DISCOURS PREMIER
Sur rEn^ie:
lN"e crains point quand tu verras quelqu'un enrichi, et quand la gloire de sa maison sera multipliée ; car quand il mourra , il n'emportera rien ; sa gloire ne descendra point après \vL\, Pseaume 49, ir. 17 et 18*.
1^'est à une classe nombreuse d'infortunés , aux hommes envieux et jaloux , que les paroles de notre texte s'adressent ; et ces paroles sont remarquables par l'esprit de bonté dont elles sont empreintes. 1/ écrivain sacré jette un regard de com-
( 25o ) misératîon sur les hommes qui éprouvent un sentiment pénible à l'aspect des avantages do i^t les autre^ 'jouissent ; et , guidé par une douce morale , il cherche à les consojer , en rappelant à leur souvenir rin&Uibililé de çe^, biens. et leur courte dure'e : Ne crain^^poi^l quand tu verras quelqu un cnriclii , et quand la gloire de ^a maison^ ÂCfci jnull^i}ulèe ; car quand il mourra , // n emportera rien , et sa gloitè [hè descendra foïnt après lût.
L'envie et la' jalousie sont des vices honteux j des passions rondauinables quand elles influent sur nos actions ou sur nos (JisçourS; ; mais lorsqu'elles sont uniquement fatales à notre repos, lorsqu'elles tourmentent l'homme. en secret , là' bohté de Dieu nous permet de les considérer Gomme une maladie de! Fesprit , et nous devons lassistance à la victime.
; C'est: donc sous deux points de vue diffërens que le sujet de ce discours va fixer notre méditation.
( 23i ) Ecoutez-nous d'abord, vous que la jalousie , vous que la sombre envie rendent si malheureux ; nous voulons prendre connoissance de vos peines , nous voulons essayer de pénétrer dans vos sentimens les plus obscurs, non pour y répandre une lumière qui vous importune^ non pour vous humilier à vos propres yeux , mais pour vous aider à distinguer les réalités des illusions; et pour dissiper, à la faveur d'une clarté nouvelle , les fantômes qui viennent se placer entre vous et le bonheur.
L'Etre suprême nous a soumis à des lois d'uniformité dans tous les grands traits de sa pensée ; mais en mémetems il a voulu nous distinguer par divers degrés d'esprit, de force et de beauté; et chacun de ces degrés est un composé de nuances infinies , sur-tout dans l'admirable dessein de nos facultés morales. Ce mélange d'uniformité et de différences 9 caractérise et constitue le système de notre nature; système magnifique, dont
nous ne voyons que le relief, mais qui recèle un mystère digne sans doute de notre souverain Maître et du vaste appareil de Tu ni vers.
' Les hommes rassembles en société semblent avoir imité Fesprit de la création ; et, guidés par un instinct ou par leur réllexion , ils ont uni de bonne heure à des lois d'uniformité, à des lois égales pour tous, des institutions d'un ordre différent ; et ces institutions sont devenues le commencement et le principe de toutes les gradations de rang et de fortune dont nous sommes les témoins.
Il a fallu garantir à Thomme laborieux les fruits de son travail ; et les lois de propriété sont venues.
Il a fallu préserver la société du tumulte perpétuel des nouveaux partages ; et les lois d'héritage ont été consacrées.
- Ces deux sortes de lois , qui donnèrent naissance à la disparité des fortunes, introduisirent bientôt la disparité des éducations ; et cette dernière disparité , au milieu dYtres perfectibles tels que nous
( 233 ) jsommes , a du produire en peu de tems linégalité des talens et des connoissauces.
Enfin , le maintien de Tordre public , dans toutes ses parties, a rendu nécessaires et rétablissement des autorités et la constitution d'un premier pouvoir ; nouvelles sources inévitables de supériorités et de classes.
C'est au milieu de tant de gradations d'une origine différente, les unes dérivant de notre nature , les autres appartenant à l'état social , que l'homme , parcourant négligemment ses propres avantages, devient envieux et jaloux. Il est la triste victime d'une erreur de son jugement; il croit que les distinctions sans nombre dont le monde lui présente le spectacle , forment l'échelle du bonheur.
Mais le bonheur est l'idée première da souverain Ordonnateur de l'univers. Il ne l'a soumis à aucun autre , moins encore aux modifications sociales qui règlent les rangs et les fortunes : et lorsque l'ambition, l'avarice et nos autres passions
croient trofiver des jouissances parfaites au terme de leurs vœux , elles sont continuellement trompées.
Rëilëchissoris encore quelques momens sur notre organisation morale.
Les souhaits composent en quelque manière la trame de notre vie; et c'est par eux que T Auteur de la nature nous a mis en relation continuelle avetTavenir.
Ainsi , tandis que vous demande:^ pour unique satisfaction un degré de plus de fortune , de gloire ou de pouvoir , T'homme qui jouit de cet avantage , en méconnoît le prix où n y pense jamais : il veut aussi ce qu'il n'a pas ; et son attention est toute entière aux triomphes d'un supérieur '/'iaux succès d'un rival heureux^i-^ '-^^ oIiimbV
Vous êtes dorio jaloux de Oelui qui est jaloux, et vous enviez celui qui envie ? Grande vérité qui devroit apaiser vos sentifihtëns inquiets ! ^
Les supériorités sont inévitables dans un système où tout est gradué ; mais l'élément du bonheur, cet élément su-
blixne que l'Eternel a rdpandu dans toutes ses créatures, est réglé par d'autres lois. .Vous n'avez pas été oubliés dans le partage , 'vous qui vous transportez sans cesse en. ennemis jaloux dans la situation des autres. Les sens , ce phénomène incompréhensible, cette invention merveilleuse de la puissance unie à la bonté , les sens et leurs jouissances sont notre apanage commun ; et lorsque les magnificences de la nature ont été mises en harmonie avec nos facultés physiques , aucune exception n'a été faite.
De même nous voyons que si Fesprit dont nous avons été doués a été appelé à des progrès ^t à des progrès inégaux, il n'e^trainepas le botiheur dans sa marche; tandis que l'espérance , cette félicité de Tame, ce printems spirituel , est le lot juniy^rsel de l'espèce humaine.
/ Ikifin , les séntiraens qui doublent notre existence ; l'amour conjugal , l'amour paternel , l'amour de la Divinité ; ces sentimens , la source de tant de consolations, ont -ils été distribués entre nous
( 236 ) avec partialité ? ont-ils ëtë ravîs aux uns pour embellir la destinée des autres ?
Non , il n'est point de première classe , il n est point de race privilégiée pour les dons constitutifs du bonheur ; et leur altération même n'est soumise que par intervalles, et dans une certaine mesure, à Tempire de nos passions et aux erreurs de Tautorité sociale.
Ces vérités sont de tous les tems, et pourtant elles échappent constamment à notre attention. Le plus grand nombre des hommes , au lieu de se souvenir que la vie est un mélange de peines et de plaisirs 5 regardent tous les possesseurs des biens qui leur manquent , comme des hommes privilégiés par la nature. Idée fausse , comme nous l'avons montré ; mais chacun existe si fortement dans l'objet de ses vœux , qu'il y ramène , sans y penser , toute la métaphysique du bonheur. Quel petit foyer pour un si grand faisceau de rayons !
Je vous entends néanmoins, et vous
( 237 ) dîtes : Comment ne serîons-nous pas envieux et jaloux de cet homme qui par un luxe immodéré, nous annonce avec appareil rimmensité de ses trésors ? comment ne serions - nous pas envieux et jaloux de celui qui , riche aussi , mais des dons du génie , perpétue son nom par d'illustres écrits ; ou qui , du haut de la tribune aux harangues , recueille les applaudissemens décernés à son éloquence ? et comment , sur-tout , ne serions-nous pas jaloux de cet heureux guerrier qui, devancé par sa renommée , voit la foule du peuple accourir sur ses pas , ou suivre à grands flots son char de triomphe en faisant retentir les airs des acclamations les plus enivrantes ? enfin , comment ne serions-nous pas envieux et jaloux de ces hommes à qui toute la terre obéit ; de ces hommes , princes ou magistrats suprêmes, dont la volonté règle la destinée des nations ? Un seul de leurs regards intimide les uns , encourage les autres ; on adopte , on encense leurs opinions ; on étudie, on prévient leurs goûts ; chacun s'em-
presse à leur plaire. Un si beau sort n'estil pas complet ?
Oui , tel est à-peu-près le langage que vous tenez en secret. Vous dites , et avec une apparence de raison : N'est - il pas permis au moins d'être envieux de ces êtres privilégiés, de ces premiers favoris de la fortune ? Les voilà parvenus au dernier terme des jouissances universellement recherchées. Que peut-il leur manquer ?
Hélas ! faut-il vous l'apprendre ? il leur manque une étincelle du feu cjui vous anime ; il leur manque des vœux , des désirs , des souhaits. Ils ont atteint , comme vous le dites , le dernier terme des jouissances ; etlàj sans perspective , ils ne connoissent plus le charme de l'espérance. Le riche au milieu de son luxe, le riche avec surabondance , bien différent de l'homme qui accroît par degrés et lentement sa fortune , n a plus une idée vague et indéfinie des plaisirs que donne l'argent ; il a tout essayé , tout usé ; et une partie des couleurs de l'avenir sont
( 239 ) effacées pour lui. Il a des valets , des chevaux, des lits de plume et des meubles commodes ; mais tous ces biens ne le séduisent plus ; leur prix est altéré, détruit , par riiabitude. Déjà les langueurs de Teniiuî accompagnent son oisiveté ; et bientôt même ses sens épuisés s'efforceront vainement de varier , de réveiller sa vie. Estce là le bonheur ? est-ce là le lot suprême entre les chances diverses offertes à notre imagination ?
La gloire et ses triomphes, plus dignes que l'argent de l'ambition des hommes, sont de même une source imparfaite de satisfactions et de jouissances. Vous remarquez avec envie les hommages rendus à un orateur, à un écrivain , à un général d'armée; et chacun d'eux, peut-être , est uniquement occupé de la part qu'on lui refuse, de la part qu'on accorde à ses com^ pétiteurs ou à ses émules. Et comment pourriez-vous jamais contenter sans réserve l'homme avide de célébrité ? comment pourriez-vous lui donner au-delà de quelques momens de plaisir ? Ce nest
plus dans un espace limité que son ambition se concentre. Il se voit au rang des hommes dont le nom résonne à grande distance ; et c'est dans le monde entier , dans les âges passés , que son esprit inquiet va chercher des rivaux ; et il s'attriste en secret de leur renommée.
Ne croyez donc point que là où s'arrêtent vos regards jaloux, là se trouvent les douces jouissances et les sentimens paisibles. Non , les peines de Fenvie appartiennent à toutes les situations , à commencer des classes les plus obscures de la société , jusqu'aux plus éclatantes et aux plus relevées. Et si vous supposiez un monarque au faîte des grandeurs connues , et persuadé sans aucun doute que sa réputation égale son pouvoir , apprenez par rhistoire, c[u'on ne sait plus comment amuser , comment rendre heureux ces êtres rassasiés et d'honneur et de gloire. Le tems pour eux marche trop vite ; il ne leur reste phis aucune perspective , et un voile sombre est jeté entre eux et l'avenir, entre eux et l'espérance. Le sort
du
( Ml )
du paysan est souvent préférable ; car le cultivateur reste impatient chaque année de connoitre le nombre de gerbes que lui rendra la moisson prochaine , de calculer exactement ce que lui vaut chaque grain de blë échappé de ses mains : et il se voit en relation , en intérêt continuel , pour sa fortune , avec les saisons , les pluies fécondes et les rayons du soleil.
Que la raison vienne donc à votre secours : et, avant de vous faire envieux , avant de Fétre , regardez , évaluez les biens que vous tenez de la nature et de la bonne providence. Vous êtes affligés des supériorités de rang , de fortune et de réputation dont le théâtre du monde vous présente le spectacle ; mais si d autres avantages , au lieu d'être secrets, étoient placés de même en évidence , étoient rangés de même en gradins , vous seriez peut-être étonnés de votre fortune. Cest obscurément en effet qu'on jouit de la santé , de la force , de la vivacité des sens ; c'est obscurément que le repos //. 16
donne du plaisir après le travail ; c'est obscurément quon est affranchi des sombres inquiétudes par une imagination riante ou colorée; c'est obscurément qu'on se compose une opinion de soi , dont on est plus content que de la gloire ; enfin , et avant tout , et par- dessus tout , c'est obscurément qu'on jouit du premier des bonheurs , de l'amour conjugal , de Tamour paternel , de la paix domestique. Et vous seulement qui auriez un amî affecté de vos peines , un ami sensible et consolateur, connoissez - vous le prix de cette touchante relation ; et dans vos parallèles jaloux , le mettez - vous en compte ?
Ne le voyons-nous pas : il n'est aucune des merveilles de la nature où tant de mystères aient été rassemblés , que dans l'idée Sublime et l'organisation céleste du bonheur. Craignons donc d'être ingrats envers la Divinité ; ingrats , et pror fondement ingrats , lorsqu'au lieu de louer le Seigneur des biens dont il nous a donné la jouissance , nous envions
sans cesse la part qu'il a faite aux autres hommes; lorsque nous osons accuser la Justice suprême , et serions prêts à demander de tenir à sa place la balance des destinées. Insensés que nous sommes !
saurions-nous seulement être les législateurs de notre propre félicité ? Une grande puissance ne suffiroit pas aux désirs inconstans de notre imagination : nous arriverions bientôt à souhaiter une nature nouvelle ; et cette nature nous la voudrions particulière pour nous, et subalterne pour nos compagnons de vie : nous ferions un monde où tout se rapporteroit à nous ; et Dieu a voulu que le sien fût en harmonie avec ses vues générales , et avec le sentiment d'amour universel , lorigine et le titre de notre existence.
O Dieu ! pardonnez aux hommes leurs égaremens; pardonnez-leur, si trop souvent ils substituent l'ingratitude et Tenvie à la reconnoissance qu'ils doivent à leur souverain Bienfaiteur. Hélas ! c'est à leur éducation peut-être qu'il faut attribuer en partie les vices que nous leur reprochons
aujourd'hui : on les forme aux idées de rivalité , on les dresse aux combats dès leurs premières années. Les parens , occupes des succès et des triomphes de leurs enfans et impatiens d'en jouir , les entretiennent sans cesse des distinctions auxquelles ils peuvent prétendre, et jamais ils ne les disposent à se familiariser de bonne heure avec les avantages d'autrui ; moins encore à les découvrir et à les faire valoir. Une concurrence jalouse est excitée, sous le nom d'émulation y entre les jeunes amis , et jusque dans la maison domestique , entre les frères d'un âge pareil ; ils arrivent ainsi dans le monde avec la haine et le dépit des supériorités , avec un cœur préparé pour Tenvie. Oui , tel est Feffet de leurs premières impressions ; et cette habitude s'affoibliroit peutêtre , si les instituteurs n'accordoient pas exclusivement la louange ou les rangs honorables aux enfans qui passent leurs petits émules , en esprit , en talens , en manières ; et s'ils remarquoient aussi ^ »ih encourageoient T heureux instinct
qui permet aux âmes encore pures de jouir du succès des autres, et de relever leur mérite sans contrainte et sans déplaisir.
On seroit aidé dans un pareil système d'éducation, et Ton attaqueroit efficacement le sentiment de Tenvie , si les personnes dévouées à Finstruction de la jeunesse lui rappeloient sans cesse, que les progrès dans la science et le culte de la morale doivent former notre première ambition ; car cette ambition seroit par sa nature exempte de jalousie : la vertu ayant pour caractère distinctif ^ pour avantage unique sur la terre , le don d'unir ensemble tous ceux qui la recherchent. Il n'y a , parmi ses adorateurs , aucune rivalité , aucune concurrence ennemie ; elle est au milieu de la vie sociale un astre lumineux ; et de toutes les places on peut ressentir son heureuse inlluence.
Je ne vous quitte point encore, victimes de l'envie : c'est au nom d'un Dieu
d'amour et de paix que j 'élève ma voîx dans ce temple; et je dois employer envers vous toutes les paroles de douceur et de consolation.
Vous faites , dites - vous , de vains efforts sur votre caractère ; et c'est inutilement encore que vous raisonnez avec votre esprit. Vous parvenez bien à vous rendre maîtres de vos actions et à les soumettre aux lois de la morale ; mais un sentiment pénible reste au fond de votre cœur , et vous êtes malheureux à Taspect des hauts rangs dont la société vous offre le spectacle ; à Taspect de ces grandes supériorités en pouvoir , en crédit , en talens , en fortune , et qui ramènent douloureusement vos regards sur Tobscurité de votre situation.
Nous vous plaignons sans doute , si vous n'avez rien négligé pour vous affranchir du sentiment qui vous opprime , et si vous combattez de toutes vos forces son autorité tyrannique. Nous ferons plus; et, comme votre ami, nous vous inviterons à user aussi d'adresse pour
( 247 ) votre soulagement ; de celle qui est permise, l'adresse envers soi-même. Ecouteznous.
La jalousie ne s'ëtend point , vous le 6avez , d'une manière indéfinie ; et vous entendriez sans aucune peine le récit et la description de tous les dons dont les habitans d'un autre hémisphère seroient enrichis ; vous vous réjouiriez , au contraire , en acquérant une nouvelle preuve de la puissance et de la bonté du souverain Auteur de la nature. Ainsi , votre dépit ne commence qu'au moment où des êtres privilégiés en apparence s'approchent de votre vue ; au moment où ils sont dans le cercle social que vos regards parcourent habituellement ; et ce cercle est très - étroit pour chaque homme en particulier. Vivez donc avec vos égaux, si toutes les supériorités vous blessent , si vous êtes trop foibles pour en soutenir le spectacle. Vous avez une fortune médiocre , vous êtes sans autorité, sans crédit : ne cherchez point la société des hommes qui réunissent tous
( 248 ) ces avantages. Vous pourriez , avec une ame élevée , regarder de haut les diverses grandeurs que les hommes encensent ; mais la nature vous a modifiés différemment : allez avec elle ; et pour conserver votre morale , placez - vous dans le monde d'une manière analogue aux dispositions de votre esprit et aux formes dominantes de votre caractère. Les conditions principales de Tordre social ne changeront pas pour vous; et les lois éternelles de la création sont encore moins flexibles. Entrez donc en composition avec la nécessité ; et , loin de vouloir soumettre à votre inconstance les choses immobiles , dirigez plutôt votre imagination dans le sens de votre bonheur , et servez-vous d'un peu d'art pour y réussir.
Enfin , si , loin même des voies de l'ambition , les applaudissemens décernés aux hommes en pouvoir , aux héros victorieux , aux divers favoris de la gloire et de la fortune , retentissoient autour de vous , et réveilloient votre jalousie ;
( 249 ) songez que ce bruit passe avec rapidité ; songez qu au moment même de son plus grand éclat, il est le produit d'une réu-. nion de sentimens superficiels ; et , au milieu du commerce d'éloges et de flatteries dont le monde nous offre le spectacle , le dispensateur des louanges est rhomme le plus étonné du plaisir qu elles font , du bonheur qu'elles, répandent ; car il a la conscience de l'intérêt foible et distrait dont ses louanges sont l'expression.
C'est ainsi que, pour vous délivrer de l'envie , pour vous affranchir de ses peines , nous ne craignons point de retracer la vanité des triomphes dont vous êtes jaloux. Et nous ne pourrons mieux terminer cette partie de nos réflexions qu'en rappelant à votre mémoire l'entretien du Législateur d'Athènes avec le Roi de Lydie. Ce Roi , le fameux Crésus , après avoir commandé à ses officiers de montrer à Solon les richesses de son palais , l'immensité de ses trésors ; après
avoir ëtalé lui -même avec affectation l'appareil de sa grandeur, les signes de sa puissance , adressa cette question à rillustre voyageur dont il recherchoit l'admiration : Connoissez - vous aucun homme sur la terre dont la fortune soit au-dessus de la mienne , dont le sort Soit plus digne d'envie ? Oui, répondit le sage. Et qui donc ? Un bourgeois d'Athènes, nommé Tellus , qui, après avoir vécu en homme de bien , a laissé sur la terre des enfans universellement estimés. Qui encore , répliqua Crésus , étonné déjà du langage de Solon ? Cléobis et Biton , deux citoyens d' Argos , deux frères , le modèle d'une amitié parfaite; et tellement pénétrés en même tems de respect pour leur mère , qu'un jour de fête solennelle ils traînèrent eux - mêmes son char pour la conduire au temple des sacrifices.
Solon , sage Solon , vous ne songiez qu^à dissiper l'éblouissement d'un monarque orgueilleux ; et vous avez donné une leçon parfaite aux hommes envieux
et jaloux , de tous les pays et de tous les âges. Oui , les jouissances des âmes sensibles, les consolations de la vertu, les premières sources du bonheur ; voilà les biens véritables. Et vous qui les possédez ces biens , rendez - en grâces au ciel ; et n'altérez jamais par un sentiment d'envie la reconnoissance que vous devez au souverain Maître de nos destinées. Ne laissez pas errer vos souhaits dans ce vague indéfini que parcourt votre imagination ; et jugeant de tout avec sagesse , préférez aux prestiges de l'ambition cette paix de Famé , qui permet aux sensations les plus simples de s'y empreindre, et de composer pour rhomme un bonheur sans hasard et sans convulsion. C'est alors que contens de votre sort , et spectateurs tranquilles de tant de rivalités et de jalousies excitées par des passions factices , vous direz avec le Psalmiste : Certainement rhomme se prom^ène parmi ce qui 71 a que de V apparence. Certainement il tempête pour néant.
Jusqu'à présent nous vous avons ^J>arlé de Tenvie et de la jalousie en amis compatissans plutôt qu en censeurs sévères ; nous nous sommes appliqués à ménager vos foiblesses , et à composer, pour ainsi dire , avec elles : nous vous avons traités comme des malades chéris ; nous avons examiné vos blessures ; noua les avons sondées d'une main délicate , et nous sommes allés à Tenquéte pour vous apporter un baume salutaire. C'étoit le devoir d'un ministre de la Religion , d'un ministre de paix et de charité , et qui se plaît par-dessus tout à rechercher dans la loi sainte et dans les intentions généreuses d'un Dieu de bonté , vos motifs de consolation et vos sujets d'espérance.
Nous changerons de langage ; et nous ne craindrons point de recourir aux censures et de vous inspirer une juste inquiétude , en considérant l'envie et la jalousie dans leurs développemens hostiles , c'est-à-dire , au moment où , cessant de tourmenter l'homme en secret ,
<3lles influent d'une manière condamnable sur le système entier de nos actions et de notre conduite. Vous étiez dignes de compassion, lorsque vous aviez besoin, pour votre repos , de détourner vos regards de la gloire d'autrui ; vous teniez même en vos mains l'occasion précieuse d'exercer une vertu , car vous pouviez applaudir au mérite, aux qualités de Fhomme dont la supériorité vous blessoit , et vous montrer aussi juste envers lui que si vous n'en étiez point jaloux; vous auriez combattu contre vous-mêmes , et vous auriez fait hommage de votre triomphe à TEtre souverain qui lit au fond des cœurs.
Heureux , trop heureux sacrifice ! Et quel autre genre d'efforts vous eut valu davantage ? quel autre vous eut promis une meilleure récompense ?
Mais que vois -je , au contraire ! et personne entre vous ne pourra- 1 -il se reconnoître au signalement que je dois donner ? Il est des hommes envieux , des hommes jaloux , qui poursuivent , à titre d'offense envers eux , toutes les
(254) distinctions , toutes les supériorités. Ils haïssent, comme des ennemis, tous ceux qui fixent les regards , ou par leur rang, ou par leur fortune , ou par leurs talens , ou par leur renommëe. Ils ne s'unissent jamais , par aucun suffrage , par aucune louange, aux triomphes décernes , d'une ou d'autre manière, à ce petit nombre d'êtres privilégiés qui paroissent avec éclat sur la scène du monde. Ils se déplaisent même dans les petits succès de la société ; et les plus obscurs ont encore trop d'apparence à leurs yeux irritables. L'admiration les tue ; et aucune des paroles destinées à exprimer ce sentiment ne peut sortir de leur bouche. Hélas ! ils ne sont réjouis que par l'humiliation et les revers des autres : et quand ils ne peuvent contester la beauté d'une action publique , le mérite d'une action particulière , ils élèvent des doutes sur le motif, et ils le dégradent par leur interprétation. Malheureux ! comparés dès long-tems au reptile , au serpent qui s'alimente de son propre venin , et dont la marche
câch(?e semble annoncer la honte qu'il a de lui-même !
O dévorante envie , passion funeste et quelquefois si terrible dans vos excès , quand nous aurez -vous appris tous les maux dont vous avez été , dont vous êtes encore Torigine ? quand nous aurezvous désigné la dernière part que vous voulez prendre aux fureurs de la haine et aux crimes du monde ? Sera-ce assez pour vous d'avoir bouleversé les rangs et les propriétés , d'avoir détruit le repos qu'on devoit à la justice et à ses règles antiques ? sera-ce assez pour vous d'avoir animé d'une aveugle convoitise tant d'hommes autrefois étrangers à vos ardentes inspirations ? sera - ce assez pour vous de les avoir armés d'une hache et d'un flambeau , afin d'exécuter avec le ier et le feu les nivellemens qui vous plaisent ? Oui , c'est vous , et vous seule , qui leur avez commandé tant de forfaits ; c'est vous , et vous seule , qui leur avez dénoncé comme des usurpateurs les poseesseurs éphémères de quelques préroga-
tîves dues au jeu de la fortune ou au hasard de la naissance. Hëlas ! icombien de victimes infortunées auroient pu dire à leurs envieux oppresseurs : Vous dévastez nos champs , vous pillez nos demeures , vous nous assassinez nous ou les nôtres , pour des supériorités qui ne nous ont jamais faits plus heureux que vous : et quand vous aurez pris nos biens, quand vous aurez occupé nos places ; élevés sur nos débris , vous serez bientôt accoutumés à votre nouvelle situation ; et, changés à l'extérieur , vous ne le serez en vous que par le remords.
N'en doutons point ; les artifices ou les violences de Fliomme envieux ne lui profitent pas en jouissances intérieures : le bonheur , ce premier phénomène de la nature , est trop mystérieux , trop délicat, trop sublime dans son essence, pour être conquis à main armée , ou surpris par des stratagèmes.
Ce bonheur subsistera , conformément à d'immuables lois ; et tous les tourm ens de rhomme jaloux ne dérangeront point
les
( 257 ) les bornes que rEteriiel a posées. Que Tenvieux travaille donc sur lui-même , et que rëtude de la sagesse Thabitue de bonne heure à réprimer ces vœux inquiets , les précurseurs des passions hostiles. Les enseignemens de la Religion l'aideront dans ses efforts , et ils lui apprendront à rechercher les récompenses indépendantes de l'opinion des hommes. Les grandes pensées , et il n'en est point sans Fidée d'un Etre suprême , sans le besoin de lui plaire ; les grandes pensées sont notre premier affranchissement sur la terre ; et c'est ainsi que les méditations religieuses servent efficacement à tempérer , à calmer les irritations de Tamour - propre. Elles nous présentent un objet d'ambition qui range tous les autres à leur place ; et , en nous montrant la vertu dans sa beauté , elles nous distraient des recherches fri* voles où Ion trouve un si grand nombre de concurrens.
Qu'une généreuse émulation nous anime ; qu un noble but fixe nos regards ; €t alors nos vanités de tous les jours, //. 17
nos prckentions , nos dépits , nos rancunes , tout ce train de Fenvienous paroîtra misérable , et nous le considérerons avec mépris. Heureux entre nous les hommes qui savent ainsi juger la vie ! heureux sur -tout les fidèles qui , au milieu des contradictions sociales, s'unissent avec tout le zèle de la foi aux consolations et aux espérances de la Religion ! Alors vous ne craindrez point , leur serat-ildit, vous ne craindrez point quand '^oiis verrez quelquun enrichi; alors vous ne craindrez point quand la gloire "tle sa maison seramultipliée; el vous penserez , vous saurez qu'à la mort on n emporte rien ai^ec soi^ et que la gloire du monde ne descend point au tombeau.
• Puissent nos réflexions, sur ces' remarquables paroles des livres sacrés , fructifier dans vos âmes , et concourir ainsi à vous faire arriver à la perfection. Ge seroit notre récompense , notre grande récompense , puisque nous sommes appelés à nous honorer de vos vertus et à les présentez: en offrande à l'Etre suprême.
. (359) O Dieu ! daignez seconder les efforts du foible pasteur que vous avez donne, pour guide à ce troupeau : il a peu de biens , peu de talens , peu de science ; il est sans pouvoir, sans crédit j sans renommée ; et, loin, de çonnoitre 1- envie , il vous ren4 grâces , chacun d^ sesjours , du sort que vous lui avez fait sur la terre. Il a le contentement d'esprit que donne la piété; et lorsqu'un culte religieux fait entrer la bénédiction dans sa maison, il éprouve avec émotion la vérité dé 'ces paroles de T évangile : La foi a les promesses de la vie présente et de celle qui est a venir^ Fidèles rassemblés dans cet temple , les mêmes jouissances vous sont offertes , les mêmes satisfactions vous attendent. Aimez Dieu plus que le monde , et tout le reste vous sera donné par-dessus ; aimez Dieu plus que le monde , et vous serez affranchis des tourmens de Tenvie et des irritations de la jalousie ; aimez Dieu plus que le monde , et vous contemplerez en espérance le spectacle magnifique des récompenses célestes et de la félicité des
iélus. O que cette grâce vous soît accordée; et que , dès aujourd'hui, s il se peut, la voix de votre conscience vous l'annonce et vous la promette ! O que cette grâce vous soît accordée; et que les regards de r Eternel se tournent vers vous et vous soient propices !