DISCOURS VIII
Sur les Habitudes.
Garde ton cœur plus que toutes choses qu'on garde. Proverbes , chap, /\ , f^ 5,
JN ous vous avons entretenus des principaux devoirs de la morale ; nous avons cherché à vous pénétrer de leur importance , et pour Tordre social et pour votre bonheur. Nous les avons recommandés à votre respect ; nous avons souhaité vous les faire aimer ; et parcourant , pour ainsi dire , avec vous la: route de la vie , nous vous avons avertis de ses dangers ; et nous Tavons fait , tantôt comme votre associé , tantôt comme votre Pasteur , et toujours comme votre ami.
Nous voulons aujourd'hui jeter un dernier coup-d'œil sur cette route ; car nous aurons bientôt à vous montrer son dernier terme , nous aurons à vous parler
de la mort ; et nous vous encourageront à regarder sans frayeur un événement inévitable.
Garde ton cœur plus que toutes choses quon garde. Nous avons choisi ces paroles pour texte d'une méditation oii nous vous entretiendrons des habitudes qui forment notre caractère , qui nous préparent et nous accoutument au culte de la morale.
Il est des vices dont la force attractive est telle , qu'on a besoin de s'en tenir constamment à distance, pour ne rien craindre de leur pernicieux ascendant , de leur funeste empire. Ils ressemblent au serpent connu des voyageurs , et dont les oiseaux ne peuvent rencontrer les yeux, ne peuvent fixer les regards sans être contraints de s'approcher de ce terrible ennemi.
On doit éviter de bonne heure toutes les actions , toutes les pensées qui , peutêtre innocentes en apparence, ou jugées telles par les hommes , ont néanmoins
( »34 ) une coniiexité avec Tinfraction positive des lois morales et religieuses.
Rendons ce précepte évident par quelques exemples. ^
La dureté envers les animaux , leschâtîraens qu'on leur inflige avec légèreté, les souffrances auxquelles on les soumet par caprice , n'excitent aucun remords ; et pourtant cette conduite s'unit obscurément aux actes de violence universellement condamnés quand ils s'appliquent à nos semblables.
Et pourquoi tout être susceptible de peines et de plaisirs seroit - il étranger à l'homme sensible ?
N'arrachez donc pas, jeunes enfans, n'arrachez pas les ailes à ce papillon qui voltige heureux autour de nos prairies. Et vous, que l'âge a dû rendre plus raisonnables, n'applaudissez pas à ce cruel badinage, et ne vous essayez pas non plus vous-mêmes aux mœurs du despotisme , en abusant de votre autorité sur nos animaux domestiques.
Enfin , les hommes adonnes à Fétude des sciences , seroient-ils exempts de reproches, lorsque, multipliant les expériences sur des êtres vivans , ils le font avec tant de calme et sans recevoir aucune ëmotion , à Taspect des déchiremens et des douleurs inexprimables dont ils sont les ingénieux artisans.
L'injustice, comme Finhumanité , a ses premiers symptômes , ses premiers avant-coureurs ; et nous pouvons être en rapport avec ce crime long-tems avant de nous en être rendus formellement coupables. La cupidité , Tavarice , la passion de Targent, vous préparent à être de mauvais juges des droits réciproques dans toutes les occasions où vos intérêts seront mêlés avec ceux des autres.
Il faut donc s'habituer de bonne heure à évaluer avec tempérance les avantages de la fortune. On récuse , dans les procès civils , le magistrat dont la partialité est présumée , à cause de ses relations intimes avec une des parties contendantes. On
(doît de même , dans toutes les transactions, et dans le commerce en particulier, se considérer comme un arbitre suspect , du moment où Ton est livré sans réserve àTamour de l'argent ; du moment où Ton est subjugué par cette aveugle passion. •
Celui-là aussi se prépare à l'injustice , qui ne règle point sa dépense , qui ne songe point à la proportionner à ses revenus. Le monde ne l'avertit de cette faute par aucun blâme ; souvent même on acquiert ainsi la réputation d'homme aimable et facile : mais un esprit sage aperçoit aisément que l'habitude du désordre conduit par degrés à des actes d'injustice envers les personnes qui nous ont donné des témoignages de confiance.
Les habitudes qui nous disposent à la justice, nous préparent de même à l'esprit de charité. On ne donne jamais rien gratuitement et sans aucun échange, si, de bonne heure , on ne sort pas de soi-même ,
( 1^7 ) sî Ton n'allège pas le poids qui nous serre contre notre propre individu. Prenez -y garde : cet homme que vous croyez dénué de compassion, est simplement personnel ; ce n'est pas encore dureté de cœur, s il ignore qu'il existe des malheureux ; mais ces malheureux sont des autres , et il ne songe qu'à lui.
Ce seroit donc un excellent principe d'éducation, que d'accoutumer les enfans à réserver sur leurs petits revenus, sur les dons de leur père , une part quelconque , scrupuleusement destinée à une œuvre de charité ; ils se formeroient ainsi au premier des devoirs et au plus nécessaire.
Règle générale : le brisement ou l'atténuement de la personnalité est le commencement de toutes les vertus.
C'est encore à la faveur des premières habitudes que se nuancent et se naturalisent en nous ces sentimens de respect si nécessaires au maintien de Tordre public. L'homme qui s'irrite contre toute espèce de supériorité, est une sorte de
( i38 ) sauvage dés qu il se trouve placé au milieu de la société, au milieu d'une organisation politique toute composée de rapports.
Mais ce seroit une trop grande tâche pour riiomme , que d'avoir à se soumettre aux rangs et aux disparités , à Tâge seulement où il se dirige par ses propres réflexions.
Entre toutes les vertus , celle qui reçoit le plus d'assistance de l'habitude , c'est l'amour de la vérité ; car il importe d'affranchir ce noble sentiment des calculs de Fesprit. Qui pourroit en effet décider à chaque instant si la vérité lui sera bonne, si elle servira ses intérêts ? Il iknt donc la présenter aux enfans comme un objet de culte ; et les contraindre , par l'éducation , à ne faire aucune exception , même la plus légère , à un devoir sacré par sa nature ; à un devoir qui deviendroit bientôt accessible à toutes les modifications ^ si une seule étoit permise. Un caractère vrai se soutient par sa perfection même ; on croit y découvrir un élément céleste ; ùt peut-être qu'une seule dissimulation
( 1^9 ) suffiroît pour altérer entièrement cette beauté morale, la première de toutes.
Lorsqu'on fait rénumération des biens dus aux relations domestiques , on doit remarquer sur-tout Tutilité des habitudes contractées pendant notre séjour auprès des foyers paternels. Elles sont précieuses ces habitudes , encore plus que les leçons ; elles sont pour nous une culture qui s'amalgame à notre organisation ; et le jeune homme ainsi perfectionné d'une manière insensible , et rendu fort par degrés , se prépare à la grande scène sociale où tant de difficultés Tattendent. Protecteurs nés de l'enfance et de la première jeunesse , connoissez le prix des habitudes que vous avez à former , et dites de bonne heure à votre fils : Garde ton cœur plus que toutes choses qu on garde.
Inspirez à vos pupilles de l'émulation ; mais avec tempérance , afin qu'ils ne soient pas excités à jouer un rôle à tout prix ; et bien plus encore , afin qu'ils ne contractent pas l'habitude del'envie, cette
habitude domînante entre toutes , et qui finit par exercer sur nous une indomptable tyrannie. Vous aurez suffisamment rempli votre tâche , si vous rendez vos enfans heureux et vertueux; et ce but peut être atteint par une sage appréciation des choses humaines, mieux que par une ambition immodérée.
Il n'est aucune habitude dont la nécessité soit plus généralement reconnue que rhabitude du travail. Il est peu d'occupations qui , interrompues trop longtems , ne paroissent pénibles; car, dans Toisiveté, c'est à des idées vagues que nous sommes livrés ; et dès que l'imagination exerce sur nous un empire absolu, elle nous dégoûte des perspectives monotones du travail. Cependant ce travail est une des conditions de notre nature première ; une condition aussi de notre agrégation à 1 état social. Adoucissons donc ,par Thabitude, une nécessité à laquelle nous ne pouvons essayer de nous soustraire sans déranger notre destinée ,
sans nous exposer à toutes sortes de përils.
C'est encore par Thabitude que Tesprit d'ordre, sévère d'abord dans ses exigences, nous fait jouir d'un sentiment agréable , d'un sentiment mêlé d'intérêt et de calme. Les plus petits détails de la vie acquièrent un rang dans notre pensée,, lorsque l'habitude de l'ordre détruit leur isolement en les unissant par des rapports, et des rapports continuels. Ces détails nous présentent alors le simulacre d'un gouvernement , et d'un gouvernement dont riiarmonie est due à notre vigilance.
La sagesse dans la distribution de son revenu et dans sa dcvStination , n'est pas seulement une qualité protectrice des idées d'ordre; elle nous préserve encore des dépenses de luxe et de vain apparat; emploi de la fortune qui réveille l'envie , sans aucun dédommagement réel. Défendez-vous donc , non-seulement des habitudes qui sont contraires aux lois de la morale et à votre véritable bonheur.
mais encore des habitudes qui annoncent une indifférence pour Topinion et pour, les mœurs publiques. Il faut respecter cette modestie extérieure, qui ne constitue pas la vertu à elle seule, mais qui en est devenue une sorte d'image.
Les femmes ont besoin , plus que les hommes , de s'affermir par l'habitude dans les principes destinés à leur servir de guides. Les devoirs de leur sexe sont si délicats, si nuancés , que la pureté constante de leurs pensées peut seule les garantir des dangers dont leur jeunesse est environnée. On leur demande, dès cet âge, une perfection de moralité que les hommes ne s'imposent pas à euxmêmes dans le tems de leur plus grande force. C'est un honneur qu'on rend à leur nature , et dont elles doivent se montrer dignes. Ah ! sans doute , c'est à elles sur-tout que s'adressent les paroles du sage : Garde ton cœur plus que toutes choses cjuon garde.
I^es femmes ont, de plus , une grande
fonction à remplir ; je veux parler de Tauguste ëtat de mères de famille : et c'est essentiellement par Thabitude , que leur active vigilance devient pour elles une source de satisfactions.
Il leur est permis de prendre part aux plaisirs quon appelle les plaisirs du monde ; mais , si elles s'y adonnent avec trop d'intërét, les obligations domestiques leur inspireront de la répugnance.
L'union mesurée des distractions innocentes et des soins laborieux , est une disposition conforme à notre nature et demandée par elle ; mais il faut que la pensée des devoirs soit toujours prédominante : il le faut pour la vertu ; il le faut pour le bonheur. Tout annonce que ce fut-là rintention du Législateur suprême ; et Texpérience, comme la réflexion, nous instruisent que les plaisirs , même sans aucun remords à leur suite, ne sauroient procurer aux hommes une félicité durable. Nous ne disons rien ici de nouveau ; mais nous ne devons pas craindre de rappeler les préceptes que
le tems a consacrés. O vërités communes î honneur vous soit rendu sans cesse par tous les amis de Tordre et des mœurs.
I/habitude du respect pour la Religion, nous paroîtra la plus importante de toutes , si nous réfléchissons que cette habitude est une sorte de prolongation de Tinstinct donné à Thomme , afin de le mettre en état d'atteindre de bonne heure à la connoissance de TEtre suprême.
Il faut donc que Tliabitude du respect pour les idées religieuses , devance , pour ainsi dire, notre réflexion; il faut qu'elle nous préserve de ces discours légers dont Tusase familier est un commencement de corruption : car , sans y penser , nous nous soustrayons alors nous-mêmes aux idées sensibles qui sont la sauve-garde de nos principes.
Il n'y a point de petites fautes , parce que les grandes en descendent. C'est une vérité que nous devons avoir continuellement présente à notre esprit.