‹ Cours de morale religieuseChapitre 49 sur 54 · DISCOURS III · texte numérisé non relu

DISCOURS III

De la Charité,

Celui qui a pitié du pauvre prête à l'Eterriel , et il lui rendra son bienfait. Esaïe , chap, 19,

Ou'elles sont dignes d'attentîon et dignes de respect les paroles de notre texte ! Etoit-il possible d'inviter les hommes à la charité d'une manière plus simple j et en même tems si pressante ? Celui qui a pitié du -paus^re prête cD r Eternel j et il lui rendra son bienfait.] Esaïe , qui annonça distinctement la venue du Sauveur du monde, semble avoir voulu prophétiser aussi la beauté de la morale chrétienne , et marquer à Tavance son principal caractère.

Riches du monde ! celui qui a pitié du paui^re prête à r Eternel, Dédaignerezvous cet emploi ? Quelle spéculation , quelle usure pourroit vous offrir un plu^

grand profit, ou un meilleur intérêt ? Le Maître du monde a des trésors inépuisables ; et , en multipliant votre avance , il ne s'appauvrira pas. Faites affaire avec lui ; c'est à votre avarice , c'est à votre cupidité que je m'adresse. Qu'obtiendrezvous pour cet argent dont vous suivez avec un regard inquiet Faccumulation journalière? Vous aurez quelques jouissances de mollesse ou de caprice , et bientôt vous y serez accoutumés. Vous rassemblerez dans votre maison de nouveaux objets de laxe ; et en étalant votre faste , en disant aux autres tacitement , ifoj:ez ce que fai^ vous ne Va^^ez pas j vous vous environnerez d'envieux , de jaloux , de censeurs ; vous aurez beaucoup d'ennemis, et pourtant peu d'admitdXe\\x,&'y.Çertainement ï homme se promène parmi ce qui ïiest que de V apparence / certainement ils tempêtent pour néant. On amasse des biens y et Ion ne rsait qui les recueillera. Voilà le langage du Psalmiste , et nulle vérité n'a été plus attestée par l'expérience. Prêtez donc,

( 199 ) prêtez à TEternel ce superflu qui vous est d'un si petit service , qui accroît si foiblement votre bonheur; prêtez -le sur un gage d'une valeur inappréciable.

Hélas ! y pensons -nous assez ? l'Etre suprême reconnoitra ce que nous faisons pour le pauvre. O quel signe d'amour envers les hommes ! Ils doivent tous s'en, réjouir , ils doivent tous en bénir le Seigneur. Vous, indigens , vous savez que le Maître des cieux veut s'engager pour vous; vous, riches, vous savez qu il veut être votre rémunérateur , qu'il veut entrer en compte avec vous. Je vous donne un premier commandement : Kous aime^ rez Dieu de tout votre cœur , de toute votre ame et de toute votre pensée; et voici le second , qui lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Le second , qui lui est semblable : ineffables pensées! Eh quoi, c'est toujours par des vertus sociales, c'est toujours par la bienfaisance que nous pouvons plaire à notre Créateur ! O charité sublime ! vous n'êtes pas seulement l'esprit

médiateur entre les hommes , entre leurs différentes situations , entre les besoins des uns et Fabondance des autres; vous êtes encore le sceau d'alliance entre le ciel et la terre, et la chaîne qui nous unit au souverain Auteur de la Nature.

C'est ainsi que s'agrandit à nos yeux le sujet dont nous voulons vous occuper aujourd'hui ; il appartient à la morale politique et à la morale privée : méditons-le de concert , et demandons ensemble cjue la lumière divine nous guide et nous éclaire dans cette religieuse entreprise.

Le sort des indigens est confié, dans Tétat social , à deux patronages différens. Le pauvre réclame l'assistance des particuliers au nom de la Religion ; et quand il s'adresse aux dépositaires de l'autorilé suprême, aux représentans de la communauté nationale, c'est la justice, la simple justice qu'il auroit le droit d'invoquer: mais alors nous circonscririons le mot de pauvre dans le cercle des infortunés,

privés du nécessaire absolu et hors d'ëtat de Tobtenir par leur travail.

Ne le perdons pas de vue : ce fut pour Futilité sociale que le privilège des propriétés fut institué; et c'est encore dans le même esprit que les lois ont garanti la sûreté des héritages.

On prévit bien que leur division , leur subdivision et la succession des partages întroduiroient, au milieu des hommes, des différences de fortune ; mais on ne pouvoit l'éviter : et ces inégalités ne représentant pas dans la même proportion des différeHces de bonheur, on dut politiquement s'y soumettr-e ; on dut réfléchir que c'étoit-là le résultat d'une disposition essentielle au repos de l'Etat , essentiel^ à l'encouragement du travail et aux progrès de l'industrie.

Nous avons développé ces vérités dana notre discours précédent, et lorsque nous avons montré limportance de la justice, son origine politique et ses nombreuses dépendances ; nous devons donc éviter aujourd'hui de rentrer dajis la même discussion.

11 seroît insensé , nous Tavons vu , de sacrifier aux aveugles ressentimens de la jalousie Finstitution des propriétés , cette pierre angulaire de F édifice social ; et Ton ne peut T ébranler , on ne peut y porter atteinte , sans déranger une des plus savantes et des plus admirables conceptions.

Cependant , et appelés à parler de la charité après vous avoir entretenus de la justice , nous ne pouvons dissimuler qu'on se seroit trouvé dans Tobligation d'apporter une limite à la libre disposition des biens, si, en l'admettant, en l'autorisant, il n'y avoit eu aucun moyen d'empêcher qu'une portion des citoyens, qu'un seul homme fût exposé à manquer du nécessaire. La justice alors, telle que nous l'entendons , telle qu'elle est déterminée par ses lois , n eût plus été la justice. Et c'est ici qu'on découvre , qu'on voit dans tout son jour l'importance et la nécessité de la charité politique ; et je donne ce nom à la bienfaisance que les gouvernemens doivent exercer. Une telle

charité ne seroit qu'une justice étroite , si elle avoît été , comme je viens de l'indiquer, une condition tacite de l'institution des propriétés. C'est- là une grande vérité , et qui élève à son rang la tutelle du pauvre. Oui ; cette tutelle , cette surveillance inquiète et continuelle , ne doit pas se présenter aux regards des chefs de l'Etat sous Taspect d'une action généreuse, mais comme une obligation imposée à leur autorité représentative , comme une obligation sociale parallèle aux devoirs des dépositaires des lois civiles , parallèle aux devoirs des juges et des magistrats.

Nous dirons donc à la puissance qui , dans chaque pays , est appelée à régler , à distribuer les subsides ; nous lui dirons , quelle doit mettre au rang des dettes de la plus ancienne date les secours nécessaires à l'indigence. Ces secours , sagement combinés , se rapportent à deux grands établissemens publics généralement connus. L'un assure un moyen de subsistance , en échange d'un travail , dans les momens où le mouvement naturel

ides échanges ne fourniroit pas une occupation aux hommes de peine, aux hommes dont toute la fortune, toutes les ressources consistent en salaires. L'autre assure des secours gratuits aux hommes réduits par leur âge , ou par leurs infirmités , à Fimpossibilité de gagner une rétribution journalière en se dévouant , selon leur usage , selon Tassujettissement de toute leur vie, au service des propriétaires.

Et qu'on ne leur dise pas , pourquoi n'avez - vous pas fait des épargnes au tems de vos forces ? L'auroient - ils pu sans une rigoureuse économie ? et le défaut de prévoyance est - il un motif de réprobation ? Hélas ! ce défaut n'appartient que trop à notre nature. Ce ne sont pas des hommes graduellement perfectionnés par les secours de l'enseignement qui ont recours aux aumônes de Fautorité publique, ce ne sont pas eux qui viennent solliciter une place dans les hôpitaux; mais des hommes dénués^ la plupart, des bienfaits de F éducation : et la société ne peut , dans aucune cîr-

constance ^ regarder en arriére pour contester r étroit nécessaire à T un des mem^ bres dont elle est composée , au plus obscur de ses citoyens.

Ne perdez jamais de vue ces vérités élémentaires, vous qui fixez les contributions des peuples , et qui en déterminez remploi. Ce qu on vous demande ici n est pas une charité , mais une justice.

Vous voulez qu'on multiplie les gendarmes , les maréchaussées , les surveillans de police ; vous voulez qu'on accélère rexercice de la justice ; vous voulez qu on rende les peines contre les malfaiteurs ^ plus sévères. Négligeriez - vous , dans le même tems , de calmer le désespoir des indigens , cette source inévitable de tous les crimes ?

Vous faites le compte des subsides nécessaires pour une nouvelle campagne de guerre , et vous montrez que le succès procureroit au souverain cent mille sujets de plus ; mais si un plus grand nombre d'hommes , sous la domination du prince, ont besoin d'être aidés par le trésor pu-

blîc , n'est-ce pas là le meilleur emploi que vous puissiez faire des revenus de TEtat ; le meilleur en morale , le meilleur en politique ?

Aux tems les plus renommés de la Grèce et de Rome , plus de la moitié de la population étoit composée d'esclaves ; et les patrons auxquels ils étoient soumis, dévoient sans interruption pourvoir à leur subsistance. Cette servitude n'existe plus dans notre Europe , où les travaux mécaniques sont exercés aujourd'hui par des mains libres. Glorifions le triomphe des premiers droits de l'homme ; mais remarquons en même tems que , depuis cette grande révolution , la charité est devenue plus nécessaire et d'une application infiniment étendue.

En effet , la subsistance de la plu s grande partie d'une nation dépend actuellement d'une exacte rencontre entre les besoins des propriétaires et les besoins des hommes salariés ; mais dans la multitude innombrable de rapports et d'échanges que

ces besoins mutuels occasionnent, comment n Y auroit-il pas des lacunes , c'està-dire, des momens où le propriétaire n'appelleroit pas à lui les services des hommes qui ont leur force pour tout bien , et leur travail pour toute ressource ?

Que les chefs des Etats examinent avec attention ce grand résultat de la liberté ; et ils reconnoitront que les dispositions , les soins vigilans de la charité publique , sont devenus une des branches les plus essentielles de Tadministration.

Et c'est ici que nous sommes appelés à fixer toute votre attention sur une des plus belles vues morales et philosophiques de la Religion chrétienne, de cette Religion qui , en concourant de toute sa puissance àTabolition de Tesclavage, a recommandé dans le même tems la charité ; Ta recommandée sans cesse , et en a fait la base de ses lois et son premier précepte. Quelle sagesse, et aussi quel génie, quelle marche superbe ! Y atteignez-vous seulement de vos regards , vous qui voulez tout changer ; vous qui imposez des lois de votre

invention aux peuples de la terre ; vous qui donnez encore, et avec tant d'orgueil , des rudiinens nouveaux à Topinion des hommes ?

Vous avez encore une grande vërité à connoitre et à respecter au nom de la charité , au nom de la bienfaisance publique, vous qui exercez dans un Etat F autorité souveraine ou la toute -puissance. Vous croiriez , en bouleversant les fortunes au gré de vos spéculations, que si vous n'ôtiez rien aux dernières classes du peuple , coupables peut-être d'injustice , vous ne le seriez pas de dureté. Mais vous êtes hommes , et vous savez de reste que notre nature à tou3 est modifiée et par l'éducation , et par nos différentes habitudes. Ainsi , lorsque vous frappez de la foudre les particuliers riches, ou les citoyens dans Taisance ; lorsque vous les précipitez du faîte de la fortune dans un état d'angoisse et de privation ; lorsque vous condamnez les hommes accoutumés aux délassemens de l'esprit , à travailler de leurs

mains

maîns pour atteindre au nécessaire absolu ; et lorsque ni Tâge ni le sexe n'obtiennent de vous une exception ; ne dites pas alors que vous connoissez la bonté , que vous connoissez la compassion , que vous connoissez même la douce et religieuse humanité. Venez au bas de cette montagne dont vous n'occupez que le sommet ; au bas de cette montagne effrayante d'où Ton voit rouler les misérables jouets de votre autorité et les victimes innombrables de vos proscriptions. Placez-vous là ; et , à laspect de tant de malheureux fracassés dans leur chute , vous apprendrez que le bouleversement des fortunes, si terrible pour les victimes , devient encore par ses suites un désastre universel.

Le pauvre au moins , comme on Ta dit, trouve-t-il son avantage à la déroute des riches? Gardez -vous de le croire. Le pauvre vit de salaires, et de salaires dont ai a besoin chaque jour ; ainsi , toute espèce d'interruption dans ses ressources est un mal réel pour lui , un mal que le raisonnement ne peut réparer. Son éiioit©

situation ne lui permet pas d'attendre l'effet éloigné des principes abstraits ; et on lui diroit en vain , dans sa détresse , que les propriétés survivent aux propriétaires , et que tout revient au même dans un tems donné. Cette consolation , que Tesprit métaphysique a su trouver, ne peut être reçue par des hommes inquiets, avec raison , du lendemain.

Enfin , les mœurs publiques sont une des meilleures garanties de la charité , et ces mœurs s altèrent sensiblement au milieu des bouleversemens d'états, au milieu d'une subversion générale. Bientôt des propriétaires nouveaux succèdent aux anciens ; et , comme ils n'ont fait aucun apprentissage de la fortune, ils la dirigent , ils s'en servent à contre-sens. Ils ont acquis tout -à- coup une supériorité qui les étonne, etils en demandent f usage aux vils adulateurs dont ils s'environnent. Ils brisent aveuglément le frein de l'opinion et la barrière des mœurs. Ils croient, sur la réputation de fargent , que toutes les jouissances , que tous les plaisirs lui

appartiennent ; et ils font avec scandale les plus ridicules essais , les plus honteuses expériences, avant de revenir dô leur erreur , avant d'être absolument détrompés. Enfin , enivrés par leur prospérité , et se faisant des goûts , se créant des passions , pour se mettre en accord avec leurs moyens de dépense , souvent ils ont dissipé leurs trésors avant d'avoir appris qu'il existoit des malheureux. Vous donc qui disposez du pouvoir suprême, craignez les bouleversemens de tout genre , si vous attachez quelque prix au règne de la morale ; car il faut du tems aux vertus pour germer, pour s'élever, pour se fortifier; et comme elles ont fhabitude de certains rapports et de certaines proportions avec les institutions sociales , on ne dérange pas impunément , autour d'elles , les idées et les opinions qui leur servoient de soutien.

Nous terminons ici les avertissemens que ce discours sur la charité nous a mis dans la nécessité d'adresser aux hommes

publics. Ah î sans doute, lorsque nous prêchons la plus douce et la plus touchante des vertus , c'est vers les hommes privés que nous devons être impatiens de diriger nos regards ; car eux ne peuvent être distraits de la pitié , ni par aucune abstraction, ni par aucun système spéculatif; et ils sont trop foi blés dans leur isolement, pour oublier, pour ignorer le prix des généreux offices , des soins consolateurs , et de tous les sentimens d'affection, de tous les sentimens secourables. Eux seuls aussi sont appelés à prêter à r Eternel , car ils ne peuvent faire du bien sans quelque sacrifice personnel ; au lieu que les gouvernemens , dans leurs dispositions bienfaisantes, sont de simples distributeurs de la fortune de FEtat.

Les occasions offertes à la charité particulière se renouvellent continuellement, car les malheureux sont par -tout ; et la vigilance souveraine, n'agissant que du centre, et presque toujours par des réglemens généraux, il lui seroit impossible, même avec des soins entendus , d'em-

C^iô )

brasser dans sa tutelle tous les pauvres el: tous les infortunes. Il faut donc que les particuliers suppléent à faction de fautorité souveraine ; et ils doivent remplir cette œuvre religieuse selon f étendue de leurs facultés. Us ne rejetteront point la prière de Taffligé, et ils seront à la recherche du malheureux qui cache ses pleurs et qui rougit de ses besoins. Ils s'associeront aussi aux secours que distribuent les administrations des hôpitaux , les administrations des communes, s'ils ont confiance à la direction et au ménagement économique de ces autorités ; et sans doute qu eux-mêmes s'appliqueront à faire le bien avec discernement et avec prudence ; car ce n'est pas la paresse qu'il faut encourager, mais la pauvreté qu'on doit secourir.

Ne dites pas cependant comme plusieurs d'entre vous : Je fais travailler, je paie des salaires ; j'assure ainsi la subsistance de beaucoup de gens , tous laborieux > la meilleure espèce de citoyens ; et cet usage de ma fortune me dispense de rien.

donner en aumônes publiques et particulières. Quel abus du raisonnement ! Et votre erreur est - elle artificieuse ou véritable ?

Sans doute, c'est une action bonne, dans Tordre social , que rechange habituel du revenu des uns contre le travail des autres ; mais aucun mérite n y est attaché , car la richesse ne serviroit de rien aux propriétaires , s'ils ne pouvoient pas la convertir dans les diverses productions de l'industrie. Ce n'est donc pas à ce prix quon prête à V Etemel,

L'homme qui peut aspirer à une transaction si magnifique , ne reçoit rien en échange de son argent. Il donne aux indigens hors d'état de s'acquitter par aucun service à cause de leur âge ou de leurs infirmités; et il répand gratuitement des secours sur une famille où le nombre des enfans épuise les ressources du père.

L'homme encore qui peut aspirer à une pareille transaction, examine, apprécie les besoins particuliers l\ de certaines

positions, et il se montre libéral avec délicatesse envers les personne^ déchues tout-à-coup de leur ancien état. Il ne dit point, avec ces oppresseurs endurcis, aux personnes élevées dans Taisance , et dont les goûts , les sensations , les organes se sont adaptés quarante ou cinquante ans à une même situation ; il ne leur dit point , au moment de leur ruine : Contentez- vous maintenant des alimens , des vétemens les plus grossiers. Il ne se dégage pas de toute compassion , en comptant le nombre des individus réduits à un pareil lot dès leur naissance. Il ne détourne pas sa pensée des effets de l'habitude ; et loîa de diriger sa pitié par. des règles générales , il étudie de plus près le bonheur et le malheur ; il cherche à adoucir Tamer* tume d'une dégradation précipitée , et il rend de cef te manière un culte à FEterneL Ah ! fut - il jamais une époque où cette espèce de bienfaisance ait été plus nécessaire? On ne voit par-tout que des hommes jetés hors de leurs anciennes places , et transportés tout-à-coup des songes heureux

de la fortune au milieu des réelles et pënibles angoisses d'une indigence à laquelle ils n'ont point été préparés. Ils ne tiennent à leurs jours passés que par des regrets , et leur courage ne peut suffire à la grandeur de leurs sacrifices. Ah! secourez-les, vous qui le pouvez ; et environnons tous leur disgrâce d'un intérêt qui leur plaise et qui les console.

Ces dernières paroles ramènent mon attention, d'une manière générale, vers une sorte de malheur commun à tous les hommes , et auquel cependant nous dédaignons , nous négligeons sans cesse de porter assistance. Oui ; il est des services plus essentiels , plus efficaces que les dons et les largesses , et qui sont de même une offiande agréable au Dieu de bonté. Et pour mieux connoitre celte vérité, rappelons-nous d'abord Tessence de notre nature. Lliomme , soumis aux lois de son organisation physique , est encore avec plus de continuité dans la dépendance de $es sensations morales.

Nous sommes habituellement heureux oU malheureux, et par nos souvenirs et par notre prévoyance ; heureux ou malheureux, et par Taciion de notre esprit, et par les ëgaremens de notre imagination.

Remarquons ensuite que cette partie morale de nous-mêmes a dû prendre un accroissement de consistance à mesure que Tesprit de société s'est animé , s'est aiguisé davantage. Nos prétentions alors se sont multipliées ; et par elles nous avons été exposés aux humiliations , aux disgrâces , aux contrariétés de tout genre. Des paroles , des formes , des manières j en nous présentant Topinion des autres^ sont devenues pour Fctre social une source constante de peines ou de plaisirs. Tout ce qu'il y a de plus subtil a pris de la substance , et s'est changé en force, pour nous encourager ou pour nous abattre ; et souvent notre esprit essaie en vain d'analyser ces impressions fines et nuancées qui composent le tableau de la vie. O mystères de notre nature morale ! qui pourra vous pénétrer et vous définir?

Sommes-nous au centre de tant de merveilles , ou faisons - nous route autour d'elles? Nos recherches se perdent, no3 facultés s'épuisent dans cette méditation. Heureusement, et c'est un phénoruène de plus , heureusement qu'un rayon de lumière éclaire les vérités et les principes dont nous avons un usage habituel. Ainsi, quand nous éprouvons une satisfaction si douce et si pénétrante , à Touïe des paroles qui nous flattent ou qui nous consolent j ne sommes- nous pas avertis des moyens de bienfaisance dont nous avons été rendus dépositaires ? Et puisque les autres nous font tant de bien en relevant notre courage, en nous raffermissant contre nousmêmes, en nous montrant un meilleur avenir, refuserions-nous de les assister à notre tour dans leurs soucis , dans leurs angoisses et jusque dans les combats de leurs sentimens , ou dans les tonrmens trop réels d'une imagination alarmée?

Cependant, nous le voyons sans cesse; les mêmes hommes qui ont retrouvé la paix de Tame auprès d'une personne gé-

( ^19 ) iiëreuse et sensible quî a su les entendre , qui a su parler le langage de leur douleur ; ces mêmes hommes , loin de songer à rendre aucun service pareil , en évitent Foccasion , ou savent habilement s'y soustraire- Ils ont joui de la douceur avec laquelle on a traité leur foiblesse , et ils intimident ou repoussent avec dureté les niouvemens expansifs qui s'adressent à eux, et qui semblent chercher une assistance. Ils se souviennent peut-être encore des consolations dont ils ont eu besoin ; mais , en les recevant, ils les ont considérées comme un simple jour répandu sur leur situation ; et privés de tout Tesprit que donne le sentiment , Tart bienfaisant qui a rendu les consolations salutaires , n'a point fixé leur attention , et nulle trace de reconnoissance ne sert à guider leur conduite , et à marquer leurs obligations. Cependant, nous le savons tous , quelques momens donnés à un malheureux devenu la victime de ses agitations , auroient suffi , peut-être , pour le rendre au repos; et si vous disiez que vous

ne pouvez pas disperser ainsi votre tems, si vous disiez que vous vous bornez à exercer, au sein de votre famille , tous les genres de bienfaisance , il nous seroit alors permis de vous suivre de nos regards dans le cercle où vous voulez vous renfermer.

Que verrions-nous alors , et le plus souvent ? Un ton de commandement envers vos inférieurs , une dure raison envers vos égaux, et rarement cette bonté qui s associe aux foiblesses de la nature humaine. Vous ne consentez à aucun sacrifice de vos droits, et vous ne voulez soumettre votre caractère à aucune gène ; ainsi votre autorité, votre humeur, voilà vos seuls guides. On vous étudie , on vous ménage , on a peur de vous blesser; et jamais il n'entre dans votre esprit que vous ayez à remplir les mêmes devoirs. Vous êtes , il est vrai , vous êtes quelquefois généreux de votre fortune : mais la Religion nousFapprend ; les dons , les libéralités , les aumônes ne sont pas Tunique expression de la charité ; et c'est de plusieurs manières que ton

prête au Dieu de bonté. N'en rejetez aucune; et, dès ce monde, vous goûterez les prémices des récompenses cëlestes que la Religion vous promet. Essayez de cet emploi de la vie , et vous y recueillerez des satisfactions qui purifieront votre ame, et qui la rendront accessible aux plus douces ëmotions et aux plus sublimes espérances. Ah ! qu'elle charmera votre cœur, qu'elle vous paroitra belle cette journée où , en la terminant , vous pourrez vous dire à vous-mêmes : J'ai guéri telle peine , j ai adouci telle infortune , et j'ai tari les larmes d'un malheureux en lui adressant des consolations auxquelles il aspiroit inutilement. Et sur-tout, qu'il est imposant , qu'il est raagnifique ce moment , le dernier de tous , où l'homme de bien , jetant ses regards en arrière et parcourant sa vie , peut emprunter le langage de Job , et dire avec vérité : Je délwrois V affligé qui erroit , V orphelin qui n avait per* sonne pour le secourir. La bénédiction de celui qui allô it périr ^ venoit sur moi y et je faisais que le cœur de la veuve sautait de joie.

O délices de la bienfaisance et de la charité, de quel prix n'étes-vous pas à nos yeux ! Vous nous attestez Texistence d'un Dieu qui aime et qui veut le bonheur. O Dieu ! nous aimerons , puisque vous aimez ; nous ferons des heureux , puisque c'est là votre plaisir ; et , en présence du Gardien généreux de la race humaine , nous défendrons le foible et nous le protégerons. N'est-ce pas là l'engagement que vous voulez prendre ? Voici , le registre de ceux qui peuvent prêter à l'Eternel est ouvert , refuserez - vous de vous y faire inscrire ? ne demanderez-vous pas d'être admis à cette convention solennelle ? Notre Dieu parle de nous rendre ce que nous aurons fait pour les pauvres et pour les infortunés ; et tous nos moyens de bienfaisance nous les tenons de lui ! Ah ! profitons de son immense gratuité ; faisonsle tandis qu'il en est tems encore , tandis que l'ange de la mort n'est pas là pour nous dire : // est trop tard ; l heure du jugement a sonné.

Et vous qui nous êtes confiés par le sour

veraîn Arbitre des destinées; vous dont Tindigence et les besoins nous présentent Toccasion àe prêter à F Eternel j venez, approchez-vous de nous, afin que nous puissions recourir à votre médiation. Ah ! si vous êtes appelés à recevoir de nos mains le gage de notre alliance avec le ciel, vous êtes plus que nous , et beaucoup plus que nous. Vous devez attester le prêt que nous voulons faire à l'Etre suprême; vous devez lui en porter la parole. C'est votre témoignage que nous invoquerons pour réclamer les bontés du Dieu de Tunivers. Quel titre d'honneur et de gloire peut égaler le vôtre , au jugement des hommes et dans le cercle de leur premier intérêt ! Allez , et marchez devant nous vers les demeures saintes : vos vétemens déchirés, ces lambeaux qui vous couvrent , sont plus respectables à nos yeux que les robes de pourpre et les manteaux consulaires.

Allez, et marchez devant nous , afin de nous rendre propice le souverain Maître du monde. Oubliez riiomme hautain qui vous a long-tems dédaignés ; il reconnoit

(224) aujourd'hui le rang que la Religion voua assigne. Oubliez Thomme avare qui vous ëcartoît de sa maison , pour vivre seul avec son trésor , pour contempler son argent et calculer ses épargnes ; il pense à vous , il vous rappelle , il connoît aujourd'hui le meilleur emploi qu'il pouvoit faire de son superflu. Oubliez Thomme du monde , qui se plaignoit de vos împortunités : un revers , une maladie , lui ont appris , pour la première fois , ce que c'est que le malheur , et il va vous écouter ; il est prêt à vous tendre une main secourable. Pardonnez tant d'oublis , tant d'injures que nous voulons réparer.

Et vous , chrétiens , garantissez l'engagement que nous prenons en votre nom ; et de retour dans vos maisons , allez séparer de vos goûts frivoles , de vos somptuosités, de votre luxe, ce que vous voulez prêter à V Etemel. Il est la source des richesses ; il est le Dispensateur unique des biens de ce monde et des récompenses éternelles; il tient tout dans sa main. Pourrions-nous négliger d'obtenir un titre

à ses bontés ? Ali ! qu il est doux d'avoir à faire à lui quand il aime ! Que trouverezvous ailleurs à mettre en comparaison avec les faveurs dont notre Dieu dispose ? rien qui ne soit vain comme le bruit , et passager comme Tonde. Saisissez donc , avec respect et avec reconnoissance , loccasion qui vous est offerte pour donner à votre fortune ime valeur impérissable; pour la placer dans ces hauts lieux où les voleurs n'atteignent point ; pour la transporter dans ces domaines célestes où tout se multiplie par des nombres incalculables , où tout est sans bornes , où tout est infini comme le Maitre des mondes et de la nature. Ah ! s'il n'y avoit qu'un jour pour prêter à V Eternel ^ s il ny avoit qu'un seul lieu pour consommer cette négociation, pour signer, pour sceller cet auguste traité, nous sortirions en foule de nos maisons pour arriver à tems. Le riche se feroit suivre de ses trésors ; et ses valets, ses chariots, rempliroient les chemins , obstrueroient les routes ; il voudroit à tout prix que ses sacrifices fussent les premiers /. i5

aperçus. Eh bien ! c'est à toute heure et à tout moment que nous pouvons consacrer notre offrande ; et nous le pouvons tous , n importe le degré de notre fortune : car lapite de la ^veuve est reçue dans ce prêt auquel la Religion nous appelle; lapite de la veuve y est comptée , et les anges semblent sourire à ce don que la bénédiction du ciel va fructifier.

Elle est grande , elle est magnifique ridée religieuse qui admet tous les hommes aux jouissances de Tesprit de charité ; qui les admet également, mais d'une manière différente , à ce commerce de bienfaisance et de gratitude si propre à nous rappeler les relations de Thomme avec TEtre suprême ! Toutes nos vertus sont un reflet des perfections divines ; mais celles qui ont un caractère d'inspiration , celles dont notre cœur est le premier foyer, semblent une étincelle de la nature céleste. Aimons donc , et soyons charitables ; aimons, et adoucissons par nos soins la destinée des êtres sensibles; nous seconderons ainsi les vues du Dieu de bonté, et; nous travaillerons à son œuvre..

C'est peu de chose que nous sans les autres ; sans les vastes rapports que la vertu nous présente. Quand je parlerois le langage des hommes et des anges , si je u ai point la charité^ je ne suis que comme V airain qui résonne , ou comme la cymbale qui retentit.

Oh ! vous qui le pouvez , réparez les malheurs produits par F injustice et par la dureté de cœur. Jetez quelques bons grains , et semez quelques fleurs sur cette terre désolée , sur cette terre que d autres remplissent de ronces et d'épines ; et laissez au Maître des tems , laissez à TEternel, le soin de rendre à chacun selon son mérite. Ah ! ce n'est pas lui , ce n'est pas notre Dieu qui est changé •; ce n'est pas sa bonté qui est finie. Voyez le prîntems qui revient encore ; voyez l'astre du jour qui reparoît à son heure marquée ; voyez par-tout les signes de la protection céleste. Ne cessez donc pas d'aimer et de faire du bien ; et vous rappelant ces paroles , Celui qui a pitié du pauvre prête a ï Eternel ; vous rappelant ces paroles,

cnseîgnez-les de bonne heure à vos enfan», afin que leurs premiers pas dans le monde soient de la charité ; les seconds , de la charité ; et les derniers encore de la charité ; et afin qu ils soient avec vous à la grande journée des récompenses.

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