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DES NOUVEAU-NÉS

de MM. Palelta, Léger, Denis et Billard. Quant à la thèse de M. Blanche, il me suffira de dire qu’elle ne traite des causes et de la nature de la maladie que très-secondairement. L’auteur nous prévient qu’il a plutôt voulu rassembler des faits bien détaillés et bien constatés , pour servir à l'histoire de cette affection, qu’écrire un mémoire ex professa ; aussi s’est-il contenté de signaler l’action des agents extérieurs , et du froid en particulier, parmi les causes, et d'établir qu’il y avait maladie primitive indépendante des phlegmasies trouvées dans les organes à l’ouverture des corps. D’ailleurs, M. Lediberder, interne avec moi à l’hospice des Enfants-Trouvés, sous la direction duquel les faits ont été rassemblés et la thèse composée, a, depuis, été amené , par de nouvelles observations, à partager ma manière de voir.’

Dans un mémoire lu , en 1823 , à l’Institut de Milan , par Paletta (1), cet auteur met d’a bord en doute l’influence du froid ; il a vu la maladie se développer en été. Selon lui , la véritable cause est l’état de flaccidité dans lequel restent les poumons , et surtout le droit , après la naissance ; il s’ensuit un engorgement qui arrête la circulation : de là , stase du sang dans la veine ombilicale et congestion du foie. Pour que ces effets aient lieu , il faut que l’enfant soit faible ; aussi le professeur italien regarde-t-il la débilité comme une condition essentielle.

Cette théorie n’est pas soutenable : il est très-vrai que la faiblesse est une des principales causes de cette maladie,, presque tous les avortons reçus à l’hospice des Enfants- Trouvés en sont atteints; mais, quant à l’état des poumons, une multitude d’observations prises dans tous les auteurs prouvent qu’il n’est pas constant. D’un autre côté, sur 77 cas , Billard n’en a vu que 20 qui aient offert le foie malade ; MM. Blanche et Denis ont trouvé cet organe très-souvent dans l’état naturel; j’ai eu le même résultat dans près de la moitié des cas. Paletta paraît n’avoir guère vu l’endurcissement que chez des avortons : or, les avortons meurent presque tous avant d’a voir entièrement développé leurs poumons , et leur foie est le plus souvent congestionné.

L’explication de l’engorgement du foie par l’arrêt du sang dans la veine ombilicale tombe d’elle-même. Le sang, dit Paletta, ne peut traverser le poumon ; il s’accumule dans les cavités droites du cœur; il empêche l’écoulement de celui qui vient de la veine ombilicale, et ce dernier se répand en grande quantité dans le foie. Mais le sang ne peut stagner dans * la veine ombilicale que par un obstacle à la

(i) Recherches surrendurcisscmen%lu tissu cellulaire des nouveau-nés. — Archives générales de méi decine , mai 1824 , trad.de M. Bailly.

MALADIES DES APPAREILS DES SECRETIONS

veine cave inférieure, puisqü’en définitive il . ne parvient au cœur que par 1’inlermédiaire de cette veine. Le sang de la veine porte et celui des extrémités inférieures, qui n’ont pas d’autre débouché, sont dans le même cas. Bien plus, comme en remontant, on trouve te véritable obstacle dans les cavités droites du cœur, la veine cave supérieure ne pourra pas se vider avec plus de facilité; et, de là , stase dans la partie supérieure du corps. Ainsi , les congestions n’auront pas plutôt lieu dans le foie que dans les intestins, le cerveau, etc. La stase sera générale , et s’observera aussi bien à la périphérie qu’au centre : c’est ce que démontre l’expérience, contre laquelle tous les raisonnements viennent échouer.

M. Léger, dans sa thèse inaugurale , faite sous les yeux de M. Breschet, admet plusieurs causes entre lesquelles il paraît hésiter; la principale, néanmoins, est un trouble dans la respiration et la circulation , qui rend le sang plus séreux. Vient ensuite la non oblitération des ouvertures fœtales; et comme M. Léger croyait à la coagulation de la sérosité dans le tissu cellulaire , et avait même créé le nom d’œdème compacte , il a accueilli avec empressement les expériences de M. Chevreul , qui tendent à prouver que la sérosité , chez les enfants durs , est beaucoup plus coagulable que chez les autres individus. Enfin il regard© l’ictère comme un premier degré de la maladie.

Cette dernière assertion a été démentie par des faits trop nombreux pour que je m’y arrête. Les troubles de la respiration et de la circulation sont certainement des causes puissantes de cette maladie ; mais ce trouble luimême par quoi est-il produit? est-il donc impossible de le reconnaître?

Je ne nierai pas l’augmentation de la sérosité du sang, mais cette explication est inutile. Puisque M. Léger regardait l’infiltration de la sérosité comme analogue à l’anasarque des adultes, il aurait dû se rappeler que l’on a très-souvent observé cette maladie sans trouver une plus grande quantité de sérosité dans le sang. D’ailleurs, quand on a vu des ascites survenir à la suite de tumeurs qui comprimaient la veine porte et la veine cave inférieure , le sang contcnait-il plus de sérosité dans ce point que dans le reste du corps ? Ce n’est donc pas par la simple augmentation de la sérosité que ces anasarques se produisent.

Aux faits nombreux et inattaquables qui ont été opposés à la persistance des ouvertures fœtales , je crois inutile d'ajouter ceux que j’ai recueillis. Je ne parlerai point de l’ictère par la même raison.

Nous avons vu que c’était à tort qu’on supposait la coagulation de la sérosité; l’œdème compacte n’existe pas ; les expériences de Billard sont concluantes à cet égard ; M. Léger

lui-mêine a toujours vu la sérosité liquide. J’ajouterai que, si cette sérosité est coagulable à un aussi haut degré, elle devrait se prendre en masse dans la cavité du péritoine et dans la plèvre aussi bien que partout ailleurs. Or , M. Léger , qui a souvent trouvé ce liquide dans ces cavités, n’a jamais rien vu de semblable.

J’ai exprimé déjà ma pensée sur la brièveté du tube digestif, que cet auteur a seulement fait remarquer , sans en tirer les conclusions qu’on lui a prêtées depuis.

L’opinion de M. Denis (1) est toute différente ; selon lui, il y a véritable irritation du tissu cellulaire, coïncidant avec des affections internes variées, et le plus souvent avec des phlegmasies gastro-intestinàles. Les causes de cet état sont (je cite textuellement) i° une prolongation vicieuse, même une augmentation de la prédominance cellulaire primitive, cause qu’on peut appeler prédisposante; 2° la cause immédiate et suffisante consiste dans un trouble de l’alimentation fœtale; 3° toute surexcitation passagère ou permanente , qui agit sur le système d’un nouveau-né dont le parenchyme cellulaire est doué de l’exagéra lion de vitalité signalée, tendra à y déterminer l’endurcissement.

Je demanderai à M. Denis comment il a constaté la prolongation vicieuse et l’augmentation de la prédominance cellulaire primitive dans les cas d’œdème. Quand on a évacué la sérosité , reste-t-il une plus grande quantité de tissu? et, dans l’endurcissement adipeux , n’avons-nous pas indiqué une expérience bien simple, qui démontre que la graisse n’y est pas plus abondante?

Quant à la cause immédiate et suffisante, comment l’avez-vous reconnue, et y a-t-il moyen de la reconnaître ? M. Denis ajoute que l’alimentation fœtale se fait dans les lieux mêmes où l’assimilation s’effectue, c’est-à-dire dans le parenchyme cellulaire, qui est la trame organique.

Ce langage est-il physiologique ? et ne surprend-il pas de la part d’un médecin qui se dit physiologiste et écrit dans sa préface que la physiologie est la seule base de la médecine?

L’alimentation , si je ne nie trompe , est l’ingestion ou l’absorption d’aliments quelconques destinés à donner au sang des qualités nutritives ; or, il serait absurde de supposer que cet acte se passe dans le tissu cellulaire du fœtus. M. Denis a donc confondu l’alimentation avec l’assimilation. Mois passons, et demandons à M. Denis quelles preuves il apportera de ce trouble dans l’assimilation , quels faits il citera à l'appui. N’est-il pas étonnant

(î) De l’ictèrc et de rendurcissementdu tissu cellulaire chez les enfants nouveau-nés. — Thèses de Paris, 1834, n° 159.

OEDEME COMPACTE DES NOUVEAU-NES

qu’un auteur qui a pu observer un si grand nombre de cas , noter l’affaiblissement extrême de deux fondions aussi importantes que la respiration et la circulation , ouvrir des cadavres et voir couler une énorme quantité de sang noir et liquide , néglige tous ces faits pour se livrer à des écarts d’imagination semblables?

Quant à la surexcitalion du tissu cellulaire et à son état d’irritation, Billard a répondu avec raison qu’une irritation aussi générale , quelque légère qu’elle fût, déterminerait des symptômes violents et facilement reconnaissables.

Billard a eu d’abord grand soin de distinguer l’œdème de l’endurcissement adipeux; je crois avoir démontré que c’était avec juste raison. Sa théorie se ressent évidemment de cette précaution. Autant nous avons trouvé d’obscurité dans les auteurs qui l’ont précédé, autant nous voyons dans son article de clarté et de précision. J’ai même, en parcourant attentivement son ouvrage, découvert tous les éléments qui pouvaient servir à la résolution du problème. Ainsi , d’une part , il constate avec soin l’état pénible de la respiration , l’abondance extrême du sang, l’assoupissement des malades ; et de l’autre, voici comment il s’exprime dans un passage de sa Dissertation sur la viabilité : « Une simple congestion ® pulmonaire sans inflammation est une en- « trave à l’introduction de l’air dans le tissu « des poumons. Il existe entre la respiration « et la circulation une relation tellement « étroite, que le trouble de l’une produit né- « cessairement celui de l’autre. Certains en- « fants offrent en naissant , dans tous leurs « organes, une turgescence sanguine si contt sidérable que le sang est exhalé de toute « part et reste stagnant, même dans les par- « ties les moins déclives. Les poumons , le « cœur et le foie se ressdhtent surtout de cette « congestion ; les poumons ne reçoivent donc a pas l’air que l’enfant inspire ou ne le reçoi- « vent qu’en partie. Les enfants qui naissent « dans cet état ont ordinairement les mem- « bres œdémateux , les téguments violacés ; « leurs mouvements sont lents et pénibles , «leur cri presque étouffé, les battements « du cœur obscurs , et le pouls presque im- « perceptible. L’enfant, plongé dans un état « d’affaissement et d’engourdissement géné- « ral , languit quelques heures ou quelques « jours, et succombe enfin. On trouve, à l’ou- « verture du cadavre, une très-petite quantité « d’air au bord antérieur des poumons, dont « la plus grande parlie est gorgée de sang, et « dont la surface est quelquefois emphysé- « mateuse. Dans ce cas, un obstacle înéeani- « que empêche l’air de pénétrer dans le tissu « des poumons , et la mort a lieu par as- « phyxie. »

Ne voit-on pas, au premier coup d’œil, une ressemblance frappante avec l’asphyxie lente œdémateuse dont il a été principalement question dans mon travail? Que faudrait-il pour qu’il y eût identité parfaite? que, dans tous les cas, les poumons fussent gorgés de sang et ne fussent perméables qu’en partie. Mais cette imperméabilité est-elle nécessaire pour que la respiration et la circulation éprouvent un trouble marqué, source de tous les accidents, selon Billard lui même ? On ne saurait le prétendre, puisque, dans l’œdème du tissu cellulaire, un si grand nombre d’auteurs ont noté la gêne extrême de la respiration, sans lésion organique des poumons. Ainsi, toute gêne marquée de celte importante fonction, dans les premiers jours de* la vie, époque où l’on trouve fréquemment la turgescence sanguine, pourra produire l’asphyxie lente avec œdème, et c’est Injustement ce que je voulais démontrer.

Ces faits, si précieux pour la solution de la question importante, sont demeurés stériles entre les mains de Billard : il a cru devoir recourir, pour expliquer son œdème des nouveau-nés, à un grand trouble dans la circulation capillaire et à un dérangement dans la sécrétion perspiratoire du tissu cellulaire. De ce vice dans les conclusions découle un grand vague dans le traitement, but final de toute recherche pathologique.

Après avoir ainsi combattu les divers systèmes proposés par les auteurs, je vais exposer les idées qui m’ont été fournies par l’observation des faits. L’enfant, en naissant, est dans un état de congestion sanguine générale plus ou moins prononcé ; l’extérieur est surtout gorgé de sang, et de là cette coloration rouge foncé des nouveau-nés. Dans les premiers jours, lorsque la vie est bien établie, cette turgescence diminue peu à peu, la circulation est active , les pertes abondantes et la réparation faible, quoique l’enfant avale avec avidité les boissons qu’on lui présente. Mais je suppose qu’on suit les lois de la nature, et qu’on lui donne des liquides destinés à le désaltérer plutôt qu’à le nourrir. Si les principales fonctions, et surtont la respiration et la circulation, sont entravées, cet état de turgescence persistera, il y aura une stase du sang veineux partout, et il s’ensuivra un œdèmedu tissu cellulaire et des épanchements de sérosité dans les cavités.

La faiblesse congéniale qui permet à peine aux enfants de développer leur poitrine, et dans laquelle les poumons restent le plus souvent en partie imperméables, occupera la première place parmi les causes. Tous les auteurs ont trouvé les avortons qui avaient respiré quelques instants plus ou moins œdématiés. -

Les autres causes citées par M. Dugès, dans l’article de sa thèse intitulée Asphyxie ,

188 MALADIES DES APPAREILS DES SÉCRÉTIONS

viennent ensuite ; je les ai énumérés au commencement de ce travail. Parmi elles, la pléthore sanguine , résultat fréquent de la trop prompte ligature du cordon, doit être mise en première ligne.

La question du froid, tant débattue, ne me paraît pas douteuse.

Des chiffres ont prouvé que la maladie était plus fréquente en hiver qu’en été. Dans cette dernière saison, les mois les plus froids sont les plus féconds en endurcissements. Les symptômes sont bien plus graves et plus dangereux par un temps rigoureux ; je pense même que le froid est une des circonstances les plus propres à la production de la maladie. En effet, qu’un enfant vienne au monde faible ou gorgé de sang; si ces deux états ne sont pas portés à l’extrême, on conçoit que des soins empressés, une douce chaleur, une excitation modérée pourront suffire pour le tirer de son affaissement et rétablir les fonctions; alors le dégorgement général s’opérera comme il a été dit plus haut.

Mais si, au contraire, le froid survient, c’est une cause d’engourdissement ajoutée aux causes existantes ; l’enfant ne sortira pas de son assoupissement; les organes, gorgés de sang non hématosé, resteront dans l’inertie; pas d’appétence pour les aliments, pas d’excrétions; les centres nerveux engourdis n’auront aucune action; et, par un changement fréquent dans la nature, les effets devenant cause à leur tour, cet engourdissement dans les centres nerveux rendra la respiration plus difficile; il en sera de même delà congestion pulmonaire , la stase du sang augmentera, l’œdème se produira, le corps se refroidira ; et, si l’art ne vient au secours du malade, il périra infailliblement.

Cette théorie est en harmonie avec les faits. Sur cent enfants affectés d’asphyxie avec œdème, il n’en vient pas dix de la Maternité.

Où trouver la cause de cette différence, si ce n’est dans Jes soins qu’on prend des nouveau-nés à la Maison d’accouchement, et qui sont très-négligés pour ceux qui viennent de l’intérieur de Paris? On a souvent vu de ces petits malheureux arriver, dans les hivers les plus rigoureux, à peine couverts d’un mauvais morceau de linge.

L’attention qu’on a dans l’hospice de la Maternité, d’examiner les enfants naissants, de s’assurer que rien n’entrave la respiration, et de lever tous les obstacles.,) doit être rare en ville chez les gens malheureux, qui ne peuvent pas garder leurs enfants, et qui s’adressent souvent à des sages-femmes ignorantes. De là une autre cause de la différence statistique que j’ai signalée. Cette comparai son est d’autant plus juste, que sur 4,982

enfants reçus à l’hospiée en isô2 (i), il en venait 2,056 de la Maternité ou des hôpitaux de Paris, dans lesquels les accouchements se font avec le même soin.

A ceux qui ont prétendu que la maladie pouvait dépendre d’un état morbide de la mère, Auvity a répondu péremptoirement par des faits; il a visité les mères avant et après les couches, et les a vues le plus souvent dans un état de santé florissante.

11 suit de ce qui précède que l’anasarque des nouveau-nés est tout à fait semblable, au fond, àl’anasarque passive des adultes produite par une gêne quelconque de la circulation : résultat important qui lie deux affections qu’on croyait si -différentes, qui fournit les moyens de les éclairer l’une par l’autre, et donne une extension nouvelle à la théorie établie par M. Bouillaud (2) et appuyée plus tard par M. Revnaud (3), sur la production des hydropisies par l’arrêt du sang dans les veines. Ici, l’obstacle est au centre circulatoire, comme dans certaines maladies du cœur , et, par conséquent, l’œdème est général.

M. Baron, médecin en chef de l’hospice des Enfants-Trouvés , a regardé , avec tous les obsérvateursjudicieux, comme une des causes les plus puissantes de l’anasarquedes nouveaunés, un trouble quelconque de la respiration et de la circulation.

Symptômes. Au début de la maladie , les symptômes prédominants sont la coloration des téguments, l’assoupissement et la gêne de la respiration. Bientôt l’œdème se déclare ; il commence par les extrémités, et d’abord par les inférieures : celles-ci conservent leur coloration violette; les pieds deviennent souvent tout à fait bleus; ils sont distendus par la sérosité, et- la plante des pieds fait une saillie en forme de dos d’âne ; les jambes pré sentent une dureté légèrement pâteuse. Bientôt les mains et les avant-bras sont envahis de la même manière ; ensuite la face se tuméfie en même temps que les cuisses et les bras, le scrotum, ou les grandes lèvres , le pénil, l’hypogastre; enfin le tronc est le dernier atteint, et le plus souvent il n’est point envahi par l’œdème. L’enfant est alors bouffi ; les paupières se gonflent au point de devenir quelquefois demi-transparentes ; et les yeux , qui auparavant n’étaient ouverts qu’avec peine , et de loin en loin, restent fermés. La coloration violette de la face est souvent mêlée d’un bleu foncé , qui se remarque surtout aux lèvres, lieux où apparaissent les premières lividités dans toute gêne de la respiration ;

(1) Ce chiffre peut être regardé comme un terme moyen.

(2) Archives générales de médecine, et articles Ascite, Anasarque du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques.

(3) Journal hebdomadaire, tom. 3, pag. 137.

OEDÈME COMPACTE DES NOUVEAU -NÉS

quelquefois cette coloration est mêlée d’un rouge assez vif sur toute l’étendue des joues. 11 n’est pas rare de voir une teinte ictérique se montrer à la face et sur la sclérotique. Le corps est partout d’un rouge foncé, ou bien couvert de taches violacées, séparées par des intervalles plus clairs et même blanchâtres ; il offre aussi souvent la teinte ictérique dont je viens de parler. Toutes ées parties sont froides au loucher, et principalement les pieds et les mains. M. Valleix a souvent expérimenté que si l’on tenait l’enfant couché sur le côté droit, ce qui est le plus ordinaire, toute celte partie du corps était beaucoup plus tuméfiée que l’autre.

En pressant assez fortement la peau, on produit un enfoncement profond et disparaissant avec lenteur.

La membrane buccale est ordinairement d’une couleur violacée; la langue, rarement d’un rouge vif, est humide, fraîche, participant au refroidissement général. Le ventre est souple, quelquefois tendre, indolent. L’enfant n’a aucune appétence pour les aliments. Il n’y a, d’ailleurs, ni vomissements ni diarrhée ; une constipation opiniâtre est, au contraire, assez fréquente.

La respiration est gênée, et, dans quelques cas, la percussion donne un son mat dans divers points du thoraix; l’inspiration [se fait brusquement, est courte, et la poitrine se dilate difficilement; l’expiration, au contraire, est très-lente.

La circulation est toujours faible et embarrassée.

Quant aux sensations, le malade est plongé dans un assoupissement profond. Si on l’abandonnait à lui-même, il mourrait sans se plaindre et sans paraître éprouver le moindre besoin : c’est dire assez que toutes les sensations sont engourdies ; la sensibilité paraît même fort obtuse ; si l’on veut faire pousser des cris à l’enfant, il faut le secouer rudement et même quelquefois lui causer de la douleur.

Quelquefois il présente des convulsions, du trismus. Le cri est remarquable ; il est aigu , entrecoupé, extrêmement faible, souvent étouffé et voilé. Ces caractères n’existent que dans les premiers moments; peu à peu il devient plus fort, plus grave, et finit par se rapprocher du cri des enfants bien portants.

Au début de la maladie, tous ces signes existent, quoiqu’à un faible degré; en peu de temps ils prennenlîde l’accroissement. La propagation de l’œdème coïncide avec un assoupissement plus profond, une respiration plus ralentie, une circulation plus faible, un cri plus étouffé, un refroidissement plus grand , qui s’étend même à l’intérieur de la bouche : ces symptômes finissent par être portés à leur comble ; une sérosité sanguinolente s’écoule parla bouche, le nez, et sort quelquefois d’en-

tre les paupières. Enfin la mort arrive sans agitation, sans soupirs et sans convulsions.

La terminaison est quelquefois plus heureuse; lorsqu’il en est ainsi, la respiration devient plus facile, la circulation se relève, l’enfant se réveille, fait des elforts pour ouvrir les yeux quand les paupières sont œdé maliées, les ouvre dans le cas contraire, mais d’abord à de très-longs intervalles, et pour très-peu de temps chaque fois; il commence à boire et à leter avec plus de plaisir et d’avidité; son cri prend de la force, et bienfôt l’œdème disparaît graduellement. Ce sont les paupières et les avant-bras qui se dégorgent les premiers, puis les cuisses et l’hypogastre ; viennent ensuite les mains. Mais les jambes et les pieds restent infiltrés , longtemps encore après que les autres parties sont revenues à leur état naturel; si cette infiltration des extrémités inférieures persiste trop longtemps, c’est une preuve que les fonctions intérieures n’ont pas repris toute leur intégrité. L’enfant reste dans l’affaissement, il ne prend pas de goût pour les aliments , il n’est pas nourri ; il peut végéter longtemps, vivre ainsi pendant quinze et vingt jours, et finir par s’éteindre.

Traitement. Nous reproduirons encore ici les opinions de M. Valleix, à l’excellent travail duquel nous avons emprunté presque tout cet article.

Les essais que j’ai tentés dans le traitement de cette maladie ne sont pas assez nombreux pour que j’en puisse tirer des conséquences rigoureuses; mais je puis citer des faits qui engageront les praticiens à ne pas désespérer de la guérison. Voici d’abord ce que j’ai observé à l’égard des évacuations sanguines.

Frappé de la quantité énorme de sang que contenaient les malades, je pensai que cette surabondance pouvait opprimer les principales fonctions , comme cela a lieu dans l’état d’asphyxie au moment de la naissance, mal à propos nommée apoplexie. Je fis appliquer deux sangsues derrière les oreilles à un de ces enfants. Les piqûres donnèrent beaucoup de sang; le malade se réveilla et commença une vie très-active qui dura huit jours; mais il conserva une teinte rouge foncé , signe d’une pléthore considérable , état bien différent de celui des autres enfants , à qui l’on a appliqué seulement une sangsue et qui ont perdu fort peu de sang; enfin un érésipèle survint et emporta la maladie.

Je crus voir là un véritable succès ; je résolus d’insister davantage sur les évacuations sanguines.

Le 13 , l’état est sensiblement amélioré ; la face est moins livide ; les membres supérieurs sont revenus à l’état naturel ; les téguments y sont flasques et chauds; la coloration foncée et l’œdème persistent aux pieds; cri plus libre et plus fort ; les yeux s’ouvrent de temps

MALADIES DES APPAREILSpES SÉCRÉTIONS.

on temps. (Une sangsue à l’anus, même la veinent ; lait d’une nourrice trois fois par jour.)

Le 14 ; hier, après la chute de la sangsue etl’écoulementd’unegrandequantitédesang, l’enfant a été dans un état plus satisfaisant qu’on ne pouvait l’espérer; il a rouvert les yeux, pris le sein etteté avec facilité; cri fort et libre. Mais aujourd’hui l’assoupissement est revenu avec tous les autres symptômes sans exception ; l’enfant ne veut plus teter. (Une sangsue à l’anus; même lavement.)

Le 15, après la saignée , l’état s’est beaucoup amélioré ; et, si ce n’était l’œdème des jambes et des pieds , on ne croirait pas que l’enfant a été malade. Sa peau est bien colorée, et même un peu rouge, sans lividité, point de selle sans lavement. (Nourrice trois fois par jour. )

Le 16, état très-satisfaisant ; légère ecchymose aux paupières, et ophthalmie. (Collyre et nourrice.)

Les jours suivants , les fonctions s’exécutent bien, sauf la défécation, qui n’a lieu que par les lavements ; mais l’œdème des jambes persiste.

Le 21 , l’infiltration des jambes, loin de se dissiper, a augmenté; la respiration est gênée; l’inspiration, courte et singultueuse , se fait à de longs intervalles, elle est bruyante : état bien différent de l’agonie des enfants indurés; peau chaude, peu colorée; anxiété, symptômes fébriles. Tout le côté gauche de la poitrine rend un son mat ; un râle sec à grosses bulles s’entend dans toute la- hauteur du côté gauche de la poitrine, en avant et en arrière; écume à la bouche, agonie. Cet enfant n’est pas encore mort au moment où j’écris ces lignes, mais il succombera infailliblement à la pneumonie dont il offre des symptômes: ce qui confirme mes idées relativement à l’asphyxie lente des nouveau-nés ; car lorsque l’inflammation des poumons est survenue, on pouvait penser que cet enfant avait échappé à sa première maladie. Je n’ai , d’ailleurs , voulu citer celle observation qu’à propos du traitement.

Je ne ferai pas remarquer l’effet extraordinaire produit par les sangsues; on en est d’abord frappé : cet enfant a été trois fois tiré de l’agonie par les évacuations sanguines ; les dernières semblaient l’avoir tout à fait guéri.

Ce que je dois noter avec soin , c’est l’état pléthorique persistant après d’aussi abondantes pertes de sang : on en tire certainement plus qu’il ne serait prudent d’en enlever à un enfant de huit à dix ans, et néanmoins la face reste livide, la peau est violette , l’assoupissement persiste.tCe fait me fournira en même temps l’occasion de faire observer une nouvelle différence entre l’asphyxie lente avec œdème et l’endurcissement adipeux. Dans le premier, nous voyons les sangsues procurer

des saignées abondantes et difficiles à arrêter ; dans le second, elles ne veulent pas mordre, ou, si elles le font, le sang a la plus grande peine à couler et s’arrête au bout de peu d’inslanfs : effet évident de la congestion sanguine des téguments dans un cas, et de l’absence presque complète de ce liquide dans l’autre.

J’ai continué l’emploi des sangsues dans trois cas, dont l’un offrant l’endurcissement adipeux, ne présentait pas de chances de succès : aussi le sang n’a-t-il pas coulé. Dans les deux autres, les saignées ont été des plus abondantes; un des enfants a perdu beaucoup de sang pendant toute une nuit, et on en avait retiré, à plusieurs reprises, de gros caillots de ses langes. Le résultat a été des plus satisfaisants ; et ces deux malades , dont l’endurcissement avancé avait été constaté par MM. Thévenot et Auvily, sont maintenant en très-bon état et entre les mains d’une nourrice. Ces observations s’accordent avec celles de Paletta : ce praticien emploie les saignées répétées pour combattre la congestion du foie; ici c’est la congestion générale que j’ai attaquée. Les enfants pléthoriques sont ceux qui doivent être saignés le plus abondamment et avec le plus de persévérance. J’employai pour la première fois les lavements avec le sel commun sur un enfant agonisant : des selles abondantes et liquides eurent lieu. L’œdème avait disparu le lendemain, mais la diarrhée persista; l’endurcissement adipeux survint, et l’enfant mourut. J’ai, depuis, remis ce moyen en usage ; il n’a pas produit les mêmes accidents, et je l’ai trouvé utile dans les cas où les selles étaient supprimées. Cependant il faut de la prudence dans son emploi : une tisane d’orge miellée a suffi plusieurs fois pour favoriser et entretenir la défécation.

Les bains émollients, les lotions peu excitantes ne me paraissent pas contraires, mais ils sont insuffisants. Il est des cas si favorables, que le simple séjour dans une salle chaude guérit les enfants. On conçoit qu’alors tous ces remèdes doivent avoir du succès. J’en ai vu fort peu d’exemples, mais je me suis rarement trompé dans le pronostic. Les enfants étaient forts, criaient et respiraient encore assez bien ; la calorification n’était pas sensiblement diminuée; les seuls symptômesétaient la faiblesse de la circulation, la coloration violacée et un commencement d’œdème. La chaleur environnante était un excitant suffisant pour les tirer de leur léthargie, et ils sortaient de la salle en bon état.

Les frictions irritantes employées seules n’ont jamais, à ma connaissance, produit aucun bon effet ; combinées avec des évacuations sanguines, elles stimulent la peau et peuvent favoriser la transpiration > Mais n’est-il pas à craindre qu’elles ne produisent un érésipèle lorsque surviendra la réaction , qui est quel-

DE LA MENINGITE AIGUE

quefois violente? Les toniques à l’intérieur offrent les mêmes inconvénients. Je sais bien que les malades ne prenant pas d’aliments, on peut craindre qu’ils ne s’affaiblissent ; mais un des effets les plus constants de la maladie étant la stase du sang, que peuvent des médicaments à peine absorbés dans les premiers moments? et, quand la réaction arrivera, quel sera leur effet sur la membrane muqueuse digestive, qui a une tendance si grande à s’enflammer?

Je n’ai jamais vu la vapeur épaisse qui sort des langes et du corps des enfants qu’on a enveloppés dans la laine ; Billard seul en fait mention. L’emploi de ces vêtements est utile pour entretenir une chaleur artificielle.

Les vésicatoires aux jambes ont produit de bons effets entre les mains d’Andry et d’Auvity : je n’ai jamais vu employer de ces moyens.

On crut d’abord que les bains de vapeur devaient produire des merveilles ; mais des congestions cérébrales, des apoplexies, des épanchements de sang dans le crâne, ont fait renoncer à leur usage.

Ainsi, les saignées à l’aide de sangsues placées principalement à l’anus, pour dégorger tout le système j derrière les oreilles, s’il y a prédominance de la congestion cérébrale ; sur la poitrine, si l’on regarde l’engorgement des poumons comme le point de départ, me paraissent devoir être la base du traitement; mais il faut les continuer avec persévérance : si l’on compte trop tôt sur les succès, si l’enfant n’est pas ramené à la coloration naturelle, la maladie se reproduit plus rebelle, et des lésions organiques peuvent s’y joindre.

Dans le cas où l’asphyxie oedémateuse est produite par une altération d’organes, comme on le voit dans le troisième paragraphe, c’est la maladie primitive qu’il faut traiter.

Conclusions générales.

De tout ce qui précède, je crois pouvoir conclure :

1° Que la maladie connue sous les noms d 'induration, endurcissement , œdème du tissu cellulaire , sclérème, sclérémie, etc., est une véritable asphyxie lente, semblable, par ses causes et ses symptômes, à l’asphyxie des nouveau-nés connue par les accoucheurs sous le nom d'état apoplectique ;

2° Que, loin dedifférer complétementde toutes les autres maladies, elle a les plus grands rapports avec l’anasarque passive des adultes ;

3° Qu’il faut la distinguer soigneusement de l’état morbide appelé endurcissement adipeux , dont elle diffère par ses causes, sa nature, son siège et ses lésions ;

4° Que le traitement doit consister principalement en évacuations sanguines abondantes et continuées avec persévérance.

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