I. — Le plaisir et la douleur dans la vie physique
1. Avant tout, le corps a besoin d'aliments; il faut le nourrir. Or ce besoin de premier ordre entraîne mille soucis, mille soins pénibles et minutieux de tous les jours et de tous les instants, qui dépassent la portée des intelligences moyennes, et qui d'ailleurs seraient indignes d'absorber une intelligence supérieure; d'autant plus quecelui-là même ([ui les connaît le mieux est toujours exposé à la distraction et à l'oubli. — C'est la douleur qui est chargée de nous notifier ou de nous rappeler la loi. Au savant plongé dans l'étude, à l'artiste tout plein de l'idéal qu'il poursuit, au saint lui-même .perdu en Dieu et dans l'extase, elle rappelle qu'après tout, ils sont des hommes, qu'ils ont un corps et que ce corps ne se soutient que par une liiiienlation suffisante.
i. La sensation est donc un iiigvUlon, qui nous pousse à subvenir à nos •.besoins. l]lle est de i)lus un (/utile, (jui nous indique dans quelle mesure il convient de les satisfaire.
Le corps réclamc-t-il sa nouriture, l'appétit nous invite doucement à la lui accoi'der; tardons- nous à obéir, l'injonction devient plus pressante, plus impérieuse : c'est la faim, c'est la douleur d'autant plus inten.se (pie le besoin est plus urgent; si nous résistions encore, ce serait la torture, puis la moi't, car nous somm(>s condamnés à manger sous peine di' mort.
Mais, je le suppose, nous oblempru-ons au vieu de la nature; celle-ci nous en récompense par un certiiin plaisir, (piinous excite à continuer l'acte réparateur aussi longtemps (|u'il est nécessaire ou utile; dès qu'il devient superllu ou nuisil»le, lasatiéli' intervient pour nous en détoui'uer, et si, à force COURS DK l'iui.osopim;. — r. i. 18
d'artifices, nous persislions à désobéir, lasouffrance, la mort même finiraient par venger la nature outragée. ^ .,
3. Donc, il fautmang<r, manger modérément; maus que faut-ii manger? Le plaisir et la douleur vont encore nous indiquer, non pas sans doute avec cette sùrîté presque infaillible qui guide l'animal, mais du moins dans une certaine mesure, les aliments qui nous conviennent. De fait, on peut dire que, si les substances àcros, amèresou fétides nous répugnent, c'est qu'en général elles sont malsaines à notre nature ou à notre état; aussi voit-on le goût et le dégoût pour certains aliments varier suivant les organismes, et pour le mt^me orgauisnie, selon qu'il est malade ou en santé, encore jeune ou affaibli
par l'âge. , .,, .
4 Après avoir nourri le corps, il faut le d.-feudre contre mille dangers subits ou cachés qui le menacent. Ici, l'intelligence laissée à elle-même serait presque toujours impuissante à les prévoir et la volonté trop lente aies éviter • la .sensation vient à leur secours. Tout désordre un peu grave dans l'organisme se trahit par une souffrance proportionnée: tantôt c'est une langueur générale qui nous invite à l'abstinence et au repos; tantôt c'est un mal aigu qui attire notre attention sur la partie blessée et nous force, pour ainsi dire, à y porter remède. Et voilà comment la douleur qu'on est tenté de maudire, que plusieurs exploitent comme une objection contre la Providence, n'est en réalité que la sentinelle avancée de la vie. le cri d'alarme du corps en périL
5 Ajoutons que le tout petit enfant serait hors d état de comprendre et de suivre ces indications de la sensibilité : aussi n'est-ce pas à lui que la nature les adresse directement, mais à ceux qui sont chargés de veiller et de pourvoir à ses besoins. La douleur chez l'enfant se tradnit par des pleurs et des cris d'autant plus perçants (en généralj que le secours est plus urgent. Cet appel retentit douloureusement au cœur de sa mère, qui s'empresse d apporter le remède nécessaire, la satisfaction demandée. Aussi Malebranche a-t-il rai.son de voir dans les cris et les larmes de l'enfant « des prières que la nature fait pour lui aux assistants, afin qu'ils le défendent des maux qu'il souffre, ou de ceux qu'il appréhende ».