COMPLEXES
ve-t-il dans cet état ? Dominé par une seule idée, l’individu absorbe toutes les facultés de son intelligence vers cette idée , et il semble alors que l’influence nerveuse, en tant qu’elle s’exerce sur toutes les parties du corps , ait reçu des modifications profondes.
L’exagération des idées religieuses a surtout donné lieu à l’extase.
Ce n’est point seulement l’intelligence qui est modifiée dans cet état, mais encore toutes les autres fonctions de la vie de relation et de nutrition.
Pour avoir une idée parfaite de l’extase, il faut lire la définition ou plutôt la description qu’en a donnée Sainte Thérèse, qui a été une des plus célèbres extatiques. Voici ce tableau tracé par Pinel d’après les propres paroles de Sainte Thérèse : « D’abord, attention concentrée par une lecture pieuse , puis recueillement profond , ou sorte de quiétude avec le sentiment d’une joie enivrante. Dans le troisième degré, jouissances les plus vives et les plus pures , essor d’un amour ardent , sorte d’exaltation voisine de la folie. Dans le quatrième degré, marqué par une sorte d’évanouissement et de défaillance totale, le ravissement extatique est porté au plus haut degré de vivacité et de force : respiration suspendue , plus de mouvement des membres , yeux involontairement fermés, perte delà parole, suspension de l’usage des sens, pendant que toutes les facultés morales semblent s’élever au plus haut degré d’énergie, ou plutôt contracter une sorte d’union intime avec l’objet idéal de ces illusions fantastiques. Le ravissement saisit alors avec tant d’impétuosité, qu’on se croit transporté dans les nues , habiter dans le ciel , goûter les avant-coureurs d’une félicité suprême. Perte d’haleine, pouls insensible, rigidité des membres, état apparent de mort , position et attitude antérieures conservées dans leur intégrité : c’est l’époque des épanchements d’un amour ardent, des promesses solennelles, des résolutions héroïques. « (Pinel, Nosographie philosophique } tome II, page i3o, iere édit.)
Les extatiques dont le nom est devenu célèbre, le sonldeyenus par amour pour la poésie , pour les beaux arts, pour la philosophie, pour les sciences , pour la religion ou la morale , ou , enfin , par contemplation de Dieu et de la nature. L’extase est ordinairement de courte durée , comme toutes les grandes passions et l’exaltation des facultés morales et intellectuelles. Elle est favorisée par la solitude, le silence,. le recueillement qui , en concentrant l’attention sur un objet, font que les sens se ferment aux impressions extérieures. Ainsi fut Archimède qui, tout absorbé dans la solution d’un problème de géométrie, n’éprouvait aucun besoin et restait sourd , au rapport de Plutarque, au tumulte de sa ville
prise et saccagée par des soldats étrangers. Platon dit de Socrate, qu’il resta vingt-quatre heures à la même place , immobile , exposé à l’ardeur du soleil brûlant , livré tout entier aux profondeurs de l’intuition.
Dans l’extase, la sensibilité viscérale et cutanée , et les sens eux-mêmes sont quelquefois complètement abolis. Dans un ravissement extatique , Paul l’apôtre se crut transporté dans le ciel, et ressentit si peu son corps, qu’il ignore si ce corps resta sur la terre, ou s’il fut enlevé dans l’espace céleste. « Là il entendit des choses miraculeuses et ineffables , qu’il n’est point permis à l’homme de rapporter, et que les hommes ne sont point capables de comprendre. » Toutes les hallucinations les plus variées peuvent se produire , et les extatiques racontent leur état avec tant d’énergie et de conviction , qu’il est impossible de ne pas ajouter foi à leurs sensations. Du côté des mouvements , les désordres les plus variés peuvent survenir , depuis les convulsions jusqu’à la paralysie.
Les troubles de la vie de nutrition sont aussi remarquables que ceux de la vie de relation. Ainsi on a vu que des individus dans l’état d’extase peuvent se passer de nourriture pendant un certain temps ; et ces extatiques sont comparables , sur ce point , apx individus chez lesquels s’est allumée la fièvre. La circulation se ralentit ; en général la peau devient froide et les sécrétions ne s’accomplissent plus normalement.
L’état d’extase peut exercer une influence sur le développement d’un certain nombre de maladies. Les névralgies sont souvent la conséquence de cet état , comme aussi des congestions variables peuvent se produire. Il en est de l’extase comme de la colère ou de la frayeur , qui produisent la pâleur chez les uns, la rougeur chez les autres.
L’apparition de l’extase peut entraîner la guérison de certaines maladies. C’est en effet une profonde perturbation du système nerveux , qui est comparable, jusqu’à un certain point, à l’action des narcotiques. On a vu même des extatiques qui se sont guéris de leurs maladies par la force de leur volonté; et il ne me répugne pas d’admettre que la puissance de l’extase puisse guérir non seulement des névroses, mais même des maladies qui n’ont pas jeté de profondes racines dans l’économie, comme les hvpérémies.
Remarquons cependant que ces guérisons sont devenues de plus en plus rares dans notre siècle de lumières ; elfes fourmillent au contraire dans les temps passés , temps dans lesquels il était facile d’en imposer à l’ignorance ou à la crédulité publique.
Cet état extatique est sporadique et souvent épidémique. Les annales de la science fournissent trois ou quatre cas d’extases épidémi-
ques. Dans l’un et l’autre cas les formes sont les mêmes. Le docteur Bertrand, mort il y a quelques années , a fait un très-bon ouvrage sur l’extase. C’est un résumé des cas les plus curieux , qui ont étonné le monde depuis les temps fabuleux de la mythologie jusqu’au baquet de Mesmer.
(Comme appendice aux idées de M. Andral sur l’extase , le lecteur nous pardonnera de lui citer les réflexions suivantes de M. Calmeil sur le même sujet, art. Extase du Dict. de Méd. en 25 vol ).
« L’on ne peut guère se refuser à admettre différentes sortes d’extases. Les individus qu’on représente comme pétrifiés , éprouvant le sentiment unique d’une vive frayeur ou d’une douleur inattendue , ne subissent-ils pas un accès extatique particulier ? Ces amants épris d’amour , dont parlent H. de Heers et quelques autres écrivains , que l’on ne parvint à rendre à la vie active qu’en leur criant avec force que l’on ne s’opposerait plus à leur bonheur , n’étaient-ils pas dominés par une passion extatique? M. Desessarts a connu un jeune Anglais qui perdait par accès l’usage de tous les sens , et qui résolvait , pendant les crises extatiques , des problèmes de mathématiques qui ne l’avaient point occupé auparavant.
L’extase mystique s’observe principalement sur des personnes ferventes adonnées au jeûne, à la prière, habituées aux privations de sommeil, à une vie purement ascétique et contemplative ; de sorte qu’à l’aide de certaines pratiques, l’on peut, jusqu’à un certain point, acquérir une affection nerveuse , qui porte une atteinte incontestable à la raison. Ainsi s’explique la fréquence de l’extase parmi les pieux cénobites, les anachorètes et les ermites, soumis, pour la plupart , à un genre de vie dont la conformité est frappante. Ainsi peut s’expliquer la sévérité que l’on déploya dans un siècle qui fut témoin des convulsions des Cévennes et des miracles du diacre Pâris, contre une femme dont les efforts tendaient surtout à procurer à ses semblables des ravissements qu’elle croyait tenir de Dieu même.
L’extase se manifeste ordinairement par accès. Sa durée est variable , et peut se prolonger indéfiniment , si l’on ne parvient pas à soustraire les malades à leurs habitudes mystiques , à leur imprimer un genre de vie beaucoup plus actif et moins austère.La fin des accès est caractérisée par un grand abattement, un sentiment très-prononcé de fatigue. Beaucoup d’extatiques ont fourni une carrière avancée ; d’où l’on peut inférer que l’état extatique n’exerce point une influence funeste sur les fonctions purement physiques ; seulement l’on doit nourrir les malades.
La suspension des mouvements volontaires et de l’exercice des sens , rapproche l’extase
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de la catalepsie. Dans l’extase , il existe une exaltation des sentiments, des opérations intellectuelles ; dans la catalepsie , toutes les facultés de l’ame sont dans un repos absolu. Il est donc facile , en demandant compte au malade, qui sort d’un accès cataleptiforme, des phénomènes intellectuels dont il conserve le souvenir, de prononcer sur la nature de son affection nerveuse , tandis que les symptômes extérieurs ne peuvent jeter aucun jour sur le diagnostic différentiel de l'extase et de la catalepsie. Plusieurs femmes hystériques ont des visions , des hallucinations à la manière des extatiques. A la fin de leurs extases, plusieurs femmes accusent de l’oppression , versent des larmes abondantes ; comme dans l’hystérie : l’extase et l’hystérie offrent donc des traits de ressemblance. Les individus qui font usage de breuvages opiacés sont aussi habitués eux à planer dans les espaces célestes , à goûter toutes sortes de béatitudes ; mais ces individus trahissent, par la pétulance des mouvements , par des actes de violence, le transport qui les agite intérieurement. Toutefois l’hypnotisme reproduit quelques phénomènes qui sont surtout habituels chez les sujets en extase. Hippocrate ne semble point établir de différence importante entre l’extase et le délire frénétique , par exemple. Dès le quatrième siècle , il s’éleva des doutes sur l’état de raison de Siméon le stylite } dont les extases étaient quelquefois d’une durée effrayante et presque en tout semblables à la catalepsie. Sennert attribue l’extase aux mouvements de l’enthousiasme. L’extase nous paraît constituer une variété du délire exclusif.Les monomaniaques ne se distinguentils passurtout par l’exaltation de certains sentiments , la concentration des idées , la rapir ditédes hallucinations ? Le pieux Baillet confesse que, du temps même de Sainte Thérèse, on la soupçonna possédée du démon , et qu’il fut question de lui faire subir l’exorcisme. La forme extatique du délire est loin d’être rare dans les établissements d’aliénés, et c’est uniquement dans ces sortes d’hospices que l’on apprend à connaître toutes les lésions de l’intelligence et des passions affectives , toutes les variétés d’hallucinations qui tendent à suspendre l’exercice des sens , des mouvements volontaires, et à imprimer à toutes les parties de la face et du corps l’expression que l’on assigne à la catalepsie. Nous avons vu plusieurs de ces malades garder le lit pendant des mois entiers, la poitrine et le cou raides, les membres inflexibles et tendus , se laisser soulever comme des cadavres , saisis par le froid, sans obéir, alors même qu’on les stimulait , à aucun mouvement volontaire , ne manifestant jamais ni faim ni soif , n’avalant qu’avec une extrême lenteur et à la longue les aliments à demi liquides que l’on insinuait dans leur bou-
che. De notre temps et dans notre climat, l’on peut affirmer que l’extase mystique est la moins commune. Toutefois j’ai observé l’extase mystique sur deux jeunes séminaristes , sur un jeune Irlandais appartenant à la religion réformée , sur des femmes hystériques* D’un moment à l’autre , cette maladie peut , sous l’influence de certaines dispositions morales, éclater parmi nous, et s’y répandre à la manière des affections nerveuses épidémiques.
Les phénomènes de l’extase, constitués tous par des lésions des fonctions cérébrales , se rattachent , sans aucun doute , à un état pathologique des grands centres nerveux. La prédominance incontestable des dispositions amoureuses sur certaines femmes extatiques pourrait porter à penser que , dans quelques cas, Y excitation utérine a précédé le dérangement de l’encéphale , et qu’elle a contribué à sa production. Mais ne peut on pas aussi considérer comme un symptôme propre à l’extase, l’exaltation qui règne dans certaines facultés affectives des femmes extatiques ? Cabanis a fait remarquer, en se fondant sur ce qui se passe dans les extases , « que la sensibilité se comporte à la manière d’un fluide dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu’il se jette en plus grande abondance dans un de ces canaux , diminue proportionnellement dans les autres. » ( Rapports du physique et du morale } etc., lom. I. page 121.) Cet aperçu de Cabanis n’établit aucunement la concentration du fluide nerveux dans le cerveau des' sujets extatiques, et nous nous abstenons de consigner ici toutes les théories absurdes qu’on a inventées pour expliquer l’extase.
Il est fort difficile dans l’extase de procéder à des recherches anatomico-pathologiques. Lorsque les phénomènes sont à peu près instantanés , ainsi que cela avait lieu chez Saint-Cyprien , Le Tasse , Mahomet , Cardan , etc. , la lésion cérébrale disparaît avec l’accès, et les ouvertures de corps pratiquées plus tard n’enseignent rien. Sur les aliénés dont l’extase est continue, l’on craint toujours que les poses cataleptiformes soient commandées par la volonté ; un malade entend la voix de Dieu , qui lui ordonne de ne pas bouger ; un autre est dominé par l’idée qu’on le mettra à mort s’il tente le moindre mouvement : ainsi le médecin est exposé à se méprendre sur la nature véritable de la maladie qu’il a sous les yeux, et si le sujet meurt, l’on n’ose pas au moment de l’autopsie , décider si l’on a réellement affaire à un individu mort dans l’extase. Ces considérations nous déterminent à ne consigner ici aucun détail nécroscopique.
Le traitement des extases devenues presque habituelles ne doit pas différer de celui
des autres espèces de monomanie. L’extase mystique disparaît par la fréquentation des autres hommes, le changement d’habitudes, un travail actif qui éloigne le sujet de la contemplation , de la vie purement spéculative et intellectuelle. Comme la plupart des malades se complaisent dans leurs sensations extatiques , il faut apporter quelquefois une grande persévérance et beaucoup d’adresse dans l’application des moyens de traitement. Le changement delieu, les voyages, l’exercice à pied , une conversation animée, au moment où l’on redoute le retour des accès , préviennent souvent leur invasion : c’est surtout au moment où les sens commencent à perdre de leur excitabilité, qu’il convient de les stimuler, de secouer le malade , de le contraindre à marcher, de le surprendre par le contact brusque de l’eau froide sur la face : si l’accès existe déjà , la stimulation des sens doit être fort modérée , et produit rarement le résultat que l’on espère obtenir par ce moyen. Les accords de la musique, l’odeur de l’ammoniaque, des éclats de voix, l’application de sinapismes, suffisent, dans quelques cas, pour faire cesser la crise extatique. Lorsque la durée des phénomènes se prolonge , la faim ne contribuant qu’à exalter les fonctions cérébrales demeurées en exercice , il convient d’introduire par la bouche ou par le nez une sonde œsophagienne et de nourrir le malade, dont il faut aussi entretenir la chaleur pendant la saison froide et humide. Le slylite Siméon était presque mort d’épuisement , de froid , et paraissait plongé dans le marasme , lorsqu’on le recueillit presque à l’état de cadavre. Sur les femmes , l’on se propose souvent de remplir des indications particulières, par l’emploi du bain de siège composé avec la décoction de morelle noire , des lavements camphrés , d’eau de mauve et d’assa-fœtida, par l’usage des boissons rafraîchissantes et nitrées. La saignée ne convient que rarement , la pléthore sanguine coïncidant rarement avec l’extase ; très souvent, au'contraire, l’on doit substituer aux pratiques du jeûne, des repas réguliers et des aliments réparateurs- »
de l’hystérie.
On peut considérer l’hystérie comme un résumé qu’opère la nature souffrante , comme un abrégé des névroses que nous venons de passer en revue , présentant néanmoins quelque chose de particulier qui la caractérise. Nous trouverons, en effet , dans l’hystérie des symptômes de la chorée , de l’épilepsie , etc. ; l’intelligence , le sentiment sont aussi troublés ; en un mot , c’est de toutes les névroses que nous venons d’étudier, la plus complexe.
Le nom d’hystérie lui vient de son point de départ supposé de l’utérus. Elle a été connue pendant longtemps sous des noms très-diffé-
DE LA VIE DE RELATION
rents , tels que maux de nerfs, affection va poreuse , vapeurs ; cette dernière expression est très en usage dans le monde.
Causes. L’hystérie s’observe presque exclusivement chez les femmes. Elle s’observe quelquefois chez les hommes , ce qui prouve que l’utérus n’est pas son point de départ indispensable. Cete maladie frappe surtout les jeunes femmes, et plutôt les jeunes filles que les femmes mariées. Je dois ajouter que l’hystérie n’est pas tellement propre à cet âge , qu’on ne l’observe à des époques plus avancées de la vie. C’est ainsi, par exemple, qu’on voit des femmes à , l’époque critique devenir hystériques. On a vu même l’hystérie se développer sur de vieilles femmes.
Si les femmes sont plus sujettes à l’hystérie que ne le sont les hommes, ce n’est pas à dire, pour cela , que ce soit à cause de l’utérus. La meilleure raison qu’on puisse donner de la fréquence de l’hystérie chez les femmes , c’est que chez elles il y a prédominance du tempérament nerveux. Il faut cependant reconnaître que, l’état dans lequel se présentent les fonctions de l’utérus joue un rôle plus ou moins important dans l’hystérfe. Ainsi, par exemple, il est très-fréquent de voir l’hystérie apparaître si la menstruation n’a pas lieu , comme de la voir cesser aussitôt que les règles apparaissent. L’hystérie survient souvent aussi à l’époque de malaise général , qui précède la première menstruation.
La grossesse peut n’avoir aucune influence sur l’hystérie , car on voit fréquemment celle maladie persister chez des femmes enceintes.
Très-souvent l’hystérie se développe sous l’influence de causes indépendantes de l’utérus ; ainsi des chagrins violents , des passions vives , des émotions morales de tout genre peuvent la déterminer.
On a cité l’observation d’une jeune fille qui, portant une tumeur enkystée du sein , devint hystérique. La tumeur enlevée , l’hystérie disparut. Des cas analogues ont été observés pour l’épilepsie.
II importe de reconnaître, cependant, qu’un certain nombre de femmes hystériques présentent en même temps des phénomènes morbides du côté de l’utérus. D’autres, au contraire, ne présentent aucun symptôme de ce côté; et dans quelques autopsies faites sur des femmes, mortes dans l’accès d’hystérie, on n’a absolument trouvé aucune altération de l’utérus. On a dit avoir observé un développement anormal des vésicules de l’ovaire. Je pense que c’est une simple opinion.
Nous pensons que dans l’état actuel de la science , on doit s’arrêter aux conclusions suivantes , relativement au siège et aux causes de l’hystérie.
1 o Le siège de l’hystérie est dans les centres nerveux.
NÉVROSES COMPLEXES
2o La perturbation nerveuse donnant naissance à l’hystérie peut être produite à propos de lésions d’organes quelconques.
3° Parmi les différents organes qui peuvent produire l’hystérie , aucun n’est plus favorable à cette production que l’utérus.
On a dit que l’hystérie dépendait d’une lésion du nerf grand sympathique , et que des phénomènes divers apparaissaient suivant les ganglions divers qui étaient le siège delà lésion. Celle hypothèse est entièrement gratuite. Elle ne me paraît pas plus solide que celle qui faisait jouer un si grand rôle à ce même système nerveux dans le choléra asiatique. Vous savez fort bien comment l’invasion de ce fléau , en France , vint donner un démenti complet à cette opinion.
Quel que soit le siège de l’hystérie , pour moi , je le répète, elle est maladie nerveuse, et son siège est dans le système nerveux.
( Cette opinion de M. Andral sur le siège de l’hystérie , qui est d’ailleurs partagée par un grand nombre de praticiens anciens et modernes, a été , dans ces derniers temps , vivement combattue par M. Foville , dans l’article Hystérie (h\ Dictionnaire en i5 vol.) Voici les arguments sur lesquels s’appuie cet observateur recommandable.
Après avoir passé en revue les diverses opinions sur le siège de l’hystérie, il ajoute : « Une troisième opinion place vaguement celte maladie dans le système nerveux. Laquatrième enfin , soutenue, dans ces derniers temps, avec beaucoup d’insistance par Georget, fixe dans le cerveau le siège du mal. On peut, de quelque manière qu’on les entende, réduire à deux ces quatre opinions. En effet, ceux qui placent l’hystérie dans tous les viscères ou dans le système nerveux en général , sont ceux qui , attachant au mot hystérie le sens le plus large , reconnaissent cette maladie dans tous les phénomènes dont ils ne comprennent pas autrement la cause; et cette manière commode de se tirer d’embarras , si peu en rapport avec les progrès de la science , avec l’esprit qui dirige les recherches modernes , mériterait à peine qu’on s’arrêtât sérieusement à sa réfutation ; mais fût-elle fondée , sa solution sommaire devrait être la même que celle de la question du siège de l’hystérie dans l’utérus ou dans le cerveau ; c’est toujours la détermination idiopathique ou sympathique des troubles cérébraux ou nerveux.
« Bornons-nous donc à examiner si l’hystérie dépend de l’utérus ou du cerveau.
« Tous les médecins de l’antiquité sont pour la première idée; et s’il est facile de faire bon marché de leurs explications sur l’ascension de l’utérus , la compression qu’il exerce sur le foie , la rate , etc., il n’en est plus de même lorsqu’on se borne, sans déterminer le comment, à considérer la matrice comme l’organe
dont la souffrance entraîne tous les phénomènes propres à l’hystérie : on donne alors un sens compatible avec les idées physiologiques les plus saines ; et c’est là véritablement l’acception à opposer à l’opinion qui place dans le cerveau le siège de l’hystérie.
« C’est à Georget , le partisan le plus déclaré du siège de l’hystérie dans l’encéphale , que je demanderai les raisons sur lesquelles repose son sentiment. Georget s’est prononcé , d’une manière si énergique , défenseur d’une théorie qui attribue au cerveau bon nombre de maladies , généralement considérées comme dépendant d’un autre siège , qu’on doit se reporter à ses publications toutes les fois qu’on agite la question du siège de ces maladies. Voici comment Georget motive son opinion pour le cas particulier de l’hystérie :
« Il n’est peut-être pas d’organes dans l’é- «cconomie, dont les altérations développent « moins de sympathies que l’utérus et les « ovaires. On ouvre peu de vieilles femmes « qui ne présentent de ces altérations , et chez « elles on n’observe point d’hystérie. Il ajoute « que des cancers et des polypes utérins , des « hydropisies des ovaires , ne produisent ja- « mais de ces phénomènes dits hystériques. « D’un autre côté , nous avons vu que chez « les malades , les fonctions utérines , l’écou- « lement menstruel, la gestation etl’accouche- « ment, pouvaient être parfaitement réguliers; « et M. Villermay fait très-bien observer que « dans cette maladie l’utérus n’est nullement « douloureux. Je demande maintenant à quel « signe on reconnaît une affection de l’utérus « dans l’hystérie? Ajouterai-je qu’aucune fem- « me de celles que j’ai observées n’a songé à « rapporter à l’utérus le siège de son mal? »
« Mais sont-ce là vraiment des raisons sérieuses ? Que conclure de ce que les cancers et les polypes utérins , les hydropisies de l’ovaire, ne produisent jamais de ces phénomènes dits hystériques ? Serait-on fondé à soutenir que , chez l’homme , les testicules sont étrangers à l’ardeur sexuelle , pour avoir observé que le cancer de ces organes, l’hydropisie de la tunique vaginale , la présence de kystes hydatiformes dans le cordon , ne produisent pas de priapisme ? Depuis quand donc est-ce une condition d’activité pour un organe, qu’une désorganisation plus ou moins avancée de son tissu ; ou la présence insignifiante pour ses sympathies , quand elle ne les paralyse pas , de sérosité dans une membrane ou un kyste séreux ?
« Georget a vu peu de vieilles femmes exemptes d’altérations de la matrice ou de ses annexes, et chez elles on n’observe point l’hystérie, justement peut-être parce que, chez elles, les sympathies de l’utérus, ses fonctions les plus essentielles , sont éteintes. On n’observe pas d’hystérie chez les vieilles
femmes , comme on ne voit pas non plus chez elles de menstruation , de grossesse. Et les altérations organiques si fréquentes dont parle Georget , restent là comme des traces, comme des suites de l’activité extrême de cet organe à une autre époque de la vie.
« Qu’importe la régularité possible des fonctions utérines? qu’importe l’état normal de la menstruation , de la gestation , de l’accouchement ? Est-ce que toutes ces circonstances s’opposent aux désirs vénériens , à l’orgasme vénérien, aux jouissances vénériennes, et à tous les effets sur le système nerveux de ces jouissances ? Pourquoi s’opposeraient-elles à l’hystérie ? Quel cas faire de cette remarque , qu’aucune femme de celles qu’il a observées n’a jamais songé à rapporter à l’utérus le siège de son mal ? Mais , d’abord , il est des hystériques qui rapportent leur mal à l’utérus ; mais cela ne fût-ii jamais , il n’en résulterait rien de plus pour l’élucidation de la question.
« Les malades ne sont pas tenus d’avoir des idées précises sur le siège de leurs maladies , et dans celles qui sont les plus compliquées et les plus ^obscures , il serait merveilleux qu’ils fussent tous d’accord , quand les médecins le sont encore si peu. C’est qu’on ne peut se contenter d’un sentiment vague pour déterminer le point de départ d’une multitude de phénomènes composés.
« Ainsi , pour moi , les arguments par lesquels Georget cherche à renverser l’opinion qui place dans l’utérus le siège de l’hystérie , ne sont rien moins que concluants. Voyons si les raisonnements sur lesquels il s’appuie , pour rapporter cette maladie au cerveau sont plus probants.
« Je le laisse encore parler. « Le phéno- « mène caractéristique de l’hystérie, ce sont les « attaques convulsives ; tous les autres acei- « dents existeraient en même temps chez un « individu , qu’ils ne seraient point rapportés « à cette maladie.... Les suites ordinaires de « l’hystérie qui persiste un grand nombre « d’années , sont le plus souvent des lésions « de l’intelligence, des sens et des mouvements « volontaires...; tandis que dans le principe « de la maladie , les organes de la nutrition « pérsentent rarement des désordres perma- « nents notables ; que l’hystérie se complique « quelquefois de catalepsie ou d’épilepsie ; « que presque toutes les causes sont des affecte lions morales violentes , etc. »
« Dans sa préoccupation en faveur de l’encéphale , Georget compose évidemment une hystérie à sa manière. C’est de celle-là que le seul phénomène caractéristique est l’attaque convulsive ; et cela admis , on conçoit que tous les autres accidents pourraient exister en même temps, sans qu’on dût les rapporter à l’hystérie.
« Mais il y a erreur manifeste, ou au moins
détermination tout-à-fait arbitraire de cette manière de voir. Nous avons distingué les formes diverses de l’hystérie , et nous avons vu des exemples sans convulsions. Je ne crains pas d’affirmer que la manière de voir, adoptée dans mon travail, est celle du plus grand nombre des praticiens expérimentés. Certes, lorsque plusieurs médecins se trouveront réunis auprès d’un malade qui éprouvera des douleurs vagues de bas-ventre , de la tension , de la chaleur dans l’hypogastre , de la eonstriction à la gorge , qui sentira dans son ventre le roulement d’une boule qui de l’hypogaslre remonte dans la région épigastrique ; quand à ces symptômes se trouvent joints des soupirs, des pleurs , des syncopes exemptes de convulsions, aucun n’hésitera à reconnaître un exemple d’hystérie. Mais quand bien même on ne pourrait reconnaître d’exemple évident d’hystérie sans convulsions, il n’en résulterait rien» de plus clair pour le siège dans l’encéphale de cette maladie. Le chatouillement , l’orgasme vénérien , déterminent aussi des convulsions, et sans doute la cause première n’en est pas dans l’encéphale. Il est vraiment à regretter que , par suite de sa prévention, Georget ait sacrifié ou dénaturé des phénomènes dont il ne rend pas compte , tels que les douleurs de matrice, les dysménorrhées, les aménorrhées si fréquentes chez les hystériques ; enfin ces sensations bizarres , la boule hystérique qu’on voit encore assez souvent, quoique, à coup sûr , ce ne soit pas un phénomène constant.
« Or , voici ce qu’en fait Georget : « Les «contractions des muscles abdominaux, du « diaphragme, des muscles du thorax et du « gosier , produisent quelquefois le sentiment « d’un corps étranger qui monte dans l’abdo- « men , traverse la poitrine, et se porte dans « le gosier : c’est la boule ou le globe hysté- « rique des auteurs. «Voici donc pour la boule. Il dit ailleurs : « Le trouble qui se manifeste « dans les viscères thoraciques et abdominaux « est presque toujours le résultat des spasmes « auxquels les muscles du tronc sont en proie.»
« Voici pour les douleurs variées dont les viscères sont le siège. Ainsi la boule hystérique , aussi bien que les douleurs de bas-ventre, ne sont que des contractions musculaires. Georget, à cet égard , aurait tort d’invoquer le témoignage des malades , il ne lui serait pas favorable. Mais comment peut-il rapporter aux contractions convulsives un phénomène qui souvent existe sans convulsions aucunes. Il y a encore à ajouter que , dans le cas même où les convulsions seraient constantes, ce phénomène serait inexplicable par leur moyen. Georget admet, comme tout le monde, que la boule hystérique remonte du ventre au gosier, mais parce qu’il nomme successivement les muscles abdominaux , ceux du tho-
NÉVROSES
raxetdu gosier, comme tendus convulsivement , il ne S’en suit pas que les contractions Musculaires aient lieu dans le même ordre.
« Georget me semble s’être beaucoup abusé dans toutes ces considérations; mais son erreur la plus grave est de repousser les sympathies de l’utérus , de cet organe auquel est attachée la conservation de l’espèce. Avait-il donc oublié les changements si remarquables des femmes à l’époque de la puberté ? et certes , ce qui se passe dans les organes de la génération , dans ceux qui nourriront un jour les enfants , ne sont pas les moins remarquables. Ignorait-il le rôle que les passions sensuelles jouent dans la vie de tant de femmes , les combats que la vertu doit livrer aux penchants les plus impérieux , etc. , etc. ?
« Sa réponse à toutes ces objections , c’est que l’on attribue à l’utérus une influence qui vient du cerveau ; mais elle pèche en cela qu’elle ne comprend pas que les réactions du cerveau reconnaissent elles-mêmes pour causes des influences organiques : le cerveau ne donne qu’autant qu’il reçoit , et le physiologiste qui veut comprendre nos fonctions dans leur ensemble , doit étudier dans tous leurs détails et dans toute leurpuissance ces actions et ces réactions organiques : jamais il n’y parviendra en faisant tout partir de l’encéphale.
«c Pour moi je n’hésite pas à considérer l’utérus comme le point de départ véritable des phénomènes dont l’ensemble constitue l’hystérie.
« L’utérus a des communications nerveuses de deux ordres distincts. Par ses rameaux des nerfs ganglionaires , il communique avec les appareils nerveux du bas-ventre, avec les viscères de celte cavité ; l’altération inconnue dont il est le siège dans l’hystérie, propage à tous ces organes des influences qu’ils expriment par des douleurs, des contractions, des sécrétions gazeuses ; la tympanite , la boule hystérique , tiennent à quelque chose de ces influences. Leur extension aux ganglions semilunaires peut être la cause du sentiment de conslriction , d’étouffement , éprouvé dans le cou , dans l’estomac et la poitrine.
« On peut de celte manière concevoir la production des symptômes de la forme non convulsive delà maladie.
«On peut tout aussi aisément se faire une idée de la dépendance dans laquelle les convulsions se trouveraient d’un désordre de l’utérus.
« Car cette opinion qui place dans l’utérus le siège primitif de l’hystérie, n’implique pas une absurdité ; elle n’implique pas que l’utérus soitlesiége des convulsions générales. Les convulsions résultent immédiatement d’une influence spéciale de l’encéphale ; mais celte influence de l’encéphale est elle-même déter-