DE LA GOUTTE
l’abus des liqueurs spiritueuses et fermentées, l’usage de certains vins, une vie oisive succédant surtout à une vie active, les exercices violents et inaccoutumés, l’abus des plaisirs vénériens, la masturbation , les études opiniâtres, les travaux de cabinet, les veilles prolongées, le travail intellectuel immédiatement après le repas, les passions violentes, les chagrins, etc., etc.
Quand on réfléchit sur l’action de toutes ces causes si diverses et ayant si peu de rapport dans leur manière d’agir sur les effets entièrementopposés de quelques-unes d’entre elles ; quand on veut surtout se rendre compte des lois physiologiques qui leur font exercer une influence si spéciale sur les articulations et les font enflammer, on arrive à douter de leur efficacité dans la production de la goutte, sans admettre une prédisposition qui favorise leur action.
Il est un fait, d’ailleurs, qui doit vous avoir surpris , c’est l’extrême rareté de la goutte dans les hôpitaux. En réfléchissant sur ce fait, vous avec dû nécessairement conclure que cette maladie n’est point le partage des classes pauvres ; et en se demandant raison de cette circonstance, on arrive à admettre que la véritable cause qui produit la goutte est une nourriture trop succulente qui fournit plus de matériaux nutritifs que le travail de décomposition ne peut en enlever. Cet excès de matériaux nutritifs ne pouvant plus se perdre par les voies naturelles d’excrétion, la sueur et les urines devenues insuffisantes, est transporté sur les tissus fibreux articulaires, dont il accroît la nutrition et la sensibilité et finit par s’y déposer à leur surface sous forme de concrétions tophacées composées d’acide urique et d’une matière animale. On conçoit par là comment la goutte n’attaque, en général, que les gens riches, qui sont habitués à une nourriture succulente.
La goutte se manifeste rarement dans l’enfance et dans la puberté ; elle ne survient ordinairement qu’après l’âge de quarante ans, alors que le corps a acquis toute sa croissance. Elle est héréditaire; non pas qu’un enfant vienne au monde avec la goutte, mais avec une prédisposition à en être atteint.
Elle est beaucoup plus rare chez les femmes que chez les hommes, et cela sans doute à cause de leurs évacuations menstruelles, et à cause aussi de leur sobriété généralement plus grande.
Symptômes. La goutte se présente sous forme aiguë, sous forme chronique, et quelquefois sous forme périodique.
1° Forme aiguë (inflammatoire, articulaire, régulière, fixe des auteurs). C’est vers la fin de l’hiver qu’elle se déclare le plus ordinairement. Elle est tantôt précédée, pendant plus ou moins de temps, par de la dyspepsie.
des douleurs vagues dans différentes parties du corps , par la sécheresse de la peau , par des vomissements, par de la diarrhée, par des vertiges , des étourdissements, des palpitations. Tantôt , et c’est plus fréquemment, elle survient d’une manière inopinée , au milieu de la santé la plus florissante , et presque toujours la veille de l’attaque, l’individu ressent un appétit beaucoup plus vif et un état de bien-être inaccoutumé. Alors , au milieu de la nuit, le malade est réveillé , après quelques heures d’un sommeil tranquille, par une douleur vive se faisant ordinairement sentir au gros orteil , quelquefois dans le talon , dans l’articulation tibio-tarsienne, dans quelques cas , aux poignets, aux mains ou aux genoux. Les malades comparent cette douleur à une sensation de tiraillement dans les os, à la douleur d’une brûlure, ou à celle que produirait la dilacération par les dents d’un animal. Dans quelques circonstances cette douleur s’accompagne de la sensation d’une eau presque froide qu’on verserait sur la partie affectée. Presque aussitôt que la douleur est apparue, il se manifeste un frisson avec tremblement qui dure plus ou moins longtemps, qui cesse bientôt, puis la douleur augmente, le pouls s’accélère, et la peau devient sèche et brûlante. Ces phénomènes continuent pendant toute la nuit et la journée qui lui succède. Vers le soir , la douleur, qui s’est étendue et dont l’intensité a augmenté, devient alors si vive, que le simple poids d’une couverture est insupportable, et que le malade inquiet cherche en vain une position qui puisse diminuer ses souffrances. Cet état pénible dure une partie de la nuit ; mais vers le matin la douleur diminue considérablement et1 presque tout à coup; la peau se couvre de moiteur, et le malade s’endort. Au réveil, la douleur est très-supportable, mais la parlie malade est rouge et gonflée. Les jours suivants, vers le soir, la douleur, accompagnée de chaleur de la peau et d’accélération du pouls, prend plus ou moins d’intensité. Mais chaque jour ces exacerbations diminuent, et ordinairement au bout de quatre ou cinq jours elles cessent tout à fait, et là se termine le premier accès.
Mais cette rémission n’est pas de longue durée , car à peine le dernier poroxysme a cessé, que déjà le second accès commence, puis un troisième , quelquefois un quatrième, avec tous les phénomènes que nous venons d’exposer , tantôt sur la même articulation , tantôt sur l’autre pied , ou sur une articulation plus ou moins éloignée. C’est cette succession de phénomènes, frisson précurseur, accélération du pouls, gonflement et rougeur de la partie, qui constitue les accès ou paroxysmes dont l’ensemble lui-même forme une attaque de goutte.
Cependant les attaques de goutte aiguë n’ont
MALADIES DE L’APPAREIL LOCOMOTEUR
pas toujours la même marche. Quelquefois de prime abord l'inflammation envahit les deux pieds en même temps; dans beaucoup de cas, c’est par les poignets , par les coudes ou les genoux qu'elle débute , et elle n’envahit les pieds que consécutivement; tantôt'elle ne sévit que sur une seule articulation , tantôt elle passe de l’une à l’autre sans revenir à celles qu’elle a abandonnées ; dans quelques circonstances , après avoir tourmenté diverses parties, elle revient à son premier siège ; quelquefois son invasion a lieu pendant le jour; enfin dans quelques cas le nombre des accès est beaucoup plus considérable que nous ne l’avons dit. Il est d’observation que l’attaque est en général d’autant moins longue que les douleurs ont été plus intenses.
Pendant le cours d’une attaque de goutte il %est rare que le malade éprouve des instants d’intermission complète , si ce n’est vers les derniers jours. Il éprouve presque toujours, tant qu’elle dure , du malaise , delà fréquence du pouls et de la chaleur à la peau ; l’appétit est nul, les urines sédimenleuses, phénomènes qui cessent avec le dernier accès en même temps qu’une exsudation d’un liquide, ordinairement collant, visqueux, quelquefois d’une odeur forte, se fait à travers la peau de l’articulation ou des articulations malades. Plus tard, l’épiderme se détache par écailles, et quelquefois des démangeaisons insupportables accompagnent cette desquammation.
Dans les premiers temps de celte maladie, les attaques ne reviennent qu’à de longs intervalles, qu’après un an, deux ans et quelquefois plus longtemps. Mais si le malade ne se soustrait pas avec persévérance à la cause efficace qui les produit, c’est-à-dire une nourriture trop succulente , les attaques deviennent de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues , elles finissent par ne laisser qu’un petit nombre de jours au malade. Alors la goutte passe à l’état chronique.
2° Forme chronique (irrégulière , asthénique, consécutive des auteurs). La goutte chronique peut succéder à la goutte aiguë, ou être primitivement chronique. Les symptômes sont les mêmes que dans la goutte aiguë, si ce n’est qu’ils sont moins intenses, les douleurs moins vives, les accès moins cruels, mais plus prolongés et séparés par de plus longs intervalles. Dans la forme chronique il n’y a point ou presque point de phénomènes de réaction. Elle a une grande tendance et une grande facilité à se déplacer , soit pour se porter d’une articulation sur une autre, soit pour envahir un organe intérieur ( goutte vague).
Sa durée est de plusieurs mois, et quelquefois de toute l’année ; alors ce n’est que pendant les chaleurs de l’été qu’elle laisse quelque repos aux malades. Elle donne presque
toujours lieu à des troubles de la digestion, soit que l’estomac soit irrité sympathiquement, soit, ce qui est plus probable, que les malades, qui se trouvent sans fièvre, continuentàse livrer aux plaisirs de la table, pa,r compensation à la perle de tous les autres plaisirs dont la maladie les prive. Est-il étonnant alors que les digestions soient troublées chez des individus qui ne font aucun exercice musculaire, et qui mangent souvent outre mesure. On peut d’ailleurs se convaincre que l’estomac n'est point le siège d’une inflammation en voyant la facilité avec laquelle il supporte les médicaments les plus énergiques et les plus incendiaires.
Les douleurs de la goutte chronique, quoique continues , sont cependant en général supportables. Elles s’exaspèrent seulement de temps en temps, et surtout après les repas, après le premier sommeil, sous l’influence des changements de température, aux approches des orages, après une émotion vive, et parles changements précipités de position du membre malade. Elles sont souvent alors si violentes, qu’elles peuvent faire tomber en syncope les hommes les plus robustes et les plus courageux. 11 est probable même qu’elles donneraient la mort, si leur durée était plus longue.
Les souffrances habituelles des goutteux allèrent bientôt leur caractère : ils deviennent tristes, inquiets, grondeurs et colères, quoiqu’on en voie cependant qui, au milieu de douleurs continuelles, conservent toute leur force d’âme, et quelques-uns même leur gaieté.
Les attaques de goutte aiguë laissent les articulations libres de tout engorgement. Il en est de même, pendant longtemps encore, des attaques de la goutte chronique, si ce n’est que la liberté des mouvements est plus lente à se rétablir, et qu’après le retour à la santé, il existe pendant quelque temps un peu d’empâtement. Mais si la maladie dure longtemps, des altérations diverses ne tardent pas à paraître dans les articulations et autour d’elles. C’est tantôt l’infiltration, l’œdématie qui persistent d’une attaque à l’autre ; c’est tantôt une contracture douloureuse et permanente des muscles qui les avoisinent ; d’autres fois de petits engorgements partiels, des espèces de nœuds, d’abord mous et sensibles, perdant bientôt leur mollesse et leur sensibilité, situés dans l’épaisseur ou à la surface des ligaments et des tendons, entourant les articulations comme d’une sorte de chapelet de petites tumeurs, et en gênant ou en empêchant entièrement les mouvements ( goutte noueuse).
Dans d’autres circonstances, l’inflammation de la synoviale et les adhérences qui en résultent, soudent, pour ainsi dire, les surfa- * ces articulaires les unes avec les autres ; et dans le plus grand nombre des cas une ma-