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LES PASSIONS

porté à l'abus des plaisirs; un tempérament bilieux sera porté à la colore et aux passions malveillantes.

D'autre part, on voit souvent les enfants nés de parents alcooliques naturellement enclins à l'ivrognerie, à la dipsomanie.

En général, on peut dire que tous, nous apportons en naissant le germe des sept péchés capitaux. Prends garde, disait Zenon, tu portes en toi le lion de Néno^e et le sanijlier d'Erymnnthe.

2. Ce germe se développe sous l'action de certaines circonstances extérieures, soit habituelles, comme la profession exercée, l'éducation reçue, le milieu fréquenté, soit accidentelles, comme une rencontre, un exemple, etc. — Parfois, comme le décrit Stendhal, il se développe brusquement, en coup de foudre; le plus ordinairement, la passion se forme lentement, par cristallisation progressive, sous l'influence d'idées ou d'images habituellement dominantes, comme nous le verrons en examinant les causes psxjcholooiques.

Quelle que soit la prédisposition naturelle, il est clair que toute passion suppose la présence dun objet qui en détermine l'explosion. C'est ce qu'en langage ascétique on appelle Voccasion, la tentation. Autant de causes phjsiques.

î^ 2. — Causes psychologiques.

1. Une autre influence considérable dans la genèse du phénomène passionnel est celle de l'imagination. Il est à remarquer que ce qui enchante ou exaspère la passion, c'est moins l'objet tel qu'il est en lui-même, que vu à travers le prisme de l'imagination et revêtu des couleurs tantôt sombres tantôt brillantes qu'elle lui prête. Toutes les passions exagèrent en bien ou en mal, c'est une loi. Ou elles ne voient que les avantages des situations et les qualités des personnes, ou elles n'en voient que les inconvénients et les défauts :

Et dans l'objet aimé tout ?jok.v devient aimable,

comme tout nous devient odieux dans l'objet de notre aversion.

Et la preuve, c'est, d'une part, la déception qui accompagne toujours la possession de l'objet passionnément convoité : on voit tant de gens heureux de ce qu'ils espèrent, et si peu qui soient heureux de ce qu'ils possèdent I D'autre part, c'est l'agréable surprise que nous éprouvons quand une circonstance fortuite nous rapproche malgré nous de quelque objet haï ou redouté. « Je marchais de bonne heure par un temps brumeux. J'aperçus quelque chose qui se mouvait et qui semblait si étrange, que je Ip pris pour un monstre. Lorsque je fus plus prrs, je vis que c'était un homme : lorsque je l'abordai, je vis qw r'rtolf mon frère » (Lamennais).

Voilà Ihisloire de la plupart de nos craintes et de nos aversions (1).

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'esl rien {2].

La Rochefoucauld a dit : rcspril est souvent la dupe du cœur ; nous le verrons en Logique, en parlant des causes morales d'erreur; on peut aisément retourner la maxime, et dire que souvent aussi le cœur est la dupe de resprit.

2. Toutefois, les causes que nous venons d'énumérer seraient impuissantes sans le concours et la complicité de la volonté. Car toute passion a plus ou moins le caractère d'une habitude ; or l'habitude ne s'acquiert que par des actes répétés, dont la volonté est toujours libre d'interrompre le cours. On peut donc dire, en dernière analyse, que la cause directe et responsable de la passion, c'est la volonté qui lui permet de se développer, soit par de lâches concessions qui rencouragenl, soit par de molles résistances qui l'irritent. Ex volunlate perversa facta est libido; et duni seroitur libidini facta est consuetudo , et dum consuetudini non resistitur, facta est nécessitas (Saint Augustin).

AiîT. III. — Effets de la passion.

Ils sont à la fois psijckologirptes et physiologiques.

1. Effets psychologiques de la passion. — a) Le plus saillant est, selon une expression très juste, de nous mettre hors de nous. L'homme en proie à la passion n'est plus présent à lui-même, et ^par suite, il est incapable d'attention et de réflexion.

//) 11 y a plus, le feu qu'il a dans le cœur engendre des nuages et des fumées qui lui montent à la tète : son intelligence s'obscurcit, ses jugements se faussent, ses perceptions elles-mêmes deviennent infidèles. « Plus la passion domine, dit Aristote, et plus la ressemblance apparente qui sulFit à nous faire illusion peut être légère. » De là ce qu'on appelle les sophismes de la passion, dont nous parlerons en Logique au chapitre de Verreur.

c) La passion n'obscurcit pas seulement l'intelligence ; elle paralyse encore sa volonté. L'homme passionné n'est plus maître de soi, il ne se possède plus, son libre arbitre n'est plus entier: de là des éclats et des excès dont il sera le premier à rougir quand l'accès sera calmé (3).

(1) Plerumquc, cum libi videris odisse inimicum, fi-atrem odisti, cl nescis (saint Augustin).

{■2' Ainsi s'e\piiQuent la fascination de l'inconnu iomne iijnotum jn-o magniflco). et aussi ce qu'on a appelé Fatlrait du fruit défendu. Cette action provocante que la défense et le aiyslère exercent sur la passion provient en réalité d'un jeu de l'imagination.

(.3) En réalité, ri^n ne ressemble plus à la folie que lo. passion violente. De part et

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"2. Effets physiologiques. — Si l'organisme prédispose à la passion, de son coté, celle-ci réagit pnissammenl sur le corps et les organes. Ainsi chaque passion provoque dans les organes certains mouvements, certaines modilications spéciales qui ne sont autre chose que des commencements de l'acte convoité : l'eau vient, à la bouche du gourmand ô la vue d'un mets savoureux : la colère fait serrer les poings, etc., autant d'etï'ets directs de l'imagination que nous avons étudiés plus*, haut. Inutile de dire qu'à ses moments de crise, la passion produit dans l'organisme tous les troubles résultant de l'émotion qui l'accompagne. Ainsi, les traits s'altèrent: la circulation s'accélère ou se ralentit; de là des palpitations, des trerablemenis nerveux, des congestions, parfois même des désordres plus graves, tels que l'apoplexie, la frénésie, et même la mort.

3. Enfin un autre ell'et de la passion, qu'on peut appeler social, c'est la contagion qu'elle exerce autour d'elle, et la rapidité avec laquelle elle se communique à proportion même de sa violence. De là ces grands mouvements populaires d'enthousiasme, de fureur ou de panique. L'étude détaillée de ces phénomènes fait l'objet de ce qu'on a appelé justement la Psychologie des foules, dont nous parlerons plus loin.

Kn résumé, on voit que la passion dégrade l'homme, l'asservit, le rend malheureux, précisément parce qu'elle est contraire à sa vraie nature. « La volupté, dit Charron, dans sa langue naïve, est à la fois violente et piperesse; plus elle no-us mignarde, plus défions-nous-en ; car elle ne veut nous embrasser que pour nous étrangler; elle ne nous appaste de miel que pour nous saouler de tiel. »

ART. IV. — Remède ^r ûe Sa passion.

•^1. — Nécessité et possibilité de remédier à la passion.

1. Pour se dispenser de lutter contre la passion, plusieurs ont allégué sa puissance irrésistible. — C'est l'excuse des âmes molles, qui préfèrent s'exagérer la force de la passion plutôt qu'avouer la faiblesse de leur volonté.

D'autres prétendent que l'on peut harmoniser le> pa.>>ioii^ sans leur faire violence; qu'il sullit pour les mettre d'accord, de les ranger par séries sympathiques. — C'est oublier que, la passion étant par nature une force rebelle et désordonnée, on ne saurait la plier et la faire concourir à l'ordre qu'aprèa l'avoir préa-

dftulre, nioii»in«> n'esl plus son maître; il tst aliéné (a/ùvjaO'»), il vil sous \a tyrannie iune idée lise (|iii ahsurlie à son pioUl toiuo son aclivilé. on peut dire que la folie est Une passion «lironi-iue, comme la passion est une folio pasuagôio ; Ira furor orwii (SenO'(iue). un peut mèiue allirmer (juc louic passion (Icclane est une folie à son dél)ul en ce sens (pic naluiellcnieiit elle y con.lihl.

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lablemenl vaincue et soumise. Or ce n'est pas par un mode plus ou moins ingénieux d'agencement, ou en leur offrant le leurre d'une satisfaction impossible que nous parviendrons à établir l'équilibre entre des impulsions contradictoires, mais par l'empire que nous saurons prendre sur nous-mêmes, par une lutte énergique et constante, par des habitudes mâles et courageuses, par une victoire longuement poursuivie, chèrement achetée et qui devra toujours être complétée.

2. La lutte, tel est donc l'unique moyen de triompher de la passion ; et cette lutte sera d'autant plus ■efficace et d'autant moins pénible, que nous n'aurons pas attendu pour l'engager que la passion ait grandi et se soit enracinée en nous. Suivons le conseil du poète :

Principiis obsta, sero medicina paratiir,

Cum mala pci- longas invaluere moras lOvide, De Remed.].

Sans doute, au début de la passion il ne dépend pas de nous de ressentir l'attrait du plaisir malsain, mais il dépend de nous de céder ou de résister au désir qu'il fait naître et de l'empêcher ainsi de dégénérer en mouvement violent, en habitude déclarée.

Que si, par malheur, nous avions laissé grandir la passion, ne perdons pas courage, nous pouvons encore repousser ses obsessions; car, à part certains cas très rares de véritable fureur, les assauts qu'elle nous livre, tout violents qu'ils soient, ne sont cependant pas irrésistibles pour une volonté énergique.

3. Enfin, en dehors des moments de crise, nous pouvons et nous devons, par l'exercice répété des actes contraires, ramener peu à peu l'inclination à ses proportions normales et légitimes; c'est ce qu'on appelle se vaincre. « Le principal devoir de la vertu, dit Bossuet, doit être de réprimer les passions, c'est-à-dire de les réduire aux termes de la raison » (1).

— Après ces remèdes héroïques dont l'objet est de nous aider

(1) William James a ramené à quatre maximes pratiques la lutte contre nos passions, et nos mauvaises habitudes :

1" Rompre brusquement et totalement avec la passion, sans lui l'aire de concessions, jusqu'à ce qu'on en ait triomphé;

2° S'entourer de tous les secours possibles contre nos propres défaillances. Ainsi, pour s'abstenir plus sûrement des mauvaises lectures, jeter au feu les mauvais livres; pour s'abstenir de dépenser follement son argent, ne sortir qu'avec un porte-monnaie vide, etc.;

3° Prendre au mot nos bonnes résolutions en leur donnant à l'instaut même un commencement d'exécution, de peur qu'elles ne s'évaporent en fumée;

4° Faire faire chaque jour à notre volonté un peu de gymnastique désintéressée, afin de la fortifier par l'exercice, en se privant d'un plaisir i ermis, uniquement pour vaincre le désir, ne serait-ce qu'en se levant d'un fauteuil où l'on est bien installé pour s'asseoir sur une chaise.

De la sorte, notre volonté devenant de plus en plus forte, nous serons en état, le moment venu, de triompher sans trop de peine de notre mollesse, de notre découragement et de toutes nos mauvaises habitudes.

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à combattre et à supprimer la passion une fois déclarée, il en est d'autres plus doux, qui ont pour clïet d'en prévenir réclosion.

|< "i. — Remèdes préventifs. — Ces remèdes préventifs de la passion sont à la fois psychologiques, physiologiques el physiques, correspondant aux trois ordres de causes qui l'ont engendrée.

1. L'imagination étant le premier ressort de la passion, c'est de ce côté que se tourneront principalement nos efforts, afin de la régler, de corriger ses illusions et ses exagérations.

On évitera tout ce qui est de nature à l'exalter aux dépens de la raison, comme la lecture des romans, la fréquentation des théâtres, les rêveries malsaines, etc.; et l'on s'appliquera par la réflexion à découvrir la valeur réelle des choses.

Enfin, quand elle est excitée, on se gardera d'agir sous ses inspirations, en remettant à plus tard les décisions à prendre. « Temporiser, disaient les Stoïciens, c'est le meilleur moyen de combattre l'imagination; car, avec le temps, elle se calme. » Tel est aussi le conseil de Bossuet : « Il faut calmer les esprits par une espèce de diversion et se jeter pour ainsi dire de coté, plutôt que de combattre de front. »

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