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LES PASSIONS

déchoir do sa vraie nature; dans l'homme :au contraire, le penchant se dérègle et se fausse, dès qu'il n'est j)as contenu et dirigé par la raison. Vilium hominis nalura pecoris, dit saint Augustin.

Non, l'homme de plaisir a beau invoquer l'exemple de l'animal pour excuser ses désordres, jamais il ne sera son égal. Bon gré mal gré, il faut qu'il , s'élève beaucoup au-dessus par la raison, ou qu'il tombe beaucoup au-dessous parla passion brutale. Il sera un homme ou il sera un monstre; pas de milieu. Sir/ioinine raisonnable et civilisé, dit Aristote, est le premier des animaïut, il en est aussi le dernier, quand il vil sans lois et sans justice.

II. — Les Stoïciens. — Est-ce à dire, avec les Stoïciens, que la passion soit toujours un mal, une maladie, un vice, un pur obstacle, et que tous nos efforts doivent tendre à la supprimer pour parvenir à l'àniôsu, sans laquelle il ne saurait y avoir ni vertu, ni vie raisonnable?

1. Assurément non, et la première raison, c'est l'impossibilité absolue d'une pareille tâche. Nous avons beau faire, la sensibilité est un élément essentiel de notre nature. Or, impossible à l'homme de dépouiller sa nature, impossible de ne pas ressentir d'attrait pour le plaisir et d'aversion pour la souffrance. Mettre la vertu dans l'absence do toute passion, c'est imiter ces tyrans, dont parle Tacite, qui ne connaissent d'autre paix que celle qui règne parmi les morts, et nous condanmer, après quelques essais infructueux, à nous écrier avec Brutus expirant : Vertu, tu n'es qu'un mot!

2. Ilf y a plus : non seulement on ne peut supprimer la passion ; mais, le pourrait-on, il ne faudrait pas l'entreprendre, car elle est utile; elle a son rôle à jouer dans la vie, et nous ne saurions y renoncer sans cesser d'être des hommes. Ce n'est pas assez d'avoir l'iulelligencc qui conçoit et la volonté qui décide, si nous n'éprouvons pas quelque puissant attrait, un peu de passion et d'enthousiasme, nous ne ferons jamais rien de grand ni de généreux.

Du reste, cette apathie réclamée par les stoi'ciens au nom de la raison répugne à la raison elle-même autant qu'à nos meilleurs instincts. De fait, être insensible à ce qui arrive de bon ou de mauvais à nous ou aux autres; être sans pitié pour le malheur, sans entrailles pour nos proches; bien plus, voir dans la sympathie une faiblesse, une maladie, un vice, ce n'est pas s'élever au-dessus de l'homme, mais tomber beaucoup au-dessous. Quid enim inleresl, dit Cicéron, motu animi sublalo, non dico inter hominem et pecudem, sed inter hominem et saxum,, aut truncum. aut quidvis gcnerls ejusdem? (de Amicitia). On l'a dit : qui veut faire Vamje, fait la bête (1).

Et voilà comment ces deux théories, parties de points si opposés, aboutissent néanmoins au même résultat, qui est de ravaler l'homme au-dessous de l'animal.

III. — Conclusion. — Et cependant, il faut lo reconnaître, Épicuriens et Sto'iciens ont eu raison d'affirmer que la loi de l'homme est de vivre conformément à sa nature; leur tort a été de méconnaître sa nature vraie et complète. Les Épicuriens la mettent tout entière dans la sensibilité, dans l'ani-

(I) l,a l'ontaiiie -se raille agrcahlemenl de relte fausse sagesse ; il la personnitie (!an.s ce philosophe Scythe (|ui, ayant constaté dans ses voyages les heureux effets delà laiile sur les aritres, de retour dans son pays, conseille et pratique lui-même Hn universel abatis. Bientôt

... Tout languit, tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret Stoïcien.

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais.

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de tels gens, quant à moi, jr réclame; Ils (Hent de nos canirs le (irinripal ressort : Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

COUHS DE IMMI.OSOI'MIB, — T. I. 20

malité; les Stoïciens la réduisent à la seule raison. D'un côté comme de l'autre, c'est mutiler la nature; car l'homme est essentiellement, indissolublement animal raisunnable, et dos lors, comme la raison, la passion doit avoir dans sa vie sa place et son rôle. Quel est ce rùle?

1. Remarquons d'abord que le sens et la raison ne tendent pas immédiatement au même but : celui-là veut le plaisir et celle-ci l'ordre, la justice; laissés à eux-mêmes ils se combattent, ils se font échec. L'homme ne sera donc vi-airaent un dans son être, dans son action, dans ses tendances, qu'autant qu'il sera parvenu à subordonner entre eu.\ ces deu.x éléments de sa nature. Or, qui doit commander et qui doit obéir, de la sensibilité, de la passion aveugle et fatale, ou de la raison, principe d'intelligence et condition de liberté? Poser une pareille question, c'est la résoudre.

2. Le rôle delà passion est donc d'obéir. Elle est essentiellement un moj'en. Ni bonne ni mauvaise, prise en elle-même, elle devient l'un ou l'autre selon l'usage qu'on en fait. Elle est une force dimpulsion, utile ou funeste selon la direction qu'on lui imprime; précieux auxiliaire quand on en reste maître, elle conduit aux abîmes quand on s'y abandonne.

3. Donc, ne supprimons pas la passion, comme le demandent les Stoïciens ; ne la prenons pas pour guide, comme le conseillent les Épicuriens : sachons nous en aider pour l'accomplissement de notre devoir. Avant tout, restonsen maîtres; car, de sa nature elle est envahissante : il faut qu'elle soit sur le trône ou dans les fers.

Ne l'oublions pas : la grande maladie de l'àme, la seule incurable, c'est le froid ; on ne fait rien de grand sans la passion. Le talent, l'éloquence, le courage, la vertu elle-même sont faits de passions, mais de passions maîtrisées, contenues, dirigées.

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