‹ Cours de morale religieuseChapitre 48 sur 54 · DISCOURS PREMIER · texte numérisé non relu

DISCOURS PREMIER

Du meurtre, de la violence, et de V indifférence a la vie des hommes.

Et Dieu dit : Qu'as-tu fait ? la voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi. Genèse, chap, 4> ir» 10.

JN ous avons fi:5ié votre attention sur les vérités fondamentales de notre système religieux. Nous vous avons entretenus de Texistence d'un Etre suprême ; de ses perfections , des devoirs généraux que nos rapports avec lui nous imposent ; des voies de sa Providence ; et de Timmortalité de Tame. Notre plan nous conduit maintenant à méditer avec vous sur les divers principes de morale qui doivent

servir

( 1^9 ) servir de règle à notre conduite ; et parmi ces principes , les plus essentiels formeront successivement le sujet de nos discours»

Nous mettons avec raison au premier rang le respect pour la vie des hommes, et nous n'aurions pas besoin d'un grand développement , si nous voulions uniquement aujourd'hui vous inspirer une nouvelle horreur pour le meurtre , attentat abominable et dont notre nature frémit : mais nous nous proposons d'étendre nos réflexions à cette indifférence criminelle avec laquelle les Nations et les Gouvernemens sacrifient la vie des hommes , ou par un fanatisme d'opinion , ou par des vues ambitieuses et personnelles , ou par un aveugle esprit de guerre et de conquête.

Kt Dieu dit : Qu as- tu fait ? la voix du sang de ton frère crie de la terre jus quel moi. C'est au meurtrier d'Abel que l'Esprit divin adresse ces paroles ; et nous croyons encore entendre leur retentissement , lorsque de malheureuses I- 9

victimes succombent sous des maîns homicides.

C'est le plus grand des crimes qui signala les premiers tems du monde : il sembloit avoir été placé là pour être en vue à toutes les générations , et pour leur inspirer une salutaire épouvante ; mais les hommes, emportés par leurs passions, détournent leurs regards des exemples qui pourroient leur en imposer et les contraindre. C'est aux Ministres du Seigneur à leur parler sans cesse ; heureux , si , par leurs exhortations, heureux, si revêtant la sainte armure de la Religion , ils parvenoient à résister aux principes effrénés de notre âge , et au progrès des idées féroces que des monstres , en horreur à toute la nature , ont propagées parmi nous.

Nous céderons souvent à un sentiment d'indignation , en traitant le premier sujet dont nous avons fait choix ; et comment pourrions -nous le dominer au milieu des crimes dont le monde pré-

( t5i) sent nous offre le spectacle ! Pressonsnous donc d'examiner, avec Tesprit seul, une question à laquelle on ne peut longtems se défendre de mêler et d'unir toutes les affections de son ame. Oui, il faut de Tempire sur soi pour donner le tems à Tesprit , à tout ce qu'il y a de plus tempéré dans notre nature , d'expliquer les motifs de cette condamnation si fortement exprimée dans les paroles de notre texte : Est Dieu dit : Quas^tit fait ? la voix du sang de ton frère crie de la terre jusquà moi.

Ecoutons cependant l'instruction du raisonnement, et demandons- nous d'abord ce qu est la vie dans un être tel que l'homme , et s il est permis de ^^xi jouer ?

La vie , telle que nous en jouissons , est de courte durée ; mais , dans cet espace, l'homme s'unit à tout par la puissance mystérieuse de son incompréhensible organisation. La vie ; ah ! comment l'expliquerions -nous ? Elle est évidente comme sensation ; mais elle devient une

îdëe abstraite quand nous essayons de leC définir : elle est au même rang que la pensée , la lîberté , le bonheur ; au même rang que toutes les essences simples et primitives qui servent de principes aux raisonnemens et d'élémens à la réflexion.] La vie d'un être intelligent est donc, par elle seule , une merveille digne également et de notre admiration et de notre respect; et pourtant, un moment d'irritation y un moment de vengeance , fait oublier une si grande vérité. Eh quoi ! Tétre doué de la pensée , l'être qui veut , qui agit librement , qui retient le passé dans sa mémoire , qui saisit l'avenir par sa prévoyance, qui le décrit dans son imagination ; l'être qui parcourt le firmamen^, qui visite les cieux , et qui fait redescendre à son gré son esprit curieux jusque dans la profondeur des abymes ; l'être encore qui sait exprimer ses sentimens , qui les transmet aux autres , et qui reçoit d'eux les mêmes confidences ; riiomme enfin , dont Dieu a dit , Je lai fait à mon image ; voilà le phénomène animé |

C i33 ) ia créature inimitable, étonnante, incompréhensible , que vous feriez passer de lardeur de la vie au silence de la mort , et que vous sacrifierez avec légèreté ; vous, à telle opinion ; vous, à tel intérêt. Quelle offense àTEtre suprême ! quel mépris pour le plus bel ouvrage de ses mains ! Il peut le refaire , disent les impies et les profanateurs de la Religion ; il peut le refaire cet ouvrage ; et les lois de la nature, émanées de lui, ont un principe de fécondité qui doit lever tous les scrupules des assassins et des meurtriers. Un homme succède à un autre homme, comme un fruit remplace un autre fruit ; et une mort, une vie, sont imperceptibles dans cette immense circulation. Horrible langage , et plus horrible pensée ! Quoi , le Créateur des mondes est infini dans sa puissance ; vous le dites vousmêmes : et cette persuasion , qui devroit vous remplir d'épouvante , vous affranchit d'inquiétude au moment où votre fer homicide s apprête, et au moment où vous vous disposez à détruire ce que TEternel

( i34 ) afaît. Pudîcules pygmées, quelle est donc votre audace , et quel est aussi votre raisonnement ! L'homme, s'il vous paroissoit le produit laborieux d'un être subalterne, attireroit votre ménagement; et comme Fœuvre d'un Dieu tout -puissant , votre respect n'est pins le même. Tremblez que cette insolence ne soit punie d'une manière éclatante; tremblez que ce Dieu dont vous avez mesuré la puissance réparatrice, dont vous avez fait le compte avec tant de familiarité , ne vous réduise en poussière , et ne dédaigne même de vous dire , comme au meurtrier d'Abel : QuaS'tLi fait ? qu as-tu fait ? Oseriezvous paroitre en sa présence et couverts de ce sang qui crie de la terre jusqu à lui? Oseriez - vous dire à l'Eternel : Le voici celui que tu avois doué, dans ton amour, de facultés miraculeuses : nous l'avons tué, parce qu'il nous incommodoit dans les voies de notre ambition , parce qu'il avoit blessé notre amour-propre ou notre vanité. Nous l'avons tué pour accroître notre dépense de ses dépouilles , et pour

nous dispenser de consacrer au travail une^ portion de notre tem s. Qu'est-ce qu'un homme de moins sur la terre ? qu estce que les momens retranchés à sa vie ? qu est - ce enfin dans le cours des siècles ? Arrêtez , arrêtez ! et ne joignez pas à un premier forfait, des excuses^ encore plus criminelles.

Jusqu'ici cependant nous n'avons présenté l'homme à ses meurtriers que sous le premier de ses titres. Nous avons dit qu'il étoit l'œuvre de TEternel , et la plus belle entre toutes dans le cercle de nos connoissances. Voyez-le maintenant sous un autre rapport également sacré.

Vous semblez l'ignorer ! cet homme que vous allez frapper , qui va périr sous vos coups, est un être sensible; il aime, il est aimé ; il connoit le bonheur ; il parcourt , ainsi que vous , les traces du passé et le champ vague de l'avenir ; il a des^ souvenirs et des espérances. Il est, ainsi que vous , en relation avec toute la nature ; il est peut-être un père, un enfant^ un

( i36) époux , un ami nécessaire. Il a des liens enfin qui Fattachent aux autres , et des compagnons qui lui sont unis ; et la "vie que vous voulez lui ravir se présente encore à ses regards comme un tems de délices. Ah ! si le vide moral que fait souvent un seul être par sa mort précipitée , pouvoit être signalé d'une manière extérieure; s'il pouvoit fétre par un bruit , par un retentissement dont f éclat fût proportionné à son effet réel , au brisement que cette mort occasionne; vousmêmes , hommes de sang , vous reculeriez d'horreur : mais les regrets de la victime , ses regards sur un monde qui s'enfuit, ses peines, ses angoisses, sont des douleurs silencieuses ; et les pleurs d'une épouse, a un enfant , d'une mère, ces gémissemens éloignés ne frappent point vos oreilles. Hélas ! la pierre qui se détache d'un rocher insensible , produit plus de fracas que ce déchirement intérieur dont la mort est le résultat.

Cependant vous tremblez encore y meurtriers de tout rang et de tout état >

( 1^7 ) et vous ne pouvez vous en défendre ; vous tremblez , quand votre bras ou votre parole vont terminer une innocente vie ; vous tremblez , et cet instinct vous avertit qu'un Dieu vous regarde , que le Créateur des hommes a Toeil sur vous, et que bientôt il vous dira, comme à l'assassin d'Abel : QiiaS'tii fait ? voici : la voix du sang de ton frère crie de la terre jusqua moi ?

Hélas ! vous le savez : jamais en aucun tems , jamais en aucun âge, les ministres du Seigneur n'ont eu des motifs si puissans pour élever leur voix en faveur de riiumanité , pour exhorter les hommes à respecter le sang de leurs frères ; pour leur demander , pour les supplier de renoncer enfin à se jouer avec tant d'indifférence de la vie de leurs semblables.

Attentats ambitieux au-dedans ; guerre et guerre par-tout au-dehors ; la terre est couverte d'un crêpe qui annonce sa désolation. Grand Dieu ! c'est à des opinions factices , c'est à des idoles faites de main d'homme , qu'on a dressé des autels ; et

les vôtres ont été désertés. Un despotisme inoui, s aidant d'une aveugle obéissance et d'un fanatisme imbécille, a porté le ravage dans les maisons et la destruction dans les familles. Aucune vertu , même la plus paisible et la mieux reconnue , n'a pu servir de défense. On a fait du mérite un sujet de proscription ; des lois un instrument de haine ; de l'égalité un préparatif à la tyrannie ; du mot de liberté un signal d'esclavage ; des maximes de morale un langage d'hypocrisie ; de la Religion une insulte à l'Etre suprême ; et du sang le plus pur une exécrable orgie. Monumens de l'Histoire ! vous prêterez assistance aux principes qu'on a délaissés, si vous transmettez aux races futures le récit de nos malheurs ; si vous leur apprenez comment on s'est familiarisé avec tous les crimes ; comment on s'y est agnerri , du moment où Ton a versé le sang d'une victime innocente , du moment où Ton a voulu son sacrifice , du moment où on l'a commandé sans remords et sans pitié. Douloureux souvenir.

triste et lugubre pensée ! Hélas ! il est partout ce sang de notre frère , ce sang de notre Abel ; il est par-tout pour nous : sa "voix crie de la ^^rre jusqu'à Dieu J mais ce n'est pas vengeance , c'est oubli , c'est pardon , et pour ses meurtriers , et pour ses froids amis , et pour tous ses concitoyens.

Passions politiques, que vous étes^ terribles ! car rien ne vous arrête , rien ne met un frein à votre emportement ; et vous arrivez à considérer la vie des hommes comme un léger sacrifice , comparativement au but où vous souhaitez d'atteindre. Ecoutez ces orateure qui, les mains teintes de sang, voudroient associer tout un peuple à leurs fureurs destructives. Celuilà dit, qu'on ne peut immoler trop de victimes à la liberté; cetautre, àfégalité; cet autre , au principe des droits de l'homme ; cet autre , au dogme mystique de la souveraineté du Peuple; cet autre enfin , professant d'une bouche écumante de rage l'amour dont il se sent enflammé

pour les races futures , voudroît sacrifiai; à ce faux amour , à ce sentiment hypocrite, tous les hommes du tems présent. Insensés ! ils se vouent au culte fanatique de quelques idées vagues , de quelques idées abstraites ; et ils délaissent les saintes lois de l'humanité, ces lois claires, évidentes, et qu'un Dieu bienfaisant avoit gravées au fond de nos cœurs.

Un Philosophe de notre siècle, doué d'un grand génie et d'une ame sensible , ne croyoit pas que la liberté même dût être acquise parla mort d'un seul homme; cette opinion qu'il eut seulement le mérite d'exprimer fortement , il l'avoit puisée dans la doctrine parfaite , dans la morale du Christianisme. Ah ! qu'eût-il dit , si , de nos jours , il avoit vu des milhons de victimes , et toutes immolées , non pas à une liberté réelle , mais à une liberté de spéculation ; non pas au bonheur des hommes du tems présent , mais aux intérêts prétendus des races futures. Hélas ! qu'auront - elles de vous ces générations à venir ; qu'auront-elles de vous pour prix?

de notre sang ou de notre désolation 7 Le crime est une mauvaise semence ; il n a jamais produit que des fruits venimeux.

Cependant, qu'allez-vous faire , vous

qui , justement irrités , mais aveuglés par

un esprit de vengeance et en proie à

toutes ses fureurs , voulez être assassin^

envers les assassins et bourreaux envers

les bourreaux ? Arrêtez ; et n'effacez pas

la ligne qui vous sépare d'une bande fa-^

rouclie et d'une secte impie. Ne dis point; ^

Comme il m! a fait , ainsi lui ferai-je /

je rendrai h cet homme selon ce quil

rna fait : voilà les paroles du sage Salo-

mon. La société deviendroit un théâtre

de guerre y une scène où tous les crimes

se succéderoient , si les hommes , refu-

45ant de recourir à la protection des lois ,

se faisoient justice à eux-mêmes. Une

première vengeance deviendroit l'appel

d'une revanche ; celle-ci , d'une violence

nouvelle ; et dans ce cercle sans fin ,

Uientôt on ne pourroit plus distinguer

les premiers mobiles de tant de désordres.

Eh quoi , voilà mon père , mon frère , mon enfant inhumainement massacres ; les tribunaux sont sans force et sans activité ; et vous voulez que , des mêmes armes dont on a fait périr les miens , je ne poursuive pas les brigands , les barbares qui m'ont ôté plus que la vie ! Je veux, je veux que vous soyez chrétiens J je veux que vous soyez les adorateurs du Dieu de paix et de miséricorde : car vous aussi vous aurez besoin de sa clémence et de sa bonté ; non pas en ce moment peutêtre où vous êtes épris d'un mouvement généreux, mais quand vous aurez à dérouler devant lui le tableau de vos actions et de vos pensées. Pardonnez, pardonnez, puisque vous désirez qu'il vous pardonne. Mais je vais essayer de vous retenir par une considération prise dans le sentiment même dont vous êtes animés. Cest la mort de vos parens que vous voulez venger; et leur sang, dites-vous, attend une réparation éclatante du seul ami ,

( i43 ) peut-être, qui leur soit resté sur la terre. Ah ! que leur fait cette terre et les injures qu'on y reçoit? ils sont loin de nos intérêts, loin de nos calculs, dans la nouvelle patrie qu ils habitent; et de là, peut-être, ils contemplent avec mépris toutes nos pensées mondaines , toutes les passions qui nous agitent. Cependant ils vous aiment encore; vous devez Tespérer, vous pouvez le croire; et ce sentiment , le seul lien qui les rattache au monde , leur fait désirer avec ardeur que vous puissiez mériter Taffection du Dispensateur éternel de toutes les destinées , afin qu il vous appelle un jour auprès des amis de votre cœur ; auprès du père que vous pleurez , auprès de la mère adorable dont les regards sont encore fixés sur vous ; auprès de ces enfans , les objets premiers de votre espérance; auprès d'une chaste épouse qui, loin de vous , se promène avec mélancolie au milieu des voûtes enchantées du paradis céleste. Ah ! n en doutez point ; ces parens chéris, Tobjet de vos regrets , et auxquels vous destinez un funeste sacri-

Iice , ces parens chéris en observent le3 apprêts avec épouvante , et ils voudroient pouvoir arracher de vos mains le fer vengeur dont vous êtes armés. Ah ! ce qu'ils désirent , ce qui les touche , ce qui forme peut-étrefunique objet de leur inquiétude, c'est que votre moralité se perfectionne ; c'est que vous fassiez un pas de plus dans la route de la vertu ; c'est qu'une victoire remportée sur votre passion la plus ardente , soit inscrite sur le livre de vie , et rende votre compte meilleur auprès du grand Arbitre des actions humaines.; Eteignez donc les flambeaux que vous aviez allumés sur Tautel de la vengeance , et renversez l'autel même , si vous en avez le pouvoir : allez adorer le Dieu qui tient dans sa main tous les tems , qui a des époques marquées pour sa justice , et qui n'a pas besoin de vous pour l'exécution de ses décrets ; il a pesé les montagnes au crochet et les vallons a la balance; il saura bien prendre la mesure des médians , et apprécier leurs œuvres ; et il leur dira , le jour qu'il le voudra : Main--

tenante

( i45 ) tenant f ai h faire à vous, . . ; Ouï, la fin vient j la fin vient ; elle se recueillera contre eux»

Ce n est donc point à nous que la vengeance appartient ; et , devant le tribunal de la Religion, une injure reçue ne peut servir d'excuse à un acte de violence. Ne dites donc point : Comme il ma fait y ainsi luiferai-je; je rendrai a cet liomme ^elon quil ma fait. Non , non , ainsi qu il vous a fait vous ne lui ferez point ; à moins que vous n'en ayez reçu des services, à moins que vous n ayez à lui rendre du bien pour du bien ; et jamais sur-tout la voix du sang de votre frère ne s'élèvera de la terre contre vous.

O France, que deviendrois-tu à la suite de tant de haines et de tant de crimes ? que deviendrois-tu , si personne ne vouloit rien oublier, ne vouloit jamais pardonner , et si les ressentimens imprimes au fond du cœur des hommes vivans se transmettoient encore en héritage ? ce seroit là le ï(d\\ qui ne s'ëteint point , les Jlammes éternelles.

/. lO

Ci46)

Ah ! combien de coupables j'aperçois autour de ce foyer toujours menaçant !

Vous Têtes , vous qui Tentretenez avec artifice ; et vous Têtes aussi , vous qui ne faites rien pour en tempérer Tardeur dévorante. Vous êtes coupables , vous qui voudriez haïr , qui voudriez proscrire jusqu'à votre ami , si vous en aviez un , dès Tinstant où ses privilèges , ses avantages particuliers résisteroient un moment sous le niveau de Tégalitë ; dès Tinstant où vos mains , rendues si délicates par Tenvie , croiroient toucher à la supériorité la plus légère. Vous êtes coupables , vous qui voudriez exciter des craintes , vous qui provoquez les soupçons , afin d'appeler le despotisme ou de le rendre excusable. Vous êtes coupables , vous qui mettez les hommes entre vos décrets et les obligations de leur conscience ; et qui faites un délit capital des mêmes résolutions dont la Religion fait un devoir. Vous êtes coupables, vous qui voudriez sacrifier au triomphe d'un système le repos et le bonheur de la génération présente; et

( i47) vous êtes coupables aussi , vous qui voudriez lutter avec violence contre les opinions dominantes, et qui ne laisseriez pas au tems le soin de fixer les vérités et de les placer dans leur rang. Enfin, nous rapprochant plus particulièrement du texte de ce discours , et du genre d'excès dont il retrace Tidëe , je dirai que la i^oix du sang de vos frères crie aussi de la terre contre vous , Magistrats et Législateurs ^ contre vous , dépositaires de l'autorité suprême, à quelque titre que ce soit ; contre vous , lorsque vous dédaignez de donner aux lois Fappui des mœurs , et aux mœurs Tappui de la Religion ; lorsque vous laissez errer les esprits sans leur donner d'autre centre que vos commandemens ou vos opinions. Ah ! ne Tavez-vous pas vu , ne le voyez-vous pas ? l'homme peut devenir un être terrible , lorsqu'il n'est plus entrelassé par les liens de la morale religieuse. Cest bien alors qu'il diroit , Comme il ni a fait ^ ainsi lui ferai-] e ; et la terrQ , inondée de sang , présenteroit une succession continuelle de crimes

et de vengeances, de vengeances et de crimes. O Dieu qui nous Tavez donnëe cette Religion sainte , n'abandonnez pas votre œuvre , et faites qu'elle triomphe de la perversité des uns, de Tindiffërence des autres ! Ils reviendront à vous , ô Eternel ! ils y reviendront ; car les plus habiles égarent les nations quand ils se séparent de i:es leçons émanées de votre esprit , et qui seront toujours la sagesse des siècles.

Et Dieu dit : Quas^tufait ? voici : la voix du sang de ton frère crie de la, terre jusqua moi ? Je m'adresse à vous maintenant, et toujours sous l'autorité divine , toujours au nom des paroles sacrées que je viens de rappeler ; je m'adresse à vous , princes et rois , ou chefs de républiques ; à vous qui voulez la guerre et qui la déclarez , qui la poursuivez avec si peu d'inquiétudes et pour de simples combinaisons politiques. Oui , elles vous regardent aussi ces paroles ; et Dieu dit : Qu as-tu fait ? voici : le sang de ton frère crie de la terre jus qii à moi?

On croîroit , à la manière ardente ef légère dont vous décidez de la destruction des hommes, qu'ils sont en vos mains les instrumens d'un jeu d'esprit, plutôt que des êtres organisés pour la vie et pour le bonheur. Ils sont F ouvrage du Dieu suprême, et vous les dévouez , sans compter, à vos spéculations ambitieuses. Encore une année de guerre, dites -vous, afin d'accroître de quelques lieues de pays les limites de l'empire ; et cette année coûtera la vie à cent mille de vos concitoyens! Et si les ennemis , ces ennemis politiques , qui , demain peut-être, seront vos amis, ont vingt mille morts de plus , îl y aura parmi vous sujet d'alégresse.

On s'habitue à considérer les homme* comme des quantités ; et on les chiffre aussi froidement que des pièces de monnoie.

Et qui le croiroit; ces spéculateurs politiques, si libéraux , si prodigues de la^ vie des uns , de la fortune des autres > ne sauroient peut-être se rendre compte à eux-mêmes de l'utilité du but auquel

( i5o> ils veulent atteindre. C'est par des idées d'habitude qu'ils croient à Timportance d'une augmentation de territoire , à T importance d'une nouvelle colonie ; mais le rapport de ces avantages avec les sacrifices que la conquête exige , n'occupent jamais leur mëditdtion. Ils se méprennent à chaque instant sur l'intérêt public , et les pauvres humains sont victimes de toutes ces erreurs de calcul. Comment , avec tant d'orgueil , les chefs des nations •ont-ils un si grand mépris pour leur espèce ? Un sentiment contraire seroit bien plus raisonnable ; car les supériorités de convention sont bien peu de chose ; et c'est notre nature première , notre nature commune , qui est superbe et l'image du Créateur. Ah ! si, pour la mort d'un seul homme , Dieu a dit au meurtrier : Qu astu /ait ? voici : la voix du sang de ton Jrère crie de la terre jus qu'à moi ? quelles paroles adressera- 1- il aux Princes de la terre , s'il les voit sacrifier à leur ambition ou à leurs vengeances des milliers et des milliers de victimes ?

Et n'étes-vous pour rien dans ce forfait , vous peuples imbécilles , qui regardez une guerre comme un spectacle , et une bataille comme une scène animée dont votre curiosité se repait. Vous aviez en main le sceptre de Topinion , et vous nen avez fait aucun usage. Que dis-je? et vous aussi vous voulez des conquêtes , sans réfléchir un moment que Faccroissement des Etats appelle le despotisme. Oui , que vos vœux soient remplis, et vous marcherez sous le joug en plus grand nombre : voilà votre profit, et voilà votre aveuglement !

Cependant, je vous rends justice ; et> je n'en doute point, votre indifférence, votre docile résignation se changeroient en douleur et en épouvante , si vous pouviez être témoins des malheurs de la guerre ; si vous aperceviez avec quelle facilité , avec quelle précipitation les généraux exposent les soldats livrés à leur commandement; et si vous saviez que^ dans les combinaisons militaires, la gloire du chef ou sa réputation pèse plus que dix

( i52 ) tnîlle vies ; si vous voyiez ces bandes guerrières, cette jeunesse en armes , où vous avez j vous , un fils , vous , un frère, emportées par leur courage, courir à la mort en commençant à vivre. Car telle est la guerre et ses travaux pénibles , qu on ne peut y dévouer , qu'on ne peut soumettre à son fléau destructeur les hommes qui ont eu déjà leur pleine part des délices de la vie ; les hommes qui ont éprouvé les traverses du monde; les hommes que des pertes funestes ont isolés , que la fortune souvent a délaissés , et dont famé est déjà flétrie par finjustice et l'ingratitude. Non, il faut pour la guerre cette brillajite jeunesse , fornement de fespèce humaine; cette brillante jeunesse qui vit encore d'espérance , qui n^a point été détrompée , et à qui le monde paroît un enchantement. On abuse de son imagination , de son ardeur, de son imprévoyance , pour lui faire aimer les périls , et pour la distraire des idéesi funèbres qu'une réflexion tranquille ne nilnqueroit pas de lui présenter.

C i53 ) Ah ! si vousles voyiez ces jeunes soldats,^ sî vous les voyiez , vous père tendre, vous mère passionnée , renversés et foulés dans la poussière par les chevaux de leurs compagnons , et délaissés , malgré leurs géxnissemens, par des phalanges que rien n'arrête ; si vous les voyiez , vous père tendre, vous mère passionnée, emportés dans un hôpital où les secours commencent à manquer au nombre des blessés , et où des ouvriers novices viennent en Kâte faire l'apprentissage de leur science , au milieu des cris de douleur des malheureux patiens : ah ! vous frémiriez sans doute a cet affreux spectacle ! Il a regretté , ce fils, ce malheureux fils ,' de n avoir pas péri sur le champ dé bataille ; il a regretté les soins dont il avoit fait Fépreuve pendant son enfance ; il a regretté sur-tout les derniers embrassemens des auteurs de ses jours : Cependant il est près de mourir ; lui et ses compagnons n'ont plus qu'un souffle de vie : la tombe est éntr ouverte , et l'on cherche encore à les entretenir du monde et de ses mensonges. On voit, au

( i54) milieu de ces corps mutiles, et jetés ça et là sur des grabats à mesure que des tombereaux les apportent , on voit des hommes pleins de vie parcourir les rangs , et dire , avec la morgue du bonheur , à ces infortunes : « Camarades , soyez conyy tens, c'est au champ d'honneur que 5> vous avez succombé ; soyez contens , » vous mourez pour le Roi , vous mourez » pour la République ! w Les victimes affoiblies ne peuvent plus répondre ; mais lorsqu'elles entendent résonner à leurs oreilles ces vaines paroles de gloire mondaine , elles n'y prennent plus d'intérêt ; et lorsqu'elles entendent dire à des hommes , ou troui peurs ou trompés , Soyez contens , leur sentiment intérieur résiste à cette invitation de parade , à cette invitation toute artificielle. Contens ! disentils en eux-mêmes et du reste de leur pensée , du reste de leur souvenir ; contens ! et nous quittons le monde avant d'en avoir joui ; et c'est à l'entrée du banquet que nous sommes chassés. Contens ! et nous mourons. Contens ! et nous mourons Iqin

C i55) de nos parens qui nous avoient aîmés ; leurs mains secourables ne se tendent plus vers nous , et nous ne pouvons plus être témoins d'une larme qui nous promette des regrets. Contens ! disent encore quelques-uns avec un profond gémissement ; contens ! et nous perdons Tunîon qui faisoit notre espérance , cette félicité que les regards de Tinnocence et de la pudeur sembloient nous avoir garantie ; et voilà

cet anneau , le gage de sa foi Qui le

reprendra^ qui le rapportera arrosé de mes larmes ? Ah ! cruels politiques , vous nous avez enlevé aux plus douces jouissances de la vie , à celles qu'un Dieu bienfaisant avoit disposées pour nous ; et ce sont des chimères mondaines que vous nous présentez encore à notre dernière heure. Ah ! c'est d'un autre tems, c'est d'un autre séjour, c'est d'un autre Maître; d'un autre sur-tout C[ue des Princes de la terre , que nous voudrions entendre parler

]N[ous n'en douterons point : si les rq^jr^ets silencieux que nous avons essayé

de vous peindre avoient une consistance ^ une forme visible , les illusions de Tarnbition ne liendroient pas contre un pareil spectacle : mais les peines d'un cœur malheureux s'évanouissent avec lui ; et au milieu de la guerre rien ne frappe que la destruction ; et ce ne sont pas les douleurs des mourans qu'on examine, c'est le nombre des morts qu'on suppute et qu'on additionne. Et vous , survivanciers qui faites ces comptes , et dont les yeux ardens courent en rnéme tems à d'autres intérêts , pressez-vous de sentir, de savourer vos forces; pressez -vous de croire à votre pleine vie , car demain peut - être sera votre dernier jour , et vous aurez aussi des successeurs qui ne songeront point à vous. Ah ! qu'ils sont insensée , et ceux qui commandent la guerre et ceux qui s'en réjouissent ; et ceux qui dévouent à la mort tant de victimes, et ceux qui consomment aVec tant de bonne volonté ces sacrifices. Les uns deviennent inhumains par spéculation , les autres par docilité ! Le& u^s

( i57 ) ordonnent de haïr , sans que leur cœur «oit agité; et les autres haïssent à jour nomme, sans jamais apprendre le motif de leur aveugle passion.

Rapides passagers que nous sommes «ur cette demeure ornée des mains du Créateur , et unis par les mêmes liens , organisés d'une manière semblable , étions-nous appelés à tant de querelles ? Faites avec nous une réflexion dont nous sommes frappés. Que deux hommes d'un même pays, et conduits par des intérêts différens , se rencontrent sur une terre étrangère et à quelques mille lieues de leur patrie : ils se rapprocheront , ils se croiront de la même famille , ils deviendront des frères Tun pour Tautre. Eh bien l les hommes de Tàge présent , voyageurs de hasard dans Tinfinité des mondes, dans Téternité des tems , ne devroient-ils pas être engagés par cet exil commun , par cette conformité de destinée , à s'entreaider ou à vivre en paix. Us se trouvent en effet à une distance incalculable de leur véritable patrie J à une distance au

moins incalculable et du lieu de leur départ et du terme de leur voyage ; ils sont tous errans dans Timmensité. Et pourtant c'est sur cette demeure d'un instant qu ils se font la guerre et qu'ils s'entre -détruisent. O folie des folies! ô ignorance profonde de notre petitesse et des grandeurs qui nous environnent !

C'est par la morale, et par elle seule, que nous sommes en rapport avec tout ; avec le connu et avec l'inconnu, ai^ec les choses passées et avec les choses qui sont à venir. O vérités qu'on ne peut trop redire , fussent - elles dédaignées , fassent-elles rejetées sans cesse ! Non , le Dieu de bonté, le Dieu que vous servez , ne sauroit approuver ni vos funestes ambitions, ni vos haines politiques, ni vos guerres sanglantes ; et il détourne ses regards des combats où les hommes , ses créatures d'élite , se déchirent et s'entre-détruisent. Aussi , que d'autres viennent bénir les étendards de la guerre , et qu'ils le fassent au milieu de ce temple où nous adorons chaque jour un Dieu de

( i59) charîtë; nous ne suspecterons point leurs intentions , nous ne querellerons point leur conscience : mais ministres d'ua Dieu de paix, nous ne parlerons que de paix, nous ne prêcherons que la paîx.i Notre bouche , consacrée à la louange des vëritës religieuses, ne célébrera point ces principes de gloire mondaine qui ont introduit parmi les hommes tant de passions hostiles , tant de rivalités sanguinaires , et qui ont substitué d'illustre3 fictions aux maximes simples de la morale. Ahî qu elle revienne sur la terre , cette fille du ,ciel , cette paix , cette aimable paix; elle s'annonce, elle ne peut tarder ; c'est le Seigneur qui Tenvoie pour consoler nos cœurs : c'est lui qui prête Toreille aux gémissemens de la terre ; c'est lui qui prend pitié de nous. Et déjà, que tous les citoyens se préparent à faire servir un si grand événement au bonheur de la patrie. Vous , les chefs de l'Etat , que Fabondance de vos soins paternels répare, s'il se peut, les pertes que nous avons faites. Appelez à votre aide les bras

de ragriculteur , Findustne du manufacturier , le génie du négociant , et cette confiance qui double toutes les forces.

Vous, les gardiens des mœurs , ministres de la Religion , ranimez votre zèle , et entraînez les hommes dans les routes laborieuses de la vertu et dans les riantes voies de la foi et de respërance. Vous, orateurs; vous, écrivains distingués, et en droit par vos talens de guider Topinion publique , faites sentir le prix du repos ; et donnez aux idées d'ordre , aux sentimens de modération , le secours de vos paroles et Tappui de votre éloquence.

Vous , jeunes gens , associez-vous à tout ce qui est beau ; et après avoir quitté les combats , cultivez les arts de la paix ; aimez les divers genres de gloire ; et au milieu des assemblées politiques , acquérez ce courage de Tesprit, plus rare encore que la valeur militair:? , et qui, dirigé par la sagesse, devient Tennemi redoutable des oppresseurs et des tyrans. Et vous , femmes sensibles , à qui l'Etre suprême , ce Dieu d'amour et de bonté^ a remis une

sî belle part dans la distribution des autorites sociales , adoucissez les mœurs de nos guerriers, et rattachez- les par vos doux liens aux intérêts domestiques, aux sentimens de famille , et à toutes les affections qui seroient le but continuel de la vie , si des biens de convention , ou des idées factices , ne venoient pas nous détourner de nos penchans naturels.! .Vous enfin , braves et généreux soldats f qui reviendrez bientôt dans vos foyers , chargés des trophées de la victoire , puissiez-vous , après avoir combattu pour Thonneur et pour la renommée, retrouver au milieu de nous une volonté franche de louer et d'admirer ; une reconnoissance qui réponde à votre attente et vous dédommage de vos travaux ! puissiezvous encore, après avoir combattu pour nos droits, retrouver parmi nous la justice honorée ! puissiez-vous, après avoir combattu pour l'avantage et la prospérité de votre patrie , y retrouver debout la fortune publique ! puissiez-vous sur-tout, après avoir combattu pour la liberté, la /. 11

( i62) retrouver cette liberté, et dans les lois, et dans le gouvernement , et dans Tesprit public , et dans le cœur de tous les Français! O Dieu! nous formons des souhaits; mais vous seul vous les exaucez , vous seul en avez le pouvoir : ô Eternel ! soyez-nous favorable ; faites que nous nous aimions les uns les autres comme vous nous avez aimés; et que la paix, le jour où elle viendra , nous trouve préparés à une régénération de mœurs , de principes et de sentimens. Et que de cette terre , consolée par votre clémence, il ne s élève désormais que des cris de louange et de bénédiction à r Auteur de la nature , à notre Maître , à notre souverain Bienfaiteur.

( i63 ) DISCOURS II.

De la Justice,

La Justice élève une Nation , et l'iniquité fait l'opprobre des Peuples. Proverbes , cliap, 14 ,

Là A justice élève une Nation , et F iniquité fait r opprobre des Peuples, Cette association de la justice aux idées de gloire et de beauté ; cette association magnifique n'est pas une vaine image , mais une vérité parfaite ; car la justice réunit des caractères si imposans, des propriétés si utiles et si nécessaires , qu'au milieu de nos institutions politiques, elle est une représentation de Tordre dans Tauguste assemblage des œuvres du Créateur. Oui, la justice qui laisse à l'intérêt personnel toute son action, qui le laisse en quelque manière se plier et se replier sur lui-même, mais qui le contient dans les limites fixées par rintérét général ; la justice alors nous

Il *

rappelle cette Puissance , aussi simple que régulière , qui , en laissant les globes célestes se mouvoir sur leur axe , les retient en même tems autour d'un centre commun , et les empêche de contrarier , par leur marche errante , le système harmonieux de Funivers.

Les vastes réunions d'hommes soumis au même pacte social , ces réunions auxquelles nous avons donné le nom de Peuples ou de Nations , ne seroient qu un assemblage tumultueux d ennemis ou de rivaux , une scène continuelle de prétentions en discorde et d'intérêts en hostilité , si la justice , cette belle idée morale et politique , n'étoit pas venue régler les ambitions et les convoitises; et si elle n avoit pas élevé une barrière contre les entreprises de Tégoïsme, en formant le code des droits réciproques.

Elle n'a point arrêté le développement de Tindustrie ; elle n a point mis en esclavage les facultés de Thomme ; mais elle nous a tous avertis de nos obligations envers les autres, et elle nous a donné le moyen de

vivre en communauté , sans trouble ef sans confusion. Oh ! quels services elle a rendus aux hommes , cette justice aujourd'hui si insultëe par ceux-là même qui dévoient la défendre ! Mais telle ëtoit sa force , que les débris de ses colonnes renversées servent encore de soutien à r édifice sociaL

Cependant la justice n'est pas seulement respectable à nos yeux , comme la meilleure et la plus ancienne protectrice de Tordre public ; elle réunit encore, dans ses titres de gloire , le singulier mérite d'avoir été le premier mobile des grandes entreprises , le premier encouragement offert au développement de Findustrië.- Le jour où Ton a dit à T homme actif et laborieux : « Cette terre , dont tu arracheras les ronces et les épines, que tu remueras , que tu laboureras , que tu ensemenceras , que tu défendras contre les incursions des animaux destructeurs ;^ cette terre t'appartiendra d'une manière irrévocable » ;: le jour où l'on a pu lui

tenîr ce langage , tous les genres de travaux furent excités, toutes les émulations prirent naissance.

L'institution des propriétés, lorsqu'elle fat consacrée et. garantie par Tautorité publique , permit aux hommes de donner un; libre essor à leurs moyens et à leurs talens ; et , au nom de leur intérêt personnel, ils accrurent, sans y penser, la prospérité générale : car il y a cela de merveilleux dans la justice conservatrice des propriétés , qu'elle ne sépare rien qu'en apparence ; tant les hommes ont besoin de compagnons pour acquérir de la fortune, et de copartageans pour en jouir ! Un particulier ne peut faire valoir son capital par l'agriculture ou par des établissemens de fabrique ou.de commerce maritime, qu'en cédant la moitié du revenu aux hommes qui lui prêtent leurs secours dans ces divers genres d'entreprise ; et l'autre moitié, il la divise entre des ouvriers ou des serviteurs , qui lui donnent en échange le fruit de leur travail , ou qui lui dévouent et leur tems

(i67) et leurs soins. Ainsi les hommes qui entretiennent leur oisiveté par le vol et le brigandage, nuisent essentiellement à la partie laborieuse de la société, qui obtient, par son travail, une partie des revenus dont les propriétaires ont la disposition.

Le riche est un simple distributeur des subsistances rassemblées dans ses mains par l'argent ; et son lot en plaisirs n'est pas souvent le meilleur. Il ne peut augmenter le nombre de ses sens , ni forcer d'un degré leur capacité : il est donc réduit à rechercher des commodités dont rhabitude éteint le charme ; et à goûter , au milieu des inquiétudes de son imagination , les uniformes jouissances de l'oisiveté.

Ainsi la justice, qui sert à maintenir la distinction des propriétés, n'offense point le bonheur , même dans les momens où le hasard des fortunes offre çà et là le spectacle d'une grande inégalité- Il faut d'ailleurs , en parcourant d'un œil philosophique les résultats de l'institution des propriétés , considérer cette

institution dans son ensemble et dans ses diverses dépendances. Et Ton anroit de quoi répondre aux objections d'une aveugle jalousie , si Ton avoit montré que le travail, l'émulation, l'industrie, et le repos , la paix des sociétés , tous ces biens incomparables, ont pour base première la sauve -garde de sa possession, et la jouissance certaine de la fortune dont on s'est rendu maître par son travail et par des moyens honnêtes et légitimes.

Les lois doivent sans doute , par de sages mesures , apporter des obstacles à l'accumulation des richesses dans les mêmes mains ; mais toute disposition arbitraire , toute atteinte au principe inviolable de la justice , seroient aussi contraires à l'intérêt de la société qu'aux lois de la morale.

Qu'on se figure un peuple nombreux où la justice cesseroit d'être en recommandation et en honneur : bientôt on verroit la fraude et la tromperie devenir un objet universel d'industrie ; on s y adonneroit , comme à une spéculation de

tous les jours et de tous les înstans ; et cet abaissement dans les idées ameneroit tous les genres d'avilissement. Iln'y auroit plus aucune élévation dans les sentimens; aucune vérité , aucune confiance, aucun exercice noble de Tesprit et du caractère ; et ces qualités, ces vertus, après avoir fait si long-tems Tornement et la gloire du monde , deviendroient peut-être un sujet de dérision.

Remarquez aussi comment la Religion,, qui prête continuellement son assistance aux vérités politiques , recommande partout la justice. Et Job , le saint homme Job, lorsqu'il cherche à obtenir la bénédiction du ciel ; lorsqu'au milieu de ses peines il recueille les titres dont il peut se glorifier auprès de TEternel , il dit : J'étois rei^étu de justice , et elle me ser^ uoit de vêtement ; m.on équité m é toit com^me un manteau et comme une tiare.

Ah ! qui de nous pourroit , avec une confiance entière , adresser les mêmes paroles à TÈtre suprême , à cet Être qui

( 17^ ) suit nos actions dans les ténèbres, et qui lit dans nos pensées ; à cet Etre qui sait tout , qui voit tout , qui est présent partout ! Vous vous croyez justes , vous qui vous souvenez d'avoir été des dépositaires fidèles ; vous qui n'avez jamais ravi le bien d'autrui , ni par force ni par adresse. Vous ignorez donc toutes les dépendances de Tesprit de justice , de cet esprit simple dans sa conception , mais dont les applications sont si diverses ? Le menteur est un homme injuste , Thypocrite de même, le calomniateur de même ; Tingrat encore est injuste. Les autres vous disent la vérité ; vous l'attendez , vous l'exigez d'eux; et si, en échange, vous leur dispensez des mensonges , vous êtes évidemment injustes. Les autres se montrent à vous tels qu'ils sont ; et si vous vous parez à leurs yeux de couleurs empruntées, vous êtes injustes; vous ressemblez à ces faussaires qui mettent l'effigie du prince, ou la marque du titre fin , sur des monnoies de bas aloi. T^es autres parlent de vous selon leur sentiment , selon leur

( -71 ) pensée ; et vous trahissez votre conscience pour attaquer leur réputation , et pour leur imputer des torts qu'ils n ont pas : quelle injustice plus grande pourriezvous jamais commettre? Enfin, les autres vous ont rendu des services , et vous vous tenez à Fëcart quand ils ont besoin de vous ; vous êtes encore injustes, et souverainement injustes.

Mais sans sortir du cercle précis de la justice et de son interprétation commune, êtes -vous justes, vous qui empruntez sans être sûrs de rendre , ou qui risquez imprudemment le gage de vos créanciers ? Etes-vous justes, vous qui abusez du malheur pour imposer dans vos contrats des conditions tyranniques; ou qui vous prévalez d'une situation favorable à votre avarice , pour mettre en concurrence les hommes de travail , et réduire leur gage au plus étroit nécessaire ?Etes-vous justes, vous qui abandonnez vos domestiques au moment où Tâge et les infirmités ne leur permettent plus de vous rendre les mêmes services? Etes -vous justes encore, vous

( Î72 ) qui refusez de rendre à César ce qui esc il César ^ et qui cherchez à vous affranchir des tributs que vos concitoyens acquittent avec scrupule et avec candeur ?

Enfin, sans aucune distinction de personnes ou de circonstances , êtes - vous justes, vous Ions cjui faites à autrui ce que vous ne voudriez pas quon vous fit ? Scrutez - vous ; examinez - vous , rentrez dans rintérieur de votre conscience ; raais songez que Toeil du Juge suprême y pénètre avec vous, et qu'il n^'est pas là à distance de vos tromperies , comme les hommes, mais à lorigine même de vos feintes et de vos dissimulations.

Eh quoi ! c'est vous , foibles humains, c'est vous, dénués de toute espèce de titres auprès du souverain Maître du monde , et qui pourtant lui adressez habituellement des vœux et des prières ; c'est vous qui , dans le même tems , vous montreriez injustes envers vos semblables ! Vous demanderiez des grâces en élevant vos regards vers le ciel , et vous vous refuseriez , sur la terre , à une réciprocité légi*

lime , à une réciprocité commandée au nom de la morale et au nom des lois !

Mais je vais suivre un moment vos petits calculs , et me resserrer avec vous dans les intérêts du monde. Que vous promettez-vous de telle ou telle injustice ? un profit pécuniaire : mais évaluez le bonheur que pourra vous procurer ce profit, avant d y sacrifier Testime et la confiance des autres ; faites ce compte exactement, et vous verrez que la morale stipule mieux pour vous que votre avarice. Vous vous croyez , peut - être , affranchis de toute espèce de liens , en dédaignant Topinion publique ; et vous ne voyez pas qu au-delà du nécessaire, le prix de fargent, fattrait des dépenses , tiennent à fespoir d'une sorte de considération relative; et qu'ainsi le plus petit luxe d'état est un commencement de servage envers cette opinion que vous feignez de mépriser.

Voyez -le donc : il est deux opinions ; Tune noble et respectable à cause de ses rapports avec les idées d'ordre , et cellelà récompense la justice et la bonne foi i

(174) l'autre petite et ridicule dans son autorité , et celle-là récompense le luxe et la fortune.

C'est pourtant cette dernière que vous voulez servir, et servir uniquement ; il n'y a pas là de quoi vous glorifier , de quoi vous dire indépendans , de quoi vous dessiner à vos propres yeux comme des gens ide force et libres de préjugés.

Ah ! quittez ces erreurs, quittez ces tromperies de votre imagination ; et pour votre intérêt , même le plus prochain , honorez la justice et suivez ses leçons. Et vous qui vous sentez foibles contre les exemples corrupteurs du tems présent , appelez à votre aide la Religion , et laissezvous guider par sa vive lumière. Croyez-la , quand vous hésitez , et quand vous commencez à perdre route au milieu du labyrinthe de fintérét personnel. Que le calme de fhomme juste , que la sérénité de son ame , vous attirent vers lui et vous engagent à le choisir pour modèle. Ne le voyezvouspas , c'est l'expression de Job ; ne le voyez-vous pas , au milieu des méchans ,

couvert de son manteau et paré de sa tiare ? Les vanitës , les convoitises du inonde errent autour de lui sans Témou'* voir ; il résiste à leurs séductions , et il oppose à Tinsolence des vices du siècle toute la majesté de la vertu. Ah ! qui oseroit mal juger des forces de Thomme juste ? Il est en harmonie avec Tordre; il Test avec la nature ; il Test avec les pensées du Créateur : il faudroit , pour Tabattre , altérer son essence. O Dieu ! s'il en est parmi nous de ces justes que vous aimez ; soutenez leur courage , afin qu'ils nous servent à tous d'encouragement , et afin qu'ils nous présentent le beau spectacle de l'homme en alliance avec le ciel , et en combat victorieux avec les passions qui nous font la guerre.

Nous n'oublions point que nous sommes appelés à vous entretenir de la justice des princes , de la justice des gouvernemens, de la justice des dépositaires de l'autorité suprême ; n'importe le titre ou la nature de leur puissance, La justice

èleve une nation ^ et V Iniquicèfait Vop" probre des peuples ; voilà les paroles sacrées que nous avons choisies pour texte : mais nous ne nous sommes pas écartés de notre sujet en considérant d'abord , dans les rapports d'homme à homme , les devoirs imposés par cette ém inente vertu. L'intérêt des particuliers et l'intérêt des nations offrent aux regards de T observateur plusieurs caractères distincts ; mais ils ont une origine commune, et leur union est indestructible.

Grand Dieu ! c'est aux puissans de la terre que nous avons à parler ; mais que sont - ils devant vous ? Faites que nous remplissions notre ministère avec sagesse et avec courage. Inspirez - nous la confiance dont nous avons besoin , et prêtez à notre langage lautorité qui lui est nécessaire. C'est de la justice des nations , de la justice des peuples que nous voudrions rappeler le devoir et retracer la nécessité. Quel sujet, et dans tous les pays et dans tous les âges ! quel sujet en ce tems! Dites à J énisalem de nous entendre ,

et

et h Sion de nous écouter. Ah ! sî nous pouvions espérer de ramener aux sentiers (le la justice et de la vérité les hommes qui s'en sont écartés ; si nous pouvions jeter en terre quelques germes d'un fruit salutaire ; sî nous pouvions, animés d'un

saint zèle Mais Paul plante, A polios

arrose , et Dieu seul donne F accrois^ sèment. Oui, Thomme essaie, l'homme poursuit, et Dieu seul bénit ses travaux.

C'est au nom de la justice, c'est pour la protéger , pour la défendre , que les gouvernemens ont été institués ; et cette première vérité , cette vérité simple , devroit être sans cesse présente à l'esprit et au souvenir de tous les dépositaires de. l'autorité.

Les hommes, à mesure qu'ils renon-^ cèrent à la vie sauvage et à leurs courses ^ errantes ; les hommes , à mesure qu'ilsse rapprochèrent et se réunirent, eurent besoin de trouver dans un plus petit:

espace les productions nécessaires à leur subsistance, et ils se livrèrent à la çul-..

ture des terres. Ils reconnurent ensuite , et promptenient , que rétablissement des propriétés pouvoit seul exciter le travail et r émulation ; et ce système une fois admis, les idées de justice s'étendirent et se perfectionnèrent. On prescrivit des devoirs, et Ton eut besoin d'une surveillance. On eut des conventions , et Ton soccupa de leur garantie. De là Torigine du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif; deux autorités qui, Tune et l'autre, ont pour motif et pour titre premier l'intérêt commun des hommes au maintien de l'ordre social. Un gouvernement injuste ressemble donc à un père dénaturé : celui-ci agit contre son instinct, l'autre contre sa loi primitive.

Une seconde considération doit rendre la justice infiniment respectable aux chefs des Etats; c'est que sans elle ils ne pourroient jamais gouverner un grand pays. C'est la justice en effet qui tient en harmonie cette multitude infinie de relations dont Tordre social se compose , et qui réduit ainsi la tâche des gouvernemens

( ^79) à un nombre de combinaisons proportionné à leurs facultés et à leurs moyens.: Ils seroient entraînés , ils seroient contraints à une action continuelle , si , dédaignant la justice et son intervention salutaire , ils vouloient tout régir par des lois ou des volontés arbitraires. Le despotisme le plus rigoureux , le plus actif , ne pourroit suffire à une telle entreprise.

Qu'on me permette une comparaison.

Représentons -nous Thomme , déjà disproportionné par sa foi blesse à ladministration morale qui lui a été confiée; rhomme, ne réglant qu'imparfaitement son esprit et ses goûts , ne dominant qu'avec peine son imagination , et combattant souvent à armes inégales son caractère et ses passions; représentonsnous rhomme , affaissé de cette manière sous les difficultés de son gouvernement moral , et demandant néanmoins d'être encore chargé du soin de régir le mouvement intérieur de son être physique.

Il veut guider lui-même le jeu continuel

de ses fibres ; il veut guider Taction des vaisseaux innombrables dont Tëconomie vitale est composée ; il veut en diriger les ramifications; il veut enfin devenir le moteur arbitraire de cette organisation secrète soumise jusqu'à présent aux seules lois de la nature. Quelle folie à Thomme ! vous écriez -vous. N'ëtoit - ce pas assez t)Our sa science, de Fautorité qui lui avoit été confiée ? Vous avez raison; mais il faut porter le même jugement des chefs d'un grand Etat, lorsque, non contens de leur immense tâche, ils voudroient encore gouverner, déranger, modifier et changer à leur volonté cette vaste partie de Torganisatîon sociale, placée d'un tems immémorial sous Tempire de la justice.

Qu on réfléchisse au rapprochement que nous venons de faire ; il est exact , et doit servir à rendre plus sensible une vérité de la plus haute importance.

Ah ! que la justice simplifie le travail des princes et des hommes en autorité parmi les nations. Nous l'avons déjà dit , fèX nous aimons à- le répéter : la justice

( i8i ) «st dans Tordre moral une image de ces lois primitives de la nature, auxquelles nous attachons avec raison le mouvement rc^gulier des mondes et l'harmonie de Tunivers.

Telle est même rutilité complète de la justice ; telle est sa concordance avec Tesprit des sociétés politiques , qu'on ne peut y toucher d'une manière arbitraire, qu'on ne peut y toucher avec Fautorité,. sans laltérer ou la dégrader»

C'est ici pourtant qu'une objectront commune se présente naturellement. Le respect pour la justice , dira - 1 - on , nedoit -il pas céder à l'intérêt de l'Etat? Nous répondrons hardiment que cette question est vaine ; car jamais la justice n'est en contradiction avec Tintérét de l'Etat, et jamais l'intérêt de l'Etat n'est en contradiction avec la justice.

Voulez - vous en effet subvenir à desbesoins extraordinaires : une répartition d'impôts , établie sur des proportions justes, sera plus productive qu'une répar^

( i82 ) tîtJon établie a une manière arbitraire et capricieuse ; et il restera de plus , en ressource , tous les moyens qui naissent de la confiance.

Mais vous dites : Les impôts sont au comble ; le peuple murmure ; le crédit a disparu , le crédit n'existe plus ; et les dépenses publiques se sont élevées à un si haut période , que Ton manqueroit des fonds nécessaires si Ton se refusoît aux mesures de violence , aux altérations de monnoies , aux engagemens hasardés , aux promesses fallacieuses. Voilà donc le moment où la justice seroit en con« tradiction avec l'intérêt de TEtat.

Vous parlez ainsi ; mais ce n'est pas la justice qui est en contradiction avec l'intérêt de l'Etat ; c'est votre administration , c'est votre conduite. La justice seroit votre meilleure aide , si vous aviez été sages , si vous l'étiez encore. Ne dites donc pas que vous en ordonnez le sacrifice pour l'intérêt de l'Etat ; car ce sont vos erreurs et vos fautes qui amènent cette fatale nécessité. Et malgré l'extrémité

des affaires, un retour de votre part à r économie , à la modération , à toutes les idées saines en gouvernement , vous rendroit encore riches par la justice, et riches par elle seule.

La justice a pour amies la raison et la prudence ; et c'est après lavoir isolée de ses fidelles compagnes , que vous la calomniez , que vous la déclarez incapable de rendre service à TEtat. O insensés ! est-ce à vous qu il appartient de détruire sa réputation ? Ne la voyez - vous pas accompagnée du cortège des siècles , et entourée de tous les législateurs , de tous les princes qui ont illustré la terre 2 Rangez- vous devant elle , esprits rebelles à son autorité , esprits de nouvelle extraction , et qui voulez tout changer , tout mettre à votre date. Mais la justice n'est pas un système ; elle est la morale , elle est la politique , elle est le génie social ; elle est enfin Tidée éternelle , et Tun des anneaux de Tordre universel.

L'intérêt de TEtat présente un carac-' tère bien différent -^ il est, par sa nature.

arbitraire et mobile ; chacun l'explique ; chacun le décrit à la mesure de son savoir , et très-souvent au gré de sa passion dominante. Et quand on examine les diffërens interprètes de cet intérêt , quand on les regarde et qu on les voit a la hauteur commune, on ne peut les mettre en parallèle , eux et leurs opinions , avec les majestueux supports de la justice , avec les autorités qui Font fondée , et qui ont déterminé Thommage des hommes et le respect des nations.

Disons - le donc , et avec une pleine confiance : la prééminence de la justice, sur le mot imposant d'intérêt de F Etat, ne peut être détruite qu'à la parole des anges , et par des êtres dont les lumières surnaturelles attireroient notre aveugle confiance. Jusque-là , nous croirons que la justice est le premier des intérêts au milieu des sociétés publiques ; le premier en utilité , le premier en force ; et de plus encore , le premier en honneur et en réputation.

Oui , le premier en utilité , le premier

(i85) en force ; car la justice appelle la confiance, et la confiance met entre les mains du gouvernement toutes les fortunes ; elle les lui donne même à l'avance , car elle ajoute au présent les ressources de l'avenir. Tout l'argent sort , tout Targent circule à Tabri de la justice; et la plus simple promesse est égale aux métaux qu'on pèse à la balance, et dont on a vérifié le titre par des experts.

Vous vanterez , sans doute, ce que valent aussi la fraude et l'injustice; vous montrerez que , par elles , on reçoit et Ton ne rend point ; on promet , et Ton n exécute point ; que par elles , on fait mieux encore , on retient les dépôts , et Ton injurie ses créanciers ; on s'empare des propriétés , et l'on accuse les propriétaires; qu'enfin, et de toutes manières, on remplit son trésor de butin, et l'on s'enrichit de dépouilles. Telle est la marche financière du crime : mais alors aussi l'épouvante devient générale; l'argent fuit , Targent se resserre ; et , comme on fait rentrez les troupeaux à

rapproche des loups ravisseurs , chacun retire ses richesses du milieu de la circulation ; on les cache , on les dissimule, on a peur de sa fortune comme d'un sujet de persécution ; et les citoyens en alarme ne songent plus qu à se garantir de l'autorité suprême , de cette autorité qu'eux-mêmes avoient élevée pour défendre leurs droits et pour assurer leur tranquillité.

Hommes puissans dans l'Etat , princes ou chefs populaires , régnez avec justice , et gouvernez de même. Vous le devez , par respect pour les lois religieuses ; vous le devez pour le bien général ; et vous le devez encore pour votre intérêt particulier. Vous vous méprenez quand vous faites un autre compte ; car le tems est toujours pour la morale. Les moyens de violence vous séduisent par la rapidité de leur effet , et vous croyez , de plus, qu'ils affranchissent des soins nécessaires pour captiver la confiance ; mais si vous éprouviez le besoin de colorer vos actions, et si vous appeliez à votre aide l'hypocrisie ,

( i87) ne serîez-vous pas avertis , ne reconnoîtriez-vous pas vous-mêmes, queTestime a son usage pour les hommes en autorité ? Eh bien , cherchez-la cette estime , non par une feinte , non par aucune surprise , mais par les grandes voies qui mènent à elle. De quoi sert Fhypocrisie , dans les rangs élevés de la société ? Elle ne peut en imposer à personne; on est là trop en vue pour échapper aux regards vigilans des observateurs. Ah ! pourriez-vous longtems Tignorer ! la franchise et la vérité sont le plus bel ornement du pouvoir suprême; elles sont ^^ tiare y ainsi que la justice et la bonne foi.

Le Roi-prophète , dont les paroles ont servi de texte à notre discours , se formoit une idée vraie de l'injustice des gouvernemens , lorsqu'il la dévouoit , non pas seulement à Tindignation des hommes , mais encore à leur mépris. Et en effet , Tin justice des princes est plus honteuse que rinjustice des particuliers ; puisque ^ dépositaires de Tautorité suprême , et

tenant en main la force publique , ils ne craignent point la vengeance des lois, et peuvent , sans péril , manquer à leur parole. L'injustice fait l opprobre des peuples ; voilà l'expression de Técrivain sacré.

Oui , autant il est beau , autant il est honorable aux souverains , aux guides des nations, de contenir, par la justice, des passions en combat et des intérêts en rivalité ; autant , peut - être , il y a d'abjection et de lâcheté à se servir de la toute-puissance pour violer à son gré les droits dont on est le gardien , les droits universels dont on a Tauguste tutelle.

Que faites -vous donc, vous c]ui , au milieu des ressources immenses et multipliées d'un riche pays , choisissez dans vos embarras un moyen dont l'indigence absolue cherche encore à se défendre , Texpédient honteux et facile de retenir ce qu'on doit , de prendre aux créanciers de TEtat leur fortune. Que faites -vous, et que faut-il vous dire ? ha justice élève une nation , et ï iniquité fait V opprobre de$ peuples.

Que faJtes-vous , vous quî , pour dissimuler votre esprit de fraude , ou pour en éloigner la publicité , vous acquittez d'abord avec une moniioie de fiction , et quî lannullez après en avoir épuise Tusage ? que faites- vous , et que faut-il vous dire ? La justice élhve une nation , et t iniquité fait V opprobre des peuples.

Que faites -vous encore, et vous quî punissez les enfans des fautes de leurs pères , ou les pères des fautes de leurs enfans ; et vous , qui poursuivez comme une violation de la loi les actions commises avant l'existence de cette loi , les actions jusque-là reconnues pour bonnes ou pour innocentes ; et vous qui admettez en preuve les dénonciations de la haine ou de la politique , et qui condamnez un accusé sans lui permettre de se justifier , sans rappeler ni T entendre ? que faitesvous , et que faut-il vous dire ? La justice élè^e une nation , et V iniquité fait Vop-^ prohre des peuples.

Que faites-vous sur-tout , vous qui mettez les hommes entre féternelle loi de la

conscience et la loi nouvellement écrite ; et qui punissez par Texil ou la mort la préférence que Ton donne à la première, cette préférence qu'un Dieu commande ; et ce Dieu c est le vôtre ? Ah ! n est-ce pas à vous , et à vous qu'il ^ut dire : La justice élèi^e une nation y et V inic/uité fait l'opprobre des peuples ?

Ah ! soyez moins terribles, soyez moins redoutables, et soyez justes. Vous célébrez les nombreuses victoires que vous remportez sur des ennemis : mais que font-ils les ennemis ? ils sont injustes ; ils confisquent, ils distribuent les biens selon leur caprice ; ils emprisonnent , ils bannissent , ils proscrivent pour des fautes légères , ou par esprit de vengeance ; ils substituent aux règles leurs volontés arbitraires , et aux lois de douceur et de confiance des lois de rigueur et d'alarme.

Voilà ce que font les ennemis , même les plus hardis et les plus tyranniques , les ennemis tels quil y en a peu. Oui, la marque distinctive de l'hostilité , de l'abus de Ja force, c'est l'injustice, et toujours rinjustice.

Et ne pourroît-on pas le dire : tous les maîtres sont ëgaux pour être injustes ; tous ont une science suffisante pour mal faire? Bien plus; les hommes n'auroient besoin d'aucun chef, s'ils n'aimoient pas la justice ; car s'ils étoient obliges de faire un choix entre les divers genres d'agression , autant leur vaudroit d'être exposes à leurs rivalités réciproques que d'encourir les dangers d'une oppression tyrannique.

Enfin Tinjustice , de la part des princes ou des magistrats revêtus d'une autorité suprême , a pour suite funeste de pervertir et de corrompre la société entière : on obéit , on cède aux grands exemples ; et lorsque les hommes , placés sur le piédestal du gouvernement , ces hommes vus de par-tout , montrent une parfaite indifférence pour les idées de justice , chacuiï se dégage des principes auxquels il s'étoiç asservi ; et d'imitations en imitations , la licence devient générale. Alors la vertu n'est plus qu'un vieux mot dont on recherche le sens , dont on se demanda-

Tusage ; et la morale, tombée en dissolution , ne pourroit échapper à un entier oubli, si des hypocrites adroits n'en recueilloient pas les lambeaux pour les faire servir encore quelque tems au succçs de leurs tromperies.

O Religion sainte ! venez à notre secours. Ils disent qu'on peut se passer de vous, et jamais vous ne nous fûtes plus nécessaire. Vous seule êtes courageuse , et vous seule avez droit de l'être ; car vous parlez au nom du Seigneur; car vous commandez à ceux qui commandent , et vous pouvez inspirer de la crainte aux despotes farouches , aux tyrans orgueilleux du nombre de leurs esclaves , aux maîtres dé la mort et des ëpouvantemens. O Religion sainte ! «seule amie constante des hommes, venez à notre secours ; montrez aux princes," aux chefs des nations , qu'au plus haut degré de puissance , ils ont encore des devoirs à remplir. Faites qu'ils prennent plajsir à la justice, et quelle leur serve de manteau , et comme de (^iare* Faites que la vérité , la droiture ,

deviennent;

deviennent un baume pour leur cœur, et qu'ils en goûtent la douceur , qu'ils en connoissent la suavité ; oui , que ces vertus leur donnent la paix et la tranquillité, et qu'ils reçoivent ainsi sur la terre le comjnencement des récompenses promises aux bienfaiteurs des peuples ! Ali ! s'ils en imposoient par leur exemple , comme nous marcherions tous avec plaisir dans la voie qu'ils auroient frayée ; comme nous y marcherions en les louant, en les aimant, et en célébrant leurs lois équitables ! nous répéterions encore les paroles du roi David : La Justice élève une nation. , et^ V iniquité fait l' opprobre des peuples ; nous les répéterions ces belles paroles , mais ce seroit pour les apprendre à nos neveux , et pour les graver dans leur souvenir ; ce seroit pour leur dire que nous avons eu du bonheiu- , que nous avons eu de la gloire en respectant une si grande vérité , et en y confcrm.ant notre vie particulière et notre conduite publique.

Où sont les peuples , où sont les gouvernemens en réputation de justice et /. i5

( ^94 ) de bonne foi ? Ils vous diroîent : Voyez nos laboureurs ; ils recueillent en paix le fruit de leurs travaux, et dès le lendemain ils sèment avec joie. Ils confient à la terre avec sécurité le germe productif de leurs prochaines moissons. Ils nous diroient : Voyez nos commerçans qui , par une rivalité salutaire , sont tous en mouvement pour aller échanger nos biens superflus contre les denrées précieuses dont nous sommes privés ; ils animent l'argent , ils donnent la vie à tous les capitaux ; et leur fortune, qui parcourt le monde , reviendra grossir la fortune de l'Etat pour retourner encore , dans les mêmes chemins , y chercher , y trouver de nouvelles richesses. Voyez toutes les classes industrieuses de la société, qui, chaque jour, servent de leur intérêt personnel Fintérét public. Et d'où vient tant d'abandon, d'où vient tant d'activité? de la sûreté que donnent à tous les échanges le règne et la stabilité des lois. Où sont les peuples , où sont les gouvernemens en réputation de justice et de bonne foi ? Ils vous diroient que le crédit

( 195) est une ressource inépuisable dans les besoins de TEtat ; et qu aucune exaction , aucune rapine du despotisme , ne peuvent être mises en parallèle. Ils vous diroient encore : Voyez cette multitude innombrable de contrats civils , d'engagemens écrits , de promesses sur parole , dont le mouvement social se compose ; ils ne produisent au milieu de nous ni désordre ni heurtement : un seul principe tient tout en harmonie , et l'opposition des intérêts ne détruit pas Tunité de leur direction vers le bien de FEtat.

Enfin , où sont les peuples , où sont les gouvernemens en réputation de justice et de bonne foi ? Ils vous diroient : Voyez la paix dont nous jouissons , et sa longue durée ; nous n avons pas besoin de lever d'immenses tributs pour nous tenir en état de guerre : tous nos voisins sont devenus nos amis , et se plaisent dans notre alliance ; ils croient à notre vérité , et d'un mot nous les rassurons ; ils croient à notre modération , et notre prospérité jie leur fai^ point ombrage.

O Dieu 5 que ce soit à nous , que ce soît h notre nation de tenir un jour à l'univers un langage pareil ! Ah ! si tant d'éclat ne fëcondoit aucune vertu ; si tant de puissance étoit stérile pour le bonheur , ce seroit au vain bruit de Thistoire que nous aurions fait nos divers sacrifices , et il n y auroit rien pour la saine raison; rien pour les choses réelles ; et rien , c'est à nous de le dire et de le dire avec courage , rien pouraotre Dieu , rien pour T éternité. Ah ! qu'une lumière céleste vienne éclairer nos foibles conceptions ; qu'elle nous serve à connoitre les vrais biens de la vie , et à les placer en leur rang ! Nous aimerons alors la morale ; nous fhonorerons , nous la respecterons ; nous verrons qu'elle est dans ce monde notre meilleur guide , et qu'unie à la Religion , elle est le commencement de nos plus belles espérances.

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