E LIHUK ARIîITUK. 'Ml
n) La libortô civile sera donc le droit ou pouvoir moral, garanti par l'Ktat à chaque citoyen, d'exercer son activité personnelle sans préjudice de celle d'autrui.
l)) La liberté politique consistera dans le droit plus ou moins i^tondu de participer à la confection des lois de son pays.
11 est clair que toutes les libertés morales sont propres à Tôtre raisonnable, car elles supposent une liberté radicale et essentielle qui n'est autre que le libre arbitre. Qu'est-ce donc que le lihve arbitre^ et de quoi nous affranchit-il?
v? 2. — Le libre arbitre. — i. Le libre arbitre n'est pas une faculté distincte, mais un attribut de la volonté. Il est ce pouvoir qua lavolonb' de se déterminer elle-même par son propre choix à une chose ou à nne attire, à agir ou à ne pas agir, sans y être contrainte par aucune force extérieure ni même intérieure.
D'après la distinction énoncée plus haut, le libre arbitre peut donc être considéré comme une sorte de liberté physique ou plutôt psychologique, car il nous affranchit de la nécessité qui régit les êtres inférieurs, et qui fait que, placés dans des circonstances identiques, ils agissent fatalement de la même manière ; tandis que deux hommes doués d'un tempérament identique, soumis aux mêmes influences intérieures et extérieures, sollicités parles mêmes motifs, conservent néanmoins le pouvoir de prendre des décisions contraires.
2. Les scolastiques désignaient cette liberté fondamentale sous le nom de libertas aneccssilale; on l'appelle libre arbitre, parce que, entre deux ou plusieurs attraits qui nous sollicitent en sens contraires, c'est elle qui décide celui qui sera suivi. De même que, dans un différend, les parties ont recours à un arbitre qui décide en faveur de l'une ou de l'autre. On lui donne quelquefois aussi le nom de liberté morale, parce que c'est elle qui fait de l'homme un être moral, responsable, capable de mérite et de démérite. Mais cette dénomination prête à l'équivoque, et il faut lui préférer celle de libre arbitre ou de liberté psijciiologique pour la distinguer de la liberté morale proprement dite, qui consiste ;i être affranchi d'une obligation.
'.i. Le libre arbitre est une prérogative essentielle à l'homme; la violence peut sans doute le priver de sa liberté physique, l'autorité restreindre sa liberté morale; son libre arbitre est au-dessus de toute atteinte ; toujours, lanl qu'il conservera la raison, il sera libre de vouloir ou de ne pas vouloir.
AliT. II. — DémolMtrution du libre arbitre.
L'existence du libre arbitre se démontre directement par le
témoignage de la conscience et indirectement par certains faits tirés de l'ordre moral et social.
sj 1. — Preuve tirée du témoignage de la conscience.
Cette preuve n'est pas à proprement parler une démonstration, mais une constatation directe de l'évidence. — Supposons-nous en présence, non pas d'un de ces actes insignitiants que nous accomplissons presque sans y penser, mais de quelque décision importante qui demande réflexion.
a) Avant d'agir, j'ai conscience de ne pas assister en simple spectateur à la lutte que les mobiles se livrent en moi, attendant que l'un ou l'autre l'emporte, mais j'ai conscience d'intervenir efficacement, d'abord par un pouvoir d'inhibition, par une sorte de veto que j'oppose à l'action motrice des images qui tendent à se réaliser d'elles-mêmes, afin d'établir entre elles un certain équilibre provisoire, qui me permette de peser les différentes manières d'agir, et de me décider pour celle de mon choix. Bref, «je délibère; or, dit Bossuet, qui délibère sent que c'est à lui de choisir ».
h) Pendant Fade, c'est-à-dire au moment même de me décider, j'ai conscience de prendre un parti, pouvant en prendre un autre, et par Ve/fort qu'il me coûte, je sens que je suis vraiment la cause unique et indépendante de mon choix.
c) Enfin, api-ès Varie, j'ai l'impression nette qu'il eût dépendu de moi de prendre la décision contraire ; je m'attribue la paternité de l'acte; il est vraiment mien; je m'en sens pleinement responsable. Je m'en félicite ou je m'en repens.
Or un pareil témoignage de la conscience est absolument ' irréfragable, et nous pouvons conclure avec une entière certitude quela volonté est libre; que nous sommes vraiment maîtres de nos actes : xCiv yàp irpaÇetov xupioi Ifffxev (Aristote). Et de fait, nous sommes tellement assurés de noire liberté morale, dit Descartes, çit'i/ n'j/ a rien que nous connaissions plus clairement.
— Objections, — A cette preuve on fait plusieurs objections.
1. Et d'abord, dit-on, si le libre arbitre était un fait d'évidence immédiate, un faitde conscience, il serait admis sans conteste; or il est loin d'en être ainsi.
— On peut répondre que pratiquement personne n'en doute, non pas même ceux qui y auraient le plus d'intérêt, comme les criminels, pour s'excuser. La vérité est qu'il n'y a pas plus de fatalistes etTectifs que de sceptiques conséquents. « Que chacun s'écoute et se consulte lui-même, dit Bossuet, il sentira qu'il est libre comme il sentira qu'il est raisonnable. » — Et J. Simon : « Cette croyance (au libre arbitre) nous suit dans tous les actes
LE LIBRE ARHITBE. 3il>
(le noire vie; il n'en est pas de plus diffîcile à déraciner. Celui qui, à force de méditer, s'est créé un système où la liberté ne trouve pas de place, parle, sent et vit comme s'il croyait à la liberté. 11 ne doute pas, il s'efTorce de douter, et c'est là tout le résultat de sa science. »
2. Certainsphilosophes, Hobbes.Bayle et surtout 5'pinoza, aflirment que cette prétendue conscience de notre libre arbitre n'est qu'une illusion, résultant de la conscience que nous avons de nos désirs et de nos mouvements, jointe à l'ignorance où nous sommes des causes qui nous font agir. Hxc humana liberlas, quant omnes ne habere jaclant, in hoc solum consisiit quod hoinines -sui appelihiss-int conseil^ causarum vero quibiis déterminante^ ignari (Spinoza).
Supposez, dit Bayle, qu'une girouette désire tourner vers le nord et que le vent la tourne en effet de ce côté : elle croira se mouvoir elle-même; supposez une pierre qui désire tomber, dit Spinoza, et qui tombe aussitôt : elle se croira cause de sa chute.
— Il est facile de montrer que toutes ces comparaisons n'ont aucune analogie avec la cause libre.
à) Eneffet, si,par cause, Spinozaentendles appétits etcertaines influences extérieures qui sollicitent sourdement à agir, il est vrai que nous n'en avons pas toujours conscience; mais il est faux aussi que ces impulsions soient les causes véritables de nos actes libres. Et, si, par cause, Spinoza entend les »?o/i/l$ par lesquels nous agissons, son assertion devient un non-sens, car un motif est par définition une raison connue, c'est-à-dire une pensée; or il ne saurait y avoir de pensée inconsciente.
Le meurtrier qui tue par vengeance ou par «upidité, se croit certainement libre en commettant son crime; et cependant il n'ignore pas le motif qui l'y porte. — Bien plus, la conscience de sa liberté et de sa responsabilité est d'autant plus vive qu'il a plus réfléchi, qu'il a mieux connu et pesé toutes les raisons de son acte. Or c'est précisément le contraire qui devrait avoir lieu dans l'hypothèse de Spinoza; nous ne nous sentirions jamais plus libres que dans les mouvements subits et irréfléchis qui résultent de l'instinct, tels qu'un premier mouvement d'impatience ou de colère.
b) Est libre, ou plutôt, semble libre, pour Bayle, toute action faite volontiers et avec plaisir. En somme, c'est le plaisir d'aqir que nous prenons pour de la liberté.
— Rien de plus faux, car, en fait, nous nous croyons très libres i|uand nous accomplissons quelque sacrifice pénible.
3. Une difficulté plus sérieuse estcelle que soulève Sliiarl Mill. La conscience, dit-il, étant une faculté de perception, saisit ce
qui est, non ce qui peut êlre; elle nous rapport-' r>^ que nous fai-
sons et non ce que nous pourrions faire, et dès lors, on ne saurait arguer de son témoignage pour afTlrmer qu'on fait une chose pouvant ne pas la faire. En réalité, nous savons que nous faisons cette chose, mois nous croyons seulement que nous pourrions en faire une autre. Or cette croyance peut être erronée; en tout cas, on peut douter de sa vérité sans douter du témoignage de l;i conscience.
— St. Mill confond ici deux choses bien distinctes, à savoir ce qui est simplement possible, et le pouvoir proprement dit. Le possible, n'existant pas, ne saurait en effet être perçu; mais le pouvoir est quelque chose de réel; il est actuellement une force existante, et comme tel, peut devenir l'objet de la conscience. Et en effet, ce dont j'ai conscience en agissant librement, ce n'est pas de la décision opposée à celle que je prends, mais bien du pouvoir réel que j'ai de la prendre : or cela sullit pour constater la liberté de ma détermination. D'autant plus, qu'au moment de se déterminer et en présence des motifs qui la sollicitent en sens divers, la volonté est déjà agissante, puisque, par sa force d'inhibition, elle suffit à leur faire équilibre et rend ainsi possibles des décisions opposées.
Il ne s'agit donc pas ici d'un pouvoir inerte et simplement en puissance, in aclu primo remoto, comme dirait l'École; mais d'un pouvoir en éveil, in actu primo proximo, c'est-à-dire en disposition prochaine à l'acte, et, pour ainsi dire, sous pression. Or un pareil pouvoir se manifeste au concret, dans la manière même dont la volonté prend actuellement sa décision; il ne peut évidemment échapper à l'observation de la conscience.
Les autres preuves de la liberîé sont indirectes; elles se bornent à montrer que les principaux faits de l'ordre moral et social supposent nécessairement le libre arbitre.
§ 2. — Preuves morales. — Elles se tirent du fait de ï obligation et de la responsabilité.
1. Tous, nous nous sentons soumis à la loi du devoir, c'est-àdire moralement obligés de faire certains actes et de nous abstenir de certains autres. Or toute obligation suppose que l'êtreauquel elle s'adresse peut tout à la fois vouloir et ne pas vouloir ce qui est ordonné. Vouloir, autrement la loi n'aurait pas de sens : à Vimpossiblc nul n'est tenu, dit le proverbe; ne pas vouloir, autrement la loi serait superflue. Donc le seul fait de l'obligation suppose et démontre la liberté.
2. Il en est de même de la responsabilité, ainsi que des sentiments de remords ou de mérite qui en sont la conséquence.
En effet, nous ne nous sentons moralementresponsables que des actes dont nous avons été la cause libre, c'est-à-dire des actes qu'il
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dépendait de nous d'accomplir ou de ne pas accomplir. Quant ù ceux dont nous ne pouvions nous abstenir, ils peuvent sans doute devenir pour nous des suJcLs de joie ou de regret, mais non pas de remords et de satisfaction morale ; car ces deux sentiments supposent ce double jugement de la conscience : qu'on a bien ou mal agi, et qu'on pouvait agir autrement; en d'autres termes, qu'on était libre.
vj 3. — Preuves sociales. — 1. Toute société comporte un système de sanctions destinées à récompenser et à punir certains actes. Or le châtiment nest juste et la récompense flatteuse qu'autant qu'ils sont mérités ; d'autre part, le mérite suppose le libre arbitre. « On ne blâme ni on ne châtie un enfant d'être boiteux ou d'être laid, ditBossuet, maison le blâme et on le châtie d'être opiniâtre, parce que l'un dépend de sa volonté et que l'autre n'en dépend pas. >'
Leibniz et avec lui les déterministes récusent cette preuve. D'après eux, le châtiment se justihe assez comme moyen de défense pour la société, c'est-à-dire comme moyen de correction pour ceux auxquels on rinflige, et comme moyen d'intimidation pour ceux qui en sont témoins, sans qu'il soit nécessaire de recourir à la liberté. Ainsi, on punit le voleur et le meurtrier pour les mettre hors d'état de nuire, comme on enferme un fou furieux; on punitles enfants pour leur faire prendre de bonnes habitudes, à peu près comme on dresse les animaux, etc. Leibniz en conclut que les châtiments et les récompenses auraient leur raison d'être quand même les hommes agiraient nécessairement.
— Il est incontestable que le châtiment produit tous ces effets, et par suite, qu'il resterait utile indépendamment de la liberté des actes qu'il atteint ; il n'est pas moins vrai que, sans elle, il perd tout caractère de moralité, qu'il n'est plus juste, et dès lors qu'il cesse d'être proprement un châtiment, pour devenir une simple mesure de prudence et d'intérêt public ou privé.
Voilà pourquoi, avant d'infliger une peine, la justice humaine s'assure du degré de responsabilité et de liberté du coupable; car, s'il était démontré que celui-ci a agi par contrainte ou ^ans discernement, elle serait tenue do, le déclarer innocent, et tout châtiment serait de sa part un abus de la force, une criante injustice.
^1. Le libre arbitre se démontre i'.n(*ore par les promesses et les contrats au moyen desquels les hommes s'engagent les uns envers les autres à accomplit- certains actes dans certaines conditions déterminées. 11 estévident, en effet, qu'on nepent s'engager d'avance à accomplir un acle qu'autant qu'on est assuré que celui-ci dépend de notre libre détermination.
3. Quant à l'argument qu'on prétend tirer des conseils et des exhortations, il parait moins décisif et rinterprétation qu'en donne le déterminisme est plus difficile à écarter. La question est en effet de savoir si ces conseils et ces exhortations n'agissent pas comme autant de forces qui, s'ajoutant à celles qui nous sollicitaient déjà, mettront fin à nos hésitations et nous donneront l'impulsion décisive; à peu près comme on décide un animal à marcher en l'excitant de la voix et du geste (1).
4. Nous ferons les mêmes réserves au sujet de l'argument tiré du pari. On dit : gageons mille écus que, dans l'espace d'une heure, je lèverai trois fois la main. Qui oserait accepter un tel pari? Personne assurément; preuve évidente que tout le monde est convaincu de mon libre arbitre, et qu'il dépend de moi de gagner l'enjeu. — On oublie qu'avant de conclure ainsi, il faudrait établir contre les déterministes que ce ne sont pas les mille écus, ou simplement le désir de contredire, qui me détermineront à lever le bras.
§ 4. — Preuve métaphysique. — Apportons en terminant une dernière preuve d'un caractère tout différent, en ce sens qu'elle dt^duit l'existence du libre arbitre de la nature raisonnable de l'homme.
En effet, l'homme ne connaît pas seulement les biens particuliers et concrets; par sa raison, grâce à la notion abstraite de bien, il s'élève jusqu'à l'idée de bien absolu et sans mélange. Dès lors, aucun bien relatif ne saurait pleinement le satisl'aire ni par suite le déterminer. Achaquebien particulier qui le sollicite, ilpeuttoujours opposer son contraire qui, lui aussi, est un bien, quoique d'un autre ^ordre. Il se trouve donc toujours en présence d'un choix à faire, et l'indétermination de sa volonté se maintient jusqu'à ce qu'il la rompe lui-même en se décidant pour un bien de préférence à l'autre, en quoi consiste précisément le libre arbitre (2). .
Après avoir exposé la nature du libre arbitre et démontré son existence, il nous reste à discuter les systèmes oii il ne trouve pas de place.
(4) M. Era. Naville ae fait pas si bon marché de l'argument tiré des conseils. « Il est certain, dit-il, qu'en donnant un conseil, on veut exercer une influence; mais, voici la question : l'homme qui donne un conseil entend-il exer. er une action nécessitante sur un être soumis à la loi d'inertie, ou founir des motifs de décision à un être capable de choisir? C'est à l'observation psychologique à décider » (La Physique moderne, p. 220).
(-2) Cette preuve, très élégante d'ailleurs, établit Vindif}'crence objective de la volonté en présence des biens (inis. On iieut se demander si, indépendamment de Varfjument de conscience, elle suflit à établir V indifférence active, le pouvoir d'aul-idétermination. en quoi consiste essentiellement le libre art^itre.
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