TENDANCES AFFECTIVES FORTES. — LES PASSIONS
ART. I. — .\'atu8-e «le la passiou.
Au chapitre précédent nous avons énuméré les tendances affectives normales de notre nature. Il nous faut maintenant étudier ces mêmes tendances devenues plus intenses dans leur mouvement et plus ou moins déréglées dans leur objet. — Ce sont les passions.
i; t. — Différents sens du mot passion.
1. Étymologiquement (ttocôo;, 7ra<j/Êiv, pâli), il signifie tout étal
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passif du sujol. par opposition aux phénomènos où il se montre, plus parliculièroment actif. Kn ce sens, les simples émotions, telles que le plaisir et la douleur, sont des passions. « J'approche du feu, dit Descartes, jo me brûle : la souffrance est une passion. »
i. Aristote précise davantage. « J'appelle passion ou affection : le désir, la colère, la crainte, la hardiesse, l'envie, la joie, l'amitié, la haine, le regret, la pitié: en un mol, tous les sentiments qui en- Iraineut à leur suite la peine ou le plaisir » {Mor. à Aie, II, o).
3. Bossuet définit la passion ; un mouvement de Vûme qui, iou" cliée du plaisir ou de la douleur ressentis ou imaginés dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne. En réalité, ce n'est là que le désir ou l'aversion ; c'est-à-dire la passion à Fétat initial et bénin. On réserve proprement le nom de passion à des mouvements de la sensibilité, qui atteignent un certain degré de violence et d'exaltation, et tendent à dégénérer en habitude (1).
l. On la définira donc : Un mouvement impétueux de Vdme, exalté par l'imagination, transformé en habitude, qui la pointe vers un objet ou l'en détourne, selon qu'elle g voit une source de jouissance ou de douleur. Ainsi, l'avarice, l'ivrognerie, l'ambition, la colère, etc., sont des passions.
On le voit, la passion n'est, en somme, que le développement anormal de l'inclination et le dernier terme de l'évolution du phénomène sensible. A l'origine il y a Vinclinalion ; elle engendre le plaisir et la douleur, d'où naissent le désir et Vaversion, lesquels, s'ils ne sont contenus et dirigés, dégénèrent en passion.
5; "l. — La passion et rinclination. — Différences.
1. L'inclination est primitive, inné'' : elle représente ce besoin d'agir essentiel à toute faculté. La passion est de seconde forma- •lion : elle est acquise et plus ou moins notre œuvre ; elle suppose l'expérience répétée de certains plaisirs et une certaine habitude de les rechercher ; aussi n'apparait-elle guère avant un certain âge. L'enfant n'a pas de passions proprement dites, bien qu'il puisse avoir des désirs violents qui l'y prédisposent.
2. L'inclination a un caractère permanent, comme la nature elle-même dont elle est l'expression ; la passion a le caractère d'une crise plus ou moins passagère et périodique. Elle a ses accès, ses phases de rémission et d'exacerbation ; et il le faut bien, rorganismo ne résisterait pas à sa violence continue.
3. L'inclination est toujours plus ou moins vague al générale dans sa tendance; la passion est précise et spéciale, elle poursuit tel ou tel objet déterminé. Ainsi l'appétit nous porte à la nourri-
(i; Natrc-Sei},'nciir connaissait ces iiiouvemciils impétueux de l'ànie, mais, pour t)1en inanpicr «lu'cn lui ils étaient soumis à la raison et à la volont(?, les théologiens lf« PDinment proiiianious et non passions.
lure en général, mais on a une passion pour le vin, pour les liqueurs fortes, etc. ; l'inclination nous porte vers nos semblables : on a une passion pour ou contre telle personne en particulier.
4. L'objet de l'inclination est la satisfaction d'un besoin véritable, se ramenant à la conservation et au développement de la vie physique, intellectuelle, morale ou sociale ; tandis que la passion apour objet directla. jouissance recherchée indépendamment du besoin, souvent même en opposition avec lui. Aussi, loin d'être l'expression de la nature vraie, lui est-elle ordinairement contraire. L'appétit nous pousse à manger pour vivre; il est promptement satisfait, car il cesse avec le besoin. La gourmandise est insatiable; après avoir mangé par appétit, on continue à manger par plaisir, dùt-on compromettre sa santé et même sa vie. — La table a tué plus de monde que la guerre.
Voilà pourquoi toute passion, par là même qu'elle est excessive, est toujours plus ou moins déréglée, c'est-à-dire plus ou moins détournée de son véritable objet.
5. Enfin, dernière différence, les inclinations vivent entre elles en bonne intelligence; elles se développent harmoniquement et forment comme un système, dont tous les éléments sont coordonnés et se soutiennent mutuellement. Ainsi, loin d'être un obstacle au patriotisme, l'amour de Dieu et de la famille ne fait en réalité qu'ajouter à son énergie. Un peuple nest jamais plus fort que lorsqu'il combat pro aris et focis.
Au contraire, la passion est de sa nature intolérante, exclusive, absorbante. En efîet, elle consiste dans une rupture d'équilibre causée par le développement anormal de l'une ou de l'autre ten- ' dance ; or c'est une loi que l'accroissement exagéré de.quelqu'un de nos penchants entraîne fatalement le dépérissement proportionnel des autres. Aussi, selon la remarque de Pascal, « ne peuton avoir deux grandes passions à la fois ».
Et voilà comment la passion, en absorbant toute la sève et toute la force de l'àme, constitue une véritable monstruosité psyehologique, qui finit par étoufîer les inclinations légitimes.
ART. II. — Causes de la passion.
Ces causes sont à la fois physiques, physiologiques et psycholo' giques.
§ 1. — Causes physiologiques et physiques.
i. Et d'abord, si la passion est proprement notre œuvre, il faut reconnaître que la nature et Yhérédité nous y prédisposent d'ordinaire en déposant dans notre organisme certains germes qui tendent à se développer. Ainsi un tempérament sanguin sera