‹ Cours de morale religieuse (volume 3)Chapitre 8 sur 13 · DISCOURS VIL · texte numérisé non relu

DISCOURS VIL

Dei^oirs des Princes et des Magistrats suprêmes.

Puisque toutes ces choses doivent se dissoudre ? quels ne devez-vous pas être par votre conduite et par vos œuvres ? 6". Pierre II, chap.Z, if' 11.

J jE plan de nos instructions morales et religieuses nous a conduits à vous entretenir d'abord des devoirs nécessaires dans les circonstances générales de la vie. Nous avons ensuite attiré votre attention sur les obligations particulières aux différens âges de Thomme , ou à des positions marquantes dans Tordre social; et nous suivions cette méthode lorsque nous avons consacré notre dernier discours à une méditation sur les engagemens des ministres de la Religion.

Un sujet principal, le devoir des prince$ bu des magistrats suprêmes , appartient

( ig^ )

ericote h la même partie de notre plafl.' Nous ne pourrions Fëcarter sans mériter le reproche d'une aveugle timidité, et nous n avons rien en nous qui nous dispose à une telle foiblesse.

Rendons hommage néanmoins à l'autorité de la Religion, à cette autorité majestueuse qui permet à ses interprètes, qui permet aux ministres du Seigneur de s élever de cette chaire sacrée au-dessus des grandeurs humaines , et qui nous inspire à nous-mêmes , à nous , obscurs que nous sommes dans Tordre social , qui nous inspire à nous-mêmes la confiance dont nous avons besoin pour donner des avertissemens aux princes de la terre , et pour abaisser leur orgueil devant le trône de rEtèrneL O Religion ! Religion superbe dans tous vos caractères ! oui , nous bénissons eu vous cette autorité qui égalise jes hommes à leurs propres yeux , et qui le fait en les humiliant tous et sans distinction aux pieds du Roi des rois et du Seigneur des seigneurs.

Puisque

PuïSQVE toutes ces choses doivent se dissoudre , quels ne devez^vous pas être par votre conduite et par vos œuvres ?

Puisque toutes ces choses doivent se dissoudre / Oui , elles doivent se dissoudre ces magnificences dont vous êtes environnés ; elles doivent s'évanouir ces pompes éclatantes qui servent d'appareil à votre autorité,^ de signal à votre puissance; et déjà le tems y porte sa main destructive. Ce n'est pas la mort seulement qui vous séparera de toutes ces images enchanteresses ; elles disparoitront à vos yeux dès que F habitude en aura terni, en aura presque effacé les vives couleurs. Enfin , toutes ces choses doi-^ vent se dissoudre , puisque des événe^ mens extraordinaires viennent encore renverser les hautes fortunes ; puisque les passions et les crimes des hommes , semblables à des ouragans impétueux , enlèvent de le.ur place les plus anciens monumens de l'ordre social, les plus anciens et les plus respectés ; puisque les sceptres se plient et les trônes s'ébranlent devant ces

révolutions terribles, devant ces forces inconnues auxquelles les hommes , dans leur ignorance, ont donné le nom de fatalité. Aucune vérité n'a été consacrée par des leçons plus éclatantes ; et les récits de notre tems , ces lugubres annales , la transmettront aux races futures avec une autorité nouvelle.

Ah ! reprenons , reprenons les paroles de notre texte :

Puisque toutes ces choses doivent se dissoudre.

Magistrats suprêmes ! votre autorité passera ; la durée de votre puissance est incertaine.

Quels ne devez - vous pas être par votre conduite et par vos œuvres ?

Magistrats suprêmes ! votre autorité passera ; la durée de votre puissance est incertaine. Il vous presse donc de connoitre vos obligations , il vous est instant de les remplir. Rachetez le tems.

Tant de biens peuvent dépendre de chacun des actes de la volonté souveraine, que le tems est pour les rois un dépôt

(113) înapprëcîable ; et près du Juge suprême , ce tems deviendra leur accusateur s ils Font reçu avec indifférence , s'ils n'en ont fait aucun usage.

Hélas ! vous vous réjouissez, monarques de la terre , lorsque vous comptez par millions le nombre des hommes obligés de vous obéir j mais pourriez- vous croire que , dans Tordre des destinées , une si grande prérogative ait été mise entre vos mains pour flatter doucement votre amour-propre ? Non , vous êtes un agent principal dans un vaste système ; et si vous connoissiez tous vos devoirs , vous n'éprouveriez qu'un sentiment d'épouvante.

Ne vous découragez pas cependant ; car votre Dieu , bien meilleur que les hommes , ne vous demandera pas compte de la mesure de vos taleixs si vous avez été appelés à régner par le hasard de votre naissance , et si vous n'êtes pas venus vous offrir librement pour gouverner , à vous seuls, les affaires d'une nation ,* mais il jugera vos intentions, ce que vous auriez

( 196 ) pu faire et que vous n'avez pas fait , ce que vous auriez pu devenir , et que vous avez refusé d'être , ou par indolence ou par lâcheté.

Il est un premier guide qui vous conduira toujours bien , c'est la morale ; et si ce n'étoit pas là une vérité fondamentale en politique , quel prince , quel homme seul pourroit suffire au gouvernement du plus petit Etat ? Mais le Dieu du monde, ce Dieu le protecteur des hommes, a mis dans la morale une science infinie ; et il y a déjà lumière et sagesse parmi les rois quand ils sont vertueux.

Nous avons déjà retracé les principaux devoirs des princes, en développant, dans nos discours antécédens , les principes généraux de la morale. Rappelons néanmoins ces devoirs en peu de mots.

La justice est, à elle seule, la représentation de Tesprit social , comme elle en fut aussi le commencement ; car les hommes se réunirent , les hommes voulurent des chefs pour assurer leurs droits

respectifs, pour défendre contre la violence le fruit de leur travail ou T héritage de leurs pères.

La bonne -foi, nécessaire comme la justice , est de même avec évidence un principe moral et politique. Un gouvernement menteur , un gouvernement infidèle , devient une faction dans TEtat ; car il sème la défiance par des moyens ténébreux ; et ses paroles, ses promesses, toujours différentes de ses actions, semblent une trame perfide contre laquelle on est forcé de se tenir en éveil.

La charité publique , qui sert d'adoucissement aux lois de la justice , appartient également et à la politique et à la morale. Il y eut une condition sous-entendue dans l'institution des lois de propriété ; c'est que la bienfaisance , au noni de la Religion , au nom de la sagesse sociale , assureroit le nécessaire aux hommes hors d'état de l'obtenir par le travail. "^

La miséricorde seroit une vertu aussi importante que la charité publique , si son application étoit fréquente. On a voulu

( ^98 ) de nos jours discréditer politiquement le droit de grâce , en présentant son exercice comme un acte arbitraire ; mais ce droit ne fut pas inventé pour le plaisir des princes ; il faut en chercher Tesprit et le motif dans la foiblesse humaine , dans les conditions de notre nature , conditions plus anciennes que les institutions sociales. Le droit de grâce est un adoucissement à la rigueur et à la concision des lois criminelles ; de même que la charité publique est un adoucissement aux lois primitives de propriété , d'héritage , et à tous les titres exclusifs-

Le législateur , dans ses ordonnances , ne peut pas tout décrire , et il ne doit pas l'entreprendre ; car s il vouloit appliquer ses commandemens à Tuniversalité des actions possibles et à la variété infinie des circonstances, il affoibliroit par des nuances les principes essentiels ; il tomberoit dans la confusion, et il ouvriroit un cjbaqip vaste aux difficultés et aux doutes. î^^ais iautorité du prince vient suppléer à rinsuflisance de la loi, à ses limites.

à son Imperfection inévitable ; venté qui montre en même tems le caractère auguste du Magistrat suprême et Timportance dôNses devoirs.

Nous aurons encore à traiter , dans son rang , de Tordre en général ; et nous rapporterons alors aux souverains et aux gouvernemens une partie de nos réflexions.

C'est une vérité connue de tous les tems, que le prince est un simple économe des revenus publics ; et s'il détermine la mesure des impôts , comme dans plusieurs Etats politiques , ou simplement s'il les rend nécessaires par les dépenses dont il a l'administration , l'ordre devient alors une de ses obligations les plus essentielles. Que Élites - vous donc, vous qui, abusant du pouvoir remis entre vos mains , destinez à des usages inutiles à la nation les tributs de la nation ? Vous êtes infidèles à l'esprit des conventions sociales. Est-ce à vous cependant de préférer des goûts personnels aux éclatantes vertus qui appartiennent à vos nobles fonctions ?

Vous descendez ainsi du haut rang où

VOUS êtes placés ; et , par une dégradation honteuse , c'est devant les frivoles intérêts , de rhomme privé que vous abaissez les grandes pensées de Thomme public. Ah !

des vanités , des plaisirs , vous en aurez assez sans y sacrifier vos augustes devoirs, sans y sacrifier la véritable gloire.

Nous ne ressemblons point aux chefs dont vous parlez, nous ne leur ressemblons point, disent les princes guerriers. Nous ne passons pas comme eux nos jours dans la mollesse ; notre vie est une action continuelle ; et la gloire , la renommée , sont notre unique passion.

Déjà nous avons fait trembler les nations voisines ; déjà nous méditons de nouvelles conquêtes : oui , la gloire et la renommée sont notre unique passion

Nous vous croyons , et nous reconnoissons que vous ne consumez pas votre tems dans Toisiveté ; que vous n'êtes pas sur le trône de simples particuliers; et qu'au milieu de votre puissance , le luxe et les somptuosités du rang suprême ne

possèdent pas toutes vos pensëes. Maïs vous jugeriez-vous sans reproches ? Cette ambition de gloire et de renommée à laquelle vous vous applaudissez de cëder , est-ce à votre personne ou au bonheur du peuple qu'elle est consacrée ? Répondez ? Vous n osez pas , car vous voyez les larmes que cette ambition fait répandre. Il ne vous suffit pas de commander à dix, à vingt millions dliommes ; et avant d'étudier , avant que vous eussiez connu Fart et les difficultés du gouvernement, vous aviez formé le vœu d'avoir plus de sujets ; et , pour le remplir, vous avez sacrifié, vous sacrifiez encore le sang de vos concitoyens , et , disons plus encore , le sang de vos amis : car ne le sont-ils pas vos amis , ou dignes au moins de Tétre , ces hommes qui dès leur naissance ont tourné leurs regards vers vous ; ces hommes qui, dès leur naissance, vous ont considérés comme les chefs de leur grande famille , comme les tuteilrs et les gardiens de leur fortune et de leur repos ? Faites qu on envie leur bonheur ! Quelle

jouissance plus douce , quelle gloire plus belle vous proposoriez-vous ?

Nous vous voyons revenir des combats.

Les chants de victoire vous accompagnent , et de magnifiques trophées précèdent votre marche orgueilleuse : voilà qu'on sème des fleurs sur vos traces ; voilà qu'on prépare des fêtes, et Ton y célébrera le vainqueur , on y vantera ses exploits< Mais à cette solennité , à ces réjouissances , cent mille des vôtres n'assisteront pas : on les appelleroit en vain ; la mort les a moissonnés ; ils ne sont plus. Hélas ! faciles à tromper , ils croyoient en. expirant s'être immolés à la patrie. Et vous , princes ; vous, magistrats suprêmes , vous saviez que votre ambition avoit allumé la guerre ; vous saviez , dans le secret de votre ame , que vous auriez été les maîtres de la prévenir en écoutant des propositions honorables et sages. Oui , vous le saviez ; et votre politique , encore toute récente, ne vous permet pas de l'oublier ; vous le saviez , lorsque vos soldats aveuglés croyoient combattre pour la

( 2o3 ) patrie. O patrie ! ô saint nom si digne de respect ! ils en font ce qu'ils veulent les hommes de nos jours, ces hommes habiles à se servir de tout pour atteindre à leur but ; de tout également , des vertus et des vices , des principes et des exceptions.

Nous ne craindrons point de le dire :

les devoirs des chefs des nations , ont besoin , pour ainsi dire , d'être rappris , depuis Tëpoque où des hommes, sans ëtude et sans expérience , sont venus en tumulte se disputer les rênes du plus grand Etat de TEurope. Ils ont introduit une succession rapide d'opinions et de principes ; et rien n est resté des anciennes maximes , rien du moins sans brisement ou sans altération. La raison est devenue le jouet et la victime du raisonnement. Les intérêts présens et leur réalité ont été sacrifiés à des systèmes sur l'avenir , et à de vagues suppositions : fabsence de la morale a fait un vide au milieu du monde social ; et dans ce vide Tesprit s est égaré , Tesprit na plus, vu de route.

L'opînîon , Thonneur , la confiance f toutes ces conditions , toutes ces vieille» appartenances des conventions politiques , n ont plus servi de sauve - garde aux nations , ne leur ont plus offert de garantie ; on a conçu des soupçons dont on n'a voit aucune làée , on a vu des dangers auxquels l'imagination ne s'étoit jamais pr(4parëe.

On le reconnoîtra; mais sera-ce assez tôt ? o n reconnoîtra que nulle science humaine ne peut suffire aux chefs des Etats , quand la morale et la Religion ne servent plus de guide; et il ne reste alors que le despotisme pour gouverner, et la servitude pour obéir.

O vous qui le pouvez encore ! élevez comme un étendard la loi sainte de Tordre moral , et que toutes les mains pures vous aident à la tenir haute : on s y ralliera, on s y reprendra lorsque les hommes, désabusés de tant de fausses expériences , voudront essayer de nouveau d'être heureux par la vertu , et habiles par le boa sens.

Les magistrats rëpublicaîns seroîent appelés plus que d'autres à donner Texemple d'un pareil esprit; et c'est à eux, à eux, investis d'une autorité passagère, que nous adressons sur -tout les paroles de notre texte: Puisque toutes ces choses doivent se dissoudre , quels ne devez^ vous pas être par votre conduite et par vos œuvres ?

En effet, si pour eux toutes ces choses , ce pouvoir, cet éclat, ce cortège, s' évanouissoient en peu d'années , ne devroient-ils pas se ménager d'heureux souvenirs ; ne devroient-ils pas songer à ce moment si prochain où ils vivront seuls avec leur conscience ; à ce moment encore où , privés de toute espèce de rang dans l'Etat, un peu de réputation leur deviendra nécessaire? O folie des folies! vous auriez eu le tems , nonobstant la courte durée de votre autorité, vous auriez eu le tems de semer , de jeter en terre les germes féconds d'une administration libérale; et vous n'avez songé qu'à jouir de votre pouvoir, à en jouir par vanité, à en jouir par

ivresse : et c'est pour l'exercer à tout moment ce pouvoir , ou pour le sentir du moins s'agiter entre vos mains, que vous en avez fait un instrument de despotisme. Vous avez ainsi prépare la tyrannie sous laquelle, dans peu demomens, vous serez appelés à vivre : vous le serez vous et vos enfans , vous et les enfans de vos enfans , vous et votre patrie. O quelle faute, en ne considérant même que votre intérêt social !

Et de morale , de vertu , ne vous en parlerons-nous pas? Vous êtes magistrats temporaires, et vous ne vous hâtez pas de faire du bien ; vous êtes magistrats temporaires, et le jour dit à Fautre jour que votre règne se consume en mauvaises pensées ; vous êtes magistrats temporaires, et ce sont des actes d'oppression qui marquent vos momens et qui les signalent.

Enfin , hier vous étiez des particuliers , et vous avez pu connoître le prix de la sécurité , le prix des lois libérales et conservatrices J et le pouvoir vous a fait oublier les besoins de Thomme isolé, de

( 207 ) riiomme sans force et sans moyens de résistance ; le pouvoir vous a fait oublier les vœux que vous formiez vous-mêmes dans une situation différente. Quelle est votre ambition nouvelle ? c'est qu'on vous craigne, et que vous soyez vengés d'avoir une fois obéi. Passez donc avec votre autorité; passez vite , passez comme un fléau dont le ciel afflige la terre ; et vous aurez pour première punition, de revenir au commun rang , et d'y entendre dire ce qu'on pense de vous.

Raconterez - vous que vous avez parlé sans cesse de liberté, d'égalité, des droits de l'homme et de la souveraineté du peuplé ; et voudriez - vous recommencer ce langage ? Mais vos lèvres hypocrites trembleront à finstant oii vous n'aurez plus l'audace que donne la puissance. Il est probable alors que vous renoncerez de vous-mêmes à tromper les hommes ; il est probable que vous songerez à adoucir , à calmer la Justice divine : et nous , ministres de la Religion , nous implorerons pour vous sa miséricorde. Oui , nous le

ferons ; et parmî vos victimes , telles que vous les avez choisies , il en est au fond des déserts, il en est dans le ciel qui se joindront à nous.

O Dieu ! que nous avons besoin de votre protection ! ne nous laissez pas entre les mains des hommes. Les meilleurs , selon le monde , ne sauroient encore remplir les fonctions du gouvernement, si vous nétes pas leur guide, si vous n'êtes pas leur soutien. Que ferontils avec de Torgueil, près de leur immense tâche ? que feront-ils avec leurs forces , s'ils ne cherchent pas dans la morale et dans la Religion ces premières notions qui diminuent le travail de la pensée, et qui restreignent le cercle où Tesprit doit marcher de lui-même? quel plan formeront-ils encore avec confiance, et que pourront- ils résoudre avec fixité , s'ils se mettent du parti de ceux qui veulent renouveler tous les principes , qui veulent reprendre à son commencement le système entier de nos devoirs ? quel but majestueux se proposeront-ils, s'ils disent

avec

avec les hommes du siècle, qu il y a de la honte à louer FEternel , à craindre sa justice , à solliciter sa bonté ? et que feront-ils pour notre bonheur, si, pasteurs du troupeau , ils écoutent la voix , ils suivent les conseils des loups ravisseurs ?

Cependant les hommes dignes d'être les chefs d'une grande nation , ne doivent pas seulement être exempts de reproches dans leurs actions , il faut encore qu'un sentiment de moralité , une fermeté dans le bien , un caractère élevé au sein des revers comme aux jours de triomphe , paroissent appartenir à leur nature, afin que , s'il est possible, ils soient les guides de l'opinion , et non pas ses esclaves ; afin que l'amour et le respect rendent douce et honorable la soumission à leur volonté.

C'est à de telles conditions que le nom d'un prince passe avec honneur à la postérité ; et dès-à-présent on ne sait quel jugement porter de l'homme placé au plus haut rang dans l'état social , si son caractère n'a point de tenue , ou ses principes

aucun soutien; et sur- tout si nul sentiment de moralité n'est son guide fidèle. On ne sait alors comment le suivre : on pourroit dire , comment le trouver ? C'est un tel sentiment qui donne à Thomme de la fixité : il n'est luiqnk ce prix ; car toutes les passions , celle de la gloire même , toutes changent de but, toutes changent de route selon F âge et selon les différentes situations de la vie.

Monarques de la terre ! vous serez toujours liés par vos devoirs au triomphe des idées de morale , au souverain empire de la vertu ; et les rapports continuels , les rapports immédiats d'un gouvernement avec les premières lois de l'ordre universel , avec les pensées du Créateur , vous honorent encore plus que toute la splendeur de votre autorité passagère.

Et vous , magistrats républicains , vous continuellement en butte aux agressions des rivaux qui vous environnent , ou des compétiteurs que vous avez écartés, il est un moyen peut - être de calmer leurs irritations. Apprenez aux envieux, par

votre conduite, toute Tëteridue des devoirs d'un dépositaire de Tautoritë suprême. i Faites-leur connoître par vos soins vigilans , que Texercice des vertus publiques est une tâche immense; et adoucissez encore les sentimens jaloux , en montrant par votre exemple qu'il y a peu de tems pour les plaisirs, peu de tems pour la vanité , du moment où Ton se dévoue au gouvernement des intérêts de TEtat. Effrayez enfin les ambitieux en les rendant témoins de Tinquiétude dont un sage administrateur ne peut se défendre , lorsqu'il compare à la fin du jour ses devoirs avec ses travaux , et lorsqu'il a présentes à l'esprit ces paroles remarquables de la Religion : ^iix plus puissans est préparée une plus forte enquête.

On ne croira pas sans doute que nous changions de sujet en arrêtant un moment nos regards sur les devoirs des peuples ; car si les princes peuvent corrompre une nation par leurs vices et par la fausseté de leurs principes , leurs vertus aussi devien-

nent inutiles ou rnëconnoîssables lorsque les hommes soumis à leur autorité se livrent à de funestes écarts. L'injustice et l'ingratitude suffisent quelquefois pour faire perdre route aux magistrats suprêmes ; ils se découragent , ils conçoivent des doutes et sur eux et sur les autres ; ils croient aux cabales et aux intrigues y ils s'essaient à l'emploi des mêmes armes ; et leur marche se resserre , leurs pensées se rapetissent.

Vous travaillez donc à défaire les belles qualités d'un prince , à les altérer du moins , vous qui cherchez à lui enlever Topinion publique ; vous qui le forcez par degrés à se mettre sur la défensive, au lieu de s'abandonner , comme il le faisoit , à la franchise et à la simplicité de son caractère. Sera-ce même à la justice et à la reconnoissance que les peuples devront se borner ? Non , sans doute. Un prince , au milieu de ses immenses devoirs, vous impose l'obligation d'être doux et indulgens dans votre censure. Eh quoi ! ne songeriez-vous à lui que pour observer ,

pour épîer ses fautes ? Il n'est qu^un homme: et fût -il entoure de ministres sages et ëclairës, ses actions nécessaires, en le supposant chef d'un grand Etat , seroient si diverses , simuUipliëes , qu'on ne pourroit ëquitablement les juger une à une.

Où est d'ailleurs la proportion entre un prince qui agît seul et sans discontinuité , et toute une nation assise en quelque manière sur le banc des spectateurs , et dont les aperçus , modifiés , corrigés ^ perfectionnés sans cesse et avec un mouvement accéléré , deviennent enfin une lumière étincelante ? Et n'oublions pas encore que lesgouvernemens, dans leurs résolutions journalières , se trouvent placés avant Teffet des lois ; tandis que les juges de ces résolutions , juges quelquefois si sévères , ont tous la parole après l'événement. Quelle différence !

C'est sur- tout aux princes nés sur le trône qu'aune nation doit de l'indulgence. Us ne se sont pas désignés eux-mêmes ; ils ne se sont pas offerts comme les

hommes les plus capables de gouverner : aucun d'eux ne garantit ses talens , aucun d'eux ne promet une science proportionnée à Tëminence des fonctions royales; mais ils obéissent aux lois politiques de TEtat en recevant la couronne.

Faisoa^s encore quelques réflexions sur les rapports des peuples avec les princes ou avec les magistrats suprêmes.

Il est dans la nature des hommes de former sans cesse des vœux ; car leur état à tous est imparfait sur la terre ; et un grand nombre, hors d'élat de saisir cette vérité générale , accusent de leurs privations les lois et le gouvernement. Il existe donc une classe dans la société , qui , pour jouer à une meilleure fortune , verroit avec plaisir les titres de propriété , les droits les plus anciens et les mieux affermis , tous les élémens de Tordre, mis et remis sans cesse en convulsion. C'est à elle que s adressent , en des tems favorables, les intrigans , les factieux, les hommes dévorés d'ambition ; et ils ont pour son

entendement des mensonges habilement façonnés , comme ils en ont aussi d'appropriés à la nature de ses passions. C'est ainsi qu'une ligue se forme entre F ignorance et la perversité ; et cette ligue se renforce par degrés de tous les hommes sans caractère , et qui croient s'en faire un en exagérant leurs sentimens , en marchant sous la bannière des chefs d'opinion ou de parti , et en dépassant plus fort que d'autres la raison et le boa sens.

C'est aux amis de l'ordre à se pkcer dans les rangs opposés , et à combattre de tout leur pouvoir l'effet des calomnies dirigées contre l'autorité suprême. C'est à eux encore d'apprendre aux autres , que les monarques sont plus éminemment nécessaires à la société par leur essence politique que par le degré de perfection de leurs qualités personnelles. C'est à eux encore d'apprendre aux autres , qu'un gouvernement, fœuvre du tems, est le résultat d'une agrégation successive d'idées relatives ; que les premières souvent sont

voilées par les secondes , les secondes par les troisièmes, et ainsi de suite; et qu'on ne peut attaquer un gouvernement dans son organisation même, sans d'immenses périls , et quelquefois sans donner naissance à une longue succession de troubles et de malheurs.

Nous avons parlé du devoir des princes ; nous avons parlé du devoir des peuples; nous avons montré que ces devoirs avoient ensemble une relation constante et des rapports intimes : maintenant une dernière vérité , étroitement unie à notre sujet , va fixer un moment notre attention ; c'est que ces mêmes devoirs des princes et des peuples , par leur accord , par leur accomplissement , donnent naissance au plus beau sentiment social , à Tamour de la patrie.

On ne le fait pas descendre ordinairement d'un si haut principe ; on ne lui assigne pas une cause si relevée lorsqu'on en demande une définition : et l'on répond vulgairement que l'amour de la patrie

( 217 ) est un attachement d'instînct aux lieux qui nous ont vus naitre , aux lieux où nous avons reçu notre première éducation. Mais nous pourrions aimer de même, quoique dans un autre sens, les lieux où nos cendres reposeront , les lieux où Ton accorde à notre vieillesse un accueil hospitalier.

Tous ces sentîmens sont trop indivis duels ; et nous devons chercher à Famour de la patrie une plus noble origine.

Nous ne donnerons pas non plus le nom d'amour de la patrie au goût plus ou moins animé que Ton conserve pour son pays , s'il est favorisé du ciel* d'une manière particulière ; s'il Fest par ses fruits , sa position , son climat ; s'il l'est par tous les biens de la nature. Un tel goût , entièrement sensuel , ne pourroit servir à distinguer les étrangers de regnicoles ; et s'il étoit l'origine ou la condition de l'amour de la patrie , ce saint amour n'appartiendroit qu'à peu de nations sur la terre. Cependant , nous le savons , les citoyens des plus âpres contrées ont aimé leur

patrie; et, de nos jours, plusieurs peuples , au milieu de leurs différentes privations , éprouvent ce sentiment avec plus de force que les habitans de la riante Italie ou des autres parties du monde également fa^vorisées.

Et se glorifieroit-il aussi de son amour pour la patrie , cet homme luxurieux qui célébreroit sa ville natale, et qui ne pourroit jamais la quitter , si , capitale d'un grand empire, elle offroit tous les plaisirs , tous les moyens de satisfaire les penchans les plus dissolus ?

L'amour de son pays , et Tamour de la patrie , sont deux idées distinctes ; deux idées , du moins , qu'il ne faut pas confondre.

Cest une origine morale , qui rend si beau Tamour de la patrie ; et cet amour n eut pas été relevé dans l'opinion , célébré comme une vertu , s'il n'avoit été entretenu que par Timage ou le spectacle des abondantes richesses répandues sur la terre où Ton a pris naissance. Mais l'amour de la patrie , dans Sia pureté , dans sa

( 219 ) véritable essence , est un souvenir tendre et reconnoissant de la protection dont nious avons joui sous la constitution sociale à laquelle nous sommes affilies ; un souvenir tendre et reconnoissant des bienfaits politiques dont nous avons ressenti Tinfluence à mesure que notre raison, s es-t dëveloppëe. Nos sentimens d'amour pour la patrie se sont élevés , se sont fortifiés à Taspect d'un système régulier d alliance entre les citoyens , d'alliance intérieure et paisiblement maintenue ; à Taspect d'un système régulier d'obligations mutuellement respectées , et de la même manière à-peu-près que l'esprit de famille se crée et se perpétue.

Il y a donc une affection douce pour la patrie dans les pays où le gouvernement est véritablement notre père ; dans les pays où l'autorité, sagement organisée, ne peut se faire connoître que par ses actes de tutelle , jamais par son despotisme.

Il y a une affection douce pour la patrie dans un pays où chacun voit distinctement les avantages dont il est redevable

au pacte social ; dans un pays aà îl y a suret ë pour sa fortune , et liberté pour sa personne ; dans un pays où le plus obscur des citoyens a son défenseur , et où ce défenseur est la loi ; dans un pays où les magistrats suprêmes ont le degré de force nécessaire pour maintenir Tordre , et où chacun se plaît à honorer en eux les chefs de TEtat et les premiers agens de l'intérêt national.

Il y a encore une affection constante pour la patrie, dans un pays où nulle carrière n est fermée au mérite et aux talens, et où cependant on ne sacrifie pas la garantie de la tranquillité sociale aux vœux indiscrets de la vanité; dans un pays où nulle situation n'autorise les manières hautaines, et où chacun repousse en même tems la familiarité grossière et l'abandon systématique des égards et des convenances.

L'union des droits politiques à la propriété , est encore un encouragement à Tamour de la patrie. Onaccroit ainsi ïin" fluence des hommes qui tiennent à la

Société par des rapports fixes ; au Heu que rhomme sans patrimoine , errant dans ses intérêts , devient mobile dans ses opinions , et ne peut jamais donner que par fiction l'exemple et le signal du véritable amour de la patrie.

Enfin , ce saint amour est entretenu plus qu'ailleurs dans les pays où la Religion réunit les hommes par un fort lien , où elle leur présente un sort commun dans les grands traits de leur origine et de leur destination; dans les pays où, toujours honorée , elle rassemble les hommes autour des vertus bienfaisantes et des pensées de charité ; dans les pays où elle donne une idée réelle de la fraternité et de tous les sentimens dont Thypocrisie de nos jours n'a conservé que les noms.

La pureté des mœurs en général augmente Taffection pour la patrie ; car la patrie est une pensée d'ordre ; et les hommes licencieux ne peuvent ni l'aimer, ni même la bien connoitre. Ils n'entendent , ils ne suivent que leur passion dominante ; ils ne sont citoyens que d'eux-

mêmes. Enfin , tandis que Tamour de la patrie doit son origine à des causes morales , à un esprit d ordre, à un sentiment social , une personnalité vulgaire et souvent méprisable suffit pour déterminer la préférence qu'on donne à son pay« et rattachement qu'on lui voue.

Cependant plusieurs vérités importantes sont une conséquence naturelle de la distinction que nous venons d'établir entre Tamour de la patrie et lamour de son pays.

Vous, en effet, simples amis, simples partisans de votre pays , vous le verrez avec plaisir s'accroître chaque jour par des conquêtes ; car vous resterez toujours au milieu des jouissances qui captivent votre intérêt ; et les dépouilles des vaincus , les trophées de la victoire , ranimeront votre curiosité , vous donneront un spectacle de plus.

Mais vous qui aimez la patrie , vous ne verrez pas du même œil cet agrandissement ; vous craindrez qu'il n'affoiblisse

insensiblement Tesprit public , le sentiment social, et jusqu'à la sympathie de nation ; vous craindrez qu une autorité paternelle ne puisse plus suffire au gouvernement, et que les citoyens ne dispa-^ roissent pour faire place aux sujets ; vous craindrez que les mœurs , ce lien de toutes les vertus , ne soient négligées , au milieu des inquiétudes politiques dont les gardiens d'un vaste empire ne peuvent être affranchis. Enfin, vous verrez peut-être avec peine , que , par une agrégation d'étrangers à votre pacte national , par une agrégation sucpessive, votre héritage en renommée et jusqu'à votre nom , votre nom historique , ce nom fameux peutêtre et dont vous êtes glorieux, soient mis chaque jour en nouveau partage.

Vous distribueriez alors , vous distribueriez à d'autres le plus précieux de vos biens, ce bien que vous devez vous-mêmes à la substitution des siècles.

Vous encore , simples amis , simples partisans de votre pays, vous resterez peutêtre indifférens à sa constitution politique ;

et bientôt , faîts à de nouveaux maîtres , le règne du despotisme ne vous effraiera point ; car les seuls biens dont vous vous souciez fortement , survivent à I4 plupart des révolutions sociales. Les arbres donnent les mêmes fruits , les plantes conservent la même saveur ; et ne savonsnous pas que le luxe et ses formes , le luxe et ses magnificences s'accommodent de Tesclavage.

Mais vous , les amis de la patrie ; vous, entraînés par de plus nobles goûts , c'est un sentiment raisonné qui vous unit exclusivement à une constitution protectrice de la morale, de la Religion , de la félicité publique et de la dignité de l'homme ; et à la seule pensée de son altération , de son renversement , vous vous croyez isolés , vous vous croyez sans appui. Hélas ! cette patrie que vous aimez , elle fuit pour vous au moment où Tordre n'est plus, au moment où la liberté, la sécurité, disparoissent.

Ces réflexions , et la distinction que nous avons faite entre l'amour de son paya

et

et Faniour de la patrie , nous conduisent à une observation particulière, et délicate à exprimer au milieu de nos passions ; mais que les plus forts préjugés , les opinions les plus exaltées, doivent permettre ou pardonner à un ministre de paix.

On a proscrit parmi nous indistinctement les hommes qui , durant nos troubles , se sont éloignés de leur pays natal ; et en les déclarant infidèles envers leur patrie, on a exercé contre eux la plus terrible vengeance. Mais si , comme nous Tavons développé , Famour de son pays et Tamour de la patrie présentent des idées distinctes ; si la patrie a pour signe , non pas une démarcation de terrain , non pas un certain sol, un climat désigné, non pas un rapport fixe avec tel degré de Téquateur, mais une grande ordonnance morale ; si elle a pour signe une réunion fraternelle sous des lois protectrices des biens et des personnes ; si elle a pour signe une fédération d'intérêts, une réciprocité de services ; alors c'est Tautorité publique qui auroit rompu Te pacte social ; //. i5

c est elle qui auroit été infîdelle envers un grand nombre de citoyens, si, par volonté, ou par défaut de pouvoir, elle les avoit laissés sans défense au milieu des spoliateurs de leurs propriétés , et les avoit contraints de fuir devant des bandes farouches d'assassins et d'incendiaires. Or, en admettant la différence que nous avons établie, et en nous souvenant d'un tems gravé dans nos annales en lettres de sang, nous croyons qu'un grand nombre d'enfans de la patrie ont pu lui faire un reproche, ont pu dire avec fondement qu'eux ne l'ont point quittée, mais qu'ils furent abandonnés par elle et qu'ils éprouvèrent son infidélité, avant l'époque où, sans adopter une patrie nouvelle , ils se réfugièrent pour un tems dans une autre contrée. Oui , si la distinction générale que nous avons faite entre le pays et la patrie etoit une distinction juste, on devroit admettre de même les réflexions particulières qui en sont une conséquence.

Les devoirs des princes envers les

peuples , les devoirs des peuples envers les princes , les devoirs de tous envers la patrie; ces diffërens devoirs , d'origine commune , se rapportent à des principes simples et aux lois de la politique naturelle : mais de nos jours , ou por un abus deTesprit, ou par de fausses thëoHes, ou par les stratagèmes de la parole, ona tellement obscurci les ëlëmens de Tordre social , que la morale, Ce guide si litmineûx , a peine à ëclairer tant de tënèbres. G Dieu que nous avons besoin de penser à vous ! Jamais votre secours ne fut si nëcessaire aux hommes. Vous les aviez enrichis des plus beaux dons , et voilà qu'ils s en ser-* vent pour ramener vers le chaos ce que vous en aviez fait sortir. Toutes lesgràndes idées destinées aies unir et à les conduire, étoient émanëes de votre sagesse avec les nuances et les gradations dont Tuniverâ entier nous offre le spectacle ; et eux en ont fait des abstractions , plus adaptëes à fart de la controverse qu'au génie du gouvernement. Ces grandes idëes encore avoient été conçues dans votre affection ^

€t eux en ont fait des moyens de querelle; nul sentiment d'onction ne s y remarque plus. Ils ont tout desséché. Faites, ô Dieu ! que les législateurs , les princes et les magistrats suprêmes connoissent ces vérités et s'en souviennent. Faites qu'ils rejettent les suggestions de leur vanité , et que , préférant vos enseignemens à leur ficiençe , la morale soit leur premier guide.i Faites qu'ils soient heureux du bonheur des peuples , de ce bonheur dont la surveillance leur est confiée ; et que, mettant aux honneurs et aux pompes du monde une juste valeur , on ne les offense jamais en leur rappelant dans cette chaire les paroles instructives de notre texte; en leur disant avec Fautorité de la Religion :

Puisque toutes ces choses doivent se dis» soudre , quels ne devez^vous pas être et: par votre conduite et par vos œui^res ?

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