DE IA SALIVATION MERCURIELLE
Ce n’est point une simple augmentation de la sécrétion salivaire, et le liquide que rendent les malades n’est point delà salive seulement, mais un mélange de salive et des produits fournis par les follicules muqueux de toute la cavité buccale.
Le mercure, de quelque manière qu’il s’introduise dans l’économie, lorsqu’il est poussé à une certaine dose, variable suivant les dispositions individuelles et les circonstances environnantes, produit une série de phénomènes constants et qu’on peut appeler spécifiques , qu’on a fréquemment occasion d’observer chez les ouvriers qui le manient, et chez ceux qui sont soumis à son emploi thérapeutique.
La quantité de mercure employée influe peu sur la production de la salivation, mais bien seulement celle qui est absorbée , portée dans les voies circulatoires et retenue dans l’économie. Un demi-gros d’onguent mercuriel en frictions, deux pilules d’un grain suffisent pour déterminer ce résultat. L’observation montre que l’impression du froid sur la peau, en supprimant la transpiration, favorise particulièrement l’apparition de la stomatite mercurielle ; de même que, de deux malades usant de mercure en proportions égales, celui qui est affecté de constipation est pris de cette phlegmasie avant l’autre. Souvent on a vu , dans les deux siècles qui précèdent, les per- ‘ sonnes chargées d’administrer les frictions saliver avant celles qui les recevaient. Ces deux conditions sont d’une grande importance, et doivent servir de guide dans la direction du traitement mercuriel , suivant qu’on a le dessein de produire ou d’éviter la salivation. En outre, on doit tenir compte de l’âge, du sexe, du tempérament et de la disposition individuelle de la peau.
Les phénomènes précurseurs de cette affec- 'tion , lorsqu’elle n’arrive qu’à la longue , ce qui n’est pas le cas le plus ordinaire, sont un goût désagréable et comme cuivreux dans la bouche, accompagné d’un endolorissement de la membrane muqueuse qui revêt cette cavité, comme aussi des dents qui semblent molles et moins solidement fixées dans leurs alvéoles. Bientôt, -lorsque surtout on continue l’usage du mercure, un gonflement rapide s’empare de toutes les gencives, de la face interne des joues, de la langue et du palais, qui deviennent chauds et douloureux, et qui, parleur augmentation de volume , reçoivent l’empreinte des dents avec lesquelles ils se trouvent en contact. La rougeur n’est pas considérable; il semble, au contraire, que les parties sont plus pâles qu’à l’ordinaire ; mais cet
1 aspect tient à ce que la muqueuse est recou-
î verte d’une exsudation blanchâtre au-dessous de laquelle elle se trouve d’un rouge assez vif. Les parties qui sont le plus tuméfiées et le plus exposées à la compression ne tardent pas à s’ulcérer, et les ulcères qu’on voit alors s’élargissent beaucoup et présentent une surface grisâtre, mollasse et fongueuse, d’où le sang s’écoule avec facilité. Tout le tissu cellulaire ambiant s’engorge à son tour, aussi bien que les ganglions lymphatiques auxquels se rendent les vaisseaux de cette région, et il n’est pas rare de voir les malades dans l’impossibilité absolue d’écarter les mâchoires et presque d’avaler, à raison de la tuméfaction générale qui peut rendre la suffocation imminente. La fétidité de l’haleine, qui se montre ordinairement dès le début de l’affection, devient alors extrême et presque caractéristique.
Mais le symptôme qui a dû fixer l’attention des observateurs, et qui a, en dépit de la raison, imposé son nom à tout le groupe d’accidents morbides, c’est le flux plus ou moins abondant de salive. Au début , la salive et les fluides sécrétés par l’appareil folliculaire de la bouche arrivent plus rapidement dans celte cavité, d’où le malade est obligé de les expulser par une sputation fréquente ; au bout de quelque temps, l’affluence du liquide augmente et devient telle, qu’on a vu des malades en rendre, dans vingt-quatre heures, l’énorme quantité de huit livres : et cela durait plusieurs jours. C’est ce que rapportent naïvement, et sans aucune réflexion, les auteurs contemporains de l’emploi exagéré du mercure.
Il y a longtemps qu’on n’a vu de faits semblables, au moins en grand nombre, et qu’on n’a pu, par conséquent, observer la salivation poussée à l’extrême; cependant quelques praticiens, il n’y a pas vingt ans, faisaient encore saliver les malades affectés de syphilis, c’est-àdire qu’après avoir provoqué la stomatite mercurielle, ils l’entretenaient et l’accroissaient par de nouvelles doses de médicament. II faut lire la description des accidents qui venaient en pareil cas : on y voit qu’aux symptômes locaux que nous avons décrits, et parmi lesquels il faut ranger encore l’extension considérable des ulcères, les escarres gangréneuses et la chute des dents, la nécrose des os maxillaires, le prolapsus de la langue qui sortait de la bouche , sans pouvoir y rentrer, de façon qu’on était obligé d’introduire une sonde dans l’oesophage pour nourrir les malades, se joignaient des phénomènes généraux bien faciles à supposer, savoir : une irritation plus ou moins considérable des voies digestives, et quelquefois d’autres phlegmasies ; plus, une fièvre qui pouvait devenir très-intense, à raison de l’insomnie et de la douleur extrême à
MALADIES DES APPAREILS DES SÉCRÉTIONS
laquelle étaient en proie de malheureux malades. L’amaigrissement qui s’ensuivait est facile à imaginer.
On ne saurait, sans l’avoir vu, se faire une exacte idée de cette affection, qui, même après sa guérison, laissait de longs et tristes souvenirs. En effet, malgré sa gravité, elle était rarement funeste ; peu à peu, les phénomènes morbides se mitigeaient, lorsqu’on cessait l’emploi du médicament qui en était la cause évidente et unique, et, après une durée de plusieurs semaines, la convalescence arrivait.
De nos jours , il est rare que la salivation atteigne ce degré de développement, parce que, dès qu’on la voit se manifester, on suspend l’emploi des préparations mercurielles, et qu’on tâche de prévenir les progrès du mal. Néanmoins, on voit des cas, où, en dépit de ces précautions, l’inflammation continue à marcher sans presque qu’on puisse l’enrayer, et nous avons vu des malades fort gravement affectés, malgré tous les soins qu’on avait pu prendre. Il est à peu près inutile de noircir encore le tableau des désordres produits sur la bouche par le mercure, pour détourner de l’emploi exagéré de ce remède, auquel on a renoncé aussi légèrement, au moins pour quelques praticiens, qu’on l’avait jadis adopté d’une manière exclusive et absolue.
N’est-il pas singulier qu’on ait songé à rapporter la salivation au virus vénérien fixé, comme on disait, sur les. glandes salivaires (Fabre), lorsqu’on avait devant les yeux l’exemple de cette maladie chez des sujets exempts de toute syphilis, et qui se trouvaient habituellement exposés à une atmosphère mercurielle, lorsqu’enfin on ne voyait jamais survenir la salivation chez les vénériens non soumis au traitement mercuriel? Il n’est pourtant que trop vrai que cette opinion a longtemps dominé, et que les efforts du traitement eurent alors pour objet de déloger ce virus en provoquant et en entretenant un flux prolongé de la salive. Maintenant il n’est pas un médecin, peut-être, pour lequel la salivation mercurielle ne soit une maladie qu’on doit, autant que possible, prévenir à temps et guérir lorsqu’elle s’est développée.
Les moyens propres à prévenir la salivation sont les agents qui favorisent les excrétions alvines et la transpiration cutanée, et qui préviennent, par conséquent, l’accumulation du mercure dans l’économie. Il va sans dire que ces précautions ne sauraient avoir d’effet, si, en même teraps*qu’on y a recours, on emploie à dose exagérée les préparations mercurielles. C’est ce que n’ont pas compris les auteurs qui ont écrit sur cette matière, et qui ont voulu chercher , d’après les théories chimiques , la guérison ou la prophylaxie de la salivation mercurielle. Ainsi donc , adminis-
trer le mercure à doses modérées, quel que soit le mode d’administration qu’on ait choisi; ralentir ou suspendre son emploi dès qu’il se manifeste un goût cuivreux et une légère douleur des gencivés, et qu’on y aperçoit un gonflement commençant ; enfin, tenir le malade dans des conditions telles que la transpiration cutanée soit habituellement un peu activée, et que la liberté du ventre soit complète, tels sont les principes que le praticien doit avoir constamment en vue, et dont nous n’avons pas la prétention de lui imposer les développements. L’expérience démontre l’inefficacité des combinaisons et additions par lesquelles on voulaitôter au mercure ses propriétés nuisibles. Le camphre, l’ammoniaque, le soufre, les sulfures, les chlorures, etc., sont absolument inefficaces, quoi qu’en aient pu dire les inventeurs de remèdes.
Lorsqu’on est appelé à combattre une salivation accidentellement développée , il faut se souvenir d’abord qu’il est impossible de guérir tout d’un coup celte affection, pour peu qu’elle est d’intensité ; ensuite que, quant à présent, au moins, il n’existe aucun moyen direct de neutraliser le mercure, comme on l’avait autrefois prétendu. Il faut donc se conduire dans ce cas, précisément comme on le fait dans les empoisonnements contre lesquels il n’y a pas d’antidote certain, c’est-à-dire faire judicieusement la médecine du symptôme.
Supposons la maladie portée à son plus haut degré de gravité, et accompagnée d’une violente réaction; à coup sûr le premier moyen à employer, c’est la saignée, tant générale que locale , qui n’a pas été recommandée autant qu’elle mérite de l’être, et qui amène un soulagement notable et immédiat, ainsi que nous, avons eu souvent l’occasion de le constater. Il est souvent utile d’appliquer les sangsues directement sur les parties enflammées. Après la saignée, dans les cas graves, et tout d’abord, lorsqu’on n’a pas à traiter une salivation des plus inflammatoires, se présentent les adoucissants tant directs qu’indirects, savoir : les gargarismes et les collutoires émollients avec le lait, les décoctions de guimauve, auxquels on peut joindre quelques narcotiques, les figues grasses, la pâte de guimauve ou de jujubes placée entre les dents et les joues; les vapeurs émollientes dirigées dans labouche, puis les cataplasmes du même genre appliqués au-dessus de la mâchoire et sur les côtés du visage, et fréquemment renouvelés. Les topiques réfrigérants ont paru aussi avoir des effets favorables en pareille occurrence.
En même temps, il est utile autant que rationnel de favoriser, par tous les moyens possibles, la sortie du poison , par toutes les voies d’exhalation et de sécrétion. Aussi n’estce point assez de favoriser la transpiration cutanée par le séjour au lit et par une tempé-