DE L’ICTÈRE
Voici le tableau de ces altérations résumé par M. Proiry.
1° Tous les tissus blancs ont une teinte jaunâtre. Peut être les dents seules font ici exception. Tous les liquides blancs renfermés dans les organes ont plus ou moins cette coloration ; la sérosité accidentellement déposée dans les membranes séreuses, les humeurs de l’œil sont dans ce cas. Trois fois la quantité d’écume bronchique était considérable, et trois fois sa teinte jaune était prononcée.
2° L’hypertrophie du foie est fréquente, et souvent on le trouvegorgéde sang (î). 11 est des cas où il est atrophié ; c’est ce qa’on observe surtout à l’état chronique, et dans quelques cas, il arrive qu’il y a coexistence d’ascite. Tulpius (2) vit dans un cas pareil jecur aridum, atnim, exsiccutn et instar corrugati corii ita in se contracium, ut vix œquaret gevninumpugnum. Duverney (3)citeunefillede 50 ans, morte d’hydropisie. consécutive à une jaunisse, dont lefbie de couleur jaune obscur était desséché en grande partie. Stork et Riolan attestent des faits semblables. M. Andral(4) a vu, chez un homme de 52 ans , également atteint d’hydropisie et d’ictère, le foie atrophié , avec apparence celluld-fibreuse de son tissu. Enfin, M. Cruveilhier (5) a souvent constaté cette diminution de volume. Le ramollissement et l’induration du foie ont été observés par une multitude de médecins ; Stoll, Morgagni, Van Swieten, Louis, Andral, etc., en rapportent plusieurs exemples. Le premier de ces auteurs a signalé un ramollissement du foie sur une fille de 20 ans, iclérique , qui avait fait usage de sulfate de cuivre comme abortif.
Il est peu de praticiens anatomo-pathologistes qui n’aient observé d’abcès du foie avec ictère concomitant; mais ceci ne veut pasdire que la coloration ictérique soit inévitablement liée à la présence de ces abcès. Les écrits de MM. Louis (ô) et Andral (7) renferment dix-sept observations d’abcès du foie , et dans le plus grand nombre de cas, il y eut ictère. Ces abcès sont de volume et de nombre variables, disséminés, enkystés ou non; le tissu environnant du foie est le plus souvent ramolli ; le pus peut être blanc, verdâtre , jaunâtre, et de consistance variable.
Il n’est point de production anormale qu’on n’ait rencontrée dans le foie de sujets ictériques. Les tubercules y sont plus fréquents; bien plus souvent encore, surtout chez les individus qui ont dépassé 40 ans, y trouve-t-on
(1) Andral, Clin. méd. , pag. 103, t. 4.
(2) Obs. de médec. , lib. 2, cap. 36.
(3) Mémoires de l’Académie des sciences, année 1701, pag. 195.
(4) Ouvr. cité, pag. 203.
(5) Dictionn. deméd. prat., pag. 329.
(6) Mémoire sur les abcès du foie.
(7) Ouvr. cité, t. 4, p. 214.
des productions variées dont l’aspect se rapporte à celui des tissus squirrheux, encéphaloïdes, érectiles. L’un de nous â fréquemment rencontré, dans ces cas, des masses arrondies, globulées, entourées d’une membrane propre, envahissant le foie ; faisant saillie à l’extérieur, écartant le tissu du foie plutôt que le transformant; leur dureté était extrême; elles se trouvaient placées de telle sorte qu’elles comprimaient de grosses branches de conduit hépatique. Dans certains cas, les granulations du foie sont d’un jaune d’ocre. C’est ce qui avait lieu chez une femme atteinte d’ictère, et dont le corps était déposé dans l’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu. Enfin, la cyrrhose, la mélanose, les hydatides, les kystes de toute autre espèce, comprenant ou détruisant des conduits biliaires, ont été retrouvés chez des ictériques. L’un de nous a rencontré à la Salpétrière des foies fort remarquables : dans leur parenchyme, qui . d’ailleurs avait conservé sa teinte naturelle, se trouvaient des masses arrondies variant du volume du petit doigt à celui du pouce, d’un vert semblable à celui de la malachite, d’une consistance assez ferme , n’offrant point d’organisation appréciable, renfermées dans une membrane propre, disséminées en grand nombre dans l’organe qui présentait à la coupe l’apparence d’un granit nuancé de rouge et de vert. Dans quelques points, il nous a semblé que le kyste qui contenait cette substance se continuait avec des vaisseaux biliaires; mais l’exactitude de ce fait n’a pas été démontrée; toujours est-il que, dans les mêmes foies; de la bile épaissie remplissait les conduits biliaires, et que des affections carcinomateuses de l’estomac, comprimant ou embrassant les vaisseaux excréteurs du foie, avaient gêné le cours de la bile.
Cette substance verte nous paraît êtrè de la bile épaissie dans le foie.
Ruysch (s) rapporte un exemple remarquable, reproduit par Van Swieten, d’un véritable calcul biliaire développé dans le foie (9). In adspectum se dédit calculus durus in par enchy mate absconditus , porro biliario nullo modo a f fixa s , qui lanci impositus scrupulos duos pendebat. Colomb a publié un fait du même genre (10), et M. Cruveilhier a eu aussi l’occasion d’observer des calculs biliaires hépatiques.
Sans être aussi multipliées que celles du foie, les lésions de la vésicule n’en présentent pas moins un grand nombre de variétés; la rougeur, les fausses membranes et le pus, trouvés dans ce réservoir après des ictères de longue durée, ne laissent aucun doute sur l’influence qu’a eue ici l’inflammation. Les
(8) Obs. anat., chap. 24, p. 25.
(9) Comment, in Boerh., t. 3, p. 87.
(10) Andr., Clin, méd., p. 328 et suiv.
parois de la vésicule peuvent s’épaissir, devenir œdémateuses (1) et présenter des ulcérations du côté de la membrane muqueuse. On a vu cette dernière, transformée dans une partie de son étendue en matière semi-cartilagineuse. Dans deux cas (2), le tissu sousmuqueux était dur, squirrheux; dans un autre, il était seulement épaissi. M. Amussat a constaté la présence de fibres -musculaires dans les parois de la vésicule; un fait de ce genre a été observé par M. Louis. Il est peu de médecins qui, dans des cas d’ictère, n’aient pu recueillir un assez bon nombre de calculs de la vésicule biliaire. Sous le rapport de leur nombre, de leur volume, de la couleur et de la consistance, ces calculs sont infiniment variés. Tantôt, comme Heister l’a vu, il n’existe qu’un seul calcul de la grosseur d’une noix; tantôt on en rencontre un plus grand nombre dont la figure est différemment modifiée ; quelquefois ce ne sont que de petites granulations noirâtres qui, broyées entre les doigts, décèlent une couleur jaune (3). On conçoit que la vésicule, devenant le siège de tant d’altérations, doit éprouver dans son volume des changements remarquables : en effet, il n’est pas rare de la voir dilatée et former une tumeur dans l’hypocondre droite). Morgagni l’a vue trois fois plus volumineuse que de coutume ; à cet état, elle peut contenir des calculs, des mucosités, de la bile. On a pu constater également la diminution de son volume; elle était quelquefois oblitérée à son col, revenue sur elle-même, et contenait trèspeu de bile fort épaisse, orange, acajou foncé, ou vert noirâtre. Cette sorte de bile est quelquefois remplacée par une matière albumineuse semblable à du blanc d’œuf. Il paraît que la diminution du volume, qui peut être portée jusqu’à l’atrophie complète de la vésicule, coïncide avec l’oblitération du conduit cystique (5), tandis que sa dilatation semble être liée à celle du canal cholédoque, ainsi qu’il fut possible de le constater sur cinq cas observés à la Salpétrière.
Si maintenant nous passons à l’examen des canaux biliaires , hépatique, cystique et cholédoque, nous retrouvons, dans la majorité des cas, des obstacles mécaniques à l’écoulement de la bile.
Tantôt c’est à l’intérieur même de ces conduits qu’agit la cause qui les oblitère. Des adhérences inflammatoires y’ ont assez fréquemment leur siège. Récemment à l’Hôtel- Dieu, nous en avons observé une dans le canal cystique; quelquefois on y trouve des mem-
(1) Louis, Abcès du foie.
(2) Louis, id.
(3) Duvernéy, Mémoires de l’Acad. des sciences.
(4) Andral, Clin. méd.
(5) Art. Foie, Dict. de méd.
branes accidentelles. On a vu, à la suite d’inflammationsvio!entes,les conduits hépatique, cholédoque ou cystique être transformés en cordons fibreux; et Bonnet rapporte un exemple remarquable de celte transformation. D'autres fois, c’est un calcul ou une substance semblable à du suc de réglisse épaissi (c), qui bouche lesvoies biliaires. M. Broussais (7) rapporte le cas d’un militaire ictérique chez lequel un ver lombric s’était à moitié engagé dans le canal cholédoque , tandis qu’un autre, en suivant la même route, était parvenu jusque dans le foie. Nebelius (s) cite un fait analogue. Toutefois, M. Cruveilhier (9) pense que ce n’est guère qu’après la mort que des vers ou des entozoaires pénètrent dans les voies biliaires.
L’oblitération des conduits biliaires est le plus souvent partielle ; les vaisseaux excréteurs se dilatent au-dessus d’elle ; c’est ainsi qu’à la suite d’une occlusion du canal cholédoque, les conduits cystique, hépatique et la vésicule se dilatent énormément. Dans un cas de ce genre , le canal hépatique s’est rompu. Dans des oblitérations de ce canal , l’un de nous a vu, à la Salpétrière, ses branches acquérir, dans le foie, le volume du petit doigt; le tissu de l’organe était verdâtre, et sa dimension de beaucoup augmentée.
Les organes placés au voisinage du foie chez les ictériques ont souvent été la cause de l’oblitération des conduits biliaires : tantôt une inflammation du duodénum, comme dans les cas mentionnés par M. Broussais, s’est étendue au conduit cholédoque, a resserré l’orifice de celui-ci et a empêché ainsi le cours de la bile; tantôt, comme chez un malade vu par M. Andral, une péritonite a décidé l’obstacle àu cours de la bile; mais plus souvent des tumeurs variées , surtout des carcinomes occupant le pylore et s’étendant aux parties voisines, ont comprimé les voies biliaires et les ont enveloppées dans leurs masses indurées. Ce fait a été observé un trop grand nombre de fois pour qu’il soit ulilp de relater ici plusieurs observations remarquables recueilliés sur ce sujet à la Salpétrière. Désaffections des reins, du pancréas ou de tout autre organe voisin, lorsque ces parties augmentent de volume, donnent lieu aux mêmes effets; et il nous a semblé, dans quelques cas, que des matières endurcies contenues dans le colon transverse y avaient aussi donné lieu. La matrice développée dans la grossesse, une tumeur enkystée abdominale, etc., peuvent aussi comprimer les voies biliaires.
(6) Stoll, Méd. prat. trad. par Mahon, pag. 224.
(7) Phlegm. chron., p. 273, vol. 3.
(8) Act. phys. médic., t. 5, observ. 62, p. 302.
(9) Dict. de méd. prat.
(10) Andral, Clin, méd., p. 323.