LA SYMPATHIE ET L'IMITATION
Après avoir étudié le phénomène émotif sous toutes ses formes et à tous ses degrés, il convient de nous arrêter à l'un de ses traits caractéristiques qui est d'être contagieux, c'est-à-dire de se propager lui-même dans un milieu sensible,
ART. 1. — lia sympathie.
§ 1. — Sa nature. — 1. Dans le langage courant, le mot sympatkie exprime l'attrait qu'une personne éprouve pour une autre; mais, en langage philosophique, qui est ici rigoureusement conforme à l'étymologie (<iuv,7raÔ£îv), il signifie cette disposition purement passive des êtres sensibles à partager spontanément les émotions de ceux avec lesquels ils vivent. Ainsi, l'émotion pénible que nous ressentons à la vue des souffrances d'autrui ; la contagion de la tristesse et de la gaieté, de la peur ou de l'enthousiasme, sont des effets de la sympathie.
Les animaux, étant doués de sensibilité, sont, eux aussi, susceptibles d'éprouver de la sympathie ; et cela d'autant plus vivement que leur instinct de sociabilité est plus développé.
LA SYMPATHIE ET L'iMITATION. 307
2. La sympalhie a toujours pour point de d(5part un phénomène organique nerveux, une sorte d'électrisation par inHuence qui nous fait vibrer à l'unisson du milieu sensible où nous nous trouvons. On conçoit que cet unisson sera d'autant plus parfait et plus prompt à s'établir que les organismes, ayant plus d'analogie, sont, par h\ même, montés au même diapason. Un cheval ou un chien nous inspirent plus de sympathie qu'un brochet ou un crabe; mais nous sommes bien plus émus encore à la vue des souffrances d'un homme ou d'un enfant.
En certains cas la sympathie paraît purement organique ; telle est, par exemple, la contagion du bâillement ou' du fou' rire. D'autres fois, elle est surtout psychologique ou morale, comme lorsqu'elle propage des émotions telles que la peur, l'indignation ou l'enthousiasme.
3. Comment s'opère cette contagion morale, et comment les émotions se propagent-elles ainsi d'une conscience à l'autre, bien que nous n'ayons aucune vue ni aucune action directe sur i'âme de nos semblables?
Pour le comprendre, il suffit de se rappeler que toute émotion tant soit peu forte a son contre-coup dans l'organisme et se traduit au dehors par quelque modification corporelle : pâleur ou rougeur du visage, jeux de physionomie, gestes, cris, attitudes, etc., et d'autre part, que toute représentation un peu vive d'une émotion suffît à engendrer, dans celui qui en est témoin, quelque chose de cette émotion avec tous ses effets physiologiques et psy- I hologiques, plus ou moins affaiblis.
On peut donc dire que c'est par l'intermédiaire de l'imagination que les émotions et les sentiments d'autrui retentissent sympathiquement dans nos âmes : et que si tant d'hommes paraissent manquer de sympathie, c'est le plus souvent parce qu'ils manquent d'imagination.
>j 2. — Lois de la sympathie. — Quant aux lois de la sympathie et aux causes qui en font varier l'intensité, on peut énumérer les suivantes :
1. L'intensité du phénomène sympathique dépend tout d'abord de la force de l'émotion qui lui sert de point de départ. On remarque, en effet, que les émotions les plus vives, les passions les plus violentes sont aussi les plus contagieuses. La terreur dégénère promptement en panique : l'enthousiasme ou la fureur se propagent avec la rapidité de l'éclair; rien ne va à l'àme comme le cri de douleur du malheureux qu'on ampute.
2. Nous syrapatliisons d'autant plus fortement que l'émotion nous est transmise par une nature plus attirante et, pour ainsi dire, plus magnétique, n rniv^on df l'amour ou de l'admiration
308 rsYcnoLOGiE.
qu'elle nous inspire. Ainsi les souffrances de son enfant remuent bien plus puissamment les entrailles d'une mère que celles d'un étranger. On sait l'influence irrésistible que l'héroïsme d'un Condé ou d'un Bonaparte exerçait sur leurs soldats au plus fort de la mêlée. Ils étaient de ces hommes dont on dit « qu'on devient brave rien qu'en les regardant ».
3. Un troisième facteur qui influe puissamment sur l'intensité du phénomène sympathique, c'est le degré d'impressionnabilité de celui qui le subit. Certains hommes grossiers et peu sensibles pour eux-mêmes ne compatissent que faiblement aux émotions d'autrui; tandis que l'enfant, la femme, le poète, qui sentent plus fortement et imaginent plus vivement, sont aussi plus ouverts à la sympathie; c'est au point qu'ils l'étendent aux plantes et aux êtres animés, dans lesquels ils imaginent trouver une âme et une capacité de sentir analogue à la leur.
4. Enfin, le courant sympathique acquiert une nouvelle force du nombre de ceux qui le subissent de concert. On connaît le dicton populaire « plus on est de fous, plus on rit ». C'est que les membres d'une assemblée, les spectateurs d'une même scène ne se bornent pas à vibrer isolément sous l'action qui les passionne; ils réagissent encore les uns sur les autres, et l'émotion de chacun va se multipliant de l'émotion de tous. « Les âmes s'allument l'une à l'autre comme des flambeaux », disait Plotin. De là le paroxysme d'exaltation dont sont susceptibles les foules (1).
(1) Ce qu'on appelle la Psychologie des foules a précisément pour objet d'étudier 'cette modification spéciale que subit la mentalité des individus par le seul fait de leur réunion (Voir Gab. Tarde, L'opinion et la foule).
En effet, dès que plusieurs personnes, différant par le caractère, par la culture de l'esprit, par la condition sociale, se trouvent groupées en nombre plus ou moins considérable et soumises à une émotion commune, on voit se dégager de celte collectivité un esprit qui est, non pas la somme, mais le produit de tous les esprits individuels, et qui diffère à la fois de cliacun d'eux et d'eux tous. Par cet esprit collectif qu semble se substituer eu chaque individu à son esprit propre, nous n'entendons évidemment pas une réalité distincte de l'ensemble des esprits individuels, mais seulement une manière spéciale de réagir manifestée par chacun de ces esprits, du seul fait de leur réunion ; en sorte <|ue chacun pense, sent et agit autrement qu'il n'eût fait s'il eût été lais;é à lui-même. (Voir Psycholofiie comparée, (i. 37). On remarque en général, d'après les loisénumérées plus haut, que ce sont les personnalités les plus saillantes et les imaginations les plus fortes qui donnent le ton et entraînent la masse après elles ;*de même que les opinions les plus exaltées et les passions les plus vives l'emportent d'ordinaire sur les mouvements plus calmes et les opinions plus modérées.
C'est ainsi qu'en temps de révolution, on voit les hommes les plus paisibles s'associer aux pires violences d'une foule en délire, et, en temps de guerre, ies plus braves soldats devenir victimes des paniques les plus absurdes. De même, à l'occasion de certaines manifestations publiques de piété, on voit des hommes, assez peu religieux d'ailleurs, mais emportés par l'enthousiasme général, éprouver des émotions, se livrera des actes dont ils sont les premiers à s'étonner.
Les causes de ce phénomène ne sont autres que la sympathie, l'inslinct d'imitation et la contagion de l'exemple agissant sur ce milieu particulièrement vibrant, impressionnable et fermentescible q.'i s'appelle une foule.
LA SYMPATHIE ET l'IMITATION. 309
— En résumé, on peut dire que, toutes choses égales d'ailleurs, l'action sympalliique sera d'autant plus intense que l'émotion première est en elle-même plus vive ; qu'elle est transmise par une nature plus puissante et plus vibrante ; et reçue par un organisme plus nerveux et plus impressionnable.
ART. II. — li'iinitation.
v? 1. — Nature de Timitatiou spontanée. 1. Le premier effet et comme le signe extérieur de la sympathie, c'est Vimitation. Notons de suite qu'il ne s'agit pas ici de l'imitation réfléchie et délibérée par laquelle un artiste s'appliquerait à copier un geste ou à reproduire une intonation, mais de cette imitation instinctive et automatique qui nous porte, à notre insu, à nous modeler sur les personnes que nous fréquentons, à reproduire spontanément leurs jeux de physionomie, leurs mouvements et leurs attitudes. De fait, le rire provoque le rire et les larmes sont contagieuses ; on prend inconsciemment le ton du petit enfant à qui l'on parle et l'expression de figure de ceux qu'on écoute; on marche, on lutte, on souffre plus vaillamment en voyant les autres marcher, lutter, souffrira ses côtés. Bref, faire ce quo)i voit faire est la loi de la sympathie, comme faire ce qu'on a déjà fait est la loi de l'habitude. Aussi bien, l'habitude n'est-elle que l'imitation machinale de soi-même, de même que la sympathie est le principe de l'imitation d'autrui(l].
C'est, dans un ordre plus élevé, le même instinct, renforcé par l'admiralion et l'enthousiasme, qui nous porte à imiter les nobles attitudes ou les grandes actions que les beaux-arts nous mettent sous les yeux ; là est la raison profonde des effets moralisateurs de l'art et, en particulier, de l'éloquence. Le bien y devient sympathique par le beau ; or on ne peut aimer et admirer, c'est-à-dire en définitive sympathiser, sans être porté à imiter ; Amer pares invenit aut facit {\oir Eslhrtique, chap. in. Art. 1, § 2).
2. Reste à expliquer le mécanisme de cette mimique involontaire et à montrer comment, à la vue d'un mouvement expressif, d'une émotion, la sympathie ne se borne pas à nous faire partager cette émotion, mais nous porte encore à reproduire ce mouvement lui-même, par une sorte de contagion morale.
Rappelons d'abord que toute image est motrice à proportion de sa netteté et de sa vivacité ; que toute cellule cérébrale, actionnée par une image, actionne à son tour automatiquement les fibres
(I) I.c momo pliénoinoni" s'ohseive clic/ les aiiiinniix. Qu'un canard commence a nasiller, une Krcnnuille à coasser, un chien à aboyor. leurs congoncres se melteni incOBlinenl à nasiller, ù coasser el à abo>er, do concurl, par pure sympathie, l/inslinct d'imitalion des singes cl des perroquets est |iro\crbial. Mais le plus imilaleur de» animau.v, au lénioiguaKC d'Aristolc, c'est l'homme.
nerveuses qui tendent à réaliser cette image, en sorte que la vue d'un acte ou d'un mouvement crée naturellement, en celui qui en est témoin, une tendance plus ou moins marquée à les reproduire ; bien plus, que cette image est déjà, par elle-même, un commencement de cet acte, une ébauche de ce mouvement.
Toutefois, il faut bien le dire, d'ordinaire l'image est trop faible pour réaliser le mouvement dans son entier; aussi celui-ci restet-il le plus souvent à l'état d'ébauclie. Or, la sympathie a précisément pour effet d'accroître la force motrice de l'image, en l'échauffant, en la rendant plus émotive par le sentiment qui l'accompagne, et, par suite, d'en provoquer la complète réalisation. C'est ainsi que, après avoir retenti sympathiquement en nous par le moyen des signes extérieurs qui la manifestent au dehors, l'émotion d'autrui nous porte, par la réaction de l'âme sur le corps, à l'exprimer à notre tour par les mêmes signes qui nous l'ont fait connaître et partager.
Ce qu'on appelle Vinstincl d^rmitation n'est donc en réalité que la conséquence de la force de l'image rendue plus émotive et plus efficace par la sympathie. Image, émotion, action forment ainsi comme trois anneaux d'une même chaîne, et nous passons inconsciemment de l'un à l'autre.
§ 2. — Conséquence : La force contagieuse de l'exemple.
On comprend dès lors la force contagieuse de l'exemple et d'où lui vient cette efficacité persuasive, bien supérieure à celle des conseils et des préceptes, ainsi que l'ont constaté les moralistes de tous les temps. Longum iter per prœcepta; brève et efficax per exempta (Sénèque). On connaît les vers d'Horace :
Segnius irritant animos demissa per aurem, Quam quai sunt ocitUs subjecta fidelibus...
[Art poétique).
C'est que, par lui-même le précepte est froid et abstrait, tandis que l'exemple est concret, sympathique, émotif. Le précepte s'adresse à la seule raison ; l'exemple, au contraire, saisit l'homme tout entier : il éclaire l'intelligence, frappe l'imagination, émeut la sensibilité, actionne la volonté ; parfois même il entraîne, il enthousiasme, il électrise. De là l'adage : Verba movent, exempta trahunt.
§ 3. — Lois de l'exemple. — Les lois de l'exemple, ou le comprend, sont les mêmes que celles de la sympathie ; les mêmes causes qui accroissent l'intensité du courant sympathique, accroissent d'autant la puissance suggestive et la contagion de l'exemple.
1. La force de l'exemple dépend d'abord du relief de l'image qu'il met sous nos yeux. Et il est facile de le comprendre ; car, si l'image d'un acte est un commencement de cet acte, et si, d'autre