INCLINATIONS ET AMOUR DE SOI
quo « riiorrcur du mensonge n'est qu'une imperceptible ambition de rendre nos tt''moignagos considt'rablcs •; que « la bonté consiste à prcHer à usure, sous préte.rle do donner » ; que » la générosité est une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands » ; que « la fidélité au secret est une invention rare de l'amour-propre pour attirer la con/ionce »; que, « quand on croit voir du dévouement, on peut toujours se demander quel intérêt Tpont avoir cet homme à être si désintéressé •; que « l'amitié est un commerce où Ton se propose toujours quelque chose à gagner », etc.
3. Si du moins La llochefouc^auld disait qu'il en est souvent, ou même presque toujours ainsi, on pourrait peut-être le lui accorder, sauf à lui demander d'où il le sait. Mais prétendre qu'il en est toujours et nécessairement ainsi, que c'est une loi fatale; que nous sommes toujours et en tout égoïstes: c'est calomnier la nature humaine; c'est affirmer que la vertu et la moralité sont des chimères; que c'est une naïveté d'}- croire et une sottise d'y prétendre; qu'enfin, il faut prendre son parti de l'égoïsme universel et se défier de tout le monde; que le commencement de la sagesse consiste à mépriser les hommes et à se mépriser soi-même, sperncre mundum, spernere seipsum, spernere sperni, c'est la conclusion de Schopenhauer.
II. — La Rochefoucauld dira, sans doute, qu'il x»^ a une différence entre l'égoïsme cj'nique et brutal qui s'affiche, et cet égoïsme inconscient qui croit se dévouer alors même qu'il se recherche ; que, si nous n'avons que du mépris pour le premier, nous ne pouvons nous cmpêciier d'estimei- le second, car il représente, en somme, toute la dose de vertu dont l'homme est susceptible.
1. Nous prétendons qu'on ne saurait réduire ainsi la vertu et le dévouement à une simple illusion. Nous l'avons dit, le désintéressement consiste, non pas dans le fait d'agir contrairement à son intérêt, mais dans Vintention consciente de faire du bien à autrui sans retour intéressé sur soi-même. Or la bonne foi où se trouve celui qui pense se dévouer, prouve qu'il a réellement cette intention ; et voilà pourquoi il est impossible, contradictoire même, de se croire désintéressé sans l'être.
2. D'autre part, on peut dire que la cro3'ance universelle aux sentiments désintéressés est une preuve de leur existence; car, pour croire à un sentiment, il faut le comprendre, et pour le comprendre, il faut l'avoir éprouvé. Or que l'on ait toujours cru au désintéressement, les langues, les institutions, les mœurs le prouvent suffisamment, et l'égoïsme lui-même lui rend hommage par le soin qu'il prend ;i se dissimuler. Toujours l'opinion a nettement distingué les motifs généreux des motifs égoïstes, et jamais la conscience publique n'a confondu une bonne action avec une bonne affaire. On peut féliciter celui qui réussit, on réserve son estime et son admiration pourcolui qui fait le bien en s'oubliant lui-même.
Qui dira, par exemple, qu'une mère ne saurait se dévouer pour son enfant, ;ins quelque arrière-pensée d'iutéivt personnel; ou que le chevalier d'Assas il tant d'autres ont sacrifié leur vie, non pour le salut de la patrie, mais par quelque vulgaire motif d'ambition?
III. — 11 n'en est pas moins vrai, objectera-t-on, (|uc nous ne pouvons nous dispenser de nous aimer nous-mêmes en toutes choses, et, par suite, que toutes nos actions, même les plus vertueuses, sont fatalement entachées (ïamour-propre.
I. Soit; encore faut-il distinguer doux sortes (Y amour-propre. Il y a un amour de soi, (pii est la rondition de toute activité', le supposé de tout penchant, parce qu'il se ramène en définitive à celte tendance, essentielle à tout être qui vit et se sent vivre, de se conserver, de se développer, de ten. dre au bien et au bonheur. Uien de plus légitime et do plus nécessaire que cet amour-propre.
2. Mais l'amour de soi, qui, chez l'être privé de raison, n'a qu'une seule forme, fatale et instinctive, peut prendre clioz l'homme intelligent et libre une double direction; il peut s'i'^purer et s'élever, comme il peut se dégrader et déchoir. L'homme peut s'aimer de deux manières.
a) 11 peut s'aimer d'une manière basse et étroite, qui Je replie sur luim(''me; il peut préférer ce qu'il y a en lui d'inférieur et de gro<sier, contrairement à l'ordre et à la morale, et cet amour le dégrade et le perd. C'est Véf/oïsme, le vice.
b) Et il peut s'aimer d'une grande et noble manière, qui le porte à sortir de soi, à se surmonter, à mépriser les biens inférieurs et fragiles pour préférer cequi faitla grandeur et la perfection de sa nature, pour tendre à l'idéal, à l'absolu, à Dieu; et cet amour le grandit, le perfectionne et le sauve. C'est le véritable amour de soi, c'est la veWw.
3. Est-il po.îsible de ne voir là qu'une forme d'égo'isme? « Si un homme, dit Aristote, ne cherchait jamais qu'à suivre la justice et la sagesse, il serait impossible de l'appeler égoïste ou de le blâmer; et cependant, n'est-il pas en quelque sorte plus égoïste que les autres, puisqu'il s'adjuge les choses les plus belles et les meilleures? Toutefois ce noble égo'ïsme l'emporte sur l'égoïsme vulgaire, autant que la raison i'emporle sur la passion et que Tlionnéte l'emporte sur l'utile » {Moi-, ù Nicom., IX).
4. Telles sont les deux formes de l'amour de soi entre lesquelles il faut choisir; car elles ne sont pas seulement distinctes, elles se combattent, elles s'excluent autant que le vice et la vertu. Quant à cesser de s'aimer soi-même de l'une ou de l'autre façon; quant à renoncer formellement au bonheur, bien ou mal entendu, Le Rochefoucauld ne peut l'exiger sans anéantir l'àme humaine, sans renverser l'ordre général de la Providence, qui a fait de l'amour de soi, c'est-à-dire du besoin d'être, de durer, de se développer et d'être heureux, le principe même de la conservation et du mouvement de l'univers.
Co'ncluons que, sil'arnour de soi est /a condition Qi le supposé de tout autre amour, il n'en est cependant ni le principe, ni le motif néces-saire; qu'à côté du penchant intéressé qui nous porte à nous aimer nous-mêmes, il en est d'autres qui nous portent à aimer Dieu et le prochain sans retour égoïste, l't par suite, que nos tendances se trouvant ain&i orientées en trois sens divers, il faut maintenir une différence essentielle, irréductible entre les inclinations^; r.so/iuc/^es, sociales, niorales et religieuses.