DISCOURS IV
De r Indulgence.
Que le plus juste de vous lui jette la première pierre. »S. Jean , chap^ 8 ^ ^. 7.
iJuE le plus juste de vous lui jette ta première pierre, Voîlà ce que Jésus-Christ disoît aux Juifs irrités contre la pécheresse , et prêts à lui faire subir un traitement rigoureux. Que le plus jus te de vous lui jette la première pierre. Ah ! que ces paroles , consacrées par la Religion , ont un caractère éminent de douceur et de bonté ; et qu'elles deviennent pénétrantes par leur rapport intime avec notre nature I Nous marchons dans la vie , environnés de pièges , et d'un pas chancelant \ nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses; notre imagination nous égare par de fausses lueurs ; et notre raisoa elle-même reçoit chaque jour , de Texpéïience, le degré de lumière qui lui manquoît
et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers unis à une si grande foi blesse ; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance limitée, une capacité si restreinte ; enfin, tant de choses inconnues, et une si courte \ie : toutes ces circonstances , toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles par pour nous un avertissement du haut rang que nous devons accorder à l'indulgence , dans Tordre des vertus sociales ? Elle est aussi nécessaire que la charité; elle se lie à des principes semblables ; et , comme la charité encore, elle se classe également et parmi les devoirs de rhomme privé et parmi les devoirs de Tautorité souveraine : mais , sous cette dernière relation , elle prend un nom différent ; et Ton emploie alors , pour la désigner , les mots augustes de clémence , de grâce et de miséricorde.
L'indulgence en effet, dont les nuances sont délicates, dont les limites ne sont pas fixées, ne peut être exercée arbitrairement que par les particuliers; mais il importe à la société entière que Tindul-
gence des princes et des magistrats soit soumise à une marche réglée, ou à des principes réfléchis ; et c'est après le trion> phe de la justice qu'elle peut apparoitre et consoler les hommes*
Ne parlons d'abord que de Tindulgence des particuliers ; de cette indulgence si lumineusement indiquée dans notre texte : Que le plus juste de vous lui jette la première pierre. Ces paroles, remarquables par leur simplicité et par leur précision , nous disent à tous : Vous qui jugez les autres avec sévérité, vous qui les condamnez rigoureusement, vous qui les dénoncez à l'opinion publique, vous qui seriez prêts à vous constituer leurs accusateurs , voyez si vous avez acquis le droit que vous vous adjugez ; voyez si vos vertus vous le donnent ; voyez si votre morale et votre conduite n'offrent aux censeurs ou à la critique aucune prise sur vous. Hélas ! où est - il rhomme qui soit exempt de foiblesses?
où est-il rhomme qui n'ait aucun reproche
à se faire ? où est-il riiomme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul remords, ou sans oonnoître aucun regret ? Celui-là seul est étranger aux agitations d'une ame timorée , qui ne s'est jamais examiné lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience. L'un n'a pu dominer son caractère ; l'autre préfère obéir à ses passions plutôt que de les réprimer ou de les combattre ; quelques-uns ont accommodé leurs principes à leur avarice et à leur ambition ; et leur vérité, leur franchise , ont été plus ou moins complètes , selon la mesure de l'intérêt personnel qu'ils avoient à sacrifier ; enfin, le plus grand nombre, au milieu des vanités et des honneurs du monde , ont oublié T Auteur de tous les biens. Et voilà les hommes qui demanderoient la mort de la pécheresse ! Ah ! que le plus juste de vous lui jette la première pierre. Et ne croyez point qu'un haut rang dans l'opinion , et même une grande réputation de vertu, donnent le droit de se montrer sévère envers les autres.
Vous avez beaucoup reçu , maïs // vous sera beaucoup redemandé. D'ailleurs , certains que vous êtes de Thommage des hommes , vous présenteriez - vous avec une égale confiance aux regards pénétrans de notre divin Juge ? Nous vous voyons distingués entre tous par une conduite généreuse, et par des sacrifices éclatans ; mais lamour de la louange n a-t-il pas été votre principal motif? Et quand vous auriez su faire le meilleur choix parmi les ambitions mondaines, vous ne seriez peut-être qu'un politique habile aux yeux du souverain Appréciateur de toutes les actions et de toutes les pensées. Cest donc à vous , mais en secret et sous le voile imposant qui cache vos foiblesses , c'est à vous que je demanderois , si vous vous croyez étrangers à la condition des hommes , ou si , vous examinant attentivement , vous n'appelez pas , comme nous , Tindulgence et la compassion sur la terre.
O vertu ! vertu parfaite ! si vous aviez un interprète parmi les mortels , et un
( 254 ) interprète digne de vous ^ c est à lui que nous devrions nous adresser pour biea connoitre le prix et le mérite de Tindulgence ; il nous apprendroit par quel motif secret cette noble et généreuse qualité nous paroît toujours un des traits distinctifs de la beauté idéale , et l'un des premiers caractères de la véritable grandeur.
Ce n'est pas seulement d'une manière marquante que nous sommes appelés à exercer la vertu de T indulgence ; cette vertu devient encore nécessaire dans les détails les plus communs de la vie sociale. Etudiez un peu la nature humaine, et vous n exigerez jamais des autres qu'une certaine mesure d'efforts et de sacrifices. L'homme, lorsque nous le jugeons abstraitement, paroit susceptible d'une perfection graduelle, d'une perfection dont les limites ne nous sont pas connues : mais il en est autrement de l'individu pris au hasard, de l'homme soumis aux chances de la nature , et restreint encore
dans ses progrès par le genre de son éducation.
Ce sont là des vërîte's dont nous serions tous également frappés , si notre organisation morale étoit aussi visible que notre organisation physique ; et vous faites simplement preuve d'ignorance , vous qui persistez opiniâtrement à vouloir des autres, en tribut, le degré de conception , le degré d'activité, le degré de suite et de vigilance que leur fortune spirituelle est hors d'état de donner.
Et ici Ton découvre un des caractères admirables de la loi divine. Les commandemens dont elle est composée , ces commandemens, tels qu ils nous ont été interprétés par la doctrine chrétienne , sont tous relatifs et proportionnés à la mesure de nos forces ; mesure qui sera connue de notre Juge. La pite de la veuve ^ ce mot de l'Evangile , ce beau mot que nous avons relevé en parlant de l'aumône , ce mot est d'une application universelle. Ainsi, lorsque nous marchons dans la route de la vertu , lorsque nous
voudrions atteindre à la perfection , faisons des efforts , mais sans désespoir, car TEternel connoît notre puissance; et c'est devant un tribunal où rien n est caché , que nous aurons à comparoître. .
Seroit-ce à nous à être plus rigoureux que Dieu même ? L'indulgence est , de notre part, un acte de justice autant que de sagesse. Ajoutons maintenant que nous nuisons à notre propre bonheur en nous armant d'une aveugle sévérité , et en refusant de condescendre à la diversité des esprits et des caractères.
Les hommes d'un état supérieur se font simplement haïr, quand ils ne s'imposent aucun ménagement envers leurs semblables. Mais qu'arrive-t-il entre des égaux ? qu'arrive -t- il dans l'intérieur de la vie domestique ? qu'arrive-t-il , si Ton s'abandonne sans contrariété aux exigences même les plus raisonnables en apparence; aux exigences qu'on peut toutes motiver une à une ? On se heurte contre une nature d'esprit dont la modification est souvent impossible ; on se heurte contre un carac-
(237) tère fixé , dominé peut-être par une force secrète ; et , en s occupant sans cesse de la même correction, on voit sans cesse le même défaut. Il n y a plus alors qu un échange d'humeur et de bouderies entre deux êtres , dont Tun revient à toute heure à ses avertissemens , et l'autre , à tout moment , à sa nature.
Vous le désirez peut-être; agrandissons notre spectacle , et voyez avec nous comment Tindulgence mutuelle est une idée mère dans le système de notre organisation.
Les hommes n'auroient pu vivre en société , si le Créateur avoit établi des inégalités trop grandes entre leurs facultés , car toutes leurs perspectives eussent été dissemblables ; et placés dans le même cercle, jamais néanmoins ils ne se seroient entendus.
Que si les hommes , au contraire , avoient été modelés sur un plan trop uniforme , il y auroit eu , dans leurs intérêts et dans leurs rapports, une monotonie
incompatible avec une vie de mouvement et de liberté.
Admirons maintenant la mesure parfaite adoptée par la Sagesse suprême.
Il y a des distinctions entre les facultés des hommes ; et les unes sont Tceuvre de la nature, les autres le résultat de la diversité des éducations : mais ces distinctions n'apportent aucun obstacle à nos commu- Bications mutuelles , à toutes celles du moins véritablement nécessaires; et le complément de ce beau système est confié à la vertu de Tindulgence ; il est confié à cette vertu , de la même manière que la charité est appelée à prévenir les inconvéniens inséparables de l'inégalité des fortunes. /
Ainsi, rindulgence et la charité sont des idées mères dans le système de notre monde; et peut-être qu'un petit nombre de vertus principales doivent former son harmonie morale , comme un petit nombre de forces suprêmes constituent son harmonie physique.
Nous refuserions-nous à le dire et à le
(259) Tépéter ; il n'est aucun précepte fondamental de la Religion où Ton ne découvre une sagesse adorable ; et ce que nous appelons , avec orgueil , de la philosophie , se perd dans la profondeur des voies de la Providence.
Nous continuons notre méditation sur les paroles qui forment le sujet de ce discours , Oue le plus juste de vous lui jette la première pierre ; et nous trouvons que fincertitude de nos jugemens et les bornes de notre science nous invitent encore à findulgence , nous en imposent le devoir. Toutes les actions sont près de nous ; elles nous atteignent , elles nous touchent à chaque instant : mais c'est leurs motifs qu il faudroit rechercher pour juger Thomme avec clarté, pour juger rhomme au milieu de ses témoins , pour le juger à son domicile ; qu'on me passe cette expression , car c'est au fond de sa conscience que Fhomme vit , que l'homme règne, que l'homme existe véritablement ; et c'est là aussi que l'Eternel 1q regarde.,
(Mo)
Une intention que nous ignorons, un sentiment qui échappe à notre pénétration, excuseroient peut-être avec justice une action condamnable en apparence ; et quelquefois la même lumière feroit évanouir le mérite d'une démarche ou d'une conduite universellement applaudie. Ah !
si nous ne pouvons connoître ni les doutes ni les combats qui agitent le cœur de rhomme ; si nous ne pouvons être instruits avec certitude ni des raisonnemens qui le trompent , ni des illusions qui Tentraînent, ne devons-nous pas être réservés dans nos jugemens , et circonspects dans notre censure ? Condamnerez-vous sans pitié la pécheresse ? C'est d'elle que le Seigneur a dit : // lui a été beaucoup pardonné ^ parce quelle a beaucoup aimé. Louerez-vous T éclatante piété des Pharisiens ? C'est d'eux que l'évangile nous parle dans ces paroles : Et moi, je *vous dis quils ont déjà reçu leur récom^ pense,
O Dieu présent par -tout ! c'est vous seul qui pouvez être le Juge des hommes ,
et
et leur Juge infaillible , puisque , seul , vous lisez dans les cœurs , et sondez la pensëe ; puisque , seul , vous faites sortir de Tobscuritë les témoignages redoutables au crime , ou favorables à Tinnocence.
Oui, il existe cet Etre à qui nous ne pouvons rien cacher , cet Etre qui voit tout, du centre de Fimmensité. Quelle effrayante pensëe si la Religion ne nous rassuroit pas ! O Puissances du ciel ! ditesnous , répëtez-nous sans cesse que l'Eternel est bon , qu'il Test par son essence , qu'il le fut de tout tems et le sera toujours. Et nous, remplis de cette espëraiïce , oserons-nous être durs et impitoyables ? et en voyant passer cette multitude d'acteurs qui , sous divers dëguisemens, occupent un moment la scène du monde ; oserons-nous , en leur trouvant des torts , jeter à aucun d'eux la première pierre ? Nous vivons trop en nous pour examiner les autres attentivement ; nous sommes trop distraits pour les bien juger.
Enfin , lors même que, par une penëtration surnaturelle , nous découvririons /. 16
les motifs secrets des actîons des hommes, et que nous condamnerions ces motifs ; tous les droits , tous les titres d'un coupable à Findulgence ne seroient pas perdus. La Religion du moins nous en indique d'autres également précieux à la foiblesse humaine ; et c'est ici qu un second sujet de réflexion va nous découvrir encore une des grandes vues , une des intentions sublimes du souverain Ordonnateur de notre système moral.
Dieu a voulu que Thomme fut gouverné par lui-même , el que, dans cet empire intellectuel dont il Ta investi , il y eût divers pouvoirs soumis à une seule direction.
Cest pour remplir cette intention primitive, que TEtre suprême , en nous donnant la raison pour guide et la félicité pour terme, nous a placés au miheu d'une grande diversité d'intérêts , qui forment, en quelque manière , l'enceinte de notre autorité.
Cest là que Tliomme, dans une sorte
d'équilibre inséparable de la liberté, se voit attiré vers le bien par son expérience et sa réflexion , tandis qu il en est écarté par des passions inconsidérées ; c'est là qu il est alternativement sage ou imprudent, docile ou rebelle aux lois d'ordre et aux conseils de la Religion.
Il entre cependant , il s'avance dans la route de la vie ; et un heureux instinct , éclairé , fortifié par féducation , lui inspire Famour de la vertu et le désir de plaire à TEtre suprême : mais il est appelé ailleurs par des illusions ; il y cède , il les suit , il quitte les voies où il commençoit à marcher d'un pas affermi, il chancelle , il faillit ; et condamné par son propre jugement, que va-t-il devenir ? Etouffera-t-il ses remords ; ou, de désespoir, renoncerat-il pour toujours au culte de la moralç ? Non , non : la voix bienfaisante de la Religion s'apprête à le ranimer ; elle lui apprend qu'au système des devoirs de l'homme, au système de sa liberté, Dieu a joint le système de larepen tance, et de son mérite; et notre raison , guidée par
une SI haute instruction , ne tarde pas k découvrir que ce dernier système , le système de la repentance , est aussi nécessaire que les deux autres à la formation et au complément de Tordre universel. En effet , la liberté , dans son application à notre foible nature , n eût été qu'une invention terrible , si Thomme , dès ses preaiiières fautes , eût été soumis à une condamnation irrévocable ; et l'admirable législation destinée à tracer le cercle de nos devoirs envers les autres, envers nousmêmes , et envers TEtre suprême , cette législation où tant d'intérêts sont mis en harmonie , n'eût été qu une vaine composition , si , dès nos premiers pas , nous avions été jetés dans le désespoir par le sentiment de notre imperfection. C'est donc à la faveur du repentir et de son mérite que nous cessons d'être épouvantés , et de notre liberté , et de notre foiblesse , et de la diversité de nos devoirs. II nous reste une crainte salutaire ; mais aucun abattement ne peut , ne doit l'accompagner..
Disons-le , répétons-le dans cette occa* sîon d'une manière générale ; lesprincipes qui constituent notre organisation morale et qui règlent son mouvement , attestent à des regards respectueux une suprême science ; ils sont admirables , et par leur vaste application , et par la justesse de leurs rapports, et par la sagesse de leurs limites ; et c'est uniquement sous le travail d'une consumante analyse , qu'enfin dénaturés, ils ne s'offrent plus à nous dans leur sublime accord et leur véritable essence.
Alors on se permet de demander pourquoi l'Etre suprême, au lieu de faire servir l'indulgence et la repen tance au complément de son système, ne les a pas rendues Tune et l'autre inutiles, ou en nous créant parfaits , ou en nous affranchissant de devoirs ? Mais vous qui faites un reproche à rintelligence infinie , vous si petits devant l'Etre éternel, savez -vous seulement si la liberté n'est pas un des élémens indispensables à notre amélioration progressive ; si elle n'est pas le moyen , l'unique moyen de communiquer des droits ^.
( 246 ) de donner un mérite à l'être crëé ; et si elle n'est pas inhérente dans tous les points au plan général de notre destinée. O abîmes de la pensée ! esprit , instinct , liberté , volonté , comment vous sonderons-nous ? O abîmes de la pensée ! nous nous arrêterons sur vos bords J et cherchant la lumière qui vient d'en-haut, nous croirons j nous dirons, que Dieu seul est parfait, et que seul il doit Fétre ; que Dieu seul est affranchi , par son essence , des lois de gradation et de progression ; et que seul encore il peut être libre , avec une volonté constamment la même , avec une existence immuable. Etendons nos mains vers le ciel ^ et reconnaissons les igno-rances de notre anie.
Réfugions- nous en ce moment vers les enseignemens simples autant que sublimes de la Religion ; et nous rapprochant plus immédiatement de notre sujet, bénissons TEtre des êtres, qui , dans ses vues mystérieuses en faveur de Tliomme , sa créature, n'a pas fait dépendre notre destinée d'une erreur ou d'une foiblesse ;
qui nous admet au contraire à nous racheter , à nous renouveler , pour ainsi dire , par nos regrets et notre repentir. Et ce n est pas au loin que Tliomme doit aller chercher cette purification ; c'est en lui , c'est au fond de sa conscience qu'il peut retrouver Fespérance après le découragement , et le calme après les alarmes.
Quelle est belle la Religion , dans ses expressions sur la repentance ! // y a , nous dit-elle, il y a de la joie devant les anges du ciel pour un seul pécheur qui s'amende. Grand avertissement pour nous ! Quoi ! c'est au séjour de la sainteté que la repentance est admise ; c'est là qu'on se réjouit pour un seul pécheur qui s amende ; et sur cette terre , où les plus parfaits ne sont quefoihlesse^ on ne voudroit rien pardonner ! Ah ! c'est T étude de notre nature et le sentiment de nos propres besoins qui nous appellent à l'indulgence , qui nous en imposent les devoirs ; et l'homme s'oublie lui-même, quand il s'arme d'une rigueur inflexible contre les efrreurs et les fautes dont il se constitue le
( 248 ) juge , dont il se déclare le vengeur. C'est assez , dans notre communauté sociale , de la sévérité des lois ; et les particuliers n ont pas le droit d'usurper ou d'imiter cette sévérité : elle fut inventée afin de contenir, par des exemples éclatans , les entreprises contraires à la tranquillité publique ; mais dans les relations d'homme à homme , il n'y a rien de nécessaire ni pour l'exemple , ni pour Teffet extérieur , ni pour l'instruction générale ; et nous rentrons alors sous la législation de la charité , sous Fempire des vertus qu'un Dieu de bonté nous commande.
Aussi Tindulgence n'est pas , comme on le présume souvent , une exception à la sévérité ; c'est au contraire la sévérité qui est une exception à l'indulgence.
En effet, l'indulgence est un sentiment de tous les jours et de tous les momens ; elle ne se rapporte pas à des conventions^ mais à notre nature ; et c'est par tous les gommes indistinctement qu'elle peut être exercée. Il n'en est pas de même de la sévérité; celle-ci n'est un devoir que pour
(249) les reprësentans de Tinterct social ; et les punitions sont tellement consacrées à Tutilité, à la nécessite de Texemple, qu'au moment où elles ne remplissent pas ce but, elles deviennent condamnables. Le magistrat cesse de paroitre Thomme de la loi , quand il inflige des châtimens obscurs ; et il ne nous montre plus alors que son indifférence à la douleur d'autrui.
Ah ! c'est assez pour un être accessible à la pitié , d'avoir prononcé une sentence ou de mort ou de proscription; c'est assez pour lui , qu'une obligation si terrible ; on ne doit pas y joindre des duretés inutiles ; et c'est le nom qu'il faut donner à toutes les vengeances dont on n'est pas absous par Tintérét social. Gardez-vous d'ordonner un seul degré de malheur que la loi n'autorise pas ; et pour vous en abstenir, songez qu'au moment où vos décisions arbitraires accroissent et prolongent , dans les ténèbres d'une prison, le tourment d'un coupable, c'est le moment peut-être où ce même coupable, où cet infortuné , par ses larmes et sa contri-
tion , attîre sur lui la commîsëratîon de son Dieu ; c'est le moment peut-être où il y Cl de la joie des^ant les anges du ciel pour sa repentance.
Mais ici, quelle pensée vient me frapper, et quel effroi me saisit! L'arbitraire est permis ; il est toléré du moins pour \eB> châtimens , pour la vengeance ; et parmi nous , cet arbitraire est interdit pour la grâce et pour la miséricorde.
Quelle opposition ! quel contraste ! La loi de mort a parlé ; et dès ce momentlà aucune exception n'est reçue , aucune distinction n'est soufferte. La loi de mort a parlé : cette loi a été faite par les hommes ; elle n a donc pu signaler les crimes que d'une manière incomplète , et à la manière des hommes ; enfin , ce sont des hommes encore qui l'interprètent : et parmi nous cependant, c'est en vain que, dans une circonstance unique et singulière, on sollicite un adoucissement, au nom des considérations les plus puissantes , au nom des motifs les plus dignes d'égards. La loi de mort a parlé ; et c'est
en vain que de toutes parts on appelle la grâce et le pardon en faveur d'un malheureux une seule fois coupable , une seule fois peut-être, au milieu d'une vie fëconde en belles actions. La loi de mort a parlé ; et c'est en vain qu on oppose à son application rigoureuse , ou des services rendus à la patrie, ou l'influence d'un nom rendu mémorable par les exploits, ou par les vertus publiques d'une longue suite d'ancêtres ; c'est en vain même qu'on y oppose la prévention des jurés , l'inimitié des juges , et quelquefois l'aveuglement passager de l'opinion, ou l'ascendant d'une faction populaire. La loi de mort, la loi de sang a parlé ; et c'est à ce moment-là que l'Autorité suprême est tout-à-coup sans pouvoir ; c'est à ce moment-là que ses yeux sont voilés , ses oreilles fermées ; c'est à ce moment -là que l'arbitraire est défendu. Ah! s'il exista cet arbitraire, s'il exista si long-tems pour l'oppression et pour la douleur , ne revivrat-il jamais pour la compassion et pour la pitié ?
Qu'il nous soit permis de faire observer un autre contraste , et qui appartient également au sujet de ce discours. Le droit de grâce est aboli dans un tems où la philosophie nouvelle, dédaignant les enseignemens de la Religion, considère les hommes comme des êtres régis par la nécessité. Pourquoi donc , sous le règne de cette philosophie , les traiter avec un accroissement de rigueur ? pourquoi rejeter rindulgence et le pardon ? Leurs fautes ne seroient plus une violation libre et malicieuse de Tordre public , puisque chacun d'eux obéiroit à une force irréâiistible; et les punir, sans pitié, sans miséricorde, c'est imiter ce roi de Perse qui faisoit battre de verges les eaux de la mer , lorsque la direction des vagues s'opposoit à la marche de ses vaisseaux.
C'est ainsi qu'une philosophie présomptueuse , au lieu de tout aplanir devant elle , comme ses disciples l'annoncent , multiplie au contraire les difficultés de notre esprit. Ses principes, qu'elle appelle simples , deviennent une force destruc-
( 253 ) tive qui va porter le ravage au milieu d'un système ingénieux où tout est délicat, où tout est dessiné par nuances et par gradations; et, sans sortir de notre sujet, nous voyons que Tintelligence de l'homme est en accord avec sa liberté, et que sa liberté Test de même avec la nécessité de T indulgence , avec Tefficacité du repentir.
Tout s'unit par des liens admirables dans la magnifique ordonnance dont nous sommes le principal objet ; et quand nous étudions les diverses parties d'une si vaste conception , quand nous rassemblons notre attention sur un résultat environné pour nous de tant de mystères , nous errons long-tems dans nos propres spéculations ; mais en prêtant l'oreille aux enseignemens de la Religion , et devenus sensibles à leur onction sublime , nos incertitudes se fixent, et notre ame s'élève à la vérité. Oui , ces enseignemens peuvent seuls nous pénétrer d'une vive lumière,* et seuls, par une inspiration céleste, seuls ils sont en harmonie avec l'esprit de la création et avec les secrets de TEternel.
Ah! si nous pouvions vous associera notre persuasion , la faute en seroit à nous, et nous prierions le Seigneur d'augmenter notre force , de multiplier nos moyens , afin de nous rendre capables d'annoncer sa parole avec autorité. Mais auroit-elle besoin d'aucune aide, cette parole sainte, dont toutes les expressions sont si pleines de vie ! Non ; la loi religieuse est claire dans ses préceptes : Que le plus juste de ^ous lui jette la première pierre. Que le ■plus juste de vous ! Ah ! nous vous entendons , ô notre divin Maître ! vous nous avertissez de notre foiblesse , et nous ne présumerons plus de nous. Vous nous invitez à pardonner, et nous pardonnerons ; à être circonspects dans nos jugemens , et nous serons bienveillans , indulgens , charitables. Nous voulons devenir tout ce qu'il faut être pour obtenir votre protection, votre clémence, et sur-tout votre amour. C'est le vœu de nos cœurs , c'est le sentiment que nous éprouvons à faspect de cette bonté continuelle , de cette bonté pénétrante dont vos commandemens nous
présentent rimage. Daignez, ô notreDJeuj lixer le mouvement qui nous entraîne vers vous ; daignez le rendre durable ; et que désormais aucun intérêt de ce mond© ne vienne le ralentir. Ah ! c'est à TEtre parfait , au Dieu puissant , au Dieu de compassion et de miséricorde que nous consacrerons notre vie ; et justement abattus par le souvenir de nos fautes passées , nous aurons présente à Tesprit cette parole incomparable en consolation et en espérance, cette parole adressée aux enfans de la terre : Et moi je vous dis qu il y a de la joie devant les anges du ciel pour un seul pécheur qui s amende. Ah ! gloire à T Eternel ; gloire au maître des cieux ; gloire , amour et reconnoisr sance , dès maintenant et à jamais î