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LIVRE CINQUIEME

Nous avons étudié jusqu’ici les maladies des appareils de la vie de nutrition ; nous allons nous occuper, dans ce livre, des maladies des appareils de la vie de relation. Nous commencerons par les maladies des centres nerveux, puis nous étudierons celles des cordons nerveux, pour arriver aux altérations dont le système nerveux ganglionnaire peut être le siège.

L’étude des maladies du système nerveux est hérissée de difficultés. Les faits qui doivent servir de matériaux à leur histoire sont disséminés dans les livres et dans les recueils périodiques ; personne ne les a encore rassemblés, et il n’existe pas d’ouvrage qui ait embrassé dans leur ensemble les maladies nombreuses et complexes dont le système nerveux peut être atteint. A cette première difficulté, se joint celle qui provient de la divergence d’opinions que chaque observateur déduit des faits qu’il étudie. Nous allons voir, en nous livrant avec soin à cette laborieuse étude, que la science, sur ce point, est dans un état complètement provisoire, et qu’elle est bien moins avancée que pour les maladies dont nous avons déjà fait l’histoire.

Quelques considérations préliminaires mettront en évidence ce que nous venons d’avancer.

Toute maladie offre à considérer, comme éléments nécessaires de son étude, les causes, les symptômes, les lésions anatomiques dont les symptômes ne sont souvent que le résultat, enfin le traitement. Dans les maladies nerveuses, il existe des circonstances qui rendent l’étude de ces divers éléments beaucoup plus difficileque dans les autres maladies.

Ainsi, pour les causes, ici comme dans les autres maladies, on doitles rechercher i* dans les circonstances extérieures^0 dans l’action réciproque des organes les uns sur les autres; s0 dans le mode d’accomplissement et la nature des fonctions de l’organe malade.

Eh bien, pour le premier ordre de causes, il est incontestable que le système nerveux n’est pas influencé d’une manière fort notable par les agents extérieurs. Quelle différence, sous ce rapport, entre le système respiratoire et l’appareil digestif !

Il n’en est pas de même du second ordre de causes qui agit d’une manière puissante dans la production des maladies du système nerveux. Le plus léger trouble dans le mode

DE LA VIE DE RELATION

d’action d’un organe réagit sur les nerfs ; il n’existe pas de maladie dans laquelle ils ne jouent un rôle, quelquefois secondaire, à la vérité, mais souvent aussi assez important pour que les accidents nerveux doivent être mis en première ligne.

Quant au troisième ordre de causes, s’il est vrai qu’une source de maladie existe pour tout organe dans la nature et le mode d’action de ses fonctions, combien doivent être puissantes dàns la production de ses maladies les fonctions du système nerveux ! C’est à lui qu’appartiennent en effet les phénomènes importants des actes intellectuels et moraux, et qui ne sait que c’est là une cause particulière ; de perturbations nombreuses ? Mais ici quelle différence dans l’aspect des mêmes maladies! Les phénomènes intellectuels et moraux ne s’accomplissent pas, évidemment, de la même manière chez tous les individus; ils varient suivant les diverses positions sociales, selon les époques, selon les professions, suivant les idées philosophiques ou religieuses dominantes , etc. Comment s’étonner, après cela, de la différence d’aspect que présentent ces maladies? le médecin qui pratique en ville et dans un hôpital a lieu tous les jours d’être témoin de cette différence. Il est incontestable aussi que certaines maladies nerveuses qui se développaient sous l’influence de fortes croyances religieuses qui dominaient dans le moyen âge, que les danses de Saint -Guy épidémiques, les extases, etc., ne se rencontrent pas de nos jours, où régnent des idées d’un autre genre , qui produisent à leur tour d’autres maladies qu’on n’avait point alors.

L’élude des symptômes ne présente pas des difficultés moins sérieuses. Dans les maladies de la poitrine et de l’abdomen, par exemple, l’application des sens à l’étude des symptômes est d’un immense secours, de là le degré de précision que l’on obtient dans le diagnostic de ces maladies. Rien de semblable dans les maladies nerveuses; nos moyens d’investigatjon sont insuffisants et bornés, et, le plus souvent, on ne peut arriver à la connaissance des maladies du système nerveux que par induction.

Un écueil redoutable à éviter est celui que , des théories prématurées sont venues jeter à travers l’étude des maladies nerveuses. Suivant la théorie la plus récente, toutes les af-

factions nerveuses peuvent être rapportées à une augmentation ou à line diminution de l’excitabilité. Évidemment cette théorie est inadmissible, et dans l’étude à laquelle nous allons nous livrer nous verrons fréquemment qu’il y a autre chose que cette dichotomie.

Des altérations de nature très-diverse peuvent produire des désordres fonctionnels semblables; vous observerez quelquefois les mêmes symptômes sur deux individus, dont l’un aura le cerveau congestionné, et dont le cerveau de l’autre sera anémié.

Par contre, des symptômes différents pourront traduire des lésions identiques dans leur nature , et cela pourra dépendre du siège de la lésion , de sa formation lente ou rapide et de son étendue.

11 est très-rationnel, assurément, de considérer le cerveau comme un organe multiple composé par l’agrégation d’organes ayant des fonctions diverses ; mais, hâtons-nous de le dire, les localisations qu’on a voulu faire sontprématurées.Surquelles bases inébranlables a-t-on établi le siège précis de l’intelligence, de la parole, du mouvement, du sentiment, etc. ? Ce sont là d’immenses questions d’avenir, et tout en admettant la diversité d’organes, il faut bien se garder d’oublier qu’il existe un lien , un accord qui forment l’unité du principe vital.

Voilà, certes, de grandes et sérieuses difficultés qu’il serait possible cependant de soumettre à des lois ; mais celle qui provient de la disposition particulière à chaque individu, de cette inconnue qu’on ne peut éliminer et qu’il faut admettre, sous peine de rejeter un fait, de l’idiosyncrasie , en un mot, en vertu de laquelle une même action produit chez deux individus des phénomènes si différents ; cette idiosyncrasie qui joue un rôle si important dans les maladies nerveuses, comment la prévoir, comment la régulariser?

Ce n’est pas tout : le retentissement sympathique devient, dans les maladies nerveuses, une source de difficultés énormes. 11 arrive souvent qu’on ne sait si les symptômes qu’on observe prennent leur point de départ dans le système nerveux ou dans un autre organe. Voyez ce qui arrive dans cette maladie, désignée sous le nom de fièvre cérébrale des enfants.

D’ailleurs les symplômes des maladies nerveuses offrent des différences très-remarquables, suivant les âges, de sorte qu’il peut arriver que deux bons observateurs placés, l’un, dans un hôpital d’adultes et de vieillards , l’autre, dans un hôpital d’enfants, fassent des monographies entièrement dissemblables , quoique leurs observations aient été parfaitement recueillies. Cela ne peut provenir que de la différence d’âge des individus qu’ils observaient.

Telles sont lesdifficultés queprésente l’étude des causes des maladies du système nerveux.

L’étude des lésions anatomiques est- elle plus avancée ? Incontestablement depuis quelques années les recherches d’anatomie pathologique ont fait découvrir des altérations des centres nerveux qui étaient inconnues à nos devanciers. Ainsi le ramollissement du cerveau , entrevu par Morgagni, est aujourd’hui un point d’anatomie pathologique bien connu grâce aux beaux travaux de MM. Lallemand et Rostan. Mais que le nombre d’altérations connues* est petit à côté de celui des lésions qu’on ignore ! Les cas où, après la mort, on trouve quelque chose d’appréciable pour le scalpel sont les plus communs pour les autres organes ; pour le système nerveux , c’est tout l’opposé: les cas où on rencontre des lésions sont de beaucoup les plus rares. Cette assertion paraîtra paradoxale à ceux qui ne connaissent des lésions nerveuses que les trois ou quatre maladies qu’on observe dans les hôpitaux ; mais les affections nerveuses se comptent par centaines, et pour ne parler que de ces grandes perturbations qui portent sur le mouvement, sur la sensibilité, sur l’intelligence , où est la lésion dans ces cas ? La plupart du temps on n’en trouve aucune , ou celles qu’on observe n’ont aucun rapport avec les désordres fonctionnels. Peut-on dire qu’il n’en existe pas ? Ce serait aller trop loin ; tout ce qu’il est permis de dire, c’est qu’on ne les voit pas, et que cependant, puisqu’il y a lésion d’action , il est probable qu’il y a lésion d’organe. L’anatomie pathologique n’est pas en effet une science définitivement arrêtée ; le progrès est dans l’avenir; attendons avec espérance.

Et d’ailleurs toutes les recherches ne peuvent pas se faire avec le scalpel. 11 est infiniment probable qu’un grand nombre de troubles variés peuvent prendre leur point de départ dans la différence des proportions des éléments chimiques qui entrent dans la composition du système nerveux. Ainsi, dans ces derniers temps, on a trouvé qu’il y avait diminution de l’élément aqueux et augmentation de l’albumineux de l’enfance à la veillesse. La proportion de phosphore varie aussi suivant les âges; cet élément est à son maximum de quantité chez les adultes. Qui peut dire qu’à une différence dans la prédominance de tel ou tel élément ne soient pas liées un grand nombre d’altérations fonctionnelles? Voilà encore des questions d'avenir, et dont la solulion devra jeter un grand jour sur celle partie de la pathologie.

Nous venons de voir de combien de diffi cultés est entourée l’étude des causes, des symplômes et des caractères anatomiques des maladies nerveuses ; le traitement n’en présente pas de moins grandes.

Quand sur des organes autres que les centres nerveux on observe des signes d’excitation eld’irritation, on conclut nécessairement à l’existence de la phlogose de ces organes et on emploie les antiphlogistiques. Il en est autrement pour le système nerveux dans beaucoup de cas. Ainsi, vous observez des symptômes de stimulation ; vohs saignez : les symptômes s’aggravent à mesure que vous débilitez le malade ; et remarquez bien qu’il peut se faire qii’avec les maladies qu’exaspèrent les émissions sanguines coïncident d’autres maladies qui les exigeraient, telles que l’inflammation du poumon , de l’intestin , du péritoine même ; mais si vous les employez dans des cas semblables , l’état du cerveau deviendra plus grave que ces maladies. Remarquons encore que certains états du cerveau qui s’exaspèrent par la saignée sont quelquefois^produits par des pertes de sang j très-abondantes , et qu’ils disparaissent trèsbien sous l’influence des ferrugineux et des antispasmodiques.

’ Ce n’est' pas toujours par les moyens médicamenteux qu’on agit sur le système nerveux ; il en est d’autres qui agissent spécialement sur l’imagination et qui ne sont pas moins efficaces. Ainsi dans ces maladies produites de toutes pièces sous l’influence d’une émotion morale vive , d’une croyance énergique, on a vu des moyens analogues à ceux qui les ont produites amener leur guérison ou une amélioration notable. N’est-il pas vrai qu’une foi j vive au baquet mystérieux de Mesmer, qu’une j croyance aveugle aux tours de passe-passe du magnétisme animal , qu’une confiance robuste dans les infinitésimales fractions de l’homœopalhie, ont produit un tel effet sur l’imagination , que certaines maladies ont été j favorablement modifiées ?

La pathologie du système nerveux s’éclaire à la fois des travaux de l’anatomie et de la j physiologie, et c’est avec raison qu’on a dit j qu’à mesure que les sciences ont marché elles ! se sont toujours rencontrées à une certaine | hauteur. Ainsi des dissections fines et minu- j lieuses éclaireront sans aucun doute bien des j points encore obscurs. 11 est, par exemple, j quelques maladies du cervelet qui produisent j la cécité chez les enfants ; comment se rendre j compte de ce fait, si ce n’est par la dissection ! qui démontre que la deuxième paire prend ses : racines dans les tubercules quadrijumeaux : qui sont en connexion avec le cervelet par j le processus cerebelli ad testes ?

Dans certains cas, on a vu le mouvement ; continuer dans les membres inférieurs, bien j que la moelle épinière fût presque complètement interrompue et que la communication t des deux bouts ne se fit qu’à l’aide d’un petit lambeau très-ténu , où même qu’il n’y eût qu’un peu de liquide interposé. Il a été natu-

rel de 'se demander alors comment les fonctions n’avaient pas été totalement suspendues? L’anatomie comparée s’est chargée de répon dre, en démontrant que dans les cas où la moelle n’est plus un organede sentiment , elle n’a qu’un très-petit volume. Elle a, de plus, démontré que chez certains poissons où les nerfs sont séparésde la moelle par un liquide, » ces cordons sont cependant aptes à transmettre le mouvement.

A ees résultats fournis par l’anatomie, la physiologie expérimentale a joint les siens et a rendu d’immenses service^à la pathologie. C’est ainsi que certaines paralysies du mouvement à la face, le sentiment restant intact, et vice versa , ne sont bien expliquées que de- . puis que les magnifiques travaux de C. Bell et de M. Magendie ont mis hors de doute que les lésions des cordons postérieurs de la moelle donnent lieux aux lésionsde sentiment, et celle des cordons antérieurs à des troubles du mouvements Il vous arrivera de rencontrer des individus qui perdent tous leurs sens , la vue, l’ouïe, l’odorat, sans que vous puissiez soupçonner aucune altération dans les nerfs optiques , acoustiques, olfactifs. Naguère encore on plaçait ces faits au nombre de ceux où l’anatomie pathologique est impuissante j dans ces derniers temps cependant, on a prouvé que la cinquième paire était, chez l’homme, nécessaire à l’accomplissement de da vue , de l’odorat et de l’ouïe , et l’anatomie comparée a démontré que , dans certaines espèces, la cinquième paire était le nerf principal de ces fonctions. Guidé par ces données, on a cherché si dans ces cas d’altération des sens, il n’y avait pas quelque lésion de la cinquième paire, et quelquefois on n’en a trouvé que

Ainsi donc, l’anatomie et la physiologie sont pour la pathologie une source féconde de lumières; à son tour la pathologie peut éclairer urré foule de points dans ces sciences.

Fidèle à la marche que nous avons suivie dans les maladies des autres appareils,, nous établirons dans les maladies nerveuses cinq grandes classes d’altérations :

1° Lésions de circulation ;

2» — des sécrétiofts ;

go — de nutrition ;

4° — d’innervation ;

5° Productions morbides.

Nous étudierons tous les faits, ceux qui sont démontrés comme ceux qui ne le sont pas, mais qui sont vraisemblables. Nous ne rejetterons pas même de prime abord ceux qui sont réputés faux et inexacts, car ils peuvent être réhabilités plus lard lorsque les théories qui les excluent auront été détrônées.

Nous ne négligerons pas l’étude des théories, car toutes mobiles et passagères qu’elles

DE L’HYPÉRÉMIE. SOS

soient, les théories formulent les faits et sont intéressantes à cause de cela.

Nous nous garderons bien de rejeter toute hypothèse, car ce qui était hypothétique hier estdémonlréaujourd’hui, et l’hypothèse d’aujourd’hui peut avoir la vérité pour l’avenir.

Il est certaines questions que nous nous contenterons de poser ; nous prendrons le milieu entre un scepticisme exagéré qui lue tout, et une tendance trop grande à tout croire ; le doute dans lequel nous nous tiendrons n’est pas le scepticisme, il est nécessaire à la science et à ceux qui la cultivent.

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