LA VOLONTÉ
parce que n<)u> ne mettons pas tous notre bonheur dans les mômes choses, et p.irce qu'aucun bien particuher ne nous apparaît comme un moyen nécessaire et suffisant de la béatitude complète à laquelle nous aspirons; mais, tout ce que nous voulons, nous ne le voulons que sous forme de bien. Doù l'adage : Nallus intendens ad mahn)i operatur (1).
î5 2. — Analyse de l'acte volontaire. — Vouloir est en soi un acte essentiellement simple; mais il est précédé et suivi d'autres actes dont il faut savoir le distinguer.
1. Pour plus de précision, prenons un exemple : la guerre est déclarée, je le suppose ; dois-je m'enrôler pour la défense de la patrie? Voyons comment j'arrive à me décider.
a) J'ai d'abord un objet, un hien en vue : la défense de la patrie attaquée.
Ce bien m'émeut et provoque en moi un désir. Je conçois aussi certains moijens d'atteindre ce but : en particulier, ofTrir le secours de mon bras. Si je ne suis pas tout décidé, c'est que, si certaines considérations me poussent à cet acte, il en est d'autres qui m'en détournent.
b) J'examine donc les différents motifs pour ou contre;
Pour : l'amour de la patrie, le devoir, l'honneur, la honte de rester dans mes foyers, alors que d'autres se dévouent, etc.
Contre : l'amour de ma famille qu'il faut quitter, l'amour de mes aises auxquelles il faut renoncer, la crainte du danger, etc. .le compare, je délibère...
c) Enfin je me décide, je prends un parti : j'irai, je m'enrôlerai.
d) Reste à exécuter : je fais les démarches nécessaires.
2. Voici donc dans l'acte volontaire quatre phases bien distinctes :
a) L'idée pratique d'un but jugé possible; c'est la conception.
b) L'énumération et la comparaison des motifs pour ou contre ; c'est la délibération (2).
(1) • Tous les hommes, dit Pascal, recherchent d'être heureux, et cela sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient, Ils tondent à ce but. I-a volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jnsques à ceux qui vont se pendre. •
(2) Ne pas confondre la di-Uhération avec la simi>le hésitnlion.
//c.'siVfr, c'est subir passivement et successivemout des impulsions contraires; c'est "sciller tantôt dafis un sens. tanttH dans l'autre.
Dclihcrer, c'est, mm pas subir les impulsions, mais les soumellrc au jugement de l'esprit alin d'appncior leur valeur et de prévoir leurs conséquences.
Au mot volontr les modernes opposent parfois celui de notont-'\ Ils entendent par là cette faculté d'inhibition, ce pouvoir de veto qui intervient pendant la délibéra lion, pour empêcher chaque désir ou chaque idée de se réaliser par sa force motrice avant le consentement de la volonté.
c) La détermination qui est prise dans un sens ou dans l'autre; c'est la volition 1>
d) Enfin, l'action qui résulte de la décision prise ; c'est l'exécution, sinon toujours effective, du moins attentée 2i.
De ces diverses phases, les deux premières relèvent évidemment de Tintelligence, bien que la volonté puisse intervenir dans la délibération, soit pour fixer l'attention, soit pour hâter ou retarder la conclusion de Tenquêle. Ce sont elles qui fournissent à la volonté comme sa matière, en lui présentant les différents biens entre lesquels elle aura à choisir.
Quant à l'exécution extérieure, elle relève directement, selon la nature de l'acte commandé, de telle ou telle faculté de l'àme, ou de tel ou tel organe du corps.
3. La décision, la détermination, tel est donc proprement l'acte formel de la volonté. Cel acte est essentiellement simple, indivisible; il consiste précisément dans le choix, c'est-à-dire dans la rupture de l'indétermination où se trouvait la volonté en présence des différents biens proposés par l'intelligence.
C'est ce qui n'a pas toujours été compris, et la volition a été successivement confondue soit avec le désir ou le jugement qui la précèdent^ soit avec l'exécution qui la suit.
ART. IL — Ija Tolition» le Jugement, le désir et l'exécution.
% \. — Volition et jugement. — Quelques philosophes ont prétendu avec Spinoza, que vouloir se réduit k juger que, un acte étant meilleur qu'un autre, il faut l'accomplir; que ce jugement une fois prononcé, l'acte se réalise de lui-même sans autre intervention de l'âme i3;.
A. Fouillée, exagérant sa théorie des idées-forces an point de ne plus reconnaître en nous d'autre force que l'idée, arrive par une autre route à la même conclusion. Juger, dit-il, c'est en définitive commencer à vouloir. C'est une grave erreur.
Sans doute la volonté, étant une activité intelligente, ne va pas
(1) Nous appelons de ce nom l'acte propre de la volonté pour le distinguer de l'acte volontaire, entendu au sens d'acte commandé pai- la volonté. Toutefois, dans les discussions qui suivent, nous userons du droit que nous donne l'usage, d'employer indifféremment les deux termes.
(2) Dans les cas très simples, ces phases se réduisent à trois : la conception d'un acte possible, le consentement et Veffort pour l'exécuter.
(3) Telle parait avoir été dans l'antiquité l'opinion de Socrate et de Platon, lorsqu'ils affirment qu'il suffit de connaître son devoir pour le pratiquer; que les vertus sont (les sciences, et que personne ne fait le mal volontairement, mais seulement par ignorance. — H ne faut pas confondre cette opinion, évidemment erronée, avec celle de quelques doctears scolastiques qui identifient la décision avec le dernier jugem^-nl prutif/ue. Ce n'est pas le lieu de •ritiquer à fond ni <le réfuter cette manière de voir. Constatons seulement la part de vérité psychologique qu'elle contient : à cause de YuniU du composé humain, un homme sain d'esprit ne maintiendra pas dans sa conscience un jugement pratique opposé à sa décision actuelle.
I A VOLONTÉ. lW.i
sans un oortuin juj^emenl rolalif au parti qu'il convient de prendre comme plus honnête, plus utile ou plus agréable, et la délibéralion a précisément pour objet de nous mettre à même de la prononcer en connaissance de cause; mais celte décision théorique de l'esprit ne saurait se confondre avec la décision toute pratique de la volonté, qui s'appelle la volition.
1. Celle-là se borne à constater ce qui est, ce qu'il convient de faire ; celle-ci décide ce qui sera, ce qu'on fera. La première n'est que Vossenlinient de l'esprit au vrai, nécessité par l'évidence; la seconde est le consentement de la volonté à la sollicitation d'un bien, consentement qui reste libre, même après le prononcé du jugement. Et de fait, l'expérience quotidienne prouve assez que la détermination n'est pas toujours conforme au jugement du meilleur.
2. D'autre part, réduire l'acte volontaire au jugement et prétendre que, celui-ci une f'oix prononcr, l'acte se réalise de lui-même^ e'est contredire le témoignage de la conscience, qui nous rapporte qu'un certain sentiment deiïort accompagne toujours plus ou moins l'exercice de la volonté.
Donc, si le jugement est le préliminaire indispensable de la volition, il ne saurait en aucun cas se confondre avec elle.
sj 2. — vplonté et désir. — D'autres philosophes, en plus grand nombre, n'ont vu dans la volonté qu'une forme du désir.
Condillac définit la volonté : un dcsir absolu, drierminé pai' Vidée d'une chose qui est en notre pouvoir. A son tour, Malebranche la définit : la faculté de rececoir des inclinations, ou encore : le mouvement naturel qui nous porte vers un bien.
— Non, la volonté est si peu le désir que souvent toute son énergie est employée à le combattre. Sans doute, la volonté et le désir représentent deux formes de l'activité qui, dans l'homme, s'appellent ou se supposent; car tout désir sollicite la volonté, comme toute volition suppose le désir; il n'en faut pas moins maintenir entre ces deux phénomènes une distinction radicale. Ils se distinguent :
1. Par leurs caracth'ps. \a} désir représente en nous l'activité sous sa forme automatique et spontanée; la volonté la représente sous sa forme réfléchie. Nous sommes les témoins passifs de nos désirs, de leur apparition, de leurs conflits, bien que nous puissions indirectement les provoquer ou les étouffer ; tandis que nous nous sentons vraiment les causes directes, libres et responsables de nos volitions. Comme le remarque Maine de Biran, il dépend de nous de ronscntir ou de ne pas consentir au désir, mais il ne dépend pas de nous de le sentir ou de ne pas le sentir.
Voilà pourquoi, dans la théorie sensualiste qui ramène la vo-
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lonlé au désir, les mots de consenlemeyil , de choix, de décision n'ont plus ni sens ni application; il n'y a plus qu'à se laisser aller, qu'à se laisser faire.
2. Ils se distinguent encore par leurs objets. Ainsi que le fait observer ïh. Reid, la volonté a pour objet exclusif et direct nos propres actes, et seulement dans la mesure où nous les concevons comme possibles; on ne veut vraiment que ce qv'on croit pouvoir. Au contraire, nous pouvons désirer un objet extérieur, un événement, une action d'autrui, voire même des actes que nous savons être absolument chimériques. Un aveugle désire voir; je puis désirer d'avoir des ailes, ou désirer qu'il pleuve : toutes choses que je ne puis réellement vouloir.
Aussi plusieurs désirs contraires peuvent-ils coexister simultanément dans la même âme. tandis que deux volitions contradictoires y sont incompatibles au même moment; car s'il peut y avoir du bien et. par suite, du désirable en des choses qui s'excluent, il est impossible de s'orienter en même temps en deux sens opposés.
Il s'ensuit encore qu'on peut désirer la fin sans les moyens, comme serait la vertu sans la lutte ou le succès sans le travail ; tandis que toute volonté sérieuse d'une fin porte aussi sur les moyens nécessaires pour l'atteindre.
3. Enfin, la volonté se distingue du désir par les effets qu'elle produit dans l'âme. Le désir violent nous met hors de nous; nous ne nous possédons plus; au contraire, nous ne sommes jamais plus maîtres de nous que par l'exercice énergique de notre volonté.
§ 3. — Volition et exécution. — Reste à écarter l'erreur plus grossière qui identifie la volition d'un acte avec son exécution extérieure.
1. La volition est l'acte propre de la volonté : phénomène essentiellement simple et immanent, c'est-à-dire qui s'accomplit tout entier dans la faculté qui le produit; tandis que l'exécution peut être, suivant les cas, une action extérieure à nous et très complexe.
2. La volition dépend uniquement et absolument de moi ; je suis libre et responsable de vouloir; personne ne peut m'y contraindre ni m'en empêcher. L'exécijtion dépend souvent d'une foule de circonstances extérieures dont je ne suis pas le maître; aussi est-elle loin d'être toujours conforme aux décisions de la volonté, quelque énergiques qu'on les suppose.
3. Sans doute, nous l'avons dit, la volition pleine et complète est inséparable d'un certain effort, qui peut être considéré comme un commencement d'exécution .Toutefois, l'effort est un phéno-