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CAUSES DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR

a) Elle contredit le témoignage de la conscience qui nous montre que jouir et soutîrir sont autre chose que savoir qu'une chose est utile ou nuisible : nous découvrons même souvent qu'une chose nous est utile ou nuisible par le fait que tout d'abord nous en avons joui ou souffert.

b) Elle suppose l'identification, métaphysiqucment erronée, de l'âme et de la seule pensée actuelle. — Une pensée réelle ne se conçoit pas sans un être qui pense; cet être est donc distinct de la pure pensée. Dès lors force est bien d'avouer qu'il peut y avoir en notre àme autre chose que de la pensée (Voir p. 58 et tome II, p. 635).

2. Certains psychologues modernes : Berbart, Nahlowsky, ont repris la théorie cartésienne. Pour eux, « les sentiments résultent de la coexistence dans l'esprit d'idées qui s'accordent ou ne s'accordent pas. Le ton affectif n'est rien qu'une manière d'être, un épiphénomène qui se surajoute aux représentations et qui n'est que par elles ».

— Il est vrai que le plaisir et la douleur sont les modalités des états psychologiques dits agréables et pénibles; mais il est faux :

a) Que ces modalités n'affectent que les phénomènes représentatifs;

b) Qu'elles ne soient que de purs épiphénomènes.

Nous avons vu plus haut qu'elles constituent un état psychologique très réel que la conscience distingue parfaitement de l'événement qui l'occasionne.

§ 3. — Vraie théorie : Tactivité, cause du plaisir et de la douleur.

1. Rapports de l'activité avec le plaisir et la douleur. — Tous les grands philosophes s'accordent à reconnaître avec Aristole que la cause déterminante du plaisir et de la douleur c'est Vaction. .Sans doute, dit Aristote, le plaisir ne constitue pas l'action, mais il l'accompagne toujours : « c'est une perfection qui s'y ajoute, comme à la jeunesse sa fleur ».

Reste à savoir dans quelles conditions et suivant quelles lois l'action est l'antécédent causal de la sensation agréable ou pénible. Suffit-il d'agir beaucoup pour jouir, et d'agir peu pour souffrir?

D'après Aristole, la loi du plaisir réside en un certain milieu, dans une certaine moyenne d'activité. On souffre quand on agit trop ou trop peu ; on jouit quand on agit modérément, avec mesure. Trop ou trop peu de lumière, trop ou trop peu de nourriture font souffi'ir, tandis qu'une nourriture modérée, une lumière tempérée sont agréables. C'est aussi l'opinion de II. Spencer et

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de Hamilton, que le plaisir accompagoe les actions moyennes.

En quoi consiste cette mesure? Et celte loi est-elle applicable à toute espèce d'activité? — Si une certaine médiocrité convient à l'activité organique, convient-elle aussi à l'activité spirituelle de l'âme qui est faite pour ^infinité? S'il peut y avoir trop de lumière, trop de mouvement, trop de nourriture pour le corps, en est-il de même pour l'esprit, et celui-ci sera-t-il jamais rassasié de vérité et de beauté? Aristote constate lui-même cette différence radicale quand il dit : Le sensible le plus fort offense le sens, mais le parfait intelligible récrée f entendement.

Il faut donc préciser cette loi de la mesure.

2. Loi de Grote. — Un psychologue contemporain la ramène avec raison à un rapport de proportion entre l'activité disponible et l'activité exercée. D'après Grote, si l'activité disponible est grande, il y a plaisir positif quand elle s'exerce librement, et douleur négative quand elle est gênée ou entravée dans son exercice ; si, au contraire, l'activité disponible est faible, il y a douleur positive quand elle est contrainte de s'exercer, et plaisir négatif quand il lui est permis de s'abstenir.

En résumé, la douleur résulte d'une activité excessive ou insufiisante, et le plaisir, d'une activité puissante ou interrompue à propos. Y a-t-il équilibre entre la réserve et la dépense, on jouit; cet équilibre est-il troublé, on souffre. Telle est la loi de Grote.

— Cette loi a sa valeur : elle explique la nature essentiellement relative du plaisir et de la douleur, et pourquoi une même somme d'activité peut produire l'un ou l'autre effet, selon les individus et les circonstances. Pourquoi, par exemple, ce qui est agréable à l'homme en santé devient pénible au malade; pourquoi le repos si doux au vieillard est un supplice pour l'enfant, et comment il arrive qu'on achève souvent avec peine ce qu'on a commencé avec plaisir.

3. Complément qualitatif à la loi de Grote. — Cependant, si cette loi est exacte, elle n'est pas complète ; elle tient compte de la quantité de l'action déployée, mais néglige sa qualité ; elle dit bien quand il y a plaisir et quand il y a douleur, mais elle n'explique pas d'où vient la diversité spécifique des douleurs et des plaisirs.

a) Remarquons, avec Stuart Mill, que toute action, comme tout mouvement, est caractérisée, non seulement par son intensité, mais encore par son mode et sa direction. Pour jouir il ne suffit donc pas d'agir dans une certaine mesure, il faut de plus agir d'une certaine manière et dans un certain sens. De même la souffrance ne résulte pas seulement d'une activité surmenée ou en travée, mais encore d'une activité faussée, détournée de son véritable objet.

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En réalité, nos facultés sont des forces orientées vers certains buis, adaptées à certains actes ; elles constituent des penchants, qui, étant contrariés ou satisfaits, donnent lieu à autant de douleurs ou de plaisirs spécifiquement distincts. Déjà Platon définissait le plaisir : xi'vTjffti; xarà çûffiv.

b) Il faut donc compléter la loi de Grote, et dire que le plaisir est le résultat d'une activité qui s exerce dans le sens de ses fins naturelles, et la douleur, le résultat d'une activité détournée de ses fins. Or, les fins de la nature étant la conservation et le développement de l'être, on peut formuler les lois suivantes :

«^ Tout déploiement d'activité qui favorise la conservation et le développement de l'être, cause un plaisir positif. Ainsi, un certain exercice physique est utile et agréable à l'homme bien portant ;

3;Tout déploiement d'activité qui compromet cette conservation ou ce développement, cause une douleur positive. Une course trop prolongée fatigue;

y! Tout arrêt de l'activité qui n'est pas commandé par la conservation de l'être, cause une douleur négative. L'immobilité forcée est une souffrance;

ù\ Tout arrêt de l'activité commandé par celle conservation, cause un plaisir négatif. Le repos est doux après une longue marche.

Nous pouvons donc définir le plaisir : un état agréable de la sensibilité résultant du fonctionnement régulier de quelqu'une de nos facultés, de la satisfaction de quelqu'un de nos penchants ; et la douleur : un état pénible de la sensibilité résultant du fonctionnement anormal de quelqu'une de nos facultés, autrement dit, de quelque penchant contrarié.

§ 4. — Conclusion. — 1. On conçoit dès lors que le plaisir et la douleur varieront non seulement en intensité, selon que la tendance, étant plus exigeante, aura été plus ou moins favorisée ou contrariée; mais encore en qualité selon la nature et l'importance de la fonction qui a été en jeu. De fait, on peut distinguer une certaine hiérarcliie entre les plaisirs, correspondant à celle qui existe entre les facultés qui les procurent. Il est des plaisirs nobles et raffinés, comme il en est de bas, de vulgaires et de gro.ssiers. On peut dire en général que les jouissances de l'esprit et du cœur, quoique moins violentes, sont incomi)arablement plus pénétrantes et plus exquises que celles qui nous viennent des sens, et que, parmi celles-ci, les satisfactions de la vue et de l'ouïe ont quelque chose de plus relevé que celles du goût et du toucher.

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