les regards fie tourixoieftt yer^ vous ; aujourd'hui ^
perdus dans la foule , vous n'êtes plus nommes, vous n'êtes plus aperçus, et vous-mêmes vous avez peine à vous reconnoitre. Je vous vois abattus , atterrés; et vous dites , en mesurant votre chute : Est-il des consolations pour un si grand malheur? Sans doute; et vous les trouverez , soit que vous usiez d'adresse avec votre imagination, en lui présentant de nouvelles perspectives ; soit que , plus hardiment et par un vaste coup-d'œil , vous atteigniez à une juste appréciation des hommages dont vous êtes encore éblouis.
Vous les deviez ces hommages à un intérêt personnel, et rien n'étoit pour vous. Les respects s'adressoient à votre autorité, à votre pouvoir de servir ou de nuire; et vous étiez un sujet de calcul au moment où vous vous croyiez un objet d'admiration. Reprenez les idées réelles tandis que vous en avez la force ; et sî les hommes vous quittent pour courir sur les pas de la fortune , éloignez-les de vous à plus de distance encore. Ne
le pourrîez-vous pas? Hélas! il n'est que trop aisé de les mépriser. Voyez ce qu'ils encensent ; voyez ce qu'ils ont fait des plus beaux ornemens de Tétre social, la noblesse de Tame , le courage de Tesprit , l'élévation du caractère. Laissezles, prolongeant leur enfance, se disputer , en rivaux, des chimères ; ou, plus af-* fermis dans leurs vœux , porter un même culte à toutes les images du pouvoir et s'enorgueillir encore de leur esclavage.
Laissez-les dans le cercle où leur vanité les renferme , et où un mouvement toujours semblable les agite : ils y songent a se tromper , se recherchent sans goût , s'allient sans affection, se flattent sans* estime. Laissez -les, et faites -vous un bonheur qui soit votre propriété ; un bonheur indépendant de l'opinion et de ses caprices.
Qu'une réflexion générale affermisse encore votre courage dans les diverses contrariétés de la vie. L'expérience apprend aux hommes que les événemens
(87) dont ils ont été le plus affligés , et dont ils déplorent vivement les premières conséquences, ont été souvent Forigine de leur fortune et de leur bonheur. Vous aviez; gémi de vous être éloignés d'une carrière où vous vous étiez promis des succès ; et vous avez été jetés dans une autre où vous avez obtenu des avantages inespérés. Vous aviez éprouvé des disgrâces si pénibles , qu'elles vous avoient fait renoncer au monde ; et , réduits aux jouissances de la vie domestique , vous en avez connu le prix inestimable , et vous rendez grâces au ciel de votre nouvelle situation. Enfin y vous aviez été trahis par vos frères ; et , comme Joseph , vous êtes devenus les heureux libérateurs de votre famille. Oh! attendez, attendez un peu , avant de vous livrer sans retenue au découragement , avant de vous abandonner à des plaintes désespérées. Attendez, le dédommagement est peut-être devant vous , quoiqu'il ne soit pas encore a la portée de vos regards.
Oui , gardez -vous de croire ri la per-
pétuitë des peines semées ça et là dans la vie. Ce n'est pas avec un sentiment de haine que notre sort a ëtë compose : nous ne dominons pas , il est vrai , le cours des évënemens; mais il a été rendu onduleux et flexible par une main suprême : et dans son mouvement continuel il varie le tableau du monde , et change ainsi le rapport des objets extérieurs avec nos sensations physiques et morales.
Gouvernez cependant votre imagination , afin qu'elle ne dévaste pas pour vous le moment présent, tandis quelle vous a été donnée afin d'orner à vos yeux Ta venir. Gouvernez votre imagination , ou elle vous gouvernera ; et ce sera peutêtre en souveraine capricieuse , et qui s'inquiète peu du degré de bonheur de ses esclaves.
Nous continuons à examiner nos différentes peines, et à rechercher avec vous les consolations dont elles sont susceptibles. Vous vous plaignez , vous paroissez
inalheureux des sentimens d'ingratitude dont vous êtes Tobjet et quelquefois la victime; mais si vous n'en aviez pas éprouvé, vous auriez rendu peu de services. Et pouviez-vous attendre , en vous mêlant avec les hommes, de n avoir à faire qu'à leurs vertus ? Ce sont les vôtres seules qui ont la promesse de votre bonheur. Et n'est-ce pas l'incertitude de la reconnoissance qui relève les bienfaits , qui en compose le mérite, et qui les distingue d'un commerce d'échange ? Ah !
que l'ingratitude a de douceurs secrètes pour l'homme religieux ! Car il transporte ailleurs , en espérance , les titres que le monde a rendus nuls par injustice ou par oubli.
Mais nous nous approchons de vous davantage ; et en observant vos combats intérieurs , en nous essayant à lire dans votre pensée , nous croyons apercevoir que plusieurs de vos tourmens sont votre propre ouvrage ; et c|ue votre ennemi le plus constant , le plus indomptable , c'est
(9o) VOUS, et non pas les autres : c'est vous, c est vous-mêmes.
11 est de justes repentirs , il est des remords légitimes : et lorsqu'une action contraire aux lois de la morale vous inspire une salutaire inquiétude , loin de combattre un pareil sentiment, vous devez Toffrir en hommage à l'Etre suprême , et lui demander que votre contrition devienne un gage de sa miséricorde. Mais, au milieu du monde, et pour les intérêts du monde , vous vous livrez continuellement à des regrets ; vous ne convenez avec les autres d'aucune faute , et vous veillez soigneusement à ne leur donner sur vous aucun avantage ; mais, en secret, vous examinez , vous recherchez quelle influence ont eue vos actions et vos projets sur les événemens qui vous chagrinent , et , devenant vos accusateurs , vous faites des reproches à votre esprit , à votre jugement , à votre prévoyance.
Quelle différence, dites -vous, quelle différence si j'eusse écouté mon instinct, si j'avois suivi mon premier mouvement !
( 91 ) Ou , dans un autre sens, quelle différence si j'eusse donné plus de tems à la réflexion ^ si j'eusse consulté avant d'agir , avant de me résoudre ; que n'ai-je eu moins d'empressement , moins de confiance ! Je devois apercevoir le danger d'une affaire si lucrative, ou le piège caché sous des offres trop attrayantes. Je me suis bien trompé. Et quelle différence encore pour moi , si j'avois ménagé davantage cet homme parvenu maintenant à une grande autorité , et si j'avois entretenu , comme je le pouvois aisément , mes anciennes relations avec lui ! Cest une démarche que j'ai faite en tel tems , et dont je ne puis réparer l'effet aujourd'hui ; enfin , car vous êtes capables encore de le dire ou de le penser , c'est un mot , toujours présent à mon esprit , qui est la cause , la première cause de toutes mes digraces.
Et c'est ainsi que vous vous tourmentez : c'est ainsi que , pour doubler vos peines, vous vous prenez à partie dans vos colloques secrets ! Ah ! pourquoi tous ces retours sur vous-mêmes ? pourquoi
ces regards en arrière ? I.aîssez-là le passé qui est maintenant hors de votre autorité, et ne gardez de lui que les instructions utiles à votre conduite future. Mais au milieu des intérêts du monde , au milieu de leur conflit où rien n'est positif excepté la morale , si vous avez fait des méprises ou des erreurs de calcul, vovez-les comme autant d'accidens inséparables de votre foible nature ; et , armés de la science que donne Févénement , n'insultez pas à la lumière qui vous a conduits, et ne vous montrez pas des juges sévères envers les timides promesses et les conseils incertains de la prévoyance.
Et savons -nous d'ailleurs par quelles dispositions tout s'enchaîne et se succède ? Vous vous traitez comme une cause, au moment peut-être où vous n'êtes qu'un instrument.
Ayez donc pitié de vous-mêmes quand votre cœur est resté pur, quand votre conscience ne vous reproche rien. Ayez pitié de vous-mêmes : un Dieu de bonté vous le permet. Vous êtes, dans vos rela-
(93) tîons intérieures , dans vos rapports în-* tukifs, un ami confié à son ami : ne lui imputez pas ses adversités pour les rendre encore plus amères.
Réservez vos forces pour résister aux condamnations injustes que vous pouvez subir de la part des autres. Le désir de Topinion publique est le vœu le plus louable dans le cercle de nos ambitions sociales ; mais souvent on est trompé dans son attente : et les préventions , les faux jugemens, et l'adresse de vos ennemis, vous privent des récompenses auxquelles vous aviez droit d'aspirer. Elevezvous alors au-dessus du monde J et, pour la première fois , cherchez dans un sentiment d'orgueil une noble indépendance.
Soignez aussi votre bonheur dans les diverses combinaisons auxquelles le choix d'un état social vous appelle. Une sage étude de vous-mêmes vous éloignera des occupations auxquelles vos moyens et yotre caractère ne sont pas adaptés.,
( 94 ) JN'embrassez pas une vocation qui vous rameneroit sans cesse vers le sentiment de votre infériorité , ou renoncez - y de bonne heure , si vous le pouvez. Il est permis de chercher à s'affranchir des contrariétés auxquelles on n est pas asservi par un sentiment de devoir ; car les plus légères blessures , quand elles sont continuelles , changent votre destinée ; elles altèrent votre humeur, et souvent elles vous entretiennent dans un état d'irritation condamnable.
N'espérez pas cependant soumettre toutes les choses de la vie à vos goûts et à votce caractère; mais, en usant d'intelligence pour diriger dans le sens de vos dispositions naturelles les choses muables, modifiez ces mêmes dispositions dans le sens des choses immuables. Le soin de votre bonheur vous a été confié avec des conditions , avec des limites ; rendez-vous dignes d'une administration si importante , par un mélange d'activité et de patience , d'efforts et de résignation.
Nous vous recommandons en toutes choses les bons services de la raison ; car nous savons que, mëprisée delà jeunesse, elle n'est pas moins le meilleur des guides dans les diverses situations de la vie ; et vous reconnoitrez qu'elle mérite d'être aimée , si , de bonne heure , vous habituant à elle , et supportant sans répugnance son langage sérieux et ses formes se/?' ères, vous la consultez librement et lui demandez avec confiance de vous aider à être heureux.
Ah ! que ne pouvons-nous être environnés de sa lumière en vous adressant la parole. Nous voudrions aujourd'hui parcourir à cette clarté tous les détails de vos peines , toutes les consolations dont elles sont susceptibles. Trop grande ambition ! nous essaierions en vain de multipher ainsi les soins de notre affection. La vie de l'homme n'est qu'un point , sans doute, au milieu de l'infini ; mais les sensations morales dont elle est le centre sont diversifiées de tant de manières, que, dans le petit espace assigné
(96) à nos discours , nous ne pourrions leê rendre assez distinctes pour y attacher votre attention.
SouvENEz-vous Cependant que dans le cours de nos méditations précédentes , nous vous avons donné , autant que nous Favons pu , des moyens de dé* l'ense contre les passions ou les penchans les plus contraires au système du bonheur; contre Toisiveté , Forgueil , la va* nité , Tenvie et Taveugle ambition. Noua n'aurions pas manqué de le faire aujourd'hui , si nous n avions déjà rempli cette lâche. Nous vous aurions sur- tout entretenus de la source habituelle de vos peines , Tenvie , la dévorante envie ; elle est dans les relations sociales la première et la plus constante ennemie de notre repos; et ce fatal sentiment nous tyrannise avec d'autant plus de force , qu humiliés de notre asservissement et de notre foiblesse , nous en faisons notre secret , sans oser le confier à personne , sans chercher des consolations au sein même d'un ami fidèle. Ainsi,
(97 ) Ainsi, cest encore la raison, et la raison seule, qui peut venir à votre secours dans cette retraite obscure où vous êtes malheureux des succès d'autruî , où vous souffrez de toute espèce de triomphes auxquels vous n'êtes pas associés par un intérêt personnel. Causez avec vous-mêmes sur le mal dont vous êtes atteints ; vous apercevrez alors , que dans le jeu général de la vie , dans cette lutte continuelle de toutes les prétentions , . dans ce conflit de tant de chances diverses , il est inévitable , parmi les hommes , que les uns ne passent les autres : mais qu'aucune supériorité n est complète ; que près de la richesse est le dégoût ou r ennui ; près des succès , les revers ; près des jouissances de lamourpropre, un sentiment confus de leur instabilité ; enfin, autour de FautoritéjCe point de mire de toutes les jalousies, les craintes, les combats, les inquiétudes, la résistance des uns, Thypocrite flatterie des autres, l'ingratitude de tous.. Et nous oserions dire que si les hom-
mes , au plus haut rang , avoîent ëcrît sur le front le degré de leur contente* ment, et, pour ainsi dire, le numéro de leur bonheur, ils apaiseroient peut-être tous les sentimens d'irritation et donneroient aux envieux la plus expressive des leçons.
Ici, et prêts à terminer ce discours, nous jetons un regard sur les moyens principaux dont nous avons fait usage , non - seulement pour vous inspirer un sentiment de résignation dans les peines de la vie , mais encore pour éloigner ces peines de vous, ou pour en adoucir rimpression ; et parcourant ainsi la suite de nos réflexions , nous voyons que nous avons eu recours essentiellement à la raison et à sa puissance. Vous nous le pardonnerez, ô notre Dieu ! car cette raison est un de vos dons , et vous Favez destinée à être notre guide dans le monde où vous nous avez placés ; ainsi, en rapportant beaucoup à elle, en rendant hommage à ses conseils, nous ne nousécar-'
( 99 ) tons point des leçons et des principes de la piëtë. Ah ! bientôt , et dans la méditation qui suivra celle-ci , nous nous jetterons uniquement entre les bras de la Religion ; et c'est autour des paroles de consolation et d'espërance qu'un Dieu bon nous fait entendre ; c'est autour des eaux salutaires qui descendent de la montagne de la sainteté , que nous rangerons les brebis dont il nous a confié la tutelle. Hélas ! il est des douleurs qu'aucune des pensées de la terre ne peut calmer : nous ne voulons point en détourner vos regards ; mais nous nous retirerons avec vous par-devers celui qui a des dédommagemens en abondance; par-devrrs celui qui a les pro" messes de la vie présente , et de celle qui est a venir.
Les conso 'ations du Dieu fort sont-' elles trop petites pour toi / Voilà le beau langage de FEcriture ; et , en 1 adressant bientôt à chacun devons en particulier, vous direz encore , nous Tespérons ; vous
C loo ) direz, à Taspect des plus grandes tribulations de la vie : JJ Eternel Va donné , V Eternel Va été ; le nom de V Eternel soit bénu