DE QUELQUES MÉTHODES SPÉCIALES
Nous allons dire un mot de quelques méthodes imaginées et pratiquées dans des circonstances toutes particulières, Faisons cependant à ce propos la remarque générale que, dans chacun de ces systèmes, se trouve le germe de quelque vérité précieuse, mais souvent poussée jusqu'à l’exagération.
lo. Méthode de Socrate.—Ce célèbre philosophe athénien, mort 400 ans avant J. C., enseignait ses discipes au moyen de questions propres à les conduire aux connaissances qu’il voulait leur communiquer. Comme on le voit, cette méthode suppose des élèves capables d'une grande réflexion : ele peut néanmoins s'employer avantageusement dans des limites restreintos.
20. Méthode de Platon.—Cet illustre disciple de Socrate, mort 347 ans avant J. C., avait principalement adopté la forme du dialogue, c’est-à-dire d'une sorte d'entretien entre le maître et l'élève. Mais il faut alors deux interlocuteurs d’une capacité à peu près égale, et qui cherchent à s’instruire mutuellement. Ce système n’est pas applicable à une école,
30. Méthode de Pestalozzi.—Originaire de Zurich et mort en 1827, âgé de 82 ans, Pestalozzi réunit autour de lui, vers 1775, un grand nombre d'enfants pauvres des Cantons suisses voisins, et commenga en leur faveur une maison d'éducation, qu’il transporta en dernier lieu à Yverdun. Il crut devoir appliquer à cet Institut les principes de l'éducation maternelle, prenant pour type de tout instituteur la mère de famille. Il voulut aussi que les écoliers raisonnassent exactement tout : c'était pousser trop loin la rigueur mathématique du calcul.
40. Méthode de Fellenberg.—Vers le commencement du siècle, Felleuiberg, natif de Berne, entreprit de fonder une série complète d'Instituts, répondant à tous les dégrés de l’enseignement, et il considéra l’agriculture comme le grand moyen d'instruction. L'idée était bonne, au moins pour les écoles placées à la campagne, mais était certainement suivie au delà des limites ordinairement possibles. Fellenberg est mort en 1844, à l’âge de 73 ans.
50. Méthode du Père Girard.—De même que Pestalozzi avait pris le calcul, et Fellenberg, l’agriculture, ainsi le Père Grégoire Girard, cordelier, adopta la grammair® pour base de son système d'enseignement. Il rapportait toutes les connaissances à l'étude de la langue maternelle, et prétendait faire de celle-ci un instrument continuel d'éducation intellectuelle et morale, Le principe est excellent, mais il ne faut pas en abuser. Néà Fribourg en 1765, le P. Girard est décédé en 1850.
6o. Méthode de l'Abbé Gaultier.—Préoccupé de la sécheresse de l'étude, qui rebute tant d'enfants, l'Abbé Gaultier, né en Italie en 1746, et mort à Paris en 1818, imagina de changer l’enseignement en amusement. IÎleut donc un jeu pour apprendre les lettres, un auire pour savoir l'orthographe, et ainsi de suite, Il
voulut encore que l'étude fût toujours accompagnée de mouvement, d'action. (C’est à peu près ce système, trop absolu dans la pensée de son auteur, que l’on a mis en pratique, avec tant d'avantage, dans les salles d’asile.
To. Méthode de Jacotot.—Si cette méthode (supposé qu’on puisse lui donner ce nom) vient en dernier lieu, elle n'en est pas pour cela moins remarquable par son originalité. Elle s'appuie sur un certain nombre de paradoxes, tels que ceux-ci: Toutes les intelligences sont égales; Tout est dans tout ; Qui veut peut ; On peut enseigner ce qu’on ignore. Dans le système de J'acotot, point de maître pour expliquer les choses; les élèves se forment, s’instruisent tout seuls; le maître n’est utile que pour les diriger, pour stimuler leur volonté. Il suffit de vouloir apprendre une chose pour réussir; il suffit de posséder une connaissance, et ensuite d'y rapporter tout le reste. Prenez un enfant qui ne sache paslire: vous prononcez une syllabe devant lui, vous la * Jui montrez dans un livre, vous la lui faites répéter jusqu'à ce qu’il la reconnaisse : vous faites de même pour les syllabes, pour les mots suivants; il gait lire! Vous attirez son attention sur l'orthographe de ces mots; vous le comparez les uns avec les autres; au bout de quelque temps, tout élève, sans avoir étudié la grammaire, la saura parfaitement! Et pour atteindre ce résultat, le premier livre venu est bon!
Prenez donc Télémaque en deux langues. Voilà un jeune homme qui ne connaît pas un mot de latin. Sur une page, vous lui faites lire une phrase en français; sur la page en regard, la même phrase en latin, et ainsi de suite. A force de comparer les phrases latines entre elles et avec les phrases françaises, il vient à remarquer les diverses terminaisons des mots et à savoir décliner et conjuguer; en un mot, il se.trouve, avoir appris la langue de Cicéron! C’est avec la même facilité qu’il se rendra familier avec celle d'Homère; car c’est une methode d’enseignement universel, comme la nomme Jacotot lui-même, ou plutôt disons, une absence de toute méthode, de toute gradation. A peine peut-elle suffire à quelques personnes d’un grand talent et que les circonstances forcent à étudier seules. Joseph Jacotot, né à Dijon en 1770, est mort à Paris en 1840,