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LE PLAISIR ET LA DOULEUR

ce que nous appelons plaisir n'en peut être que la négation totale ou partielle, la délivrance passagère de la peine, qui est Vétat continu de notre nature (Kant); car vivre c'est agir; agir c'est faire effort, et l'effort c'est la souffrance. Donc, conclut Schopenhauer, Leben ist leiden, vivre c'est souffrir.

Qu'est-ce, par exemple, que le plaisir de manger, de boire ou de savoir? rien autre chose que la cessation ou la diminution de la faim, de la soif, de l'ignorance qui sont des douleurs, tout comme le froid est la négation du chaud et la nuit la négation du jour. Nil dolere, voilà le plaisir souverain, d'après Épicure. Telle est la théorie pessimiste d'après laquelle la sensibilité n'est que la faculté de souffrir.

2. Au contraire, les optimistes soutiennent avec Leibniz que le plaisir est l'état fondamental de tout être doué de sensibilité ; qu'il représente tout ce qu'il y a de positif et de réel dans la sensation ; par suite, que la douleur ne saurait être qu'un moindre plaisir; car, après tout, vivre c'est agir, et agir c'est jouir. Aussi définissent-ils la sensibilité : la faculté d'éprouver du plaisir.

§ 2. — Réfutation de ces deux erreurs.

1. Il est faux de soutenir avec Kant que tout déploiement d'activité se produise nécessairement sous forme de lutte ou d'effort pénible; il peut encore se produire, et de fait, il se produit souvent sous forme d'épanouissement normal et agréable de la faculté, dès qu'elle se trouve en possession de son objet. Ainsi l'œil jouit en voyant la lumière, et l'intelligence est satisfaite en Contemplant la vérité.

2. Aristote remarque avec raison que, s'il est des jouissances négatives, qui naissent de la suppression ou de la diminution de leurs contraires, il en est aussi de positives qui ne supposent aucun antécédent, comme entendre une belle musique, contempler un tableau de maître.

De fait, si tout plaisir était la suppression d'une douleur, ou inversement, il ne saurait y avoir deux plaisirs consécutifs, ni même de plaisir ou de douleur tant soit peu prolongés; ce qui est contraire à l'expérience et aux faits. Il faudrait approuver et pratiquer la méthode de Cardan, qui se procurait volontairement toutes sortes de peines pour jouir du plaisir d'en être délivré.

3. Enlin si, comme le suppose le pessimiste, sentir était essentiellement souffrir, on aboutirait à cette conséquence absurde, que l'extrême volupté consiste précisément à ne rien sentir , lundis que pour l'optimiste, qui ne voit dans la sensibilité que la faculté de jouir, la douleur deviendrait intolérable au moment précis où l'on ne sent plus rien.

§ 3. — Le plaisir et la douleur ne sont pas les valeurs opposées d^un même phénomène.

Le plaisir et la douleur sont-ils des valeurs diverses, positives et négatives d'une même entité psychologique, de telle sorte qu'un plaisir d'intensité décroissante passe par un point zé''o, « Nullpunkt » (Wundt), et se développe ensuite en degrés négatifs de plaisir dénommés douleur? Quelques psychologues ont traité ainsi le plaisir et la douleur. Qu'il nous suffise de remarquer que cette considération quantitative transportée dans le domaine de la qualité et de la conscience, manque totalement de fondement rationnel et ne trouve aucun appui dans l'expérience.

Concluons que le plaisir et la douleur ne sont pas simplement la négation de leurs contraires, ni les valeurs positives et négatives d'un même phénomène, mais deux faits positifs, deux formes également réelles de la sensibilité. — Est-ce à dire que tout phénomène affectif soit nécessairement agréable ou pénible? C'est la question controversée des états affectifs neutres dans laquelle il nous faut maintenant prendre parti.

ART. II. — If a-t-il des états affectifs neutres?

Il s'agit de savoir s'il se rencontre des états affectifs vraiment conscients et qui ne soient cependant ni agréables ni pénibles, mais neutres au point de vue du plaisir et de la douleur.

Nous allons montrer d'abord que le plaisir et la douleur ne se confondent pas absolument avec l'état affectif lui-même ; qu'il peut donc y avoir des états affectifs neutres. Puis, examinant les faits, nous verrons qu'il existe des phénomènes affectifs qui sont réellement ressentis sans être le moins du monde agréables ou pénibles.

§ 1, — Le plaisir et la douleur ne se confondent pas absolument avec le phénomène affectif lui-même.

Le plaisir et la douleur ne sont que les propriétés du phénomène affectif. Et l'on peut dire qu'ils n'en sont ni les propriétés exclusives, ni les propriétés nécessaires.

1. Ils n'en sont pas les propriétés exclusives, mais ils sont comme le ton affectif (^m baigne et colore non seulement les phénomènes de la vie affective, mais encore ceux de la vie intellectuelle et de la vie active : la confection d'un thème grec est un événement de la vie intellectuelle et, quelque peu aussi, de la vie active ; le ton affectif qui l'accompagne est parfois assez terne, mais une composition en thème grec faite un matin de printemps, dans l'attente d'une sortie ou à l'approche des vacances, peut s'accompagner d'un état général de plaisir, au point que tel mot

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